PÉTITION DES NÉGOCIANTS DE MOSCOU I
persécution ou entassés jusqu'à récrasement, la présence des juifs dans un district est synonyme d'activité commerciale, de diminution du taux d'intérêt, de capitaux plus mobiles et de travail plus intense.
Depuis la recrudescence des persécutions, la fameuse foiredeNijni-Novgorod a beaucoup perdu de son importance. A Moscou, après Tannée terrible 1891, cinquante des principaux fabricants chrétiens adressèrent au grandduc Serge une requête à laquelle nous avons déjà fuit allusion, pour lui signaler le tort grave fait au commerce de cette ville par l'expulsion des israélites. a L'arrêt des affaires dans les manufactures de Moscou, écrivaient-ils notamment, est produit par le départ des juifs. Les juifs achetaient à Moscou des objets manufacturés pour une yaleur supérieure à cent millions de roubles par an et, grâce à leur activité commerciale, ces articles étaient envoyés dans les provinces méridionales et occidentales de la Russie. Ces conditions si favorables au commerce russe sont maintenant détruites par suite de l'expulsion des juifs de Moscou et par les obstacles et les mesur(:s vexatoires auxquelles on soumet leur séjour dans cette ville ('). » Dans la Russie entière, les délégués américains ont été vivement frappés, en 1891, de l'effet désastreux que la politique d'intolérance à l'égard des israélites exerce sur la marche des affaires; un tel aveuglement de la part des autorités leur semblait incompréhensible (^).
(') Pétition de MM. Choukine et consorts, traduite dans le Stanr dard y 6 octobre 1892.
(2) Weber et Kempster, p. 30.
154 VILLES SOLLiaTANT L*ADMISSION DES JUIFS
Les résultats de cette politique funeste n'ont fait que s'accentuer depuis lors et, ce qui la juge surtout, c'est que les doléances de ceux-là même à qui Ton croyait donner satisfaction en poursuivant les juifs n'ont pas diminué. Cela devait être. Le malaise dont on se plaignait tient à des causes générales, comme le déclarait si loyalement le prince DemidofF; les juifs n'en sont nullement responsables, et, en les torturant, on a décuplé leurs souffrances sans améliorer la situation. Conséquence assurément inattendue : les paysans russes, loin de retirer un profit du départ des juifs, souffrent à ce point de la dépression économique qui en résulte, qu'ils vendent aujourd'hui leurs terres à vil prix et émigrent à leur tour (^) .
L'éloquent paradoxe qui s'était déjà produit tant de fois s'est renouvelé et se répète chaque jour sous nos yeux : on réclame à cor et à cris le retour des juifs dans les localités mêmes d'où on avait obtenu leur expulsion. En 1829, on les chasse de Nicolaïev; on les rappelle en 1830, reconnaissant déjà le tort causé à la ville par le départ de ses meilleurs artisans (*). Après avoir obtenu leur renvoi en 1845, les habitants de Kichinev ont demandé instamment que la mesure fût rapportée, ce qui eut lieu en 1858 (3). A Nijni-Novgorod, acheteurs et producteurs sollicitent la libre entrée des juifs interdite par un arrêté de 1888. Les villes de Kharkov, de Livni (dans le gouvernement d'Orel), se prononcent aussi
fis Novoïé Vrémiay 23 septembre/5 octobre 1893.
p) Demidoff, La question juive en Russie^ trad. fr., p. 45.
(3) Ibid., p. 31.
CRÉATION d'industries I55
contre leur départ. Les habitants de Pavlova, gouvernement de Nijnî-Novgorod, vanniers pour la plupart, demandèrent, il y a peu d'années, comme un bienfait, que les israélites pussent fréquenter leurs marchés. Dernièrement, après l'expulsion des bouchers juifs de Kiev, les bouchers chrétiens syndiqués firent monter tellement le prix de la viande que les autorités les menacèrent de laisser revenir leurs concurrents Israélites.
En dehors même de l'impulsion commerciale, l'énumération serait longue des progrès industriels que la Russie doit aux juifs. On sait la part importante prise par quelques capitalistes israélites à la création du réseau ferré de la Russie. Les grands progrès qu'ont faits, dans le gouvernement de Kiev, les transactions sucrières, sont dus à l'initiative et à l'activité des juifs : c'est une statistique officielle qui le constate ('). L'industrie meunière a acquis, grâce aux juifs, son développement en Russie : au congrès des marchands de blé réuni à Odessa en septembre 1890, M. Vogomasov, chrétien et russe, déplora l'arrêt, à la suite des lois de mai, d'un grand nombre de moulins tenus par des israélites, et le président du congrès ajouta qu'il ne comprenait pas qu'on enlevât aux gens le droit de gagner leur vie. Cette crise meunière a été Tune des causes de la famine en Russie.
Les manufactures de tabacs du Territoire et de la Pologne ont été, en grande majorité, créées par des israélites ; les dizaines de milliers d'ouvriers qui y tra-
(*) SouRAVSKi, Description du gouvernement de Kiev.