COMMISSIONS IMPERIALES
urbaine dans vingt-cinq provinces? C'est une question que se posent les meilleurs amis de la Russie ('). Et n'cst-il pas évident que le tsar doit être très mal renseigné, s'il laisse étouffer ainsi ruo des germes les plus précieux du développement de son Empire ?
Malheur aux persécuteurs! écriYdiit la grande Catherine à Voltaire, en lui envoyant un secours pour les Sirven, victimes de la superstition religieuse; et la tsarine avait tracé, de sa main, ces paroles mémorables dans une instruction au Comité législatif : « Dans un grand empire qui étend sa domination sur autant de peuples divers qu*il y a de différentes croyances parmi les hommes, la iaute la plus nuisible serait l'intolérance (^). »
10, Décîaratîons favorables d écrivains et d'autorités russes^
Conûïnissîoris officielles. — Le prince Demidott, — Protestations de réKte du pays. — Gouverneurs. — Statisticiens et économistes»
Un répertoire des opinions émises sur la question juive en Russie serait chose fastidieuse; nous avons préféré dans cette étude laisser parler les faits. Car les faits ont une éloquence immanente, les apprécia* tions ne valent que par ceux qui les émettent.
A ce titre, les commissions impériales qui ont été chargées en Russie d'examiner la situation des Israélites
[^) Le Tempiij ler novembre 1890.
(=1 VoLTAn*K Œuvres complètes, Paris, éd. Lerèvre. l8ï8, t. XVHI, p. 624 { L XX VI j p. 289 (Dictionnaire philosDphiquef\o Pttissaftce)^
l'élite du pays 159
méritent d'être citées en première ligne : leurs longs travaux préliminaires garantissent leur compétence, et nul ne les soupçonnera de partialité philosémitique. Or, en i883 comme en 1812, la commission du comte Pahlen, comme celle qu'avait présidée le conseiller privé Popoff, arrivaient à des conclusions favorables aux juifs, se prononçant contre les restrictions apportées à leurs droits, et proclamaient que leur bien-être et celui des orthodoxes russes sont indissolublement liés. Le prince DemidofT San-Donato, publia en i883, à Saint-Pétersbourg, sur la Question juive en Russie^ une étude remarquable et précise {}), Nous avons plus d'une fois invoqué ce témoignage. Le prince DemidofT oppose de solides arguments aux griefs vagues des antisémites, et il conclut nettement en faveur de la tolérance. Il est bien regrettable que de tels avis soient demeurés sans effet et que, chaque fois, des influences occultes y aient fait échec.
Les écrivains, les savants russes les plus illustres ont aussi, à plusieurs reprises, mais en vain, élevé la voix pour la défense des juifs persécutés. Déjà en i858, à la suite d'une calomnie lancée par un journal contre deux publicistes israélites, une protestation grandiose avait été publiée par 147 des meilleurs auteurs, professeurs et journalistes chrétiens de la Russie, parmi lesquels Katkofï, Annenkoff, Aksakoff, Timiriaseff, Békétoff, Menchikoff, Tourguénief. Ce document a été réimprimé par le Novosti du 6 novembre 1890, qui a reçu pour cela un premier avertissement de la censure. Une
{^) Traduction française, Bruxelles, 1884.
t6o statisticiens et économistes
déclaration nouvelle de Télite du pays, le comte Léon Tolstoï en tête, réprouvant solennellement les persécutions, a été signée en 1890. La censure russe, nous l'avons déjà dit, en a défendu la publication et nous n'en connaissons le texte que par un journal de Berlin (}).
Feu le ministre des Finances, Reutern, avait, de son côté, appelé l'attention de l'empereur sur a les conditions extrêmement défavorables où les juifs russes sont placés pour gagner leur vie (*) ». Sous le tsar Alexandre II, plusieurs gouverneurs de provinces firent des rapports dans le même sens. Celui de Poltaya proposait formellement que a toutes les restrictions en vigueur fussent immédiatement abolies » . La même cause était chaleureusement plaidée par le comte Strogonoff, autrefois gouverneur général de la Nouvelle Russie et de la Bessarabie {^).
Nous avons déjà reproduit, à propos de la misère des juifs, de leurs procédés commerciaux, de l'usure, les jugements significatifs de divers statisticiens et économistes, investis le plus souvent de missions officielles, tels que MM. AfanassiefT, Souravski, Apokoff, Bobrovski. On en trouvera d'autres, en grand nombre, dans l'ouvrage du prince Demidoff. Dans un discours prononcé à l'université de Moscou, le 12 janvier 1887, le professeur Janjoul constatait l'action salutaire des juifs sur le développement du commerce et de l'industrie russes. Il y a quelques mois, le président d'une société
(') Voir plus haut, p. 24 .
(*) Code des Lois, XL, 42, 264.
(3J Demidoff, Op. cit., trad. fr., p. 5o.
CONCLUSION DE M. BLOCH l6l
médicale russe, relevant très vivement une proposition empreinte d'antisémitisme, flétrissait ces tendances « d'une autre époque » et rendait un solennel hommage à la façon dont les médecins juifs ont fait leur devoir sur les champs de bataille et pendant le choléra Q).
Bornons-nous à invoquer un témoignage encore, particulièrement probant. M. Bloch, conseiller d'Etat à Varsovie, chrétien, homme distingué et opulent (on est bien forcé d'ajouter ces détails, tant la malignité se plaît souvent à supposer des mobiles cachés), avait commencé un travail de statistique sur les juifs, avec la pensée qu'il arriverait ainsi à justifier jusqu'à un certain point quelques-unes des mesures édictées contre eux. Mais ses recherches l'ont amené à changer complètement d'avis et, suivant lui, les chiffres démontrent, de façon concluante, que la prospérité de l'Empire dépend, en grande partie, des entreprises des juifs. Convaincu que les persécutions auront des résultats désastreux pour les Russes, il espère que le bon sens reprendra enfin le dessus (*).
(M Vos^Aoi, 20 juin/2 juillet 1893.
(*j Interview avec MM. Wcber et Kempster, Op. cit., p. i32.