I. Extermination
Les juifs, dit-on, sont trop nombreux en Russie; ils s'étouffent entre eux, ils étouffent les chrétiens qui vivent à côté d'eux dans les territoires que la loi leur assigne. Comme conséquence de ce cantonnement forcé, •il se développe parmi eux, assurent les antisémites, un esprit particulariste qui met l'unité nationale en péril.
Tel est le mal. Où est le remède? Car il faut absolument en chercher un, le statu quo étant intolérable, tant pour les juifs qu'il condamne à mourir de faim que pour les slaves qui voient un danger politique dans cette agglomération toujours plus compacte de dissidents. Un journal russe souvent hostile aux juifs, le Krajy s'exprimait comme suit au mois d'avril i^gS : « Il est prouvé que les gouvernements du Territoire ne sont plus susceptibles de recevoir un nouveau contingent d'habitants ni dans les villes, ni dans les campagnes... La façon purement mécanique de se débarasser des juifs par leur refoulement forcé d'une contrée dans une autre, ne nous dit rien qui vaille; la brûlante question juive ne sera jamais résolue par des mesures pareilles.
La .solution de la question juive est une dette de l'État, une dette qui s'impose, et il est impossible de l'éluder par des expulsions et des refoulements. L'émigration des juifs hors de Russie ou le renvoi de quelques milliers d'une région dans l'autre, ne sont nullement en rapport avec les exigences qui s'accumulent à vue d'œil » (1).
Si, au lieu de quatre millions d'êtres humains, il s'agissait d'autant de sauterelles, le remède à la « question juive » tiendrait en trois mots : Ferro et igni. Mais, quelque affligeants que soient, autour de nous, certains symptômes d'une sorte de retour à la barbarie, la solution ainsi présentée ne trouvera plus de partisans, même parmi ceux qui, de Moscou à Paris, inscrivent sur leur programme de haine la formule : o Mort aux juifs ! » A l'extermination violente, brutale, les persécuteurs du XIX* siècle ont substitué une méthode plus lente et qu'ils croient plus acceptable : le struggle for life^ la famine, les maladies épidémiques sont chargés par eux d'éclaircir les rangs qu'ils ne veulent pas faucher d'un seul coup. Est-ce là une solution? Non, car, à y regarder de près, c'est encore le statu quo. Il est inutile d'insister sur ce qu'il y a d'odieux et de répugnant dans cette extermination hypocrite. Même aux yeux des plus impitoyables ennemis du judaïsme, cette méthode inhumaine a, par surcroît, le tort d'être absurde : elle aggrave le mal et ne pourrait le faire disparaître qu'après des siècles d'application continue, tant les israélites russes ont la vie dure. Quel est l'antisémite militant
(*) Krajy 9/21 avril 1893.
l66 CONVERSIOIf EN MASSE
qui puisse compter sur le temps comme auxiliaire? Le temps combat en faveur de la tolérance religieuse ; son triomphe peut être retardé, mais il est certain.