ÉMIGRATION I
Les obstacles que Ton accumule contre ces infortunés rendent leur départ de Russie chaque jour plus pénible, mais rien ne les décourage, rien ne les retiendra si ce n'est une atténuation des mesures de rigueur qui les oppriment. Au mois de juillet 1893, le port de Hambourg leur était fermé : ils allaient s'embarquer à Brème ou à Stettin, avec l'aide d'un comité de Kônigsberg. A la suite de nouvelles instructions émanant des autorités prussiennes, ce comité et divers comités auxiliaires durent suspendre leurs opérations. Le gouvernement prussien fit surveiller, jour et nuit, la frontière russe par des patrouilles à pied et achevai, pour empêcher l'entrée des émigrants sur son territoire. Ces malheureux s'échelonnaient le long de la frontière, guettant, mais en vain, la moindre occasion de passer; les patrouilles prussiennes les refoulaient, et quand, à bout de ressources, ils mendiaient un morceau de pain en Russie, la police russe leur faisait la chasse. Un témoin oculaire déclare que Ton est, malgré soi, suffoqué par les larmes, en voyant cheminer dans les rues de Biélostok « ces fantômes, au visage émacié, au corps délabré, couverts de haillons... »
L'émigration vers les États-Unis a surtout pour effet d'y accroître la population des centres urbains. Or, le goût de l'agriculture, joint au sentiment que le travail manuel est le meilleur moyen de régénération, s'est répandu d'une manière remarquable parmi les israélites. Il s'agissait de trouver des pays neufs, où la terre fût à bas prix, qui pussent recevoir de nombreuses
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colonies agricoles. On essaya de la Palestine, où le sol est pauvre, et du Canada, où le climat est rigoureux. Seules les colonies palestiniennes, grâce aux subventions consenties par le baron Edmond de Rothschild et quelques sociétés russes, ont pu atteindre une certaine prospérité; mais il n'est possible de diriger vers ce pays qu'une élite peu considérable de colons.
En 1891, le baron de Hirsch institua, avec l'approbation du gouvernement russe, une vaste entreprise dite : Jewish Colofiization Association, ayant pour but de transporter des milliers de familles juives dans la République Argentine. D'après les apôtres de la première heure, on devait, en vingt-cinq ans, y faire émigrer plus d'un million d'hommes. Ces espoirs chimériques n'ont pas résisté à l'expérience. L'agriculture, même en pays neuf, a autant besoin de capitaux que de bras. La mise de fonds nécessaire pour chaque famille est d'au moins 4 à 5,ooo francs. Dans ces conditions, les 5o millions généreusements offerts par M. de Hirsch permettraient l'établissement, dans la République Argentine, d'environ 5o,ooo personnes. C'est beaucoup, et si cela se fait (car l'épreuve est à peine commencée), l'adniiration de la postérité est assurée au philanthrope qui a pris si courageusement cette initiative; mais est-ce là une solution à la question juive en Russie? Sur 4 1/2 millions d'israélites dans ce pays, il y en a plus de la mBitié que les règlements actuels empêchent de vivre autrement que dans la misère : c'est donc au moins quatre cent mille familles qu'il faudrait expatrier. D'après ce que nous avons dit plus haut, leur