LES SOLUTIONS
réussit à le convaincre, il renonça à tous les projets de cruauté et de massacre, et des paroles de paix furent envoyées par toutes les provinces. La légende ajoute même, comme on sait, que le Roi fît pendre Aman à la potence que celui-ci avait préparée pour Mardochéé.
S'il est vrai que l'histoire se répète, il est permis de voir un symbole dans ce conte d'Orient, et il sera bon de le méditer, tandis qu'on cherche le remède à la situation en Russie.
Aujourd'hui, le souverain qui commande à toutes les provinces de la terre, c'est la conscience publique. Le conseiller pervers qui, faisant appel aux passions les plus basses, s'armant de toutes les rancunes, exploitant toutes les convoitises, a déclaré une guerre implacable à une minorité opprimée, nousle reconnaissons sans peine, malgré le nom nouveau d'antisémitisme dontils'afïuble. Mais la morale chrétienne, qui est juive d'origine quoiqu'on paraisse souvent l'oublier, et que le monde moderne a adoptée parce qu'elle est la plus pure et la plus douce, cette morale saura parler aux cœurs, la raison saura éclairer les esprits — telle jadis Esther conseillée par Mardochéé — et c'est l'équité, c'est la tolérance qui finiront bien par triompher. Le dernier mot, comme dans la légende, sera une parole de paix. Et si l'antisémitisme, nouvel Aman, devait périr à jamais dans le mouvement qu'il a suscité lui-même, l'humanité ■ — j'entends les sentiments humains — n'y aurait rien perdu.
Pour qui cherche à envisager de haut ce que l'on est
convenu d'appeler « la question juive » en Russie, quatre solutions seulement se trouvent en présence :
L'extermination ;
La conversion en masse ;
L'émigration :
L'émancipation.
Les juifs, dit-on, sont trop nombreux en Russie ; ils s'étouffent entre eux, ils étouffent les chrétiens qui vivent à côté deux dans les territoires que la loi leur assigne. Comme conséquence de ce cantonnement forcé, il se développe parmi eux, assurent les antisémites, un esprit particulariste qui niet l'unité nationale en péril.
Tel est le mal. Où est le remède? Car il faut absolument en chercher un, le statu quo étant intolérable, tant pour les juifs qu'il condamne à mourir de faim que pour les slaves qui voient un danger politique dans cette agglomération toujours plus compacte de dissidents. Un journal russe souvent hostile aux juifs, le Kraj, s'exprimait comme suit au mois d'avril 1893: c II est prouvé que les gouvernements du Territoire ne sont plus susceptibles de recevoir un nouveau contingent d'habitants ni dans les villes, ni dans les campagnes... La façon pureinent mécanique de se débarrasser des juifs par leur refoulement forcé d'une contrée dans une autre, ne nous dit rien qui vaille; la brûlante question juive ne sera jamais résolue par des mesures pareilles.
La solution de la question juive est une dette de l'Ktat, une dette qui s'impose, et il est impossible de l'éluder par des expulsions et des refoulements. L'émigration des juifs hors de Russie ou le renvoi de quelques milliers d'une région dans l'autre, ne sont nullement en rapport avec les exigences qui s'accumulent à vue d'œil » (^).
Si, au lieu de quatre millions d'êtres humains, il s'agissait d'autant de sauterelles, le remède à la « question juive » tiendrait en trois mots : Ferro et ignù Mais, quelque affligeants que soient, autour de nous, certains symptômes d'une sorte de retour à la barbarie, la solution ainsi présentée ne trouvera plus de partisans, même parmi ceux qui, de Moscou à Paris, inscrivent sur leur programme de haine la formule : « Mort aux juifs! » A l'extermination violente, brutale, les persécuteurs du xix*" siècle ont substitué une méthode plus lente et qu'ils croient plus acceptable : le striiggle for life, la famine, les maladies épidémiques sont chargés par eux déclaircir les rangs qu'ils ne veulent pas faucher d'un seul coup. Est-ce là une solution? Non, car, à y regarder de près, c'est encore le statu gz<o. Il est inutile d'insister sur ce qu'il y a d'odieux et de répugnant dans cette extermination hypocrite. Même aux yeux des plus impitoyables ennemis du judaïsme, cette méthode inhumaine a, par surcroît, le tort d'être absurde : elle aggrave le mal et ne pourrait le faire disparaître qu'après des siècles d'application continue, tant les Israélites russes ont la vie dure. Quel est l'antisémite militant
(I) Kraj, g/21 avril 1893.
l66 CONVERSION EN MASSE
qui puisse compter sur le temps comme auxiliaire? Le temps combat en faveur de la tolérance religieuse ; son triomphe peut être retardé, mais il est certain.