‹ Les Juifs russes; extermination ou emancipation? Avec une lettre-preface de Th. MommsenChapitre 133 sur 140 · L ELITE DU PAYS · texte numérisé non relu

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méritent d'être citées en première ligne : leurs longs travaux préliminaires garantissent leur compétence, et nul ne les soupçonnera de partialité philosémitique. Or, en 1883 comme en 181 2, la commission du comte Pahlen, comme celle qu'avait présidée le conseiller privé Popoff, arrivaient à des conclusions favorables aux juifs, se prononçant contre les restrictions apportées à leurs droits, et proclamaient que leur bien-être et celui des orthodoxes russes sont indissolublement liés. Le prince Demidoff San-Donato, l'un des membres les plus distingués de la commission Pahlen, publia en 1883, à Saint-Pétersbourg, sur la Question juive en Russie, une étude remarquable et précise (^). Nous avons plus d'une fois invoqué ce témoignage. Le prince Demidoff oppose de solides arguments aux griefs vagues des antisémites, et il conclut nettement en faveur de la tolérance. Il est bien regrettable que de tels avis soient demeurés sans effet et que, chaque fois, des influences occultes y aient fait échec.

Les écrivains, les savants russes les plus illustres ont aussi, à plusieurs reprises, mais en vain, élevé la voix pour la défense des juifs persécutés. Déjà en 1858, à la suite d'une calomnie lancée par un journal contre deux publicistes Israélites, une protestation grandiose avait été publiée par 147 des meilleurs auteurs, professeurs et journalistes chrétiens de la Russie, parmi lesquels Katkoff, Annenkoff, Aksakoff, TimiriasefiF, Békétoff, Menchikoff, Tourguénief. Ce document a été réimprimé par le Novosti du 6 novembre 1890, qui a reçu

(i) Traduction française, Bruxelles, 1884.

l6o STATISTICIENS ET ÉCONOMISTES

pour cela un premier avertissement de la censure. Une déclaration nouvelle de l'élite du pays, le comte Léon Tolstoï en tète, réprouvant solennellement les persécutions, a été signée en 1890. La censure russe, nous 1 avons déjà dit, en a défendu la publication et nous n'en connaissons le texte que par un journal de Berlin (^).

Feu le ministre des Finances, Reutern, avait, de son côté, appelé l'attention de l'empereur sur « les conditions extrêmement défavorables où les juifs russes sont placés pour gagner leur vie » (^). Sous le tsar Alexandre II, plusieurs gouverneurs de provinces firent des rapports dans le même sens. Celui de Poltava proposait formellement que « toutes les restrictions en vigueur fussent immédiatement abolies ». La même cause était chaleureusem ent plaidée par le comte Strogonoff, autrefois gouverneur-général de la Nouvelle Russie et de la Bessarabie {^).

Nous avons déjà reproduit, à propos de la misère des juifs, de leurs procédés commerciaux, de l'usure, les jugements significatifs de divers statisticiens et économistes, investis le plus souvent de missions officielles, tels que MM Afanassiefi", Souravski,Apokoff, Bobrovski. On en trouvera d'autres, en grand nombre, dans l'ouvrage du prince Demidoft. Dans un discours prononcé à l'université de Moscou, le 12 janvier 1887, le professeur Janjoul constatait l'action salutaire des juifs sur le développement du commerce et de l'industrie russes. Il y

(i) Voir plus haut, p. 24.

(2) Code des Lois, XL, 42, 264.

(3) Demidoff, Op. cit., trad. fr., p. 50.

CONCLUSION DE M. BLOCH l6l

a quelques mois, le président d'une société médicale russe, relevant très vivement une proposition empreinte d'antisémitisme, flétrissait ces tendances « d'une autre époque » et rendait un solennel hommage à la façon dont les médecins juifs ont fait leur devoir sur les champs de bataille et pendant le choléra (').

Bornons-nous à invoquer un témoignage encore, particulièrement probant, M. Bloch, conseiller d'Etat à Varsovie, chrétien, homme distingué et opulent (on est bien forcé d'ajouter ces détails, tant la malignité se plaît souvent à supposer des mobiles cachés), avait commencé un travail de statistique sur les juifs, avec la pensée qu'il arriverait ainsi à justifier jusqu'à un certain point quelques-unes des mesures édictées contre eux. Mais ses recherches l'ont amené à changer complètement d'avis et, suivant lui, les chiffres démontrent, de façon concluante, que la prospérité de l'Empire dépend, en grande partie, des entreprises des juifs. Convaincu que les persécutions auront des résultats désastreux pour les Russes,*il espère que le bon sens reprendra enfin le dessus (^).

(1) Fbs&/îOf7, 20 juin/2 juillet 1893.

(2) Interview avec MM. Weber et Kempster, Op. cit., p. 132.

l62 LES SOLUTIONS

Les solutions

Parmi les récits bibliques, il est une légende à la fois naïve et profonde, qui séduitlepoèteet frappe le penseur. Qui n'en a conservé le souvenir? Assuérus, le grand Roi qui règne de Tlnde à 1 Ethiopie sur cent vingt-sept provinces, a écouté les conseils perfides diAman, l'ennemi acharné des JLiifs. Aman lui avait dit : « Un peuple est dispersé parmi tous les peuples de ton royaume, ce peuple a des croyances différentes de celles de tes autres peuples, il ne partage pas ta foi, tu n'as aucun intérêt à sa conservation. Permets-moi de le faire exterminer, et des milliers de talents d'argent afflueront dans ton trésor. » Et le Roi avait répondu à Aman : « Je te laisse faire. » xMais la reine Esther elle-même était juive, quoique le Roi l'ignorât. Il l'avait choisie pour sa beauté et sa douceur parmi toutes les vierges du royaume. Sur le conseil de Mardochée, son pèreadoptif, elle osa faire appel au cœur et à la raison du Roi : elle

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