DEVOIRS DU MONDE CIVILISÉ I
rieusement que ses principes moraux. Prévost-I'aradol, en 1860, assurait que si les Juifs souffrent encore de quelque persécution, ils voient aussitôt « leur cause prise en main et leurs oppresseurs flétris par l'opinion du monde civilisé (^). » Les grandes idées d'humanité et de tolérance nepeuvent s'être obscurcies au point que cette promesse soit devenue vaine. Et nous voudrions qu'une voix assez puissante pour se faire écouter partout vînt crier au monde civilisé : « Tua res agitur ! C'est de toi qu'il s'agit ici ! »
Pour échapper aux injustices et surtout à l'incertitude poignante du lendemain, beaucoup de juifs russes vont chercher ailleurs des lois moins barbares et des chrétiens plus chrétiens. Cette crise d'émigration n'est pas sans offrir, pour divers pays, des dangers au moms momentanés. Il faut le répéter aux nations civilisées des deux mondes : En obtenant de la Russie qu'elle améliore le sort de ses sujets Israélites, vous protégez du même coup vos propres travailleurs. Tua res agitur!
Tua res agitur! Car l'entassement violent de la population juive dans un territoire sans cesse rétréci à mesure qu on y refoule plus de malheureux, leur accumulation dans des ruelles trop étroites, dans des maisons quatre ou cinq fois trop petites, l'exclusion de la vie agricole, l instruction mesurée avec parcimonie, les métiers interdits, les carrières fermées, tout cela doit amener un découragement auquel finiront par céder les plus forts, une misère matérielle et une déchéance
(I) PRÈyosT-PARXDOL, Juuniat denDébata, 12 octobrej86o.
l8o DEVOIRS DU MONDE CIVILISÉ
physiologique dont les preuves ne sont déjà que trop évidentes. Et ainsi, sans s'en douter peut-être, le gouvernement russe crée, par la persécution juive, un terrain propice aux épidémies qui, des ghettos du Territoire, pourraient bien s'étendre à la Russie, à la Pologne, à l'Autriche, à TAllemagne, à l'Europe tout entière.
Tua res agitur. C'est en chrétienté, c'est au nom d'une religion chrétienne que se commettent ces horreurs. « De pareilles cruautés, a écrit l'évèque de Londres, exécutées au nom de la religion, sont une tache pour toute religion et principalement pour le christianisme (^). » En persécutant les juifs, le christianisme se montre à la fois oublieux de ses origines et de ses principes. Il trahit la parole du Christ qui a dit : ({ Aimez-vous les uns les autres! », comme lAncien Testament l'avait déjà proclamé (^).
Tua res agitur. La solidarité humaine ne saurait être un vain mot. Alors que lEurope civilisée s'intéresse à toute souffrance et à toute misère, que l'on se préoccupe partout de la condition des humbles, qu'on institue une protection pour l'enfance martyre, des i-^tronages pour les condamnés libérés, qu'une grande p. '.?c d'humanité a arraché les esclaves d'Amérique ir servitude séculaire, que la diplomatie des deux inondes se réunit pour édicter des règlements et organiser la lutte contre la traite africaine, que des sociétés surgissent de toutes parts pour protéger les animaux
(1) Lettre publiée dans le Report, etc., 1S90.
(2) Lévitlque, XIX, 18 et 33-34 : « Si un étranger habite parmi vous... aimez-le comme vous-mêmes. »
DEVOIRS DU MONDE CIVILISÉ l8l
eux-mêmes, comment pourrait-on se taire devant les iniquités criantes qui accablent en Russie tant de pauvres gens, coupables seulement d'être juifs?
Car ces prolétaires les plus pauvres de l'Europe, comme les appelle M. Leroy-Beaulieu, on leur dispute le morceau de pain de seigle qui est leur seule nourriture. Des malheureux auxquels on ne peut pas même reprocher l'apparence d'un délit, sont impitoyablement chassés du sol où ils sont nés. Dans leur propre patrie, dans le pays dont ils supportent toutes les charges et auquel ils fournissent chaque année plus de douze mille soldats, ils sont traqués, renvoyés d'étape en étape, à l'égal des voleurs et des assassins. Des innocents sont jetés en prison. On expulse sans merci des infirmes, des femmes enceintes, des enfants. De pauvres petits êtres sont morts de froid pour n'avoir pas obtenu à temps les quelques jours de répit qu'on ne refusait point aux criminels.
Plus de quatre millions d'hommes souffrent injustement.