TRACASSERIES INCESSANTES
à son métier pour conserver le privilège de résider hors du Territoire ('). C'est ici surtout que la persécution s'est faite ingénieuse et perfide. La inéthode habituelle consiste à visiter les ateliers juste au moment où les artisans qu'on veut prendre en défaut sont sortis pour livrer de l'ouvrage, ou bien en congé; à ce moment précis, on ne les trouve pas occupés à leur travail, on les considérera donc comme frauduleusement inscrits, et on les renverra dans le Territoire (^). D'autres fois, la police choisira pour sa visite le samedi. Procédé plus inhumain encore: des ouvriers devenus trop vieux pour travailler ont été chassés sans miséricorde et refoulés dans le Territoire, comme ne pratiquant pas leur métier.
Il est rigoureusement interdit à l'artisan juif de vendre hors du Territoire des objets qu'il n'a pas fabriqués lui-même (^): source inépuisable de chicanes nouvelles. Des horlogers juifs ont été expulsés pour avoir vendu des clefs de montre; des tailleurs l'ont été, parce que les boutons des vêtements qu'ils confectionnaient n'étaient pas fabriqués par eux (+) ! Des femmes d'artisans Juifs ont été chassées de Kiev pour s'être rendues coupables de ce grand crime : avoir vendu un peu de lait. On lira plus loin cette édifiante histoire.
Enfin, on a pu voir qu'à Moscou notamment, toutes ces armes n'ont pas encore paru assez meurtrières, et les artisans juifs ont été expulsés en masse : pour
(1) Recueil des Lois, vol. XI, § 346.
(2) Weber et Kempster, p. 14.
(3) Recueil des Lois, vol. XI, art. 103; décision du Sénat, 1874, no 731.
(4) Weber et Kempster, p. 14-15.
ATTEIiNTES A LA FAMILLE
cette ville, le droit qui leur avait été accordé par le tsar libérateur a été biffé d'un trait de plume, en 1891, par Alexandre III.
5. Droit refusé aux juifs de conserver leur famille auprès d'eux.
Les enfants encouragés à se détacher de leurs parents. — Mariage annulé en faveur du conjoint converti seul. — Restrictions inhumaines. — Femmes expulsées loin de leur mari.
Si les sentiments de famille sont, en Russie comme ailleurs, l'honneur et la force du judaïsme, aux yeux mêmes de ses plus irréconciliables adversaires, ce n'est pas que la législation russe les encourage : une foule de dispositions semblent, au contraire, avoir été inventées tout exprès pour disloquer la famille juive, pour y semer la discorde et en bannir le respect.
Nul ne peut, en Russie, signer un acte légal s'il n'a au moins 21 ans. Mais l'enfant juif, garçon ou fille, qui a atteint l'âge de 14 ans, peut entrer dans l'Eglise orthodoxe malgré la volonté de ses parents ou de ses tuteurs (^) . Tout converti reçoit une somme de 15 à 30 roubles; les enfants reçoivent la moitié (-). Un israélite qui embrasse l'orthodoxie se trouve dégagé de toute obligation vis-à-vis de sa femme et de ses enfants demeurés fidèles à la religion mosaïque. De même, une juive qui se convertit est affranchie de tout lien vis-à-vis de son
(^) Loi de 1816 sur la prévention des crimes. (2) Ibid.
72 MARIAGE UNILATERALEMENT ANNULE
mari, si celui-ci ne l'imite pas. Dans un ouvrage dont la publication a été autorisée en Russie. M. Orchansky a raconté comment un juif, marié et père de deux enfants, s'étant avisé de passer à l'orthodoxie pour épouser une jeune fille chrétienne, abandonna sa première femme pendant deux ans, puis, tout à coup, lui réclama son fils. La mère refusa de s'en séparer: elle fut traînée brutalement àOstrog,sa ville natale, et jetée en prison jusqu'à ce que l'enfant eût été découvert et baptisé de force (^). Pour comble d'inconséquence, le mariage, annulé en faveur du mari converti, demeure valable à l'égard de la femme restée juive et l'empêche ainsi de trouver un autre protecteur pour elle et ses enfants (-) .
Lorsque l'iin des conjoints se fait baptiser, les restrictions quant au droit de séjour disparaissent pour lui, mais elles subsistent à l'égard de l'autre conjoint. De sorte que le conjoint converti ne peut quitter le Territoire qu'en abandonnant celui qui est resté fidèle au judaïsme {^).
Comme aucune loi formelle n'autorise les juifs des catégories privilégiées à emmener leur famille avec eux, un juif établi hors du Territoire ne peut donner l'hospitalité à son père ou à sa mère, ni même recueillir les enfants de parents pauvres ou décédés, si ces enfants ne possèdent, par eux-mêmes, le droit de séjour dans toute la Russie (^) . Le brevet de sage-femme assure aux juives le droit d'habiter dans tout l'Empire, et la con-
(1) S. G. Orchansky, cité dans le Blackicood's Edinburgh Ma^azitie, oct. 1890.
(2) Jbid. et Code des Lois, X, ire partie.
(3) Ibid., et WEBERet Kempster, p. 44.
(a) Recueil des Lois, 1889, no 35, § 298.