RIGUEURS ENVERS LES FEMMES ENCEINTES
rues de Moscou, l'un des convois où des malheureux, coupables seulement d'être nés dans le judaïsme, étaient enchaînés avec les criminels et les vagabonds (').
Dans tous les pays civilisés, les femmes enceintes, même condamnées, sont l'objet de quelques égards. En Russie, on n'en a aucuns pour une femme juive irréprochable. Les délégués des Etats-Unis ont vu à Vilna une dame instruite et distinguée qui avait été expulsée de Saint-Pétersbourg comme juive. Quoiqu'elle fût à la veille d'accoucher, on lui avait refusé tout sursis. Elle fut prise des douleurs de l'enfantement en chemin de fer, vers quatre heures du matin. On lui permit de s'arrêter jusqu après la délivrance. Le même jour, à quatre heures de l'après-midi, on la remit dans le train pour Vilna. D autres n'ont pas même obtenu cet arrêt de quelques heures et ont accouché en wagon ou dans l'une des prisons, pendant le transport par étapes (^).
Elle n'a sûrement rien d'exagéré cette exclamation d un publiciste anglais : « J'aimerais mieux être traité comme un escroc, un faussaire ou un vulgaire assassin, que comme un juif russe honnête ! »
Tout a été dit sur les exactions de la police russe et nous n'}^ insisterons pas : le juif est devenu le serf de la police, suivant l'expression de sir Joseph Savory, lord-maire de Londres. Un ami de la Russie, qui la connaît à fond, M. Leroy-Beaulieu, est du même avis (3). En Russie même, on ne s'y trompe pas :
(1) FREDERIC, pp. 237-238, 289, 291.
(2) Weber et Kempster, pp. 98, 38.
(3) L'Empire des Tsars eties Ètcsses, t. III, 1889, p. 624.
PROCÉDÉS DE LA POLICE 9g
un journal russe déclare que les restrictions imposées aux juifs n'ont d'autre effet que de fournir des revenus aux autorités chargées d'appliquer ces lois (').
Nous possédons à ce sujet des détails édifiants. Des officiers de police se font fournir par les tailleurs juifs des vêtements qu'ils ne payent pas; sur 100,000 roubles d'amendes versés par les juifs à la police, 14,000 à peine entrèrent au Trésor, le reste n'y arriva jamais; lors des expulsions de Moscou, la police fit savoir à un M. Rabbinovitch que, moyennant 50 roubles, on prolongerait son délai de six mois ; un autre était obligé de payer 500 roubles par an pour rester « en bons termes avec la police » ; etc., etc. On a assuré à MM. Weber et Kempsterque/a;;20?Vze des revenus de la classe moyenne juive passait à la police! (-).
L'action démoralisante de ce « chantage » continuel est aisée à prévoir. Ce sont les juifs les moms estimables qui sont toujours le moins molestés : ils ont de trop bons amis parmi la police. Ainsi, les quelques centaines de canailles que Ton compte parmi les juifs russes, tenanciers, usuriers ou receleurs, qui servent de prétexte à une persécution générale, sont précisément ceux que l'on épargne :
Dat veniam corvis, vexât censura columbas.
Le paysan russe n'est pas, en général, hostile aux Israélites. Mais le redoublement de rigueur officielle l'a amené, peu à peu, à la conviction que cette minorité est
(i) La Semaine, 7 sept. 1890.
(2) Weber et Kempster, p. 56, 90, 25, 44, etc.
lOO PILLAGES EN 189I
hors la loi, et, après les expulsions de Moscou, de Kiev, de Saint-Pétersbourg, il devait nécessairement se croire tout permis contre elle. On en eut bientôt la preuve. A Kharaïevo, dans le district d'Ananiev (Kherson), les relations entre juifs et chrétiens avaient toujours été cordiales, même pendant que se produisaient ailleurs en Russie les scènes de sauvagerie de 1881 et 1882. Subitement, dans la nuit du 10 au 1 1 juin 1891 — deux mois après les battues de Moscou — la foule se mit à casser les vitres des maisons israélites, força les portes, saccagea toLit ce qu'elle trouvait. Un mot d'ordre devait avoir été donné, car, des tentatives analogues ont eu lieu, à la même heure, dans d'autres bourgades du nième district. Le bruit courait avec persistance que les israélites allaient tous être expulsés de Russie et qu'on pouvait, en attendant, les piller et les tuer sans danger. Dans le village de Mariano Tchlodarevka, commune de Stepanovk, le fils du maire répandait la nouvelle que son père conservait dans le coffre-fort de l'administration communale l'ukase du tsar ordonnant 1 extermination des israélites : ce fait est mentionné dans un procèsverbal de la police, du 12 juin 1891.
Elisabethgrad, déjà très éprouvé en 1882, fut soumis de nouveau au pillage, le 26 juillet 1891. Plusieurs milliers de paj'sans se réunirent, se concertèrent, se ruèrent sur les boutiques juives, volèrent et brisèrent tout. De nombreux israélites furent blessés et trois, tués.
Le 1 1 octobre, ce fut le tour de Starodoub, gouvernement de Tchernigov. Les émeutiers, gorgés de vin, se livrèrent à tous les excès. Bientôt, les paysans des villages
PILLAGES EN 1892 lOI
voisins accoururent, informés de ce qui se passait : ils emportèrent quantité d'objets volés, entassés sur des charrettes. L'émeute, aggravée par des incendies, ne prit fin que le lendemain ('). Le nombre des Israélites tués a été, dit-on, de 30; celui des blessés, de prés de 500.
Des désordres ont eu lieu encore Tannée suivante, en divers endroits. AJousovka,dansle gouvernement d'Ekatérinosla^^ ce fut épouvantable. Le 2 et le 3 août 1892, tout le quartier juif fut littéralement mis à feu et à sang. D'après les estimations données par les Annales gouvernementales d'Ekatérïnoslav, les pertes éprouvées par les israélites dépassèrent un million de roubles : 180 magasins juifs furent pillés, la synagogue et 57 maisons juives, saccagées et incendiées. Les émeutiers parcouraient la bourgade en brandissant des torches enflammées et en cherchant des israélites pour les mettre à mort. Un grand nombre de ceux-ci furent maltraités et grièvement blessés.
Peu de mois après ces scènes honteuses, l'administration, mettant le comble au désespoir des malheureux déjà ruinés par le pillage, baptisait du nom de village la bourgade de Jousovka, impliquant ainsi l'expulsion de 300 familles israélites. On se rappelle la circonstance fortuite et bizarre qui a empêché l'exécution de ce décret (^).
Non pas que Ton puisse accuser le gouvernement d'avoir, comme en 1881, encouragé les troubles par son
(i) Berliner Tageblatt, 26 octobre 1891. (2) Voyez plus haut, p. 45.
I02 LES RESPONSABILITES
inertie. En général, la répression a été énergique et prompte. Nous avons sous les yeux l'acte d'accusation dressé contre les émeutiers de Jousovka, au nombre de 223 : on ne les ménage point, et ils sont traduits devant la cour martiale. Mais le gouvernement n'en porte pas moins une terrible responsabilité. N'a-t-il pas désigné les victimes par sa législation? Toutes ses mesures de rigueur ne devaient-elles pas créer et entretenir contre les juifs des préventions et des antipathies? La persécution d en haut doit aboutir en bas au massacre. Dans ses actes de sauvagerie les plus révoltants, le dernier des pillards ne fait que suivre logiquement le système de M. Pobédonostsev.