‹ Les jumeaux de ParisChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Désolation. — Consolation. — Bonheur

(c Mon Dieu ! que me veut-on ?

— Madame, je suis bien fâché du vous éveiller; mais c'est la faute de votre notaire , cfui insiste pour vous parler sur-le-champ.

— Dites-lui qu*il revienne.

— Cest aussi le conseil que je lui ai donné d'abord; mais il ne paraît pas

disposé à le suivre : ce qu'il a à vous dire est d'une telle importance....

— Mais vous savez que je ne suis jamais visible avant une heure, ou deux heures après midi.

— Je le sais bien, Madame ; mais . . .

— Allons, faites entrer, et vous serez cause que je serai toute la journée d'une humeur massacrante... car, Germain, voyez à quoi vous m'exposez :

je vous le demande , une femme comme moi doit-elle recevoir à onze heures et demie ? et dans son lit encore !

— ^Madame , . . . . votre notaire n'est pas —

— Je sais bien que la visite d'un notaire est sans conséquence ; mais

enfin si un autre se présentait vous en feriez tout autant. Germain , que cela ne vous arrive plus

■— Enfin ^ mon cher monsieur Bonnefoi, je veux bien, pour être toujours aimable avec vous, ne pas vous gronder pour m'avoir fait réveiller lorsque tout le monde comme il faut dort encore, et vous ne devez mon extrême condescendance qu'au grand empire que vous avez sur mon caractère, et surtout à la grande amitié' que j'ai pour vous.

— Madame , ce que j'ai à vous communiquer est d'une telle importance

— Vous êtes toujours comme cela, monsieur Bonnefoi , vous mettez de

Mâ^

l'importance à tout, et je suis sûre que dans ce moment vous en mettez à une minutie.

— Vous même , Madame , vous allez me juger. Je sors de chez ml lord Brackley , et aussitôt la funeste catastrophe , je me suis hâté de venir.

— Quelle catastrophe ?

— Hlei au soir, en sortant de 10pera, où vous n'avez pas voulu accompagner Milord, sa \olture s'est

hrisée sur les boulevards....

— Ah! Monsieur, vous jue faites frémir! serait-il blessé?

— Madame , il ne faut pas vous ef^ frayer, les choses sont dans un état t^'ès-satisfaisant.

— Combien vous me faites plaisir, mon cher monsieur Bonnefoi. '

— Aussitôt que les docteurs , qui sont accourus en foule, eurent pris connaissance de l'état du blessé, ils furent convaincus qu'il s'était brisé une — une.... Je ne pourrais pas bien vous dire , mais enfin , qu'il était blessé mortellement....

— Comment, blessé mortellement!

(l vous venez me dire que....

— Qu'il ne faut pas vous rha<iriner , et qu'au contraire

— Allons, vous me consolez, .ixais enfin dan 9*xfiiel état se trouve-t-il?

— Aussitôt que messieurs les tloc teurs eurent reconnu que mTlori:

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n'avait plus que quelques ]ii.eures à vivre....

— Comment, qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre? — mais en vérité, monsieur Bonnefoi, vous mettez ma patience à une épreuve!

, — Mon dieu, Madame, vous m'interrompez toujours , daignez donc attendre jusqu'au bout.

— C'est que votre narration est effrayante de longueur et de —

— Aussitôt que l'on eut reconnu que ses jours étaient dans le plus grand danger....

—Mais , Monsieur , vous me laites mourir.

— Je vous en prie.... Vous allez être convaincue que vous avez grand

tort de vous alarmer — Vous allez juger dans l'instant combien ma visite a de quoi vous être agréable,

— A la bonne heure ,. Monsieur , je commence à me remettre, mais surtout achevez votre récit.

— Voyant le danger qu'il courait, mi lord Brackley s'empressa de me faire appeler. Etant près de son lit, il s'est exprimé ainsi : Monsieur Bonnefoi , je sens que dans un quartd'heure je ne serai plus de ce monde; je vous ai fait appeler pour faire mon testament.

— Cet homme - là veut me faire mourir d'impatience.

— J'ai dix mille livres sterling de revenu; écrivez mes dernières dispo-

sltions pour l'usage que je veux en faire. Aussitôt il m'a dicté ses volontés, et à peine cet acte a-t-il été signé et régularisé , que Milord a rendu le dernier soupir entre nos bras.

— Ah ! mon Dieu , Monsieur , que vous êtes cruel ! Comment , milord

n'est plus et vous venez d'un tel

sang-froid me donner ces détails?....

Quel funeste sort! — moi , qui dans un mois devais être miladi Brackley!

— Madame vous vous trouvez mal , je crois que vous avez tort — Daignez donc, Madame, mt' écouter jusqu'au bout, je vous en supplie — bien — bien.... vous voilà mieux.

—Achevez donc, monsieur Bonne-

fol, voyons ces consolations... Milord serait-il revenu?

— Non Madame , au contraire —

Ah! mon dieu, mon cher mi lord....

Il faut absolument.... Germain — Permettez, Monsieur , que je sonne mes gens.

— Non Madame; c'est inutile, vous vous tourmentez mal à-propos, ce que je vais vous dire va vous remettre la paix dans Tàme et remplir votre coeur de satisfaction.

— Non 5 non, jamais — j'ai tout perdu si mon cher mi lord m'est ravi pour toujours.

— Tout à l'heure vous allez être bien satisfaite, c J'adore cette charmante Aménaïde, me dit milord, en

me dictant son testament, et je sais combien elle m'est attache'e et combien elle m'est fidelle. Des considérations de famille ont été cause que jusqu'à présent j'ai retardé m.on mariage avec elle; mais enfin il était arrêté, et dans quelques semaines elle aurait été miladi Brackley — Hélas ! il n'y faut plus penser. . . .

— Ah ! mon cher milord !

— Ce qui devait encore resserrer nos liens et mettre le comble à ma félicité , c'est un être charmant , qu'elle doit mettre au jour dans quelques semaines — Hélas! je sais que je ne le verrai pas —

— Ah! mon cher milord!

— Je ne le verrai pas cet enfant

DE PARIS. ÏI

qui devait faire notre bonheur.... Et pour prouver combien j'aime encore cette aimable Aménaide lorsqu'il faut que je la quitte pour toujours , je lui donne en toute propriété la moitié de ma fortune ; ce qui doit lui faire plus de cent vingt mille francs de

rente.

—Ah ! Ah! mon cher milord. . . . Ah !

mon Dieu^ je me meiu^s....

— Non Madame, au contraire.. .écoutez donc... Bon , la voilà qui reprend ses sens.... « Je donne à cette chère personne , cinq mille livres sterling de rente , à condition que l'enfant qu'elle aura portera le nom de Jean : condition expresse dont la nonexécution emporterait nullité. »

— Cinq mille livres sterling de rente! ah! Milord , je sens que je ne pourrai pas survivre à tant de «énërosité.

—Je suis certain, Madame, que vous aurez plus de force que vous né l'imaginez pour la jouissance de cette brillante fortune; car je m'aperçois que déjà vous êtes un peu remise de vos angoisses.

— \ous vous trompez étrangement, monsieur Bonnefoi , je puis vous assurer que je suis fort mal dans ce moment, et que mon extrême sensibilité est dans le cas de me faire succomber sous le poids d'un aussi grand désastre. ... et je crois bien que dans un instant je vais avoir une at-

DK PARIS. l3

taque de nerfs.... Ce pauvre inilord Brackley ! . . . . il peut être bien assure que je ne tarderai pas à aller le rejoindre.

— Non, non Madame, au contraire.

— Vous ne connaissez pas, monsieur Bonnefoi, tout Tamour que j'avais pour ce cher milord — Vous ne pouvez vous imaginer à combien de titres ce généreux Brackley m'était cher — et surtout combien est grande la perte que je viens de faire... Ah ! Monsieur!

— Madame, je vois que vous voilà bien remise ; j'aurai l'honneur de revenir plus tard pour vous apporter une expédition.

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—•Ah ! je vous en prie, envoyez-la moi le plus tôt possible, que je puisse avoir près de moi ce précieux souvenir d'un homme que j'adorais et que j'aimerai toute ma vie.... Etes- vous bien sûr, monsieur Bonnefoi , que cet acte est bien en règle?

— Je puis vous assurer , Madame , qu'il est incontestable^ et....

—Ne croyez pas, Monsieur, que je

vous fais cette question par rapport

à la fortune qu'il m'apporte : c'est

seulement parce qu'il est si agréable

d'avoir à conserver quelque chose qui vient de quelqu'un que l'on a tant

aimé !...

— C'est bien ainsi queje le juge, Madame; je vois avec satisfaction que

DE PARIS. lO

VOUS voilà parfaitement remise..,.

Adieu ,JMadame,

— Vous vous trompez; vous verrez que demain ou après demain vous serez obligé, Monsieur, de vous rendre près de moi pour écrire également mes dernières dispositions. ^)

L'ex-future épouse de milord Brackley, était une très-jolie personne de ving-quatre ou vingt-cinq ans , à qui la nature avait prodigué ses dons lesplusprécieux, sans cependant avoir fortement exprimé les qualités du cœur, parce que sa primitive éducation avait été presque nulle. Elle était fille d'un très-honnéte menuisier de la rue du temple, dont la fortune, malgré ses peines et son travail^ ne

répondait pas aux besoins d'une nombreuse famille.

Mademoiselle Aimée était la plus jeune de ses filles; elle avait à peine attein l'âge de douze ans, que déjà, tous les jeunes artisans du quartier lui disaient qu'il n'y avait pas une figure dt; cire, sur les boulevards, qui fut jolie comme elle : aussi était-elle l'enfant gâté de la maman , qui semblait être fière d'avoir produit ce petit chefd'œuvre , perfection de la nature; mademoiselle Aimée fut envoyée pendant tout un hiver à une école de danse où elle fit de rapides progrès , dans cet art pour lequel elle semblait née; ce qui augmenta beaucoup l'amourpropre de la jeune personne. Aussitôt

elle se crut faite pour briller sur un plus vaste théâtre , et une petite salle de danse lui paraissait extrêmement exiguë pour le développement de ses rares talens. Mademoiselle Aimée débuta en conséquence à l'âge de quatorze ans sur le larmoyant théâtre de la Gaité , et elle prit place parmi les petites danseuses des chœurs.

Son honnête homme de père avait fait t^us ses elTorts pour faire germer dans son cœur des principes de vertu; aussi maiiemoisellc Aimée se sentaitelle un penchant irrésistible pour vu donner des leçons, et comme toutes ses impressions lui faisaient pressentir qu'elle pourrait aller loin dans cclii'.

brillante carrière, elle choisit de son I. 2

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propre mouvement celle du théâtre, parce que c'est le théâtre qui est la véritable école des mœurs. Sa mère fut enchantée de voir dans son Aimée de si louables dispositions, et elle l'encourageait de son mieux pour lui faire exécuter de semblables desseins; mais son père n'avait pas un caractère aussi facile; il voulait donner à ses filles un bon métier, afin de leur assurer du pain pour leur vie sans leur aller chercher une profession qu'il n'aimait pas.

« Mon cher ami, disait la menuisière à son mari , dans tous les romans que j'ai lus , et Dieu merci , le nombre en est considérable, j'ai toujours vu que le théâtre est l'école des moeurs. Ma

dernière fille a une vocation toute partixsulière pour le théâtre, et elle doit .s'y faire une fameuse réputation.

— Tout ce que tu me chantes n'a pas le sens commun, disait le papa; toutes les Venus de théâtre ne sont que des filles comme j'en rencontre partout dans les rues. Je veux donner un bon état a tous mes enfans; que ton Aimée choisisse celui qu'elle voudra, mais bien certainement ce ne sera jamais de mon consentement qu'elle sera mauvaise danseuse de la Gaîté.

•—Mais , mon ami , tu te trompes ; c'est qu'elle est très-bonne danseuse, et tu lui rendras un peu plus de jus-v

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tice, lorsque tu l'auras vue exécuter un joli pas de nymphe des bois; je puis t'assurer que cette enfant ira trèsloin.

— Tu diras tout ce que tu voudras, mais on ne parcourt jamais une carrière estimable, on ne fait jamiais une bonne fin, quand on commence par faire des cabrioles sur des planches, et jamais ta fille ne sera regardée des honnêtes gens si tu t'entêtes à ne pas mieux la guider que cela. Qu'elle choisisse un bon état de couturière , ou de blanchisseuse de fin ; ce n'est point là sortir de son rang ; et quand elle voudra danser, elle viendra tous les dimanches à la barrière avec son père et sa mère , et là elle trouvera un bon

mari, comme il lui convient d'en avoir un; mais ne me parle pas de tes satyres de théâtres , qui ressemblent plutôt à des animaux qu'à des honnêtes gens.

— Comme tu as des goûts peu relevés, mon cher ami; tu sais bien que je n'aime pas du tout les barrières et toutes les danses de la guinguette.

— C'est pourtant là oii je t'ai vue pour la première fois; c'est là que nous nous sommes mariés, et c'est là que Jeannette, ton aînée, a trouvé un trèsbon parti dernièrement; je sais bien que Jacques, notre gendre , n'est pas riche, mais c'est un très-bon cordonnier qui fera son chemin comme un autre, car c'est Un brave homme. Enfin, notre femme, ne me romps pas la

tête davantage à ce sujet , mais je t'avertis en bon mari , en bon père de famille, qu'aussitôt que ta fille Aimée, que je ne reconnais déjà plus pour la mienne , se sera fait claquer ])our vingt-cinq sols, par le public, je t'avertis, dis-je qu'elle ne remettra jamais les pieds a la maison; car je n'ai plus envie que cette petite déhontëe vienne gâter le bon naturel de mes autres filles. »

Malgré cette ferme résistance de la part du bon menuisier, sa femme n'en suivit pas moins les impulsions (le sa volonté première; car, disaitelle en elle-même, où la vertu peutelle être à l'abri de toute espèce de danger, si elle craignait d'être frois-

sëe , décolorée à l'ëcole des mœurs ?

il n'y a que là oii la sagesse de ma chère Aimëe peut se reposer tranquillement, exempte de tout reproche, et me préserver de toute inquiétude sur un objet si intéressant. Cette bonne menuisière ne se doutait guère que le serpent , tant encouragé par la conquête qu'il fit de notre bonne mère Eve , par celles de tant de Lucrèces que l'on pourrait citer , et celles qu'il fait continuellement sous nos yeux, malgré notre extrême vigilance, que le serpent qui, di-ton, est plus iïn qu'un démon, se glisse quelquefois furtivement a l'école des moeurs. ^On va même jusqu'à prétendre , que nonseulement il en altère , il en tlétrit la

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