CHAPITRE II
Théâtre. — Les Jumeaux,
Mademoiselle Aimëe Bruneau,Bruneau était le nom du menuisier, trouva que son nom de baptême n'était point assez ëlëgant pour servir de marche-pied pour monter sur les planches du théâtre de la Gaîtë. Elle prit le nom pompeux d'Amënaïde.
Elle trouvait que ce dernier était plus agréable à l'oreille, plus harmonieux à prononcer, et plus romantique pour la sensibilité du cœur.
cpxe quelques philospphes sans bon ton et sans éducation appellent malignement de la sensiblerie. Pour donner à son caractère et à ses principes une grande idée de sagesse 5 la mère Bruneau résolut de ne jamais abandonner la belle Aménaïde. Tantôt, elle passait pour sa mère , tantôt pour sa femme de chambre^ car même les petites danseuses de la Gaîté ont des femmes de cham-^ bre , et d'autres fois pour sa cuisinière : jamais elle n'était parfaitement sùt'èïiî de la qualification de son rôle ni dèïa\iature de ses fonctions. Ainsi , au''mbyen de cette précaution, les premières années du noyiciat de mademoiselle Anlêhàïde se passèrent
sans qu'elle donnât matière à la critique et à la médisance de s'exercer sur son compte.
Au bout de trois ou quatre ans d'épreuve , madame Bruneau crut remarquer que sa chère fille était solide sur les principes. Les sauts qu'elle faisait^ les entrechats qu'elle passait, bien même qu'ils fussent brillamment exécutés , ne lui faisaient jamais perdre l'équilibre ; sans doute que souvent la perpendiculaire n'était pas toujours bien observée : mais elle voyait avec un espèce d'enchantement qu'elle retombait toujours d'aplomb.
La maman résolut donc de l'abandonner à elle même, bien certaine qu'elle ne ferait jamais de faux pas.
Aussitôt que mademoiselle Amënaïde ne fut plus sous la sauve-garde des ailes maternelles, ses actions devinrent l'objet d'une attention particulière de la part de ses jeunes camarades. Quelques inconséquences qu'elle commit furent la cause de ces calomnieuses observations, auxquelles inconséquences il faut ajouter une extrême jalousie que pouvaient avoir toutes les autres danseuses contre la belle Aménaide , parce qu'elle possédait et réunissait des perfections auxquelles était loin d'atteindre aucune de ses camarades : ces charitables personnes ne tarissaient pas sur les détails scandaleux qu'elles faisaient passer sur le compte de la
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belle danseuse. Tantôt, elles disaient qu'Aménaide avait été enlevée par un banquier étranger, et qu'elle ^tait disparue pendant huit jours,pendant lequel temps elle avait fait dire au théâtre qu'elle était très-^indisposée. Une autre fols, ell^s prétendaient que cette jeune personne avait regardé a.vec des yeux d'amateur les gros dlamans d'un prince russe, et qu'elle s'en était procuré de semblables , bien même que ces sortes de parures soient d'un prix extraordinaire.
Enfin tous les jours c'étaient de nouvelles découvertes , de nouvelles calomnies qui nuisaient singulièi'ement à la haute réputation de sagesse de mademoiselle Aménaide.
Elle avait d'abord méprisé les railleries et les brocards dont elle était l'objet; mais enfin ces bruits devinrent si impoi*tun3 » qu'elle résolut de suivre les conseils généreux d'un administrateur des jeux de Paris, avec qui elle aimait souvent à causer derrière les coulisses, dans les entr'actes du spectacle, et qui lui faisait entendre au moyen des argumens irrésistibles de Figaro , que pour faire cesser tant de clabaudages, il fallait quitter le théâtre; que la calomnie n'aurait plus aucune prise sur elle, lorsque ses actions seraient éloignées de la scène , et qu'il lui fournirait les moyens de vivre dans l'obscurité, pour échapper à toute espèce de surveil-
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tance. Dans sa douleur extrême elltr se hâta de suivre l'avis et d'accepter les généreuses propositions de monsieur l'administrateur, cfui était un ancien laquais que des circonstances extraordinaires avaient enrichi , et mademoiselle Aménaïde alla lo£^cr dans un superbe hôtel de la rue Marie-Stuart , qui , comme on sait , a changé de nom depuis la révolution , et qui fut loué exprès pour recevoir la belle danseuse Aménaïde, et lui servir d'asile.
Dans les antichambres , les- laquais font une espèce de cours de tendresse et d' m fidélité. Semblables a monsieur de la France de l'Epreuve villageoise, ils vont alternativement <\t
Marton à Lisette , et de Julie à Laurette. Aussi , de tous les cours que monsieur l'administrateur des jeux, avait suivis pendant sa vie , les habitudes de Tantichambre étaient celui, qui était sans cesse présent à sa mémoire; et ces principes , bien même qu'ils sont intolérables , même dans l'âme d\in laquais, furent très-préjudiciables à mademoiselle Aménaïde.
A peine le premier mois de sa retraite était-il écoulé , qu'on lui signifia de la manière la plus gâtante , que le superbe hôtel de la rue Marie-Stuart était destiné à recevoir une autre personne du plus grand mérite, et que mademoiselle Aménaïde n'avait qu'a se pourvoir ailleurs.
Un employé des jeux, qui est en même temps directeur d'un des plus grands sérails du Palais-Royal , avait procuré à monsieur l'administrateur la connaissance d'une vachère des environs de Clignancourt. Aussitôt l'ancien laquais s'empressa de faire remeubler à neuf le brillant hôtel de la rue Marie-Stuart pour y recevoir cette nouvelle Dulcinée, et la belle danseuse fut forcée de lui céder la place.
Dans toute autre circonstance , cet événement eût été un grand désasUt pour mademoiselle Aménaide; mais ce ne fut qu'un acheminement à \u .
bonheur plus durable. Dans les brillans salons des environs de l'Opéra, elle rencontra milord Brackley, ri-
che seigneur anglais qui entrait dans sa cinquantième année. Pendant une vie assez orageuse , milord Brackley s'était ruiné plusieurs fois , comme cela se pratique toujours parmi les seigneurs anglais , ainsi que chez nos gens du bon ton. Afin de ne point laisser d'interruption dans le cours des folies de milord , le hasard vint â son secours pour le mettre à même de les continuer. Milord Bracley avait à Chandernagor, dans le Bengale, un viel oncle dont il ignorait absolument l'existence. Ce cher homme mourut en laissant à son ingrat neveu un revenu de près de vingt mille livres sterling. Il en avait déjà dévoré près de la moitié lorsque dans un dixième
voyage qu'il fit à Paris , il vit la belle Amënaïde ; en devint éperdument amoureux , lui fit offrir sa main et sa fortune ; le tout fut accepté avec le plus grand empressement par notre belle éplorëe. Cependant ce mariage ne put pas avoir lieu d'abord, ainsi qu'on l'avait imaginé, parce que la famille de milord , avec laquelle il était obligé de prendre beaucoup de ménagement , s'y opposait formellement. Dans leur commun désespoir^ les deux futurs époux se consolaient mutuellement , et dans leurs tendres épanchemens , l'amour voulut absolument se mettre en tierce partie; il fit même beaucoup de ravages chez les deux amou-
reux au désespoir. On s'en aperçut au bout de quelque temps , car mademoiselle Aménaïde Bruneau, future milady Brackley , montrait à tout le monde , par un fort embonpoint qui ne paraissait pas naturel , des preuves Incontestables que ce couple charmant n'avait pas passé tous ses instans à pleurer.
Aménaïde devait, bientôt mettre au m^onde le fruit de ses amours avec milord , lorsque l'événement rapporté plus haut lui enleva le tendre objet de sa flamme, et, ce qui pouvait encore lui causer la plus grande peine , il lui enleva aussi le beau titre de Milady qu'elle briguait avec la plus grande ardeur. Elle fut cepen-
dant un peu consolée par le revenu de cent vingt-cinq mille francs , qui lui fut assure irrévocablement sur de très-belles propriétés qu'on lui adjugea en France.
Dans cet état de douleur et de désolation , l'ex-future milady Brackley , qui avait depuis longtemps négligé sa famille, se ressouvint qu'elle était fille de monsieur Bruneau , menuisier, rue du temple. Elle envoya chercher sa mère , à qui elle raconta toutes ses tribulations. La conversation , les confidences furent longues et pathétiques. La mère Bruneau n'osa se courroucer contre son Aménaïde , pourtant d'événemens qui n'étaient pas parvenus à sa connaissance.
Deux puissans motifs semblaient lui clore la bouche ; sa fille avait plus de cent vingt mille livres de rente, et ensuite il fallait ménager sa sensibibilité et sa délicatesse, dans un moment où cette chère personne avait besoin de son énergie et de l'usage de toutes ses facultés.
Les impressions simultanées et extraordinaires que venait d'éprouver mademoiselle Aménaïde , avaient avancé de quelque temps le terme de ses couches. Aux premiers symptômes qu'elle croit ressentir , elle se hâte d'envoyer chercher son docteur et sa mère, deux personnages de la plus haute importance et d'une nécessité absolue dans une semblable
fête,* ce sont les deux maîtres de cérémonies pour procurer l'entrée dans le monde et pour faire voir le jour à un enfant qui n'y voit pas encore clair. Le docteur ne s'était pas fait attendre; mais la chère madame Bruneau n'arrivait pas^ et cependant le cas était pressant:
En rentrant dans son ménage, la mère Bruneau avait raconté à la famille la brillante fortune de sa dernière fille; elle ne tarissait pas sur les millions qu'elle avait en propriété, sur les chevaux et surtout sur les belles voitures qu'elle allait se procurer. Toute la famille ébaubie l'écoutait avec avidité, et regardait la mamnn avec des yeux où se peignaient
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l'envie et rétoiinement, et tout le monde l'accablait de question. Il n'y avait que le père Bruneau qui l'écoûtait froidement, et qui de temps en temps haussait les épaules sans mot dire. Quand elle eut terminé sa narration tant bien que mal, il se tourna du côté de sa femme, et lui dit ; (( Je te prie , ma bonne femme, de bien faire attention à ce que je vais te prescrire. Lorsque votre Aimée s'est mise en devoir de commencer à faire des sottises , je m'y suis opposé de toute mon âme; ni vous, ni votre fille, ne m'en avez tenu le moindre compte. Malgré moi elle a voulu faire des cabrioles sur les planches :
dès-lors, les portes de la maison
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paternelle lui furent fermées. Après avoir souillé sa vie par une contluite scandaleuse pendant huit ou dix ans , elle possède enfin une brillante fortune : j'en suis extrêmement content pour elle, parce qu'elle est au-dessus du besoin; mais ma porte ne lui restera pas moins fermée , et surtout qu'elle se garde bien de paraître devant moi , ni d'attirer chez elle ses frères ou ses sœurs. Elle a empoisonné le reste de mes jours, je ne veux point qu'elle vienne empoisonner ma famille que j'aime, que j'admire^ parce que j'ai la conviction qu elle est vertueuse. Que votre fille aille étaler son faste et ses richesses
partout où elle le voudra, mais je lu
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supplie de se dispenser de paraître dans ce quartier : j'ai déjà eu assez à rougir de son infâme conduite , sans qu'elle vienne encore augmenter ma honte et ma douleur par son indigne présence. »
Dans ce moment arrive un domestique de madame Aménaide , qui annonce avec une espèce d'emphase, qu'en attendant l'arrivée de sa ma man , sa maîtresse vient de mettre au jour un joli petit garçon. A cette nouvelle la joie pétille dans les yeux de la mère Bruneau, pendant que le rigide menuisier fait voir la plus sinistre physionomie.
« Empressez -vous donc de vous rendre auprès de votre fille ; dit-il à
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sa femme , car il m'est affreux de voir de ces figures-là chez moi. » En prononçant ces derniers mots il montrait le domestique d'Amënaïde.
— Mon ami, dil la mèreBruneaii , je ne sais trop comment faire — Tu te montres aujourd'hui d'une sévérité....
— Eh ! n'importe, dit le mari impatiente , va-t-en voir ta fille et que l'on ne m'en parle plus. »
Comme il finissait , arrive un deuxième domestique , qui annonce quemadame Aménaïde vient d'accoucher d'un deuxième garçon, et que tous les deux se portent à merveille.
A la vue de ce nouveau message , le menuisier est prêt à se laisser em-
porter par la colère, et de jeter les deux domestiques par les fenêtres. La mère Bruneau, qui lui voit faire un violent mouvement, se jette à son cou pour le retenir.
(( Mon bon ami , apaise toi , lui dit-elle, je me rends de suite chez Aménaide; car si je n'y vais mettre ordre, nous aurons ce soir une demidouzaine de petits garçons de plus dans notre faraiille. Je vais emmener avec moi ces deux hommes , qui causent ta colère, et sois bien certain, mon ami ^ que désormais tu n'entendra jamais parler d'Amënaïde. »
La mère Bruneau se hâte de sortir avec les deux messagers de sa fille , et avec empressement elle se rend chez
elle. Malgré rapprëhension que la maman avait manifestée en sortant de chez elle, l'ex-Mlladi future s'en était tenue à ses deux jumeaux, qui semblaient d'une si exacte ressemblance , qu'il était impossible de pouvoir les distinguer lorsqu'ils étaient l'un auprès de l'autre. On fut bien plus embarrassé encore, quand il fallut les porter à l'église pour les faire baptiser, et leur faire donner chacun un prénom. Milord Brackley s'était exprimé cathégoriquement dans son testament ; il fallait que le fils d'Amenaïde s'appelât Jean : il y avait deiiv fils; nécessairement il fallait que les deux frères portassent le même prénom, ou bien l'on risquait de peiclie
le bénéfice des disjDositions testamentaires; et Ton ne devaitpas risquer de perdre une fortune aussi consi-
dérable par une inconséquence. Fort heureusement que dans les nouveaux-nés il n'y avait point de fille ; car peut-être, étant d'un sexe différent de celui stipulé dans le testament , y aurait-il eu des contestations interminables. Pour éviter toutes sortes de discussions ultérieures, et après avoir pris Favis de plusieurs hommes de loi , il fut donc décidé' que chacun des fils de mademoiselle Aménaïde s'appelerait Jean.
La mère Bruneau s'empressa de leur choisir deux excellentes nourrices; cette sollicitude étant dans les
attributions d'une mère de famille, elle ne voulut permettre à personne de s'emparer de ce privilège, dont elle voulait jouir exclusivement j et toutes les deux furent installées dans l'hôtel de mademoiselle Bruneau.
Par une bizarrie de la bonne nature que rien ne peut expliquer, il y avait une telle ressemblance entre les deux enfans , une telle identité de conformation , qu'il était impossible de pouvoir les différencier. Les deux nourrices s'amusaient quelquefois à les laisser jouer tous nus, l'un à côté de l'autre, et lorsqu'elles voulaient reprendre chacune le sien, leur incertitude était extrême; elle choisissaient au hazard; et lorsque lepartagr
était fait, chacune croyait avoir devine juste dans le choix de sa propriété. Ces sortes de passe - tems avaient souvent lieu en présence de mademoiselle Aménaïde, qui prenait elle-même plaislrà l'embarras des deux nourrices; puis après s'en être amusée, voulant faire elle même une distinction entre ses deux fils, il se trouvait qu'à lafin son hésitation était complète, le hasard présidait seul dans la répartition qu'elle faisait de sa chère progéniture, par la difficulté qu'elle éprouvait elle-même à faire une distinction précise de chacun de ses enfans.
Mademoiselle Aménaïde voulut prévenir quelques erreurs qui pourraient leur être préjudiciables; en consé-
qu€nce elle assigna à chacune des nourrices un appartement séparé , avec défense d'avoir la moindre communication entr elles, pour ne point s'exposer à mêler les deux jumeaux.
Mademoiselle Aménaïde Brun eau voulut jouir de sa brillante fortune en femme qui sait vivre, pour cela elle affecta tous les airs des personnes à qui le vulgaire accorde la plaisante qualification de gens du bon ton; mais comme son éducation n'était pas au niveau de sa fortune, sa conduite offrait sans cesse auxréflexions de l'observateur les incohérences les plus comiques et les plus singulières. Elfe s'était composé un grand cercle de personnages de différentes conditions,
qui chaque jour trouvaient une tabk splendidement sei'vie chez elle. Dans le nombre de ces admirateurs instantanés se trouvaient quelques frelons littéraires, qui avaient déjà composé en rhonneur de la belle Aménaïde des élégies^ des romances , et d'autres brillantespoésies,qui avaient aumoins deux ou trois jours d'existence; dans ces productions T héroïne était comparée indistinctement à Pallas, à Vénus , à Junon, à Hélène, à Lucrèce, etc., etc.; lorsque l'on possède cent vingt -cinq mille francs de rente, on doit nécessairement avoir toutes les qualités et toutes les vertus en partage. On y rencontrait quelques vrais artistes ., mais en très-petit nombre .
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car ils disparaissaient sans retour aussitôt qu'ils avaient eu une parfaite connaissance deTespèce d'encens qu'il fallait offrir à l'idole du jour. On y voyait aussi une grande affluence de vieux personnages, ruinés en grande partie , tant à cause de la révolution que par rapport à leur inconduite, qui^ s'étaient érigés en admirateurs de la belle. Dans cet assemblage d'élémens hétérogènes, il se trouvait aussi de ces profonds généalogistes qui , à tout venant, donnent des leçons sur le blason. Ils trouvèrent une illustre origine à mademoiselle Bruneau ; plusieurs prétendaient qu'elle desceudait en ligne directe de cette malheureuse veuves de Si gebert, roi d'Aus-
trasie, qui finit ses déplorables jours à la croix du trahoir; d'autres voulaient à toute force qu'elle descendît des anciens ducs de Bretagne , ou des comtes de Provence ; car il faut bien^e . pénétrer qu'aux yeux de certaines personnes, on ne peut pas jouir d'une fortune de cent vingt-cinq mille livres de rentes sans avoir au moins une origine ducale.
Elle avait fait l'acquisition d'une belle galerie de tableaux, qu'elle avait payés fort cher. La plupart étaient des copies de nos grands maîtres, qu'on lui avait vendues poui- des originaux; et sa personne peinte du éxé^ cutée de vingt manières différentes ,' était entre-mêlée aux tableaux d'his-
toire qui s'y trouvaient en piQfusion , mais toujours sans goût et sans discernement. Sa mère venait quelquefois Ja voir le matin, lorsqu'il n'y avait personne; on doit conjecturer qu'elle avait grand soin de ne jamais l'admettre dans les cercles brillans du soir, car la mère Bruneau eiU nécessairement dérouté les poètes et les profonds généalogistes qui se trouvaient régulièrement chez elle au moment de se mettre à table.
Un jour, mademoiselle Aménaïde était seule avec sa mère, elle lui faisait admirer une quantité de beaux tableaux auxquels elle ne comprenait rien, mais qu'elle trouvait su-
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perbes, parce quils étaient brillans d'exécution et de coloris.
(( Quelle est donc cette belle qui est là si bien faite, et qui joue avec une oie? disait la. mère Bruneau.
— Maman ^ vous vous trompez d^abord , ce n'est point une oie^ vous devez bien voir que c'est un cigne.
— Ah oui, c'est comme ceux que l'on voit au bassin du jardin des Tuilleries.
— Eh bien, cette belle que vous \ oyez , c'est Léda , une des épouses de Jupiter.
— Ah! je ne la connais pas.
— Comment vous ne reconnaissez pas votre fille dans cette belle déesse?
— Si, je vous remets, c estbieii là votre jolie figure.
— N'est-ce pas que ce tableau est superbe ?
— Oui , j'en conviens ; mais comment avez-vous pu vous déterminer à vous faire peindre en cet état . vohk n'avez pas seulement une camisole.
— Oh ! quand je me suis fait peindre en Lëda , j'avais eu soin de faire allumer un bon feu dans ma chambre , et je puis vous assurer que je n'avais pas froid du tout.
— Oui, mais le peintre?
— N'avait pas froid non plus.
— A la bonne heure , mais comment vous exposer ainsi aux yeux d'un homme ?
— Oh ! bah ! Ces gens-là y sont accoutumés, c'est absolument comme s'ils étaient devant une figure de cire.
— C'est égal , je n'aurais jamais osé. . . . Moi! en cet état devant un homme.
—Ce n'est rien du tout, d'ailleurs l'habitude.... »
Malgré le caractère peu timoré de la bonne femme Bruneau, elle ne pouvait concevoir comment une femme pouvait se faire peindre sans avoir seulement une camisole.
Mademoiselle Aménaïde , à force d'avoir entendu nommer' les grands peintres des diverses écoles , avait retenu quelques noms, qu'elle plaçait presque toujours au hasard : i< Voyez,
disait-elle à sa mère, ce beau tableau , qui représente la vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras; il est de David Teniers, un très-grand peintre de Florence , qui vivait du temps d'Alexandre-le-Grand; regardez à côté de mon portrait en grand, un autre tableau qui représente la toilette de Vénus , entourée des grâces et des amours; il est de Raphaël, le plus grand peintre que l'on connaisse; c'était un français qui vivait du temps de Louis XIV. Voyez-vous encore ces deux petits tableaux qui font pendans : ils représentent des fumeurs, des buveurs, et des intérieurs de cabarets flamans; tous les deux sont du peintre Albane.
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— 0 mon Dieu , mon Dieu que c est beau! disait à chaque instant la mère Bruneau , qui n'y comprenait pas grand chose. » De là on passait à la bibliothèque, elle y faisait admirer à sa mère les belles éditions qu'elle avait acquises à grand frais. Là du moins notre moderne ërudite ne se trompait pas aussi grossièrement, parce qu elle pouvait lire le titre des ouvrages au dos de chaque volume. Ce qu'il y avait de fort désagréable pour la ménuisière , c'est qu'au milieu d'une savante dissertation sur un ouvrage qu'on lui montrait, il arrivait souvent que l'on annonçait une visite à madame Aménaïde; alors on priait la maman de
s'éclipser par un escalier dérobé, parce qu'il était impossible de la produire dans le salon, lorsqu'il y avait quelques personnes étrangères.
Les deux petits jumeaux grandissaient à vue d'oeil , comme le disait la menuisière dans son simple langage; leurs caractères se développaient avec la même rapidité; mais l'on remarquait avec étonnement que, s'il y avait tant de similitude entre leur conformation physique , il n'y avait nulle identité dans leur humeur; l'un était d'une gaité, d'une gentillesse , d'une amabilité fort rares a son âge , pendant que l'autre était toujours pleurant , toujours morose/ sans que l'on piit attribuer cette tris-
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tesse à la moindre chose. On pouvait conclure que ces deux caractères diamétralement opposés apporteraient quelques différences dans la parfaite ressemblance de leur physionomie : on se serait trompé étrangement : aussitôt que ces deux enfans étaient Tun à côté de 1 autre, on ne pouvait plus en faire la différence. Celui qui, ordinairement était toujours enclin à la gaité, prenait une teinte de tristesse, pendant que son frère dont la figure était toujours obscurcie par le chagrin , semblait prendre aussitôt un air de gentillesse et d'hilarité; plusieurs personnes étaient d'avis de les tenir toujours l'un près de l'autre; mais on fit prévaloir un conseil con-
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traire^ qui était basé sur ce qu'il n'était plus possible de les difFérencier , et que cette similitude était très-fatigante pour les personnes qui étaient chargées d'en avoir soin , puisque la mère elle-même ne pouvait établir une distinction entre eux. Pour ne pas être sans cesse dans l'indécision , madame Aménaïde décida dans s^ sagesse, que Ton mettrait au bras droit de chacun d'eux , un large rubap de couleur différente : ainsi l'un se faisait reconnaître par un ruban bleu, et l'autre par un ruban vert.
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