CHAPITRE m
Docteur Sybillius. — Mariage — Marquise.
Dans le nombre des admirateurs de madame Amënaïde, se trouvait un médecin étranger , nommé Sybillius. Il voulait s'établir à Paris , parce qu'il était convaincu que de toutes les capitales de l'Europe , c'était la ville où Ton pouvait lever de plus forts impôts sur la crédulité ; il avait à cet i^gard la plus grande opinion du caractère des bons Parisiens. Je n'ai besoin, se disait-il en lui-même , que
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d'être un peu à la mode, et ma fortune est faite. Grand admirateur et disciple des Gall et des Lawater, il voulait développer dans des cours publics , divers systèmes sur les causes des aberrations de la nature, lors de la procréation ou génération humaine. Il se promettait de faire grand bruit aussitôt qu'il serait parvenu à se faire connaître , et pour atteindre ce but , il employait tout son talent à se faufiler dans les sociétés et dans les salons où il supposait que devait se rassembler une nombreuse compagnie. Madame Aménaïde^ qui était fière de recevoir quelquefois chez elle ce savant étranger , résolut de le consulter sur les caractères op-
poses de ses enfans , afin de connaître les moyens qu'il faudrait prendre pour corriger ces deux extrêmes.
« Madame, répondit le docteur étranger, membre de plusieurs sociétés savantes , c'est que la mère de ces deux charmans enfans, a reçu, quelques jours avant leur naissance, de fortes impressions d'une nature absolument opposée ; les unes la provoquaient à une joie qui allait jusqu'au délire , lorsque d'autres l'entraînaient malgré elle dans la plus profonde douleur. Ces contrastes, ces oppositions de sentimens fortement imprimés, ont influé sur les caractères des deux enfans. Chacun d'eux a pris la part des émotions qui lui
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convenait, et dont sans doute il pouvait être enclin à se saisir, d'après la commotion primitive et maternelle qui lui avait fortement ete' donnée et....
— Et voilà pourquoi, dit madame Aménaïde en riant, votre fille est muette.
— Vous riez, Madame, mais votre plaisanterie ne détruit point mon système, ce que je vous dis est la vérité; et je suis fâché que l'on ne fasse pas assez attention à la singulière et précieuse situation d'une femme enceinte : il ne faudrait jamais lui faire éprouver divers sentimens à la fois, parce que toutes ces impressions influent plus que l'on ne pense sur le
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caractère que doit avoir Tenfant quelle porte, et surtout il ne faudrait jamais qu'elle en éprouvât qui fussent simultanées.
— En vérité, Monsieur, vous devriez écrire de nouveau sur la mégalanthropogénesie; je suis convaincue que vous feriez fortune.
— Je m'en garderai bien, Madame , un homme conséquent et original ne suit jamais un chemin trop battu quand il veut faire une longue route, et en décrire l'itinéraire : pour plaire et pour intéresser il faut présenter du nouveau.
— Vous m'expliquez bien tes causes, Monsieur, quoique je ne cortiprenne pas beaucoup; mais comme ce sont
des choses irrémédiables , je vous demanderai quels seraient les moyens qu'il faudrait employer pour les ramener tous les deux a un juste milieu.
— Les séparer dès leur plus tendre enfance , les faire voyager afin de leur faire éprouver une foule d'impressions différentes ; ces moyens pourraient obtenir les plus satisfaisans résultats, et faire disparaître cette tendance, de Tun à la joie et de l'autre à la tristesse. »
— Monsieur le docteur donna encore plusieurs autres raisons pour justifier les différens caractères de plusieurs personnes de la même famille. Il prétendit qu'un père et une
mère de deux nations , de caractères opposés, auraient des enfans dont rhumeur se ressentirait de ces diverses oppositions : un anglais marié à une française aura des enfans tristes et gais , aimables et moroses , suivant les impressions qu'ils auront reçues.
Madame Aménaïde n'en voulut pas entendre davantage, parce qu'il aurait fallu donner sur l'origine des jumeaux des explications qui auraient froissé son amour propre, et comme elle se faisait passer pour une veuve dont le mari était mort en Amérique après lui avoir laissé des biens considérables, elle évitait toujours de parler de son Américain , et surtout ide tout ce qui pouvait
avoir quelque rapport avec sa famille : aussi, dans tous les tableaux où elle s'était fait peindre dans vingt costumes divers , elle avait eu grand soin d'éviter de se faire représenter en Artisanne ou en Terpsicore.
Madame Aménaïde Bruneau se donnait rarement la peine de réfléchir; et en cela elle suivait l'usage généralement établi chez les jeunes et jolies femmes. Pourquoi, disaitelle souvent en elle-même, me torturer l'imagination pour m'occu])er gratuitement sur des objets qui me sont étrangers. Je possède cent vingtcinq mille francs de rente; cette fortune me suffit pour payer quarante personnes qui doivent faire leur
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unique occupation de prëyenir tous mes désirs, tous mes plaisirs et tous mes besoins. Il ne doit me rester qu'une seule tâche à remplir , et sans doute elle doit être fort agréable , c'est celle de jouir. Remplissons donc le rôle qui me reste à faire sur la grande scène du monde, et ne nous occupons pas d'autre chose.
Cependant , la conversation qu'elle avait eue avec le docteur Sibyllius avait tant soit peu dérangé cette disposition calme et tranquille, cette stabilité d'esprit qui semblait invariable. Madame Aménaïde se mit à penser, à réfléchir pour la première fois : Je suis bien riche sans doute , tout le monde doit envier ma
brillante fortune; mais je crois m'aperce voir que je ne suis pas assez entourée de considération ; il me semble que chacun peut lire sur mou front ces mots ineffaçables : « Tu as été une danseuse de théâtre, et ton père n'est qu'un honnête menuisier. » Je dois faire disparaître ces taches réprobatives qui m'humilient aux yeux du vulgaire , et je dois songer à prendre un époux dans un rang très-élevé lequel voudra bien être le père de mes deux jumeaux, et qui me fera jouir dans le monde de cette importance, de cette vénération que Ton n'accorde qu'aux gens comme il faut. Jetons les yeux autour de moi , et faisons un choix digne de ma
fortune et de ma noble ambition.
La fille du menuisier , ex-future Miladi , suivit donc l'impulsion que semblait lui dicter ce qu'elle prétendait être Télévation de son âme , lorsqu'elle n'était animéeréellement que de sentimens petits, puérils et méprisables.
Pour parvenir à l'exécution de ses projets, elle mit en campagne diverses amies très-complaisantes. On commença par prôner ses vertus et ses richesses , par exalter son esprit et ses connaissances , et ensuite par la proposer en mariage. Quoique riche et très-jolie, les prétendus et les galaris de mademoiselle Bruneau n'abondaient pas. Sans doute tout était très-
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bien dans sa conduite, cependant aux informations scrupuleuses , on avait reconnu qu'elle était jolie, mais elle avait été ci, qu'elle était fort riche, mais elle avait été çà , et chacun 'n'était pas fort aise de servir de plastron, où seraient venus frapper tous les traits de la malignité et de la méchanceté, la trompette qu'elle faisait sonner, qui se faisait entendre dans une circonférence assez étendue, ne produisait [)as des effets bien merveilleux.
Après plusieurs mois de reciierches inutiles, on rencontra en (in un vieux marquis de Basville, totalement ruiné par retfet de divers événemens , qui lui étaient survenus, ^- 7
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beaucoup plus par sa faute que par des circonstances étrangères. Monsieur le marquis passa sur beaucoup de difficultés en épousant mademoiselle Bruneau, mais il exigea (|uelques petits avantages préliihinaires , pour balancer sa complaisance et sa condescendance aux volontés de l'exdanseuse de la Gaîté. En conséquence , pour mettre les parties dans un accord parfait, la future marquise préleva sur les fonds qui provenaient de milord Brackley, une somme ronde de trois cent mille francs , dont elle fit présent au futur époux , et le contrat de mariage fut signé à la grande satisfaction des futurs conjoints.
La famille de rai lord Brackley, qui
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regrettait beaucoup le legs consldërable qu'il avait fait à sa maîtresse, interposa son autorité pour ne pas laisser aliéner davantage une fortunt^ qu'elle croyait d'après les dispositions testamentaires du donnateur, devoir appartenir exclusivement aux deux jumeaux. Elle passa sous silence la générositéde mademoiselle Aménaide envers son époux, qui lui donnait un nom ainsi qu'à ses enfans. Mais il lui fut signifié qu'elle ne pourrait à l'avenir disposer que des revenus qui montaient encore a plus de cent mille francs, mais la disposition des capitaux lui fut interdite avant la majorité et la libre volonté de ses deux enfans.
Cette restriction humilia uji peu