CHAPITRE VI
Premières années du règne de Nasse r-ed-din. — Ses guerres contre les tribus asiatiques. — Guerre d'Herat. — Rupture avec l'Angleterre. — Traité de Tehrân. — Rapports avec la France. — Le traité de i855. — Détail curieux sur ce traité. — Cérémonial de la cour persane pour la réception des ambassadeurs. — Réception de M. de Bonnières de Wierre, en 1867. — Goût de Nasser-ed-din pour les voyages; son excursion de i85g et les réformes qui en furent la conséquence. — Inauguration de la première ligne télégraphique en Perse. — Chemins de fer. — Les ministères. — Les jeunes Persans en France. — La secte des Babis. — Tentative d'assassinat de i852. — Portrait de Nassered-din, son caractère, ses habitudes.
Le règne de Nasser-ed-din appartient à la politique. L'histoire finit là.
Nous avons pensé néanmoins que cette rapide esquisse des princes Kadjars ne semblerait point complète si nous nous abstenions d'y faire figurer le chah actuel.
D'ailleurs, le vif intérêt que le public français porte à Nasser-ed-din nous engage à donner sur ce prince tous les détails que nous avons été à même de recueillir.
Nasser-ed-din est né en 1829. Il passa les premières années de sa jeunesse à Tauris, et fut pour ainsi dire élevé par son oncle maternel, Khane- Khanan. On a prétendu que son éducation fut fort négligée, et que même il n'apprit la langue persane que très-tard. Cette affirmation nous semble erronée, si Ton considère que Khane-Khanan était un persan de vieille roche, et qui, en vrai fils de l'Iran, tenait à honneur de ne jamais parler la langue turque. •=— « C'est grâce à cette circonstance que lé chah a pu, dès son enfance, parler le persan le plus pur, sans cet accent turc ou tartare qui résonne si désagréablement aux oreilles du Schirazien. Entouré dès soins intelligents de sa mère, femme d'un grand mérite, le jeune prince a suivi régulièrement les cours de persan et d'arabe, et a mis ses loisirs à profit pour étudier le dessin et la géographie. On dit même qu'il dessine fort bien (1). » Ajoutons que le genre qu'il cultive avec le plus de goût est la caricature.
Lorsque Mohammed-Chah mourut, le jeune Nassered-din était gouverneur de l'Aderbidjân. Mais cette haute fonction n'était guère qu'un exil déguisé.
Ce fut le consul général de Russie à Tebriz, où vivait le jeune prince, AnitsckhofF, qui vint le premier lui annoncer son avènement au trône. — Ce fait, très-
(1) La Liberté du 16 juin.
simple en lui-même, frappa néanmoins vivement l'imagination de Nasser-ed-din, qui, fidèle aux traditions de son père & de son aïeul, a toujours témoigné à la Russie une véritable sympathie.
Il se rendit en toute hâte à Tehrân, accompagné de Mirza-Tagne-Khan, dont l'expérience & les conseils l'aidaient à administrer l'Aderbidjân. Il prit le gouvernement des mains du conseil de régence, que la reine-mère & les princes du sang avaient constitué en vue de maintenir v l'ordre jusqu'à l'installation de Nasser-ed-din. Une magnificence tout asiatique présida à son couronnement & les quelques soulèvements qui tentèrent de se produire furent vite étouffés.
Les hautes capacités de son premier ministre, Mirza-Tagne-Khan, servirent utilement les premières années du règne de Nasser-ed-din & l'initièrent à l'art de gouverner.
Ce ministre appliqua surtout ses soins à reconstituer l'armée, à l'organiser sur le pied européen & sur le modèle français. Aussi, quand il mourut en i85i, laissa-t-il à Nasser-ed-din, qui, en vrai Kadjar, aime assez à guerroyer, une armée solide, capable de soutenir une longue guerre, et, ce qui est mieux, de la soutenir brillamment.
Nasser-ed-din se plaît aux combats et la série de ses exploits est déjà longue.
Imitant la sage politique que suivit Mohammed-
Chah dans les premières années de son règne , Nasser-ed-din a combattu les divers tribus asiatiques qui ravagent régulièrement les confins de son empire. Il a porté ses arrjnes jusqu'à Merw, dans la Tartarie indépendante, au delà des frontières du Khoraçan. Il venait à peine de s'emparer de cette ville qu'une subite invasion du Khan de Khiva, qui vint mettre le siège devant Mechhed, força Nasser-ed-din a abandonner Merw. Le Khan de Khiva, vaincu, poursuivi jusque dans son camp & tué dans sa tente, paya cher cette folle équipée.
Nasser-ed-din a soutenu également des guerres contre le Khan de Salar, contre l'iman de Mascate, etc., et le plus souvent avec avantage.
En i856, il déclara la guerre à Herat, à l'instigation de la Russie qui, habile politique, sait susciter entre les divers peuples orientaux des conflits dont elle espère profiter tôt ou tard.
Cette guerre d' Herat, ses causes & les événements qui s'y passèrent, sont encore imparfaitement connus. Un voile mystérieux semble couvrir toute cette affaire. On se souvient encore que lorsque les Persans se furent emparés d' Herat, la Russie, qui cependant était pour beaucoup dans cette guerre, fit démentir officiellement ce fait d'armes. La chose est curieuse & vaut la peine d'être notée.
La Russie étant d'un côté, il était certain que l'Angleterre, sa rivale en orient, se mettrait de l'autre. Ce qui eut lieu. Le cabinet de Saint- James réclama énergiquement l'évacuation de la ville & du territoire
cTHerat. Nasser-ed-din refusa. L'ambassadeuc anglais quitta Tehrân & la guerre fut déclarée.
La flotte anglaise entra dans le golfe Persique et débarqua un corps de troupes indiennes à Bender- Bouchir, qui fut pris. La cour de Tehrân entra alors en négociations. Elles commencèrent d'abord à Constantinople pour se continuer ensuite à Paris. Nous n'étonnerons personne, encore moins ceux qui connaissent le caractère des Orientaux, en disant que les négociateurs persans eurent le talent de faire traîner les choses en longueur. L'Angleterre s'impatienta & sa flotte remontant le Shatt-el-Arab bombarda Muhemmereh avec une cruauté dont les canons Krupps nous ont seuls, depuis, donné un exemple à Paris.
Enfin un traité fut signé à Tehrân le 14 avril et ratifié à Bagdad le 17 du même mois (1857).
Aux termes de ce traité, dans le délai de trois mois, les forces de la reine doivent évacuer le territoire persan, de leur côté les troupes & autorités persanes doivent se retirer du territoire & de la ville de Herat et de toutes les autres parties de l'Afghanistan. Nasser-ed-din renonce à toute prétention à la souveraineté sur le territoire d' Herat & de l'Afghanistan et s'engage à ne demander aux chefs aucun tribut. Il s'abstiendra désormais de toute intervention dans les affaires intérieures de l'Afghanistan, et, en cas de différend avec ce pays, il en référera au gouvernement anglais. L'article 1 3 de ce traité stipule que les parties contractantes renouvelleront la convention d'août
i85i, relative à la suppression de la traite des noirs dans le golfe Persique.
En i855 la France reprend une certaine influence à la cour de Tehrân. La réception solennelle que L'on; fit: à notre envoyé extraordinmcev ML Bourée, fiitx suivie de réchange de^ratificatÎQBiSLd'mitraitéideraamj?» marce & d'amitié qui e»t lieutà Tehrân le. 12 yaùieu
Voici, à simple titre de curiosité, la préambule de ce. traité. On y retrouve toute la pompe du génie oriental & en même temps une certaine, érudition qui ne laisse pas que d'étonner :
« Au nom du Dieu clément et miséricordieux....
« Entre :
« Sa Haute Majesté l'Empereur Napoléon, dont l'élévatkm est pareille à celle.de la planète. Saturne^ à qui! le Soleil sert d'Etendard, l'Astre lumineux du firmament des têtes couronnées, le Soleil du Ciel de la Royauté, l'ornement du Diadème, la splendeur des Etendards, insignes impériaux, le Monarque illustre et libéral ;
« Et Sa Haute Majesté Nasser-ed-din , élevée comme la planète de Saturne, le Souverain à qui le Soleil sert d'Etendard, dont la splendeur et la magnificence sont pareilles à celle des Cieux, le Souverain sublime, le Monarque dont les armées sont nombreuses comme les Etoiles, dont la grandeur rappelle celle de Djemschid, dont la munificence égale celle
NASSER-ED-DIN CHAH b I
de Darius, l'héritier de la couronne et du trône des Keyaniens, F Empereur sublime et absolu de toute la Perse... »
La dynastie des Kadjars, en effet, a tenu à se rattacher aux plus anciens souverains de la Perse. Nadir-Chah ne voulait dater que de lui, et sa dynastie Fimita. Mais Àgha-Mohammed, en vue d'affermir sa dynastie, prit, à Fexemple des Sophis, le titre de descendant de Djemschid & de Darius. Ce ne sont donc point, seulement là de vaines images littéraires, comme on pourrait le croire. C'est une tradition historique qui se continue.
Cç traité stipule une paix & une amitié perpétuelles entre la, France & ' la Perse. Les marchands & les commerçants dans les deux pays doivent être traités syr le pied de la nation la plus favorisée ; des consuls français résideront désormais à Tehrân, à Bender- Bpucher (Abou-Chehr) & à Tauris; les consuls persans résideront à Paris, à Marseille & à Fîle de la Réunion.
L'histoire de ce traité est assez curieuse & peu connue, croyons-nous.
Il fut négocié et rédigé en 1847, sous le règne de Mohammed-Chah, par MM. de Sartiges & Nicolas, nos représentants à Tehrân. Le traité fat envoyé à Paris pour y être ratifié. Il resta assez longtemps à Fambassade française de Constantinople, et, quand il parvint à Paris, la révolution du 24 février était un fait accompli. Le gouvernement provisoire n'avait point le loisir de s'occuper de ce traité. On le laissa
au ministère des affaires étrangères, et on l'y laissa si bien qu'on l'y oublia. Lorsque, en 1 855, on reprit des relations suivies avec l'empire persan, on rétrouva ce traité. M. Bourée le prit & le porta à Tehrân. On y mit de nouvelles signatures, mais le texte resta absolument le même.
Quant au cérémonial dont s'entoure Nasser-ed-din pour recevoir nos ambassadeurs, nous ne croyons pouvoir mieux faire pour en donner une idée que de citer l'extrait suivant d'une relation de la réception faite, en 1867, à M. de Bonnières de Wierre, ministre de France à Tehrân.
« A quelques pas d'une galerie ouverte, où l'on apercevait le roi sur son trône, le maître des cérémonies, saluant profondément le souverain, prononça quelques paroles qui indiquaient l'objet de l'entrevue, ' et termina son petit discours par ces paroles où se retrouve la pompeuse phraséologie de l'Orient : « Le » ministre de l'Empereur se glorifie d'être admis au » banquet de la présence resplendissante de Votre » Majesté Impériale, à qui nos âmes sont offertes en » holocauste. » Le roi fit alors un signe approbatif de la main, et le maître des cérémonies fit entrer le cortège dans la salle du trône.
» Cette salle immense est entièrement ornée de glaces & de tapisseries des Gobelins. Sur l'un des côtés de la galerie se tenaient les grands dignitaires de la cour & les princes du sang, revêtus d'anciens costumes persans, de robes de cachemire, de ceintures brodées de perles, de diamants & d'émeraudes, et
qui étaient coiffés de très-larges turbans. Les cinq princes du sang portaient en outre les attributs de la royauté, sur lesquels resplendissaient les plus beaux joyaux du trésor de la Perse. Au fond de la galerie se tenait le roi. S. M. Nasser-ed-din était assise sur un tapis magnifique & sur des coussins, dont une multitude de pierreries rehaussait la splendeur. Ce merveilleux lit de repos se trouvait placé sur un trône immense tout constellé de diamants, et, ce qui paraît plus remarquable encore dans ces contrées, des émaux les plus fins. »
Ce n'est point la première fois que Nasser-ed-din s'éloigne pendant de longues semaines de sa capitale.
Vers la fin de Tannée i85g, il entreprit une excursion à travers les diverses provinces de son empire. Il voulait voir par lui-même & constater l'état de ses nombreux gouvernements, réformer & améliorer s'il y avait lieu.
Dans ce voyage, on le vit se départir un peu de l'étiquette orientale. Il permit à des personnes de divers rangs de l'approcher, et, avec la bonhomie qui fait le fond de son caractère, sut tirer d'elles d'utiles enseignements.
Lorsque, après deux mois d'absence, il revint à Tehran, la population lui fit une ovation splendide. Il
donna Tordre que le peuple ne fût point tenu à distance, — ce qui charma tous ses sujets. Il paraît même qu'à un certain moment, un groupe de femmes se précipita sur son passage, demandant à grands cris qu'on leur permît de voir leur chahinchah (roi des rois). Nasser-ed-din se prêta de bonne grâce à ce désir féminin, et, avec une galanterie toute persane, arrêta quelques minutes son cheval, pour permettre à ses fidèles sujettes de contempler leur souverain.
Les résultats de ce voyage ne se firent point attendre, et, au mois d'avril de l'année suivante (1860), Nasser-ed-din fit paraître une série d'ordonnances tendant à alléger les charges de ses sujets & à mettre un frein à la rapacité des gouverneurs.
Il commença par donner l'exemple lui-même & se priva des droits auxquels ses prédécesseurs attachaient une haute importance. Ainsi, il interdit aux gouverneurs de lui offrir à l'avenir, lorsqu'il traverserait leurs provinces, des présents en argent. Les gouverneurs, en effet, avaient coutume d'offrir des cadeaux, mais les faisaient payer par leurs tributaires, — ce qui leur permettait de faire les magnifiques à bon compte.
Une autre ordonnance porte : que dorénavant les impôts seront recueillis par des receveurs spéciaux. Les gouverneurs recevront un traitement fixe & n'auront plus rien à réclamer aux habitants des provinces.
Le plus important de tous ces édits est celuf qui règle là nomination des gouverneurs de provinces, et veut qu'elle ne soit plus, à l'avenir, le prix de la faveur. Jusqu'alors, en effet, les candidats à ces
hautes fonctions avaient coutume de gagner l'entourage du prince par de fortes sommes d'argent. Et, comme la richesse n'fest point preuve de mérite & de capacité, on peut se faire une idée des singuliers choix qui avaient lieu.
Nasser-ed-din eut bientôt occasion de faire exécuter cette ordonnance. Il annula la nomination au poste de gouverneur du Guilân, d'un frère de la reine. Ce seigneur ne devait son élévation qu'à l'intelligent placement d'une somme respectable de tomans . Le Chah nomma à sa place Ahmed-Khan-Nivâgi, qui jouissait d'une excellente réputation dans toute la Perse.
On voit que Nasser-ed-din sait mettre à profit ses voyages. Ce qui nous confirme dans cette idée, que s'il entreprend, en 1873, une longue excursion à travers l'Europe, ce n'est point pour satisfaire seulement un simple caprice, une curiosité vulgaire.
Nasser-ed-din a eu l'honneur d'introduire le télégraphe en Perse.
Ce fut en 1861 que la première ligne télégraphique fut établie. Cette ligne, d'une longueur d'environ quatre cents milles anglais, suit le grand chemin des Caravanes, qui part de Therân & aboutit à Tebriz.
Voici dans quels termes le Vékâyâ, journal officiel de Tehran, rendit compte de l'inauguration :
« Le jeune souverain de la Perse a assisté en per-
sonne à l'inauguration de ces lignes, le 2 1 janvier. Dès le matin on le vit aux bureaux télégraphiques qui se trouvent sur l'esplanade du palais impérial. Tous les dignitaires de la cour, en grande tenue, et des milliers de spectateurs arrivés de province assistaient aux ppérations. Les questions se faisaient de manière à pouvoir être entendues par tout le monde, et chaque réponse, aussitôt arrivée & proclamée à haute voix, était saluée par les cris joyeux de la foule & par des salves d'artillerie. »
Nasser-ed-din témoigna sa satisfaction en faisant don à son oncle Ettizad-ou-Seltenet, provisoirement chargé des travaux relatifs à la télégraphie, d'une pelisse d'honneur & d'une dague ornée de diamants et de pierreries. Son adjoint, Ali-Kouli-Vékan, directeur des télégraphes, reçut l'ordre du Lion couchant, grand cordon, avec un châle des Indes et une augmentation de traitement.
Cette joie, un peu enfantine sans doute, mais tout à fait orientale, que témoignait Nassei>ed-din envoyant l'électricité transmettre ses ordres à travers ses États, n'est point la seule preuve qu'ait donné ce prince de son amour pour les innovations, et de son désir d'imiter l'Europe en ce qu'elle possède de bien.
Nasser-ed-din a introduit en Perse les voies ferrées, et le premier chemin de fer qui fut construit parcourut
NASSÉR-ED-DIN CHAH 5j
une étendue de dix kilomètres, de Tehrân à Schaz- Abdul-Azim, lieu de pèlerinage très-fréquenté.
Des travaux d'édilité ont embelli Tehrân & ont rendu cette ville habitable à toutes les époques de Tannée, ce qui n'avait point lieu auparavant. Les rues sont pavées aujourd'hui à l'européenne, en grandes pierres carrées.
En 1862, les neuf ministères, qui existaient déjà sous des dénominations analogues à celles qu'ils portent en Europe, furent concentrés en trois sections : le ministère de la guerre, Vé^arête-Djanq ; le ministère des affaires étrangères, Véiarête-Oumour ; le ministère des finances, Vè\arete-Maliyat.
Tous les autres ministères ressortirent de ces troislà.
Nksser-ed-din n'agit ainsi d'ailleurs qu'en raison de la confiance qu'il avait dans ses ministres de la guerre et des finances. •
La présidence du conseil, comme on dit en France, fut donnée au Sepah-Salar, ministre de la guerre. Mirza-Mohammed-Khan, en effet, par ses victoires sur les Turcomans, méritait cette confiance et il s'en montra toujours digne.
Le ministre des affaires étrangères, Mirza-Saïd- Khan, était aussi un homme non moins remarquable, mais avec d'autres aptitudes. Son instruction était grande. Il était très-versé dans la connaissance de la langue française, ce qui ne l'empêchait pas d'être, en langue arabe, un écrivain des plus distingués. Lui aussi professait pour l'Europe un grand
amour. C'est mêirie lui qui fit construire à Paris tout l'outillage nécessaire à la fabrication des monnaies à l'européenne, outillage dont le grand trésorier fit les frais à son compte personnel.
Ce n'est point tout. Pour introduire dans ses Etats d'une façon plus directe les coutumes & les progrès scientifiques & littéraires de l'Europe, Nasser-ed-din envoya à Paris un certain nombre de jeunes Persans appartenant aux premières familles de Tehrân.
C'est ainsi qu'en i85g, le nouvel ambassadeur Persan, Hassàn-Ali-Khan, vint à Paris, emmenant avec lui quarante-deux jeunes gens qui, selon leurs aptitudes, furent mis à même d'étudier l'état de nos sciences, de nos lettres & de nos arts. Depuis, ces jeunes Persans sont retournés dans leur pays, la plupart munis de diplômes de nos universités & d.e nos écoles spéciales.
Nasser-ed-din a échappé à plusieurs tentatives d'assassinat.
En i85o, une conspiration fut découverte à Tabriz. On en voulait tout à la fois à la vie du prince & à sa couronne. Cinq des conspirateurs furent arrêtés, jugés et exécutés. Leurs corps furent suspendus aux portes de la ville. Chaque supplicié «. portait sa tête sous son bras gauche. »
En i852, l'attentat dont le prince faillit être victime se rattachait à une immense conspiration qui ne ten-
NASSER-ED-DIN CHAH OQ
dait à rien moins qu'à opérer en Perse une révolution sociale & religieuse. Nous voulons parler de la secte des Babis. Le fondateur de cette secte, Ali-Mahomed, tombé autrefois entre les mains des autorités, fut fusillé. Ce malheureux s'était donné le surnom de' Bab (porte), voulant laisser entendre par là que les clefs du paradis étaient entre ses mains.
Après sa mort, ses disciples se réunirent sous les ordres d'un autre chef, le cheik Ali, de Turchez, qui se faisait passer pour le nab (vicaire) de Bab, et qui s'était imposé l'obligation de vivre dans la plus complète solitude. Il s'était surnommé lui-même He\\et- A\im (l 'homme par excellence).
Ce fut lui qui arma la main de douze fanatiques, ses sectateurs, et leur ordonna, au nom de Bab, de tuer Nasser-ed-din lorsqu'il sortirait à cheval de sa résidence d'été, près de Chimzan, au pied du mont Albouz. Mais l'histoire prouve que les pistolets des régicides vont rarement au but. Les coups ratèrent ou ne partirent pas. La présence d'esprit du prince, d'ailleurs, et le dévouement de sa suite, firent échouer les desseins de Hezzet-Azim. On s'empara immédiatement d'une vingtaine d'assassins & les recherches se poursuivirent activement. Le divan royal se tint en public. Les accusés étaient amenés, jugés & exécutés.
Le premier ministre, Myrza-Agha-Khan, interrogea lui-même Hezzet-Azim, qui avoua tout & fut condamné.
Tous les représentants des puissances étrangères à Tehrân adressèrent au chah les marqués de la plus
ÔO LES KADJARS
vive sympathie. Le ministre de Russie, Dolgorouki, apprenant qu'un sectateur de Babi s'était réfugié à Zerguendi, résidence d'été de la légation russe, ordonna qu'il fût immédiatement livré à la justice persane.
La secte des Babis eut désormais ses martyrs. Le sang dans lequel on crut l'étouffer lui donna une nouvelle vie. Et aujourd'hui, bien que ses tendances ne se soient pas encore converties en actes, cette secte n'en constitue pas moins un sérieux danger pouf la tranquillité de l'empire persan & pour l'avenir de la dynastie des Kadjars.
Nasser-ed-din est à peine âgé de quarante-trois ans.
Il est d'une stature moyenne. La physionomie est avenante, bien que les traits soient fortement accusés et que l'ensemble présente un caractère étrange et sauvage. Les yeux sont noirs, grands et surmontés d'épais sourcils. De longues moustaches ajoutent encore à l'originalité de la figure.
Le caractère du prince est doux & bienveillant, encore qu'il respire l'absolutisme du monarque oriental.
Nasser-ed-din ne dédaigne point de s'occuper des choses intimes de son entourage. Il prend plaisir à se faire raconter les petites histoires qui circulent à sa
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cour, et plus d'une fois on le vit y participer, soit pour faire cesser une peine ou augmenter une joie.
Il est curieux de connaître l'opinion que Ton a de lui en Europe, et il se fait traduire presque tous les articles des journaux qui sont consacrés aux choses de la Perse.
Car s'il a une certaine connaissance de la langue française, elle n'est que bien superficielle, et ce qu'il comprend encore le mieux c'est sa langue natale.
Pour ce qui est de la question religieuse, Nasser-eddin a fait preuve plus d'une fois d'une tolérance que nous nous estimerions heureux de voir mettre en pratique par certains gouvernements de l'Europe.
S'il en faut une preuve, rappelons qu'en i865 Nasser-ed-din éleva à la dignité de Khan # décora du grand cordon de l'ordre impérial du Lion & du Soleil, un chrétien arménien, persan d'origine, M. J. d'Isay Savalan.
Cette marque de tolérance religieuse produisit un grand effet dans toute la Perse.
Quant à la vie privée de Nasser-ed-din, elle est fort difficile à connaître. Ses ministres eux-mêmes n'en ont qu'une vague idée. Comme la divinité dont il se croit le représentant, le chah aime à s'entourer de mystères.
Voici cependant quelques lignes qui nous semblent présenter tous les caractères de l'authenticité, d'autant plus que, si nous sommes bien informés, elles ont été, sinon écrites, au moins inspirées par une personne qui, haut placée à la légation de Tehrân, a été,
durant un long séjour en Perse, à même d'approcher maintes fois de la personne de Nasser-ed-din.
« Les habitudes de Nasser-ed-din sont des plus simples, comme celles de tous les Persans. Il est d'une frugalité rappelant celle des Perses à l'époque du grand Cyrus. Quelques plats de riz différemment préparés, deux ou trois ragoûts, du kébab (rôti à la brochette), pour boisson de l'eau sucrée, de la limonade ou du lait aigre mêlé avec de l'eau & un peu de sel ; tel est son menu quotidien.
» Quant à l'ameublement de son palais, rien n'est moins compliqué, mais partout règne une propreté exquise, des tapis admirables couvrent tous les parquets. Ces tapis sont eux-mêmes recouverts de châles de cachemire d'une beauté merveilleuse, les plafonds sont ornés de lustres & les murs sont couverts de glaces qui descendent jusqu'aux parquet. En général, les meubles européens ne sont pas de mise en Perse. Les Persans de distinction ont bien, pour faire asseoir les Européens qu'ils reçoivent, des chaises & des fauteuils confectionnés dans le pays, et souvent dangereux par leur peu de solidité, des tables, des guéridons pour poser des plateaux de sucreries, le thé et le café; mais, quant à eux, ils préfèrent s'asseoir sur leurs magnifiques & moelleux tapis, d'où ils ne courent pas le risque de tomber. Pour Je bois de lit, c'est un meuble dont les Persans n'aiment pas à se servir; ils ne comprennent pas que, pour dormir, on se perche comme des oiseaux, Ils ont de très-bons matelas, des traversins, des coussins d'une grandeur démesurée et
recouverts de cachemire bordé de franges d'or ou de soie, quelquefois de perles fines, des couvertures également en cachemire ou en étoffe de soie du pays. Pendant le jour, les matelas sont soigneusement enveloppés dans de grands draps de soie ou de cachemire, on met par dessus les coussins à découvert*, le tout est , appuyé contre le mur et forme, avec les glaces, les cristaux & les porcelaines placés sur des étagères pratiquées dans les murs, le plus bel ornement d'une chambre persane. »
Nasser-ed-din a trois fils : l'aîné, Muzaffar-ed-din, est né en i85o; il est prince héritier & gouverneur de l'importante province de l'Aderbidjân; les deux autres sont nés en 1854. L'un, Dzidal-el-Daulé, est gouverneur d'Ispahan; l'autre, Yemin-ed-Daulé, est gouverneur général de Schiraz.
Nasser-ed-din a un harem. Il n'y a pas de prince oriental sans harem. Quant au nombre exact de femmes qu'il renferme, nous l'ignorons. Mais nous ne doutons pas que Nasser-ed-din ne sache tenir un juste milieu entre son aïeul Feth-Ali, qui en avait cinq cents, et son père Mohammed, auquel trois suffisaient.