CHAPITRE V
MOHAMMED-CHAH
Compétitions. — Guerre civile. — Mohammed soutenu par la Russie et l'Angleterre.. — Guerre contre les Turcomans. — Guerre contre Herat. — Rupture avec l'Angleterre. -^ Mission de M. de Sercey en Perse. — Caractère de Mohammed. — La première gazette officielle de la Perse.
Une scène odieuse se passa dans le palais d'Ispahân, à la mort de Feth-Ali-Chah. Ce prince venait à peine de rendre Pâme que trois de ses fils qui assistaient à ses derniers moments se précipitèrent sur le cadavre & se disputèrent les rubis, les émeraudes, les diamants qui le couvraient* On ne put s'entendre. On tira la dague, et deux de ces fils indignes succombèrent dans la lutte.
Cette scène fut en quelque sorte le pmnostie des querelles sanglantes qui désolèrent les premières années du règne de Mohammed-Chah;
Feth-Ali-Chah laissait une nombreuse postérité. Parmi ses fils, trois se révoltèrent ouvertement et prétendirent à régner.
Mohammed-Chah, à qui revenait de droit la couronne, d'après le traité de Tourcmanshaï, réunit une armée de 40,000 hommes & se mit en marche sur m Tehrân pour faire reconnaître son autorité. Les agents diplomatiques de l'Angleterre & de la Russie l'accompagnaient, et des officiçrs anglais, commandés par sir Henry Bethune, marchaient à son avantgarde.
La rapidité des mouvements de l'armée de Mohammed assura son succès. Il entra à Tehrân & triompha de tous ses rivaux. Le plus redoutable, Zilli-Sultan, renonça à ses prétentions & fit sa soumission sous promesse de vie sauve.
Le règne de Mohammed-Chah, qui n'est point sans gloire pour la Perse, ne présente point cependant les dehors brillants des deux précédents.
Si l'on en excepte le siège contre Herat, on n'aperçoit rien de saillant dans les treize années que dura ce règne. C'est un tableau qui, certes, renferme beaucoup d'idées & beaucoup de faits ; mais le coloris n'y est point. On comprendra, d'ailleurs, qu'il ne pouvait en être autrement, lorsque nous aurons montré le caractère irrésolu & débonnaire de ce prince.
Vainqueur de tous ses rivaux, Mohammed tourne ses armes contre les tribus turcomanes. Il donne 12,000 cavaliers à son frère & lui-même se met à la tête de 3o,ooo hommes de troupes régulières. Ces
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deux corps agissent simultanément. L'armée persane s'avance graduellement en refoulant vers la mer Caspienne les tribus turcomanes qu'elle enveloppe dans le demi-cercle qu'elle décrit. Les tribus de Gobkhau, de Jarnoot, d'Usberg furent vaincues et se soumirent.
L'annonce de cette victoire produisit un grand effet dans tout l'empire. Cette heureuse expédition contre des tribus pillardes parut d'un bon augure pour le nouveau règne, et lorsque Mohammed rentra dans sa capitale, il y fut reçu en triomphateur.
La guerre contre Herat fut plus laborieuse, bien que Mohammed eût alors deux ciliés, la Russie et le Kaboul. Mais la Russie, qui avait été l'instigatrice de cette guerre, borna son alliance à des conseils, quelques subsides & l'envoi dans les armées persanes de quelques officiers. Quant au Kaboul, son prince Dost- Mohammed était inquiété lui-même par l'hostilité de ses frères et par les incursions des Sikks. Ni l'un ni l'autre de ces alliés ne pouvait être d'un grand secours. Le souverain de Herat, Chah-Kamrah,' avait de nombreuses troupes, et, brillamment secondé par les tribus Ouzbecks, il battit Mohammed en plus d'une rencontre.
L'Angleterre, voyant une menace directe pour son commerce au delà de l'Amou-Daria dans les prétentions cachées de la Russie sur Herat, intervint. L'ambassadeur Mac-Nill fit part au chah des représentations de son gouvernement. Mohammed feignit tout d'abord de n'en tenir aucun compte. Il ordonna même l'assaut. Mais Mac-Nill alors déclara se retirer
du camp persan, et, au nom du cabinet de Saint* James, rompre avec le chah. Cette résolution exaspéra Mohammed. Mais son accès de fureur ne dura pas longtemps. Il accéda aux observations de Mac- Nill et, n'ayant aucun espoir de triompher, leva le siège d'Herat.
Cette nouvelle parvint lé 29 novembre à Constantinople, où s'était retiré l'ambassadeur anglais, qui reprit de suite le chemin de Tauris.
Le cabinet de Saint-James continua néanmoins à battre froid à la cour de Tehrân, et, d'après une convention que se vit forcé d'accepter Mohammed, les Anglais occupèrent l'île de Karrack, dans le golfe Persique. Ce ne fut qu'en 1 842 qu'ils évacuèrent définitivement cette île, et que les relations amicales qui existaient antérieurement entre les deux gouvernements reprirent leur cours naturel.
Les rapports que la Perse eut avec la France sous le règne de Mohammed-Chah sont à peu près insignifiants.
Ce fut seulement en 1839 que M. de Sercey fut nommé par Louis-Philippe envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Tehrân. Ce diplomate partit accompagné d'une nombreuse suite, parmi laquelle nous remarquons le marquis de La Valette, les vicomtes Cyrus Gérard, Olivier d'Archiac, et les capitaines de Beaufort-d'Hautpoul et Paul Daru.
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L'année suivante, M. de Sercèy obtint de Mohammed-Chah le résultat que Ton attendait de sa mission, à' savoir un firman important en faveur de tous les chrétiens de l'empire persan, à quelque opinion qu'ils appartinssent.
{Jette mission, et un traité négocié vers la fin de l'année 1847 P ar MM. de Sartiges & Nicolas, et dont nous racontons plus loin la curieuse histoire, ce furent là les deux faits principaux qui marquèrent notre influence dans la politique persane.
Mohammed-Chah était d'un naturel doux & bienveillant. Mais sa laiblesse de caractère était grande, comme il y parut bien dans ses démêlés avec la Russie et l'Angleterre.
Ce défaut d'énergie & de décision tient beaucoup à l'éducation première que reçut ce prince. Il fut élevé en effet par un mollah, Hadji-Mirza-Hagassi, qui posséda toujours sur son esprit une désastreuse influence. Mirza-Hagassi fut nommé grandvlsir ou premier ministre. Mais de fait c'était lui qui gouvernait le royaume.
.Mohammed-Chah était un esprit assez cultivé — pour son époque & pour la Perse. Il avait une légère notion des langues européennes, et il savait ne point fermer l'oreille aux innovations.
Ce fut sous son règne, en 1837, que parut pour la première fois, à Therân, une Galette d'État, feuille
mensuelle. Le premier numéro fut tiré le i er mai. C'était une lithographie grossièrement exécutée sur une feuille in-folio de papier de Chine. Elle ne portait point de titre général, seulement à la fin de la première page se voyaient les armes de la Perse.
C'est cette Galette qui, sensiblement modifiée, est devenue le Vékâyâ, le journal officiel de Therân.
Mohammed-Chah professait un goût ' particulier pour Thistbire. Il aimait surtout lire ou entendre raconter les hauts faits des grands militaires. . Voici ce que M. Eugène Borée, qui fut envoyé en mission en Perse vers 1839, écrivait de Therân au ministre de l'instruction publique : y
« Mohammed désire avoir une histoire de Napoléon, avec gravures, et représentant des batailles. Il est plein d'admiration pour le grand empereur, dont il lit & relit une biographie mesquine & incomplète extraite de la fausse histoire de Walter-Scott. »
Ce prince, au caractère faible & indécis, avait cependant certains traits de commun avec le fondateur de sa race, Agha-Mohammed. Comme lui, il dédaignait le faste si cher aux Orientaux, et recherchait en tout la simplicité. Il pratiquait, paraît-il, avec un zèle remar- N quable tous les préceptes du Koran.
Peu semblable à Feth-Ali-Chah, son prédécesseur, Mohammed-Chah n'eut d'ordinaire que trois femmes.
Il mourut le 6 septembre 1848.