LE DIEU BORGNE DES
EXTASES • Un amateur.
Fées. Moustiques et Bagatelles, Figurants bien voulants-
1 er Stade : .L'Ardu.
2« — La Fente.
3 e — Rives!
Décoration de PUSQUET DE GRIL
Chœurs et vociférations réglée par ERNST WALLENBTEIN
Emml la salle, quelques fleura, don de M"* TOUPIN DES MARES
Fondants et Drops de CIT1PET et G 5e , 74-, passage Choiseul
Ajoutez : La machinerie toute nouvelle fut réglée par les soins attentifs des frères Eugène et Maurice CESTIPLAN.
Telle était l'affiche engageante qu'un certain nombre de badauds, voyous, demoiselles de magasin et chiens sans maîtres contemplaient en haut du faubourg Saint-Honoré, à la porte du petit théâtre de Y Ame ardente, par ce beau soir de mai scintillant d'étoiles.
A neuf heures précises, suivant les exactes habitudes de la direction Berqueberge, la toile se leva sur les Entrailles. Il n'y avait encore dans la salle que ce petit lot de grincheux qu'on est convenu d'appeler « les amis de l'auteur » , et les vociférations de la bwtalité sanglante, lancées, hurlées par les comédiens, montaient jusqu'au lustre avec facilité, s'engouffraient dans les loges vides sans rencontrer nul obstacle, et retombaient sur les fauteuils de balcon , où quelques crânes irréguliers abritaient des pensées jalouses. En vain M. Éloi calottait-il à tour de bras M 11 * Baptiste en l'appelant : « Vache I bougresse! » et « soupe au crottin ! » en vain la Savate intervenait-elle, sous les traits de M. Frédégon, pour ouvrir le ventre à M. Éloi, ces gentillesses ne trouvaient point d'écho dans l'enceinte déserte. Même on réserva
* °quet de sang de bœuf qui devait, à un mo- , donné, être lancé sur la scène, pourfigure
la fâcheuse indisposition provoquée chez M. Éloi par la présence d'un couteau, sous prétexte que ce serait dé la dépense inutile, et l'infortuné Gaston Chéqaguet, .l'auteur des Entrailles, put se plaindre le lendemain avec amertume d'avoir été victime d'une cabale organisée par V affreux Sarcey.
Cette affairé liquidée à la satisfaction générale, on s'occupa des choses sérieuses, et les machi-
nistes s'activèrent autour du décor delà Norderie, qui était compliqué, blanc crème, et d'une peinturé si fraîche qu'il en restait gluant. Cependant le public affluait. Chaque arrivant reçut un programme reproduisant l'affiche générale. Un bois, dû à l'iiytiative de Cardon, expliquait le thème de là soirée par une Série de pâtés ; dégriffés de chat et de taches de bougie au milieu desquelles se dressait une jambe que terminait un pied à deux doigts. Un premier éphôbe à cheveux cqllés s'extasia, et montra le chef-d'œuvre à un deuxième à
* * cheveux périsses, lequelle passa à une éphébesse
coiffée fr l'ange, qui faillit pleurer de béatitude. Survinrent des jeunes- gens de toutes formes, de toutâge et de toutes dimensions, verts comn™'*' 1 * oseilles et prêts au.bon combat, des aduït-o* f
des vieillards raisonneurs. Un grand dadais au
% masque pleurard expliquait avec force gestes à
un rpetit bossu la signification. du hurliste, son % rôle dans les pièces groënlandâises, son syrnbolisme, ?a supériorité sur les chœurs d'Eschyle : « C'est, ce hurliste, l'ensemble de .tous les bruits des solitudes polaires, la glace qqi »se brise, les mugissements des ours et la grande voix du mys- i
. tère à travers ces régions désolées. Le hurliste demeure invisible. Il sera admirablement tenu , par Frédég^n. » ' .'
La salle se remplissait peu à peu. On s'appelait, on s'envoyait des « bonjours » par signes, des encouragements. On. lorgnait la loge Toupin des Mares* la loge Sivreuse, la loge Coindart, la loge
' Wallenstein. La vieille critique restait à l'écart,* méprisée et honnie, mais on entourait la critique d'avant-gartie, la jeune critique du Curare, de l'A coups de hache,* de Y Encensoir, Adolphe Juda^ au monocle insolent, Fruitôt à la trogne joviale, Rangouste âgé de cinquante ans et Palaméde de quarante-ciûq, Leclindère enfin, qui, fier
, de ses dix-neuf printemps et de sa prose à facettes, »
— 1^: 4 p| us £ 0f |. q Ue ,;| <0US j es autres,' reprochait à
* ses partis pris, à Rangouste ses adjectifs,
à Palamède son ignorance du groênlandais. Le bruit courait que VKNIJP avait quitté ses huttes, ses morses et ses rennes tout exprès pour assister à la représentation, et les « Kamtchatka « bien informés désignaient comme l'auteur d'Avenaga Korsôr tantôt l'un, tantôt l'autre ; méprises éphémères d'ailleurs et qui n'excitaient point l'indignation .
Souvenir du bon vieux temps, les trois coups retentirent. Le rideau se leva sur une perspective de fromage blanc, et la neige commença de tomber, irrégulière et parcimonieuse, ne dissimulant pas son origine de papier grossièrement découpé. Aussitôt le Aur/is/e entreprit son vacarme, et nul ne put lui reprocher son aphonie, car ces beuglements ininterrompus, tels que d'un taureau qu'on égorge, disposèrent à l'enthousiasme les auditeurs les plus rétifs. Il fut ensuitedifflcile de comprendre comment Avenaga Korsôr, espèce de sauvage revêtu de cuir jaune et qui, joué par M. JÉioi, conservait une physionomie faubourienne, avait pour son fils une haine farouche que sa femme entretenait soigneusement. Celle-ci portait ses cheveux épars sur les épaules, blêmes ainsi qu'i 1 dans les régions arctiques, et elle haletait corn
elle avait couru, en racontant sa jeunesse sinistre et son ma-iage plus déplorable encore* Ce que ce couple se reprochait était obscur et bien symbolique : ils avaient eu un jour une idée en commun, et depuis, cette idée, ayant pris forme, les dévorait. Voilà sur quoi Rangouste se basait pour soutenir que la pièce était idéaliste, alors que Palamède voyait dans les intentions de l'auteur la plus pure manifestation du réalisme septentrional. Quoi qu'il en soit, les malheureux tombèrent à genoux et invoquèrent leurs dieux habituels par une sorte de psalmodie qu'interrompait à intervalles fixes l'obligatoire clameur du hurliste. Ici un bourgeois égaré s'était permis le plus irrévérencieux, le plus sonore des éternuements, son voisin, l'éphèbe roux habitué du salon Toupin, le pria de sortir en termes qui semblaient empruntés aux Entrailles de Ghénaguet. Le bourgeois, par ses protestations, fit concurrence au hurliste. Des chut! indignés retentirent de toutes parts. Juste à ce moment le rideau baissa sur le premier glaçon.
Il se releva de suite, car VKNIJP n'aime pas les , intervalles qui coupent le cours harmonieux pensée. Celle-ci, sur le deuxième glaçon,
devint encore plus ténébreuse, et se perdit même dans une brumedontlehurliste fut l'inutile sirène. A la faveurd'une éclaircie le filsdîAvenagaKorsor, le petit Ëloi, âgé de sept ans et couvert' de 'poils • d'ours, insulta ses parents avec une charmante .désinvolture, sur quoi le papa et *«. maman, l'ayant assommé à coups de bâton, le dépecèrent • et se mirent en devoir de le manger. Cette minute était celle où le soleil de minuit accomplit dans les noirs horizpns du pôle son ascension tra- • ditionrielle, et 1$ machinerie devait fonctionner. ; Par malheur, Eugène Cestiplan,qui tenait l'autre / découpé dans un transparent huileux rouge, le • laissa tomber sur la tête de Maurice Cestiplan, qui surveillait une lampe électrique, et, surpris parce cataclysme, Téteignit. L'éclipsé de minuit remplaça le soleil, tartdis que les deux frères, ardents svmbolistes, s'adressaient mutuellement quelques aménités en langage clair.
La salle débordait d'enthousiasme. Il y eut huit
rappels, des hourrahs. Pendant un qtfart d'heure on réclama VKNIJP, dont les frénétiques éphèhes estropiaient le nom chacun à sa manière, suivant des modulations sternutatoires qu ; •™' |: je/it le bourgeois pensif s Un jeune Espagne
son chapeau du balcon dans l'orchestre, ce qui bouleversait les latitudes. Sivreuse, qui venait d'arriver et, de sa loge, surveillait l'ensemble, applaûr dissait à' tout rompre, ainsi que sa mère, sortie pour un instant de ses rêves monstrueux. A.dol-. phe Judas entra pour saluer la famille directoriale :
— . C'est parfait! C'est de l'art libre, aéré, très .large! Je féliciterai Berqueberge. Je lui dirai notre plaisir. J( lui transmettrai vos éloges, madame. Quand on compare ces révélations étrangères aux piteuses ibitions du théâtre dit national! La» France est pourrie, bonne pour la conquête.
Mais je donnerais trois provinces, moi, pour une. pièce de VKNIJP ! .■•'•'.'.
.— D'autant plus aisément que vous êtes né à Francfort, répliqua l'incisif Sivreuse, qui savourait les grimaces de son collaborateur.
La tête hypocrite et mielleuse dé Désiré Feutrasse émergea du balcon : « Bonsoir, cher maître ! Sublime, n'est-ce pas? C'est votre, avis, madame? Bonsoir, mon cher- Judas. Cela me rappelle une pagede vous, mon cher maître, que je Citerai dans ma conférence, page dogmatique comme du La Rochefoucauld, étoiiée de vrai, immortelle.» — Il criait ses éloges aiîn de les rendre plus sensibles.
Le bonhomme Sivreuse secouait de droite à gauche sa large tête gonflée de sentences : « Il faut croire que je suis une ganache. Je n'ai pas compris un mot à toutes ces balivernes, ou, si j'ai compris, c'est puéril comme du Berquin... Ha!... De mon temps nous étions plus difficiles dans le choix de nos protagonistes. Qu'est-ce que c'est que ce matamore qui aboyait de la coulisse? Cela n'a pas rapport à l'action. C'est un hors-d'œuvre. Et ce Kanalaga, pourquoi, dès le début, est-il comme un enragé?
— Mais, mon père, vous niez Shakespeare, vous niez Hamlet, toute la haute littérature. » — Le directeur du Curare se montait, fort approuvé par Judas et deux ou trois éphèbes timides qui étaient venus boire ses oracles. — « Quant à la dernière scène, c'est du Dante tout pur, de l'Ugolinl Oh! la belle sauvagerie ! la noble sauvagerie ! » Il ajusta son monocle et distingua Félix Turniquel qui gesticulait en face devant deux dames, au centre d'une travée de fauteuils.
Le père Sivreuse s'obstinait; sa femme le fit taire : « Assez, mon pauvre ami ! Tu n'y comprends rien; ce n'est plus de ton âge.
— Non certes, et j'en suis fier! » Il ouvrit os
siblement les Débats du soir, et se mit à lire avec affectation, indifférent à ce qui l'entourait.
— Ma mère, je vous présente M. Morbougon, notre nouveau rédacteur, philosophe pessimiste. » Celui-ci était un petit homme replet, à l'air réjoui, aux joues luisantes. Il salua gauchement, écouta son panégyrique : « M. Morbougon est le fils ^direct de Schopenhauer, avec plus de finesse et de pénétration. Il nous a donné, un article sur Videntité des squelettes qui est un pur chef-d'œuvre.
— A la bonne heure! monsieur, s'écria Judas.
Au moins voilà quelqu'un qui n'est pas satisfait de cette abominable existence !
— Je souhaite l'extermination générale ! — Morbougon s'inclina.
— Et moi, mossieu, je suis anarchiste!
M me Sivreuse lorgnait avidement la loge où la baronne Wallenstein très décolletée, ruisselante de diamants, présidait une assemblée de rastaquouères aux groins jaunes, aux yeux en boule, aux moustaches vernies, aux plastrons macadamisés. Elle scrutait ces yeux cernés, ce teint livîHe, cette chair ferme et mate, cette bouche lèvres rouges. Elle forgeait d'étranges cir-
constances, des hasards, des joies illicites et comme' toujours du sang vint agrandir ces images, leur donner l'attrait de la mort qui prolonge une voluptueuse étreinte. Celte fantasmagorie dépassait les piètres pastiches de.Morbougon. ^t-il donc
vrai que dans la vie les réelles forces i ^meurent
obscures, et que les masques seuls ? ient visibles? • ' .
Cependant la baronne, qu* fascinait < ettfe contemplation prolongée, prit 3a lorgnette r son tour, et à distance, s'ignorant môme,, sans espoir de rencontre, ces deux vices muets se crc ; sèrent et se comprirent. La juive, d'un mouye ient, nerveux, rabattit sur son épaule ronde la 1 lanche de son corsage noir, offrit d'elle, l'éclair d'une seconde, tout ce qu'elle pouvait à cette °xur lointaine, inconnue...
Dans les corridors, lès propos bourdonnaient, s'échangeaient, se multipliaient, se heurtaient,* se hissaient les uns. sur les autres, comme leurs . porteurs se bousculaient, s'apostrophaient, sç serraient la main, s'encourageaient : « Sarcey fait . une tête ! — Il n'en a jamais tant vu ! — Il partira! — On lui en fait avaler I — Que per~~ "~" tôt? — Rangouste est ravi'. — Leclindèrc.
sait que... » Car lés Kamtchatka ont besoin de se sentir les ™udes et n'émettent jamais que des opinions < formes à la critique autorisée, leur critique, c it les arrêts sans appel font la loi. Leur plaisir d'ailleurs ne serait pas complet s'ils ne supposaient, point furieux les bourgeois, les indignes, les non avertis ; toutes personnes 'infâmes, .méprisables, qu'enrage et que désespère le succès ecl~ f ant des VKNIJP et autres nordistes.
Les app jciations, bien qu'excessives, étaient monotones: «Quel génie! Ça dépasse Slrindberg! — C'est sublime! — C'est terrifiant! — Çadégote Ibsen, Galderon et Shakespeare! — Oh! cettfr ', parole d'Avenaga uPour. Pâme d'abord! J'en ferai ma devise. — Eloi n'a pas assez de force. — Le meilleur a été le hurliste. — Quand traduira-t-on tout VKNIJPf — Purgiflore s'en occupe, -r- Tant pis : il ne sait pas un mot de groënlandais. »
Robert Sorpion brutalisait tout le monde et se frayait, à grands coups de poing, un passage au milieu des éphèbes, que sa vigueur double, physique et -morale, pétrifiait. Il vitupéra : « C'est biblique! Mais devant cette salle de» veaux putrides et d'ânesses, c'est infâme! On devrait les défoncer tous à coups de pieu... à coups de pieu! »
Et il poussa violemment la porte de F avant-scène Toupin des Mares.
Celle -ci au grand complet renfermait :
M me Toupin des Mares, noire de chaleur et plus en nage que jamais, plus exaltée aussi et fébrile; Toupin, énorme dans un énorme habit de maire de village, également eh sueur, les pommettes injectées de violet, s'épongeant d'un énorme mouchoir; M me Saint-Lippard, osseuse et méprisante; Gaston Saint-Lippard et son rictus ; Morgane, décolletée jusqu'à la ceinture, Siegmund, maigre comme un bâton de réglisse, les traits creusés et négligemment accoté à la paroi; Gréveuille enfin, dans le fond, l'air morne et chiffonnant le programme entre ses doigts inquiets.
L'entrée du sympathique Sorpion parut à tous une délivrance : « Quand vous fabriquerez une tragédie comme ça, je vous paierai un carrosse de diamant ! déclara-t-il d'abord au romancier. C'est l'enterrement de vos mélasses, mon gaillard! Ça n'est pas trop tôt. Le public, ce babouin, devient presque un homme.
— Ah çàî Gréveuille, mon garçon, vous n'avez pas la trouille de nous tirer une tête comme />n9 s'écria Toupiu des Mares, encouragé par la i
liarité de Sorpion. — C'est la Grivaudan qui vous tracasse? Elle se fiche pas mal de vous! Je la vois qui flirte avec un tas de paltoquets. Ah! les p'ti<tes femmes! c'est-i, c'est-i mignon l c'est-i gentil! Siegmund, ton nez ! Depuis le temps que tu le fouilles, il devrait être vide pourtant.
— Oh ! que c'est agaçant ! — le jeune homme indigné quitta la loge.
— A quoi pensez-^vous, Gréveuille? demanda M me Louise à son ami.
— J écoute les hymnes de ces messieurs, répondit la victime résignée.
Morgane se donnait un mal infini pour expliquer à Gaston Saint-Lippard les splendeurs d'Avenaga Kôrsôr. Le gnome écarquillait les lèvres davantage, mais aucun son ne sortait de cet antre insondable, et ses yeux exprimaient un hébétement infini. L'excessive température faisait son visage cuisant. Il songeait à sa pâte pour les boutons; et tout à coup, Morgane, malgré l'habitude et l'hypocrisie mondaine, fut frappée du hideux assemblage qu'était le physique de son fiancé ; l'espoir même de le tromper avec le subtil, l'élégant Sivreuse un jour ne surmonta pas 'égoût que lui apporta l'hallucination subite
de ces bras autour d'elle, de cette bouche sur sa bouche, dé ce masque rieur exprimant l'amour. Elle éprouva un insurmontable dégoût à crier, à vomir ; elle eut envie de le battre, de .e griffer, de le Inordre, et elle détesta sa mère de lui avoir infligé ce supplice. Elle arrêta net sa démonstration ; d'un mouvement brusque, elle envoya, de toutes ses forces, un coup de pied dans les tibias noueux de Gaston Saint-Lippard. Il fit : « Ah! 1^1 là ! » Elle aussitôt : « Pardon, je vous ai fait mal? Ces maudites chaises! pardon! » ÇtVle reprit
joyeuse la série de ses paradoxes.
• — Ne trouvez-vous pas, demanda M mê Toupin des Mares à Sorpion, que la sicfnifiance du hurlîste aurait dû être expliquée sur le programme?
— C'est moi le hurliste! affirma le pamphlétaire. Je gueule les vérités à la face de mon siècle
sourd.
Toupin des Mares, de ses mains robustes, manœuvrait sa lorgnette dans toutes les directions :
— Ah çà ! Louise, tes fleurs, ces fleurs, nos fleurs; où sont-elles? Je n'en vois pas. C'est pourtant imprimé : c< Emmi la salle, quelques' fleurs, don de M me Toupin ides Mares. »
L'interpellée se tourna vers Gréveuille ;
: — Àdresse-toLà Monsieur. C'est lui qui les avait
commandées. C'eût été si joli : des verdures, des
' palmes et des bégonias .claires essemmées le long
des loges !
Le romancier maugréa : « Il faut s'en prendre à M me Fernahd. Elle a oublié. J'y suis retourné à deux reprises. .
— Vous auriez dû y retourner à trois, monsieur la flemme î décréta Toupin des Mates. C'est dégoûtant! Ppur une fois qu'on vous donne une
commission ! Je me demande à quoi vous passez »
votre sainte journée. On le punira, Louise. Il ne boulottera pas d'oranges ♦glacées.
Le corps penché hors de l'avant-scène, il continua son inspection :
— Qu'est-ce qu'il a donc à grouiller comme . ça* le petit Turniquel? On ne voit que lui. Et son
père, le plénipotentiaire ?
— Il est à Florence depuis deux jours.
— Ah! ah! à Florence? Il n'a pas le flube !
Les Italiens n'ont qu'à bien se tenir. Non, mais c'est la L£vinché, cette côtelette panée, là-bas, près des Coindart! Y a du vrai* monde ce soir, du rupin, à Y Ame ardente! On est venu pour la princesse. Moi j'aimeça, les cérémonies déjeunes,
les symbolards, toute la boutique. Heu ! heu ! le papa Sivreuse s'agite rudement. Il n'a pas l'air content. Il ne comprend pas la nouvelle école. Pourtant c'est très simple ces histoires-là. Ce sont des concordances, voilà tout... Mon vieux Sorpion, j'ai acheté un Pusquet de Gril,... la palme bleue de l'exposition des Chevaliers de Jérusalem. Épatant d'idéalisme I Deux mille balles, c'est pour rien. Faut encourager les artistes ...
Des chut! interrompirent ce monologue. Chacun reprit sa place. Lentement, solennellement, comme s'il eût eu conscience de ses hautes destinées, le rideau se leva sur le premier stade des Beaux jours d'une essence.
Dès le début il fut manifeste que les personnalités de leurs nationaux étaient moins sympathiques aux Kamtchatka que celle du Groënlandais VKNIJP. 'Johannès Hallyre avait exigé, à la suite de la répétition chez de Fries, que son prélude fût écouté dans le décor même de Pusquet de Gril : « Ainsi les regards auront leur part bienheureuse au même titre . que leurs sœurs les oreilles. » Par une malechance inexplicable, la mosquée jaune, entre les arbres rouges, sous le ciel café au lait, avait été plantée de travers
sorte que la musique semblait exécutée au sein d'une catastrophe immobile. Malgré les protestations furieuses de quelques fanatiques, la nature l'emporta sur l'artifice, et des rires prirent leur vol de toutes parts, discrets d'abord, puis résolus, puis par essaims criards et vivaces. L'on distingua le hoquet de M me Toupin et les ébrouements de Félix Turniquel. Les efforts de l'infortuné compositeur passèrent ainsi à peu près inaperçus, et lorsque Nivinnus fit son entrée, personne n'eût pu affirmer qu'un orchestre invisible venait d'escamoter un morceau du célèbre Johannès Hallyre.
L'acteur Jugnat, qui jouait Nivinnus, avait accentué le décolletage de son pourpoint de satin noir. Ce fut pour la gaîté un nouveau sarment, et la flamme pétilla, haute et claire, devant la prose rythmée d'Edgard de Fries :
D'où viens-je, moi l'absent éternel des allures Mystiques, nullité vague et flottante? vous pures, Emmi les extases adverses, jumelles pourtant des cœurs Qu'engloutit dans la vase infecte des vainqueurs Le Dieu borgne que hait, mais sans savoir et comme On hait dans la noirceur multiple du plus gnome Des ruisselants empires du milieu toujours mouillés.
Ici les vociférations du Dieu borgne des extases retentirent, .si bien réglées par Ernest "Wallenstein, le précieux administrateur du *Ci rare, qu'il devint impossible de s\iivre la tirade d* Nivintfus. Il faisait, des gestes hiératiques, croisL.it les paumes sur sa poitrine, les élevant vers la herse, reculant de trois pas! le torse en arrière, et gardant plusieurs minutes cette fatigante posture...
- ; Accours çnfin, toi sylphe, sphyoge, sirène!
Elle obéit, la ravissante Suzu* et un « Ah! » de satisfaction sortit (Les poitrines oppressées quand on la vit, dans sa tunique blanche transparente, merveille d'Alain Le Puel le couturier, se jeter à genoux devant Jugnat, le supplier par les plus , souples attitudes, e.t telles que la raideur glacée de son partenaire devint vite incompréhensible et choquante. . .
— • Bécote-la donc! cria du paradis un de ces**'tis perdus qui trouvent le moyen de se glisse [jusque dans les assemblées de « Kamtchatka»; et ce fut une allégressegénérale. On oublia le respect dû,
le symbolisme, la force des abstractions;* comme
des bourgeois, comme des brutes, les éphèbes, sans«souci des convenances, étaient contorsir-
d'allégresse, et dans toute la salle les visages se dilatèrent, les yeux se remplirent de larmes joyeuses; i*s mains et' les pie'ds, par leurs trépignêments, ^ouvrirent les sonorités en sourdine de violons et d'altos, si laborieusement combinées par JoHannès Hallyre.
La princesse de Fourvandières n'avait jamais joué en public- Elle perdit la tête. En vain le souffleur s'égosillait-il, le crâne hors de- son trou et hurlant des morceaux de rôle; en vain Jugnat, désespéré, lui répétait-il douze fois ses répliques, en vain Edgard de Fries lui-même, vert de rage entre Berqueberge et Frédégon, lui envoyait- il, de la coulisse, des paquets de sa prose rythmée, elle pataugeait dans les adverbes, s'embrouillait dans les épithètes, mêlait les genres, les modes et les temps et saccageait l'œuvre du poète comme un bûcheron affolé :
Gladiolé, gladiolé' royaume!
Gladiolé!
Souffrance innommable des causes rustiques !
gémissaient le souffleur et, Jugnat.
Souffrance innommable des causes rustiques!
rugissait Edgard de Fries.
Souffrance innommable des causes rustiques !
clamaient les spectateurs, car tout le monde entendait ces merveilles à l'avance, sauf la déplorable Suzu. Celle-ci, dépitée, furieuse à l'idée des bonnes petites camarades qui s'amusaient ferme là-bas dans les baignoires, prit le parti d'inventer à sa guise, sans se soucier des interruptions ni du souffleur, et elle se mit à psalmodier, d'une voix suraiguë et monotone, tout ce qui lui passait par la tête : des bribes de Baudelaire, de Musset, de Verlaine, des fragments de Racine et de Corneille, restes d'une éducation, hélas ! imparfaite, des fantaisies de sa composition, des proverbes, des cocasseries. Jugnat suait dans son pourpoint noir, et comme, à un certain moment, il devait se précipiter sur elle et la couvrir de baisers, il devança l'instant fatal et bondit :
Ah! créature au ténébreux sourire de sabbat!
et, saisissant ces chairs délicates, ces épaules exquises, ces bras fondus, il les broya jusqu'au bleu, passant ainsi sa rage et son humiliation Maî« alors ce fut une inexprimable cacophonie. J„
nés Hallyre avait imaginé une série de cuivres gradués qui traduisaient l'angoisse atroce de Xilpinga; celle-ci coïncidait avec la fureur lointaine du Dieu borgne des extases qu'organisait Ernst Wallenstein. Or les cuivres éclatèrent en un assourdissant tohu-bohu, et Wallenstein, parti trop tôt, arriva vraiment par surcroît. Ces cris, cette tempête d'instruments et cette bataille préparèrent pour le baisser du rideau une apothéose de corn ique que n'oublièrent pas de longtemps les côtes des spectateurs de Y Ame ardente.
L'ivresse continua dans les corridors. Les amis de l'auteur le lâchaient carrément : « C'est idiot! c'est néfaste ! Cela déshonore l'école !
— Voilà ce que c'est que d'introduire des blasons dans lalittérature! » marmottait Verduron, enchanté et déjà titubant, car chaque entr'acte était pour lui un prétexte à petits verres.
Les ennemis de de Fries, et ils étaient nombreux, exultaient : « Nous l'avions dit! C'était sûr! C'est un serin, un copiste, un poseur.
— Certainement, un poseur », déclara Sivreuse qui cherchait Adolphe Judas et, ravi de ce four, encourageait les défections : « J'ajoute même que
*e Fries est un traître. Il entraîne avec lui
216 LKS KAMTCHATKA.
Pusquet de Gril et Johannès Hallyre. Ce pauvre Johannès, je vais le consoler. »
Toupin.des Mares survint : il riait d'une manière formidable, montrant deux rangées de dents carnassières, et, du plat de sa robuste main, il tapait à droite et à gauche sur les . ventres et sur les épaules: «Bonsoir, Leclindère! — Ouest Judas? — Ça va, vieux? Ça boulotte? — Trouvez-moi donc Migoniel, mon peintre ; Pusquet de Gril aussi est mon peintre. Ah! ah! j'ai acheté sa palme bleue. — Gréveuille? Il se porte comme un charme. Il voulait filer à Florence . » Le marchand de suif apostropha Sivreuse : « Hein! croyezvous? quelle veste! 11 n'a pas la trouille, Edgard de Fries. II est fou, ma parole d'honneur. Votre papa a l'air de s'embêter.
-r- Où est M™ e Toupin des Mares, que j'aille lui présenter mes respects? demanda le psychologue, que cette familiarité exaspérait.
— Avant-scène A, mon petit, avec Gréveuille.
Moi je vais.m'enfourner un demi : je clâqye de soif et de chaleur.
Le colosse, tel qu'un vaisseau dans la houle, continua sa navigation.
Sivreuse se fraya difficilement un passa*
qu'à l'avant-scène. Il y trouva quelques-uns de ses rédacteurs, le philosophe Morbougon et un vieillard abruti, à figure désolée et à perruque, M. Glouvel, employé supérieur à la ville, surnommé Totor, dont la réputation de naïveté était universelle. Gaston Saint-Lippard était allé promener son rictus. A l'entrée du directeur du Curare, M Ue Morgane tressaillit. Il la salua cérémonieusement, et elle l'entendit murmurer à l'oreille de sa mère : «Insuccès complet! Elle en aime un autre ! » A quoi M me Toupin des Mares répondit : « Paul Letmy, sûrement. Je m'en doutais! » Puis ils parlèrent de choses et d'autres, du four d'Edgard de Pries, de la robe de Suzu, du pourpoint de Jugnat.
La petite porte de la loge céda devant le baron des Murènes, que sa myopie excessive faillit dès le début faire tomber sur les genoux de M me Toupin des Mai ?s. Il cligna de l'œil : « Heu! heu! ça va mal! Les grandes pensées viennent du cœur. Et je serais désolé d'apprendre que M. de Fries est un sans-cœur. Heu ! heu! »
Confidentiellement il ajouta, se tournant vers M Ue Morgane, qui boudait sa grande girafe de belle-mère M me Saint-Lippard : « Mon cousin, mon
propre cousin, le comte des Murènes avait consenti à jouer le Dieu borgne des extases; c'est lui l'amateur, sur le programme. Mais je lui ai fait passer un poulet dans les coulisses. Je lui conseille de s'abstenir. Bien qu'il fasse chaud, l'atmosphère est trop fraîche. »
Il sourit malicieusement de son trait d'esprit. Tersonne ne lui donnait la réplique. Sivreuse inspectait la salle sévèrement. Le vieil élégant se leva : « Au revoir, madame! Mademoiselle, à bientôt.
" — Où allez-vous donc, des Murènes?
* — A Florence, madame : je n'ai jamais vu les Botticelli, et à mon âge il est prudent de s'instruire pour faire son rapport d'outre-tombe au bon Dieu.
— Charmant ! charmant ! Je vous envie. Quelles merveilles vous contemplerez ! J'ai passé à Florence et à Bayreuth les jours les plus immarcesbibles de ma vie. Au revoir donc, baron. Heureux voyage et prompt retour !
Des Murènes en sortant heurta Gréveuille qu'il ne reconnut point. Le romancier avait cherché en vain M me Grivaudan, et, furieux de sa captivité, H se rencogna dans le fond de Tava~ f •
Cependant la jeune critique fourbissait ses armes, empoisonnait ses javelots. Fruitojt, Bangouste et Palamède, sous le péristyle du théâtre, se concertaient siir les moyens d'écraser Edgard de Fries, sans concession néanmoins aux rétrogrades : « Mon conseil à moi, proféra Palamède, c'est du mépris, du mépris, encore du mépris! Nous chassons M. de Fries de la jeunesse. C'est un transfuge. Je le comparerai à Brunetière.
— Ce ne sera pas si paradoxal, opina Fruitot, — • qui n'avait qu'une éducation extraordinairement primaire, n — tis n'en posait que davantage pour la connaissante de l'antiquité : — Racine, Euripide, Térence, Brunetière, Edgard de Fries, voilà la lignée.
Autour c jux plusieurs éphèbes remuèrent la tête en signe d'assentiment...
Félix Tu niquel avait arboré pour la circonstance un plastron de chemise demi-mou hérissé de petites boules blanches, soudé par un seul bouton en topaze cerclée de brillants, l'ancienne épingle de cravate du vénérable physiologiste Jean Turniquel, et il se laissait flotter comme une bouée à la surface de la foule, dans les corridors, persuadé que chacun se retournait sur son pas-
sage et l'admirait : « Vous savez, ce beau jeune homme, là, avec une barbe blonde, c'est le diplomate Félix Turniquel, le fils de Célc^n Turniquel! » Son chapeau l'inquiétait bL un peu, sujet à s'effarer dans la cohue. Même ~ . 3 prit un moment à la main, mais il réfléchit o nt ceci lui donnait une attitude inférieure vL -vis des auttm, tous couverts, et il le replaça sur ^.a tête. Il distribuait des fortes étreintes gantée' de blanc à tort et à travers, à des inconnus, L les célébrités, à des gens qu'il avait vus deux fois, une fois, une demi-fois, à un enterrement, - un mariage, dans une soirée officielle. A chacun il répétait : « Stupide! dégoûtant! infect' Ah! ah! Infect! » comme il voyait faire aux a-.*es, et la silhouette nobiliaire d'Edgard de Fri oc lui semblait singulièrement -diminuée par ce .~ur. Tous ses efforts tendaient à gagner les orifices qui, des corridors, conduisent aux fauteuils. Là, dans l'espace réservé aux strapontins, il faisait Jes effets de torse, lorgnait de côté et d'autre, éclatait tout seul d'un rire bruyant, histoire d'attirer un peu l'attention, de tourner la cervelle aux dames et aux jeunes filles et d'exciter chez les mâles une envie mêlée de respect. Il distingua Robe*** c ~-
pion dans l'avant-scène Toupin des Mares, et remit sa visite à l'entr'acte suivant, car les vociférations du pamphlétaire l'inquiétaient. D'ailleurs il s'était déjà prêté aux démonstrations familières de Toupin. Il se demanda s'il devait saluer les Sivreuse, qu'il ne connaissait que de vue. Mai? rt omme il se posait ce grave problème, il aperçu, m balcon, tout près de lui, M me Lévinché. Il se rua sur cette malheureuse personne, dont la physionomie semblait plus en détresse encore q\ 'à l'ordinaire et analogue à une des conceptions Je Morbougon le pessimiste. Elle eut du mal à mettre un nom sur ce visage rose et réjoui qui plongeait devant elle avec insistance : « Félix Turniquel, secrétaire d'ambassade, madame; Félix Turniquel!... Plaisir de vous rencontrer chez M mo Toupin des Mares... Soirée ravissante... ravissante... pfètement! Ah! ah! Norderie superbe... Edward de Fries infect... Princesse de Fourvand ; ères admirable... Mon père est à Florence... parti à Florence... Affaire très grave! de la dernière importance! » Elle Técoutait à peine, nonchalamment appuyée sur un coude, et bien que la place fût libre à côté d'elle, elle ne l'invita point à s'asseoir. Il la quitta.
La délicieuse Suzu, impressionnée par le billet laconique étales remontrances de Sivreuse, et craignant de voir sa proie millionnaire lui échapper, avait promis au secrétaire d'an**,assade de lui ouvrir le paradis ce soir même T l devait la reconduire quai de Billy après la re r sentation. Félix Turniquel, à qui cette pensée pleurait une exaltation triple, jugea diplomatique etplus distingué de n'aller féliciter sa conquête de» s les coulisses qu'entre le deuxième et le troisi me stade : cet entr'acte-ci devait être entièreme*.. consacré par lui aux politesses. Il avait déjà prévenu Léonard Gréveuille, M me Grivaudan et le baron des Murènes du départ de son père, Célestin Turniquel, piour Florence. Mais il fut Hen autrement joyeux de rencontrer Jacques Livreuse au sortir du balcon : « Gomment va, cher ? Je suis ici en garçon. Ah! ah! mon père, le ministre plé-. nipotentiaire, est à Florence ! »
Le psychologue, depuis la lettre à Glaire, se tenait sur ses gardes vis-à-vis de Félix. Cet accueil chaleureux l'é tonna : « Il n'a donc point vu M ,le Houdraye? » se dit-il. Mais sa surprise fut de courte durée :
— Expliquez-moi donc, lui demande
mate en le prenant à l'écart et très fier de cet aparté avec le directeur du Curare, expliquez-moi, mon cher, comment il se fait que M lle Claire Houdraye a reçu la lettre, vous vous souvenez, ma lettre de démission fictive, qui devait rester entre nous? Moi j'avais gardé le secret. Ah ! ah! pfètement ! Mon père et maître Blétin m'ont fait une scène épouvantable. Il n'y avait pas à nier. En pareille circonstance le prince de Bismarck, mon modèle, avoue toujours. Ah! ah ! j'ai avoué. D'ailleurs la franchise, depuis des siècles, est l'apanage de notre famille.
Sivreuse ne se troubla point : « Vous me voyez désolé, mon cher ami. Suzu m'arracha la lettre
dès que je la lui eus montrée, et c'est elle la coupable. Mais, au nom du ciel, le silence! Votre succès est à ce prix. C'est une trahison de la part de la princesse, mais elle a pour excuse la jalousie, et vous auriez mauvaise grâce...
— Pfètement I pfètement ! compris ! Ça me coûte trois millions. Blétin me les retrouvera. Mon père aussi. Moi je vous en sais gré, car... car... — et dans l'oreille de Sivreuse il glissa : — Ce soir, on couronne ma flamme ; oui, ce soir même. Chut, mystère ! Ah ! ah !
Les breloques retentirent.
— Mes félicitations ! Vous aurez une amoureuse encore chaude de son succès.
— Charmant! tonnant! exquis! Venez- vous avec moi mettre nos hommages aux pieds de la baronne Wallenstein, de ce côté, avar Vscène B?
— Mille regrets, impossible : j'en s< s.
— Adieu et merci! C'est à vous ~" je dois...
Ah!.., pfètement!
La loge de la baronne Wallensteir Félix Tur-
riiquel eut du mal à atteindre, étai idée d'une
multitude composite de rastaquouères et de messieurs très corrects à profils de ^ Ko aons et à
barbes d'un noir de jais qui parlaie. r ec un fort
accent tudesque. Ernst Wallenstein, petit, insignifiant, aux paupières clignotantes comme un oiseau de nuit, expliquait la peine qu'il avait eue à régler les vociférations, la sottise incroyable des figurants, lesquels étaient tous cependant des jeunes gens du monde, et le désespoir d'Edgard de Fries : « Bien qu'administrateur du Curare, je n'ai pas d'influence sur la rédaction. Judas sera terrible. C'est ce qui me désole.
— Ilabiendudalent, Chudas, dit doctoralement un de ces hauts personnages, le baron Hu
qui accaparait à la fois le cuivre, le blé falsifié et la viande de bœuf pourrie destinée à l'armée française.
— Certes, mais c'est un écrivain intraitable.
— Gombien lui rabborde un ardicle à Chudas et en chénéral à un groniqueur de bremier rang?
— Ah! ceci, baron, c'est le secret de la caisse. Écrivez quelque chose, envoyez-le à Sivreuse, et vous le saurez.
— Che n'égris pas, moi. Mais mon nefeu, le bédid Gounsteim est sympoliste. Il a bien du datent aussi. C'est à son bère cette pelle maison qui vait lé coin de la rue de Mirosmesnil.
La baronne Wallenstein présentait à Turniquel son entourage, une série de bipèdes noirs et jaunes, couverts de bijoux, à têtes de chevaux, de béliers, de renards et de tapirs, et qui, par la transpiration, exhalaient une forte odeur de bouc.
— Mon cher Félix, le marquis de Betsabé, avec qui vous avez, je crois, joué la comédie de salon chez la comtesse de Scudërmo! — Mon cher Félix, M. Grifîanocalo, agent de change!
GrifTanocalo avait un œil gâté, jaune et blanc, les cheveux huileux et collés, et d'énormes moustaches vernies. Il était coulissier, courtier marron
à Paris, pickpocket à Londres et à New-York, correspondant de journaux à Berlin,, tenancier d'une maison de jeu à Constantinople et d'un mauvais lieu à Vienne, conseil d'une banque catholique à Rome. C'était la coqueluche des salons
interlopesoù se rencontrent la noir 1 décavée, la
finance et la politiqugtillerie. Poi > bal où il ne fût invité; point de courses où îhevaux ne remportassent quelque victoire; at de five o'clock où il n'eût sa tasse et ses rô.
A force de s'incliner, Turniquel v : mal à l'échine et il sentait ses gants cra<^ 3 en deux endroits. Néanmoins il eut encore a fprce de déclarer à Griffanocalo que Celer 1 "" Turniquel était à Florence et de féliciter Y et ible industriel sur le récent triomphe de cc pouliche
« Gambetta » ; car Griffanocalo et n patriote
convaincu dans chacune des nation c où il avait élu domicile, et son chauvinisme étfc... même un sujet de raillerie pour les Kamtchatka
Ceux des spectateurs que leurs nombreuses relations ne retenaient pas dans les corridors commençaient à s'impatienter de la longueur démesurée de l'entr'acte et à frapper du pied en cadence.
Félix s'excusa de sa brève visite auprès de la baronne Wallenstein et s'évada rapidement, car il avait encore une politesse à exécuter chez les Coindart.
Dans la loge de ceux-ci le diplomate, malgré sa distraction vaniteuse, respira dès le début comme une atmosphère d'angoisse. Rose Coindart dardait sur Véronisse un regard froid et singulier. Son mari, d'ordinaire si gai, roulait des yeux en bille. Termund Green paraissait très absorbé par la contemplation du programme. Quant au philosophe , il faisait des grâces, rapprochait ses genoux de la chaise de son interlocutrice, agitait ses mains osseuses couvertes de longs poils blonds.
Rose, se fiant aux conseils de Sivreuse, s'occupait à détourner la jalousie subite de son mari. Elle feignait donc de négliger, de dédaigner même Termund Green et réservait toutes ses grâces et minauderies pour Véronisse, qui, sans rien comprendre à cette aubaine, n'en n'était pas moins extrêmement fier.
Les trépignements de la salle augmentaient d'intensité ; et un mauvais plaisant avait imaginé de réclamer Suzu de cette manière irrévéren-
cieuse: Four-van-dières!Four-vàn-dièrês! L'innovation eut du succès.
« Si j'étais le maître, déclara languissamment Termund Green avec un fort accent anglais, je ferais massacrer tous ces gens-là. Ils m» ^goûtent, ils sont ignobles. J'en choisirais n [ues-uns pour mes supplices : on les empoiso gtit lentement, avec des herbes spéciales, d»< grandes plantes jaunâtres qui poussent en Àfri î et dont le jus est sucré. J'ai un ami qui m'e i envoyé des bottes. Ils auraient une agonie ncieuse.
Cela nous vengerait de leur tapage, t — ; deviendraient jaunes, eux-mêmes, comme der têtes de cire au crépuscule. Ce serait si joli I » D^is sa tête de bébé véreux, les yeux tout petits luisaient d'une manière diabolique, et ses mains nerveuses, chargées de bagues, tressaillaient.
Turniquel essaya de rire, mais la ga* \ sonnait faux dans cette enceinte. Rose lui ^..:«Cher monsieur, restez donc avec nous pend?"t l'acte : ce sera un plaisir pour nous tous.
— Ah ! ah ! grand merci, madame, pfètement !
On parla de Florence. La moitié des Kamtchatka avait fui vers la cité sainte. Cet exode nuirait à la soirée de la comtesse de Scudermo.
— Quand est-elle donc cette fameuse soirée?
demanda Félix: j'ai reçu tout à l'heure mon invitation, que j'ai reconnue au cachet d'armes parlantes, mais je ne l'ai pas ouverte.
— Dans huit jours, répondit Rôse,qui se réjouissait du succès de son stratagème et bénissait Sivreuse,car le peintre ne perdait pas de vue le philosophe et paraissait en proie à une fureur extrême.
— C'est à Bayreuth que je retournerai cette saison, murmura Termund Green. Mes nerfs ont besoin de Parsifal. Je voudrais vivre dans le château de Klingsor, avec les filles-fleurs et boire des philtres t~'it le long du jour, appuyé à des terrasses de «arbre. On entendrait en bas éclater les aloès. T e ciel serait comme du sang, comme une veine ouverte.
La toile* se leva pour le deuxième stade au milieu des .agissements soulagés de l'assistance. Le directeur Berqueberge, large comme un muid, en sa qualité d'ancien baryton, s'avança devant le souffleur pour une annonce : « Mesdames, messieurs, notre amateur se trouvant brusquement indisposé, le rôle du Dieu borgne des extases sera lu par M. Frédégon. »
Le comte des Murènes avait écouté les avis de
son cousin et abandonné de Fries. En outre, devant l'hostilité manifeste des spectateurs, on avait résolu de pratiquer dans le deuxième stade de larges coupures, de sorte que la Fente était réduite du tiers. Le décor n'avait pas changé, sauf que la mosquée était droite. T * ^^«^ime et le
zèle de Jugnat furent identi^ isi que le
manque de mémoire de Suzu, qui c e fois portait une tunique bleuâtre stellée de p* ; lettes d'argent. La musique de Johannès H? re demeurait imperceptible. Les vocifératio r vaient disparu. Mais Frédégon, l'ex-hurliste, chargea de renouveler l'allégresse. Le pauvre g çon possédait un accent belge extravagant, et - s qu'il eut articulé les premiers vers de son rôlf ce fut, du parterre au cintre, une hilarité sans 1 >rnes :
J'arrive , moi, crevé d'un œil et quant . .'autre, • Inspiciant la vérité que le manteau du mensonge Obscurcit : tel dans Ja vapeur nocturi^ ] e songe.
On lui criait : « A Bruxelles. Sayes-U, monsieur? — Pour une fois ! — S'il vous plaît ! » On lui jeta des quartiers d'orange.
M'enfuis, laissant ma divinité comme on laisse La lie du vin, l'aigre du lait et la mollesse De la tétine de truie sauvage.
« Assez! assez!... Dégoûtant!... Mannkenpis!... À Bruxelles!... Sayes-tu, monsieur?... »
Véronisse avait maintenant ses longues jambes contiguës à celles de Rose Coindart, et il lui faisait la cour de si près qu'elle respirait son haleine fade. II se sentit toucher l'-épaule : « Vous, suivez-moi tout de suite : j'ai à vous parler » ; et, se retournant, il vit avec surprise la figure décomposée de Coindart. Il obéit. Les corridors étaient déserts. Leurs pas retentissaient. Ils descendirent l'escalier, prirent deux contremarques, sortirent dans la rue Le peintre marchait devant, à grandes enjambées 3t son compagnon, stupéfait, arpentait l'asphî ue à sa suite. Ils entrèrent chez un marchandée vin, s'assirent dans un coin, devant une table poisseuse. D'une voix brève et rauque Coindart commanda : « Deux orgeats! deux chartreuses! n'importe quoi! vite! » et mit ses mains sur 'es épaules de Véronisse : « Mon cher ami, si vous continuez à compromettre ma femme de cette façon indécente, je vous casse la gueule d'un coup de revolver, tout simplement ! Vous m'entendez? tout simplement! »
La tête blême, triangulaire, du philosophe avait une expression égarée et stupide. Il bafouil-
lait : « Mais je... sans comprendre... quand donc? » et il cherchait avec angoisse sa dignité de disciple de Marc-Aurèle perdue au fond d'une peur atroce.
Coindart était vraiment terrible ; se» doigts tremblaient sur les maigres clavicules de son adverversaire. 11 les détacha, les écarta sur la table, et, pendant tout son discours, ils frétillaient encore : « Depuis une semaine je vous observa, je ne vous perds pas de vue une seconde. J'a? "ne confiance absolue en Rose. C'est une fem^. admirablement vertueuse et qui ne songe qu'à ses devoirs, mais elle a des absences, des bizarreries. J'ai d'abord rendu l'Anglais responsable. Aujourd'hui je suis fixé : c'est vous, vous que j'appelais mon ami, presque mon frère, qui essayez de me tromper! Alors j'ai acheté: un revoher, j'ai bien réfléchi, tout pesé, et je suis prêt à vous abattre comme un vulgaire perdreau... Mais ^ongez donc, malheureux! que cette femme me grise, qu'elle m'affole, qu'elle est mon cœur, mon sang, que sans elle je ne tiendrais pas plus à mon existence qu'à la vôtre !»
Le stoïcien grelottait. Toute sa fatuité s'évanouit: « Je vous jure, sur mes livres sa..
mes livres sacrés, Socrate et Épictète, que je suis pur de tout reproche. C'est grave, c'est très gravé! Je ne reverrai plus jamais M me Coindart. II me devient impossible... Gomme je l'ai dit dans une conférence, un philosophe ne doit pas être soupçonné. Je ne serai pas soupçonné ! »
Ces paroles bizarres et ces attitudes firent lever le nez à deux malandrins qui jouaient sinistrement aux cartes à une table voisine.
Coindart se calma aussi vite qu'il s'était irrité: « Alors vous mepromettezquejamaisvousne ferez aucune tentative, que vous renoncerez à tout projet infâme? »
Véronisse, heureux d'en être quitte à si bon compte, s'écria : « Je le jure! » d'un ton de mélodrame, et ils rentrèrent au théâtre, excellents camarades, comme le deuxième stade s'achevait au milieu des éclats de rire qui n'avaient point faibli...
« C'est une bouffonnerie, pas autre chose.
Quant à de Fries, son compte est bon. Il n'a plus qu'à se retirer dans ses terres. Nous le bannissons, n'est-ce pas, Judas? n'est-ce pas, Fruitot? Je n'assiste pas au troisième stade, j'en ai assez. Je vais porter la bonne nouvelle dans les salles de rédac-
tion... » Sivreuse lançait ces paroles aux critiques d'une voix tranchante. Il avait son paletot ouvert, sa canne sous le bras, une parfaite aisance, et il éprouvait ce contentement que A ™ ie la pleine possession de la vigueur physiqr
Comme il se dirigeait vers l'e° , il aperçut
Paul Lermy qui venait â sa rei b du même
pas alerte et décidé. Les deux jeunes ens se croisèrent, et rechange bref de leurs regc ?ds souleva en eux des forces adverses* Lermj, bien que transporté de joie depuis quelques h ft, ires, depuis ses fiançailles avec Claire, n'avait p oublié les menaces du psychologue et la scè~ dç l'aprèsmidi. Sivreuse voyait dans son ri une perte
sèche de trois millions et surtout le symbole d'une défaite, d'une tache ineffaçable à son orgueil*. A • tous deux la même idée vint presqu en même temps, car la .haine, ainsi que Tarnoir, associe les intentions, accouple les images. Ils se retournèrent, et nettement, froidement, comme d'après une pacte tacite, il y eut bousculade, échange d'injures et de cartes.
— Je suis heureux de ce hasard, dit le directeur du Curare en pinçant les lèvres, car il y a longtemps, monsieur, que je vous tiens pour un drôle.
— Oh! moi, monsieur, répliqua le peintre avec un sourire, je me contente de vous mépriser.
Un petit groupe s'étant formé, ijs y choisirent sur-le-champ leurs témoins : Ernst Wallenstein et Judas pour le psychologue, Glouvel ditTotor et Verduron pour Lermy; puis, après un profond salut, chacun s'en alla de son côté...
Félix Turniquel marchait comme s'il avait eu des ailes. Il arriva au bout d'un corridor où se trouvait une porte, et, se rappelant les instructions de Suzu, il demanda à l'ouvreuse de la lui ouvrir. La vénéraFe dame s'y refusa, sous prétexte que ce n'était point son métier. Félix argua de sa fonction, de son nom, de sa race, mais en vain. Du pomme ™\ de sa canne, uft œil-de-chat superbe, il frappa d.espérément. Enfin l'obstacle céda, et, bousculant l'obligeant machiniste, le secrétaire d'ambassade se trouva sur la scène. Là, près d'un indifférent pompier, et tandis qu'on lançait des cordes et que de gros morceaux de carton de couleur glissaient dans diverses rainures, un groupe de quatre personnes discutait avec une certaine animation :
— Vous êtes le dernier des salauds!
— Et vous une crapule et un mufle !
C'était Frédégon à qui Berqueberge reprochait son accent belge devant Éloi et M lle Baptiste. A quelques pas, Éloi fils, âgé de sept pnnées, sommeillait contre un portant.
— Côté cour le six! côté cour! attention!
Le diplomate fut bousculé par quelques vigoureux gaillards et faillit recevoir sur son chapeau un fragment de palais dore avec de~ lions et un prêtre égyptien.
— Je vous dis que vous faisiez rigoler ces cochons-là exprès...
— Pardon, monsieur! la loge de la princesse de Fourvandières? Je suis perdu, littéralement perdu.
— Je m'en fous un peu de la princesse de Fourvandières! Au fond, à droite.
Berqueberge n'était pas content. L'ancien chanteur avait dépensé, pour monter les Beaux jours d'une essence, une petite somme don* la destinée lui semblait en cette minute fort précaire. Depuis le commencement de la soirée il insultait tout son personnel, à tel point que sa voix de baryton en était éraillée et qu'une partie de sa colère passait en gestes, colère de théâtre heureusement, prompte à céder devant un bock.
Félix Turniquel, à l'extrémité de la scène, se
trouva au pied d'un petit escalier en colimaçon. Il entendit des cris étouffés et, au premier étage, rencontra Toupin des Mares :
— Tiens, vous voilà? s'écria le marchand de suif. Qui est-ce qui gueule donc comme ça? Il y a un quart fleure que je cherche Edgard deFries. Bon Dieu bois ! quel four! Ma femme en est malade.
A ce m nent Jugnat, en pourpoint noir, le visage glu^xit de farine et furieux, sortit du mur par enchantement, une serviette à la main et appelant: Adolphe ! Adolphe !
— Pournez-vous nous renseigner, monsieur, sur Tendr ,it où se trouve votre auteur? demanda cérémonieusement Toupin des Mares.
• — Au bout du corridor, dans le cabinet du patron. Adolphe ! Adçlphe !
Les clameurs continuaient plus stridentes. Suivant l'indication de Jugnat, les deux voyageurs arrivèrent à une porte couverte d'affiches, et, Tayant poussée, entrèrent dans une pièce étroite, fumeuse, éclairée durement par deux becs de gaz sans globes. Dans un coin Edgard de Fries, affaissé, brisé, morne et silencieux, son bouton sur le nez proéminent et rouge, écoutait sans entendre les
condoléances de l'abbé Serbe, de Morboùgon et de Désiré Feutrasse. Celui-ci sem ul "H désolé :
— Vous aurez votre revanche, nr*ui- ïher maître, et nous l'aurons avec vous. C'est une -ibale monstrueuse. Mais je tiens les fils du complot.
— C'est le grand désastre init io1 Aa rivre,déclarait le pessimiste.
L'abbé Serbe parlait si bas q« c îun son ne traversait l'air. Il était d'une élé 1 ™ e suprême.
Sa soutane un peu relevée laissa oir des bas
bien tirés et de véritables escar ts brillants comme des miroirs.
— Avez-vous été satisfait de ma *, lusïque, au moins? demanda Johannès Hallyre à Toupin des Mares.
- — Quelle musique? Il y a\«*„ v. ; de la musique? Eh bien! mon petit, c'est que , ai du coton dans les oreilles ou que je suis sourd Je ne m'en
serais pas douté. -
C'était la vingtième fois que le compositeur adressait cette question et qu'il recevait la même désolante réponse. Sa gloire s'effondrait-. A côté de lui Pusquet de Gril, le décorateur, avait un sourire amer. Les frères Eugène et Maurice Cestiplan, complètement ivres à la suite de nor 1 '
libations, avaient renouvelé pour la mosquée, au second stade, le ridicule incident du soleil de VKNIJP : au lieu de la faire lentement glisser de gauche à droite, comme la forêt, de Parsifal, ils Pavaient élevée soudain dans les Jxisés, au risque d'assommer les machinistes et d'éteindre les herses. Elle était maintenant une informe bouillie.
Toupin des Mares s'efforçait de consoler tout 1^ monde : « Ça n'est pas une affaire. Des tas de pièces sont emboîtées. Moi, à votre place, j'irais souper : un verre de Champagne et on n'y pense plus. Ah! là, là! nous autres dans le commerce nous eh voyons d'autres !
— Et dans la diplomatie! Ah! ahl pfètement!
Mon père un jour à Londres...
Turniquel s'embarqua dans une anecdote qu'interrompit l'arrivée dé Berqueberge. Sa rage calmée fairait place à l'abattement dans l'âme primitive da directeur de Y Ame ardente. Il maugréait : « Quelle guigne I quelle guigne ! » et, par économie, baissa le gaz.
L'abbé Serbe* haussant un peu le ton, déclara : « Je vous quitte. Je vais prendre des nouvelles de la princesse. »
Êlectrisé par ces paroles, Félix suivit le prêtre... Dans sa loge, drapée d'étoffes claire? qu'elle avait fait tendre le matin même, Suzu, dévêtue et pâmée, achevait cette crise de nerfs dont les échos vibraient encore. A genoux près d'elle, le beau docteur Tismet de l'Ancre lui tâtait le pouls, tandis que sa femme de chambre lui fais*'* respirer des sels. Alain Le Puel, le couturier, ^ ai avait une tête de renard et était habitué aux « cènes de ces dames, causait plein d'indifférenc avec Ghipet, le marchand de bonbons, princ^ actionnaire du théâtre, dont la barbe faisak ^^ncurrence à celle de ïurniquel. A terre gisaient des robes de couleur, piétinées et froissées. Sur une petite table, des pots de pommade et de fard couraient les uns après les autres. Un miroir fêlé reflétait ce gâchis et cette assistance. Cela cûri taitla su«ur, l'ammoniaque et l'eau d'houbiga-
Suzu, bien que languissante, reconnut l'abbé Serbe et le diplomate. Elle leur tendit une petite main moite, murmura : « Je veux m'en aller! je veux m'en aller!
— Vous le pouvez, princesse, dit Tismet. Le pouls est excellent. J'irai vous voir demain. Un régime fortifiant de quinze jours; u
d'eaux, il n'y paraîtra plus. J'indiquerai le traitement à votre femme de chambre.
Aidée par celle-ci, Suzu se redressa et consentit à revêtir une jupe de ville et un corsage. Le^ sanglots oppressaient encore cette délicate poitrine, dont Turniquel très ému observait la houle harmonier ,r, 3. 11 rappela timidement la promesse : « Je vous ^compagne, n'est-ce pas, princesse? »
Suzu ga ..ait toujours sa présence d'esprit dans les crises u e nerfs. Elle abaissa sa jolie tête en signe d'ass ntiment. Dans ses grands yeux bleus brillaient les dernières larmes d'un orgueil froissé* Elle arrangeait sur son front ses cheveux si légers avec des gestes de déesse antique.
Survint Berqueberge qui se multipliait : « Comment, princesse, vous partez? Mais vous tuez la pièce! Le troisième stade va commencer, et Xilpingay ai..- a rôle. »
Tismetintervint : « Macliente est trop souffrante, monsieur... »
La grossièreté native de Berqueberge, ainsi qu'un diable, ressortit :
— Vous, fichez-moi la paix. Madame s'est engagée à jouer les Beaux jours d'une essence : elle jouera jusqu'au bout, ou elle paiera un dédit.
— Félix, réglez cet importun, dit&izu avec un accent de reine. Je vous rendrai l'argent.
— C'est dix mille francs! déclara Berqueberge imperturbable. Il avait réfléchi que cette somme couvrait deux fois ses frais.
— Je ne les ai pas sur moi, répliqua Turniquel interloqué.
— Alors faites un billet.
— Pfètement, pfètement !
Et victime de sa vanité, de sa bonne fortune, de la circonstance, le secrétaire d'ambassade s'engagea, séance tenante/pour deux années de son traitement, car l'encre, le papier et la plume sortirent miraculeusement des poches du directeur de Y Ame ardente.
Gomme Berqueberge, très amado , partait en s'excusant, une petite femme minaudière parut : « Les fleurs de M me Toupin des Mare**, commandées pour la soirée par M. Gréveu :i e! Palmes, verdures et bégonias, de la maison ï^jnand! »
Personne n'y comprenait rien. Seul, le subtil Tismet, dont l'âme était noire comme la barbe et .qui avait fait de la misère au Quartier latin, savait exploiter le hasard. Il emmena la fie; dans le corridor, prit subrepticement livrais
la commande facturée et acquittée; et voilà comme les « palmes, verdures et bégonias » destinés au kamtchatkisme passèrent dans les boudoirs de plusieurs demoiselles du quartier de l'Europe, et de quatre femmes d'académiciens dont l'aimable . agrégé sollicitait les suffrages.
— Alain, vous me reprenez ces robes, implora avec une moue mutine la princesse de Fourvandières déjà prête.
— Ahl chère amie, c'est une affaire...
— Allonr allons, soyez gentil î Je vous çu paierai la moiti Félix s'entendra avec vous.
Turniqu* ommençait à s'effrayer. Pourtant il fit bonne c îtenance et prit un ton rogue :
— Cela î o regarde, monsieur.
Alain Le Puel s'inclina. Chipet eut le sourire d'un homme qui sait la valeur de l'argent...
Quelques minutes plus tard, Suzu et le diplo- . mate, emportés dans le plus élégant des coupés, au trot sec du plus fringant des chevaux, préludaient par des finesses de langage à des jeux moins innocents.
— Vous avez été merveilleuse, ravissante, exquise! disait Turniquel, qui serrait amoureusement une petite main parfumée et la portait sans
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cesse à ses lèvres. Quand la voiture passait dans une zone lumineuse, il voyait le joli visage et les yeux profonds de son amie- Mais l'obscurité lui était plus chère encore.
Elle eut une inspiration subite, t, sortant à demi son corps fluet par la portière elle donna une brève indication au cocher T jui, sur-lechamp, changea de route.
— Je suis trop énervée, Félix, our rentrer sitôt. Une courte promenade nous fera du bien. Êtes-vqus déjà allé au Château-Rouge? Non, n'estce pas? C'est trop canaille pour un d' Dlomate.
Elle lui expliqua que le Château- ouge était, rue Galande, un établissement où to. les escarpes et batteurs de pavé de la rive gau< le venaient boire et dormir, jusqu'à deux heurej du matin. Turniquel eut un court frisson à l'idée xle ce personnel, une déconvenue aussi, car, du vieux sang poitevin de ses grands parents, quelques gouttes restaient dans ses veines. Il jouissait de cette voix nerveuse, un peu dure, que Suzu savait habilement nuancer, selon les phases de ses sentiments : « Moi, j'adore la canaille, les gens du bagne, qpi sentent mauvais et disent des gros mots, des mots bien ignobles. J'aimerais avoir chez m
meure, un cocher d'omnibus ou un balayeur, qui cracherait sur le satin blanc et fumerait sa pipe dans ma chambre.
— Ahl ah! vous êtes singulière, pfètement
singulière !
Elle devint caressante : « Imaginez-vous, Félix, que, pendant toute cette stupide représentation, je ne pensais qu'à vous ; je jouais pour vous. Je songeais : M'aime-t-il vraiment? exposerait-il sa vie pour moi ? Car la passion seule m'attire et m'enivre. Ce qui fait que j'avais consenti à figurer dans cette pièce de de Fries, idiote d'ailleurs et qui méritait son four, c'est qu'elle célébrait les extases, les mains jointes comme maintenant, les lèvres sur les lèvres. Ah î... »
C'est dans cette situation qu'ils traversèrent la Seine, merveille de reflets et de silence. Par la vitre baissée, la nuit si tiède leur envoyait son haleine légère, et, les roues de caoutchouc évitant toute secousse brutale, ils eurent quelques minutes l'illusion cursive de l'amour. La barbe de Félix rompit le charme. Suzu se détacha avec l'envie de rire. Elle s'imagina qu'elle voyageait aux côtés d'une sorte de polichinelle.
— Aimez- vous les marionnettes ?
Le diplomate eut un sursaut : « Lesquelles ?
Guignol? Princesse, j'ai passé l'âge. Ah ! ah I
— T'es bête ! — Cette rapide famiP—ité le choqua. — J'ai à la maison trois beaqx # ntins, mes anciens maris, le Russe Stépanoff r Portugais Veyens et le Suédois Ennaej. Oh! ~ soyez pas jaloux. Aucun ne m'a possédée. — T ton devint très grave. — Et je les méprisais * Mais, de temps à autre, je me plais à raviver * ur souvenir. Si vous aviez aimé les marionnet >s, je vous aurais donné la comédie.
— De vous, princesse, de vous * t'me sera cher.
Suzu se sentait, en effet, d'un *iervement prodigieux. La représentation, le foui, la crise de nerfs, tout avait exaspéré sa sensibi 1 ' é de telle sorte qu'elle n'était presque plus maîticsse de ses actes ni de ses discours et que, malgré ses efforts, sa nature fantaisiste l'entraînait. Elle avait des idées bizarres. Pendant que Félix lui parlait de très près, d'une voix de comédie et en roulant ses yeux globuleux, une envie irrésistible la prit de saisir cette belle barbe à poignée et de la tirer de toutes ses forces, ou encore de couper une des longues moustaches blondes. En vain se * '
nait-elle et s'imposait-elle les conseils de Sivreuse, elle» ne pouvait se figurer que ce fantoche serait son mari, prendrait la suite hasardeuse des Stépanoff, Veyens et Ennaej.
Le coupé enfila un décfale de rues obscures, puis s'arrêta devant un cabaret peint en rouge.
— Nous sommes arrivés. Dieu! que c'est amusant ! — EU* bondit hors de la voiture.
Turniquel commençait à trouver l'aventure excessive. Il iiasarda timidement : « C'est que je n'ai pas mo: - revolver, le vieux revolver de mon père. » Elle répondit avec brutalité : « Qu'est-ce que ça fait? Vous avez vos poings et vos dents. Auriez-vous ~°,ur ? »
Cette hypo„~èse dégradante le raffermit, et bras dessus, bras dessous, ils entrèrent dans la salle commune. I 1 y avait au fond un luisant comptoir de zinc ; de.Tière, un homme robuste et une femme semblable à un tonneau. L'éclairage était parcimonieux. Ici et là des gaillards somnolaient, la chaise repoussée, la tête entre les bras à même la table, et quelques harpies causaient à voix ba^se devant un litre et des verres de vin.
Suzu, impérative, commanda « deux cerises ».
L'apparition de ces élégants en tenue de soirée
ne provoqua pas grand émoi. Le Château-Rouge a l'habitude de ces visites. Un professionnel à casquette, à cravate jaune et à visap^ de rat, sortit de l'ombre, une bribe de cigareL3 noircie aux lèvres. C'était lui qui se chargeait de la couleur locale : « Pardon, excuse, le patron, la patronne! J'peu-t-i vous servir de guide à travers la cité infernale ?
— Oh! l'exquis garçon! s'écria ~ zu. Et Félix, très fier de son expédition, de son "ourage, cambra son torse et répéta : « Tonnar* sxquis! Comment vous appelez-vous, mon aa
— La Frite, pour vous servir, pa.. m.
— Ah! ah! pfètement! La Frite? >.h!
— Eh bien ! La Frite, dit Suzu, nontre-nous tes merveilles.
Le voyou, d'une voix de chat qi i crève dans une gouttière', interpella une des ;mmes assises :
— La gonzesse, piaule donc la Hure!
Une silhouette déguenillée se leva et marmotta un vague refrain. Quelques dormeurs s'étiraient et grognaient. Félix en fut quitte pour quarante sous.
Guidés par La Frite, les visiteurs, pa
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lier branlant, montèrent dans une chambre obscure dont Todeur, dès la porte, les suffoqua :
— Avancez pas ! Y a des mômes.
Le guide leva le gaz. A cette lueur louche, Turniquel et Suzu distinguèrent des formes étendues et ronflantes. Les attitudes de ces paquets de misère étaier* douloureuses, anfcylosées. Par intervalles l'un eux, avec un lourd soupir, changeait sa positioi
— Tonn t! exquis! tonnant!
— Vous ne voudriez point passer la nuit là, mon ami? implora la princesse.
— Impossible, patronne : les femmes sont exclues, crainte qu'il n'y ait des gosses au réveil.
La Frite ricanait, car sa malice de Pantinois avait de suite compris Turniquel. Celui-ci répétait :
— C'est dommage, c'est dommage!
• Et, pour prouver son audace et son habitude des mauvais endroits, il s'apprêtait à secouer un des cadavres. Mais La Frite se précipita :
— Attention! c'est mauvais quand ça pionce.
11 vous crèverait.
Le diplomate bondit comme s'il avait marché sur une vipère. Suzu regretta cette bagarre : « Il
ne fallait pas l'empêcher. C'est si amusant, les couteaux sortis, le sang, les engueulades ! »
La Frite savourait la différence des caractères : * — Si vous voulez, patronne, chez Marcel, en face, à la crémerie, on fait battre les types pour cinq linvets.
— Oh ! allons-y. Ce sera drôle ! Et il y a du sang?
— Pour sûr! J'en connais un qu'a crevé. C'étaient des bourgeois comme vous, des rigolots qu'avaient organisé la chose. Chaque homme a eu sa bhopine et trois linvets. Un nommé Tafflot et un autre qu'on appelait la Serihgue parce que — excuse! — il n'allait jamais sans ricin, des rupins, deszigues! Taffiot a foutu un coup de
surin. Oh! la la d'bon Dieu! que ouverture! Ça
ruisselait. Les bourgeois s'tordaient. C'étaient, à ce qui paraît, des amis au préfet de police; la mère Marcel le disait. Et puis il venait aussi souvent un Anglais fameux, un poète, un m'sieu Green, Edmond Green.
— Termund Green, rectifia Suzu.
— Oui! Termund Green. En voilà un, c'est comme un fou. Il n'parle que d'empoisonner, d'arsenic, est-ce que je sais? Il s'plain
petites filles n'sont pas assez jeunes. Ah non!
ç'qu'il a du vice!
Suzu enviait le sort de Rose Coindart. Turaiquel.ne pensait plus, qu'au moyen d'éviter la visite à* la mère Marcel. Mais, chez la princesse de Fourvandièrés les idées n'étaient point tenaces. Tout en bavardant, ils étaient redescendus au rezde-chausséè et avaient demandé trois cerises.
La Frite avalait les siennes goulûment et faisait partir ,ûa noyaux vers le plafond par une adroite pr< ™on du pouce et de l'index. Il conti-. nuait à vai ,fû r ses connaissances : « Nous voyons un célèbre octeur, un p'tit brun, à barbe et à lorgnon. Comment donc qu'on rappelle?
— Tismet de l'Ancre!
— * C'est ça, Tismet de l'Ancre ; il amène des dames de la haute, des dames comme vous. C'qu'il est à l'épate! Il m'engueule comme un pied, mais avant il m% donné cent sous : comme ça il a l'air d'être le plus brave. Une fois il avai t'organise une batterie pour la frime, un truc, quoi! et j'avais ramassé des types pour qu'il leur poche les yeux. Et les dames en rotaient : « Mon petit Tismet, prends garde! Ah! mon Dieu, ils vont le tuer! » Y en a qui s'évanouissaient. Non, quel craqueur!
— En route! dit Suzu, que la mine désolée de Turniquel enchantait.
— En route! répéta joyeusement le diplomate.
Combien vous doit-on, monsieur T ° w -ite?...
— Vingt francs, patron.
— Voilà! » C'était bien un r % pour une
promenade de cinq minutes le lo~~ A in escalier de bois. Mais on ne marchand" ' ec un cri-
minel, et Turniquel, persuada H „ . venaient d'échapper aux plus grands périls. itta héroïquement le Château-Rouge, tenan. uzu serrée contre son bras. Ils remontèrent dau le coupé T cérémonieusement accompagnés ~ rt - La Frite, qui avait un rire muet d'Apache. Co«, ois on rentrait quai de Billy.
Le mouvement moelleux de la voi*«re engourdit le diplomate de telle sorte qu'il n'entendait plus qu'à travers un brouillard les erclamations admiratives de Suzu vantant les sp 1 ' ideurs des bouges. Même il fut très étonné de ^ trouver si vite à destination...
Quand ils eurent traversé les trois salons brillamment éclairés, — Suzu s'arrêta longuement dans le troisième pour contempler, très at' ' ses poissons rouges ; — quand ils furen*
molle chambre bleue qu'animaient les faibles lueurs de deux lampes mauresques, la princesse sauta au cou de Félix avec une vivacité de jeune tigresse : <- Oh ! mon secrétaire d'ambassade, mon brave peti v secrétaire d'ambassade, mon Tourniquet, mon Tourniquet ! M'en â-t-on fait des misères ce soir! Mais je m'en moque, je m'en moque! »
Et, reculant de trois pas, les mains sur les hanches, elle s'extasia :
— Es-tu beau ! En as-tu une barbe énorme, une barbe de vieux fleuve ! Et cette dégaine ! Là-bas, chez les assassins, tu m'as fait frémir!
Elle se moquait de lui en face et ne pouvait résister à son satanisme. Félix se rengorgea :
— Ah! ah! ptite folle, ptite insensée!
— Puis, redevenu grave : « Princesse, où est le cabinet de toilette?
— Pas encore, mon amour, pas encore! C'est riotre nuit de noce! Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce ! » — Elle imitait la voix fracassée et les inflexions fausses de Sarah Bernhardt. — « Asseyez-vous près de moi, mon joli petit secrétaire d'ambassade, là, sur ce canapé. Pourquoi n'avez-vous pas de tiroirs, puisque vous êtes un
taire?
— Ah, ah! j'plaisante, j 'plaisantais !
— Mais non, mais non, mon vieux. C'est moi qui plaisante, j'plaisantais! — Suzu avait le don simiesque de l'imitation ; mais, devant le visage inquiet de sa victime, elle changea de thème :
— Écoute, Félix, trêve aux blagues ! Ce n'est pas l'heure. J'ai le trac des lémures, des succubes, des stryges : ils viennent me visiter le soir. Ils me menacent. Ils ont des griffes dans la bouche, un œil à la place du nombril et des doigts tout autour du crâne. Par bonheur, mes chères fées me protègent. — Tu vas voir !
Elle courut à un petit meuble de laque, l'ouvrit et en tira plusieurs pièces de satin : « Là, je vais mettre ça par terre, et, pendant notre sommeil Busquine, Lucinde, Evanire, Stirpe et Morgane, mes marraines, gratteront l'étoffe avec leurs ongles roses. Ça qu'est gentil, mon amour ! T'as lu Zarathustra de Nietzsche?
— Zarathustra? — Félix eut l'air de chercher. — Non. Ne me rappelle pas. » Au fond il avait une certaine angoisse, et sans lé spectacle du vaste lit tentateur et de la ravissante et souple silhouette qui pirouettait autour de lui, il eût préféré coucher au ministère des Affaires étrangères ;,
— Tu n'a pas lu Zarathuttra? Maïs tu es ignorant comme une carpe, mon pauvre ami. Je t'apprendrai ça! Je parie que tu ne connais pas non plus les Chants de Maldoror!
Turniquel dut avouer son ignorance : « C'est épatant, ma parole! Tu.ne sais rien de rien! »
Il eut un sourire indulgent. Il évoqua ses récents succès à Berlin, quand l'ambassadeur de France lui avait dit : « Mon cher monsieur, vous êtes trop fort pour nous : retournez à Paris. » 11 se préparait à conter l'anecdote; mais Suzu était déjà lancée sur une autre piste : « Sens mon parfum, sur ce mouchoir. Éther et poivre. Crois-tu que c'est enivrant? » Il faillit éternuer. Il s'ébroua : « Admirable! excellent! exquis!
— Demain matin, Félix, je te montrerai mon Cardon et je te jouerai une fugue de Bach. Ce pauvre Johannès, quelle veste, lui aussi!» Elle fit la moue : « C'est un raté, un surfait! »
Comme elle voyait qu'il n'écoutait plus et fixait le sol d'un air morne, elle le prit en pitié : « Allons, cours-y à ton cabinet de toilette, espèce de satyre. Prends garde au feu. Je sonne pour qu'on éteigne. Ma femme de chambre va venir. N'entre pas sans frapper. »
Félix se trouva dans un boudoir étroit. Un dragon qui vomissait du gaz faisait une lumière aveuglante. Sur le miroir étaient gravés des vers signés Edgard de Fries. Dans le fond, un carré rouge renfermant un cercle jaune s'enorgueillissait du cryptogramme de Trouguin. La toilette, en marbre blanc, supportait plusieurs onctueux étains où plongeaient des orchidées noires. La cristallerie resplendissait. L'onglier était d'écaillé blonde, et un certain meuble indispensable affectait la forme d'un nègre de bronze portant un panier sur sa tête crépue.
Félix commença à se déshabiller. Il rangea soigneusement sa canne dans un coin, accrocha son chapeau, son paletot, étala avec précaution sur une chaise empire son habit, son gilet et son pantalon, et déposa son paquet de breloques sur le marbre de là toilette, bien à part, afin de le retrouver à la même place le lendemain matin.
Il retirait sa cravate blanche sans la plisser, quand la porte s'ouvrit : la princesse de Fourvandières apparut, revêtue d'une simple chemise ruisselante de dentelles, les bras nus, ses cheveux blonds sur les épaules, les pieds nus dan c Hûc mules dorées. Les lignes pures de son i
étaient nettement visibles, et sa chair semblait toute rose. Elle tenait un papier à la main : « Figure-toi, mon petit, qu'un imbécile de fournisseur a réclamé ça aujourd'hui. Tu le signes, hein? C'est béte comme chou, je suis honteuse, mais il le faut, et mon carnet de chèques est épuisé. »
Celui de Félix Tétait également, et le diplomate fut terrifié quand il lut le message que lui apportait sa déesse : «Je, soussigné, Félix Turniquel, secrétaire d'ambassade, demeurant à Paris... m'engage à payer à M... la somme de quarante-trois mille francs, montant de sa facture. »
— J'ai laissé le nom en blanc, ajouta Suzu avec un sourire: comme cela tu auras moins d'hésitation. — L'imbécillité de cette dernière phrase l'amusait au moment où elle la prononça.
Turniquel était dans une perplexité extrême, en caleçon et plastron demi-mou, ses jarretelles bleues retenant ses chaussettes, et debout en face de. Suzu, dont la radieuse et transparente beauté l'affolait : il saisit le papier, le retourna entre ses doigts, se gratta le front, se rappela le dédit de Berqueberge, puis, prenant son élan, répondit :
— Je n'ai pas la somme, princesse. Impossible, princesse!... Impossible! Mon père...
Ce refus exaspéra l'irascible Suzu. Elle n'insista point. Tout s'écroulait à la fois, sa fortune dramatique et sa fortune conjugale; car Sivreuse l'avait trompée : un homme qui n'a pas quarantetrois mille francs disponibles avant la possession n'aura pas quarante-trois sous après. Il ne saurait faire un mari. Son erreur lui parut claire et formidable, et elle résolut de s'en venger. Elle empoigna Félix par la main, le fit sortir du boudoir, dont elle ferma la porte à clef. Il lui obéit docilement, bien qu'étonné de ses manières. Alors elle décrocha du mur un poignard ouvragé, son surin à elle, surin de la « haute » et du kamtchatkisme, et, très froidement, elle lui dit : « Écoute. Tu viens de me faire une injure impardonnable. Tu n'es qu'un idiot barbu, un pleutre et un mufle. Cette arme est empoisonnée. Si dans deux minutes tu n'as pas quitté mon hôtel, foi de Suzu, je te pique avec, et tu crèves ! J 1 plaisante pas, moi, espèce de mannequin I »
Elle avait l'air terrible, hagard. Toute volupté disparue, sa nudité devenait sauvage. Effaré,
stupide, accablé de fatigue et de douleur et en
proie à une peur atroce, le malheureux secr****** d'ambassade tâtonnait vers la porte. Elle lo
vait sans trop l'injurier, mais raccompagnant de vérités cruelles : « Je savais bien que tu étais un crétin. Tu es d'ailleurs un crétin célèbre! Ce n'est pas pour me vanter, mais j'aimerais bien voir la gueule de ton père, Célestin, ou de ton vénérable grand-père, le découpeur de grenouilles. Allons! file : il y a de la lumière. »
Il n'osa ni protester, ni réclamer ses vêtements et ses bijoux, car il sentait le poignard dans son dos. Il traversa les trois salons. Sur l'escalier elle le quitta : « Adieu, grotesque! va moisir dans tes bureaux, quai d'Orsay, sans-lesou, gratte-papier ! »
Pendant cette scène, aucun domestique ne s'était montré. La porte de l'hôtel s'ouvrit automatiquement. Il fut dehors. La nuit, bien que clémente , lui sembla fraîche. Un petit vent glacial montait de la Seine obscure. Une horloge lumineuse marquait trois heures. La conscience de sa tenue négligée le tourmenta soudain, et il se glissa honteusement, blanc fantôme en caleçon, plastron et souliers vernis, le long du quai désert : « Si un collègue me rencontrait, je serais perdu! » Il avait envie de pleurer, il pensait à son habit, à ses breloques, à son chapeau. Il héla un fiacre vide ; le
cocher le prit pour un fou et ne s'arrêta point. Un second fut moins superstitieux, mais plus ironique : « Ah! mon pauvre monsieur, quel sale métier que l'adultère! » Et Félix, «» réfugiant dans cet abri avec un immense soi. r .r de joie, se répétait : « J'ai été trop dur aussi, trop dur! Parfaitement! Elle est si nerveuse, si impressionnable! »
Gela se passait àSuresnes,dans le jardin d'une petite propriété appartenant à Verduron, lequel dirigeait le combat. Il faisait une chaleur lourde T sans un fil d'air. Un gros nuage noir, isolé dans le ciel bleu, masquait lé soleil, et cette lumière d'éclipsé agrandissait la scène, lui préparait une atmosphère tragique. Le sort des armes avait favorisé Lermy. Sivreuse, le pistolet baissé, attendait lé feu dé son adversaire. Celui-ci lui semblait loin, très loin, mesquine fourmi sur l'ailée blafarde, flanqué de Clouvel dit Totor et de Verduron. Le directeur du Curare, secondé par Wallenstein et Judas, dont les trognes dissemblables avaient la même expression mêlée de fierté et de crainte, ~ait que deux juifs suffisent à porter malheur.
Les silhouettes doctorales de Tismet de l'Ancre et de son collègue Avigdeuse n'étaient pas rassurantes non plus. Pourtant il 'faisait bonne contenance, ce jeune homme chez qui tant de qualités étaient déviées par le kamtchatkisme. Il imposait le calme à ses muscles, à ses nerfs, à son masque, et l'organisme obéissait. Il jouissait de ce risque immédiat et matériel, de cette menace, de ce décor. Les commandements de Verduron l'amusèrent, grêles et prétentieux. Presque aussitôt un bruit sec et la sensation d'un choc violent dans la poitrine. Il tomba.
. Il retrouva la notion du monde extérieur dans sa chambre de psychologue, dont les nuances bleues lui parurent infiniment douces. Sa respira* tion était un peu gênée. Il se sentait la tête lourde, les mains chaudes, un poids sur la poitrine, mais le reste de son corps était comme aérien, volatilisé, et dans sa pensée fébrile les images défilaient rapides et si vivaces, si impressionnantes, qu'il n'aurait jamais supposé aux choses un pareil relief, aux sentiments tant de force, aux souvenirs une telle netteté.
Il se rappelait des événements extraordinaire ment lointains et fugitifs, un dîner de jour de Tan où il s'était endormi à table ; il entendait les voix de la famille dans une sorte de brume, et il les appliquait à des visages: son grand-père, vieillard paisible; sa grand'mère, gaie et souriante. Après, ce fut un après-midi dans un ja&din analogue à celui du duel, par la même température lourde et sombre. Il jouait à cache-cache avec des petits camarades. Dans un massif, dont les moindres feuilles lui étaient connues, il guettait leur passage, le cœur oppressé comme maintenant. A ce point de la série, il éprouva une douleur aiguë, lancinante, et cette interruption lui suffit pour réfléchir sur son cas, se dédoubler. Son intelligence jouissait d'une pénétration singulière. «Ces fulgurants tableaux que j'évoque, se disait-il, sont éveillés par de brefs mouvements de ma chair à laquelle ils sont liés par la mémoire... J'ai été blessé... Oui, c'est cela... j'ai été blessé à la poitrine et tout ce qui a touché ma poitrine, la table de famille, l'angoisse du jeu, me revient, suscité par la sensation locale. Nous sommes la proie des fantômes. » Il trouva cette formule belle et îuse. 11 la savoura, se la figura dans l'esprit
d'autres personnes, de lecteurs du Curare qui hocheraient la tête en l'approuvant : « La souffrance est divine ; elle libère les puissances engourdies de l'être. Elle l'explique à lui-même, le définit et, audessous d'elle, gît une joie sourde, une joie mystérieuse qui agrandit les conceptions, les nourrit de sa sève «^sensible. Que suis-je? Un garçon comme un autre, un peu mieux doué, et chez qui l'analyse fonctionne... » En ce 'moment il perçut un profond soupir, et, sans remuer, 4 distingua au pied de son lit les foripes de son père et de sa mère, accablées, douloureuses. Ils chuchotaient, mais son oreille exaspérée recevait e& classait les moindres murmures : « — Il dort encore.
— Ne t'inquiète pas, Mélanie : Tismet reviendra ce soirl
— Quelle nuit ! quelle journée ! quelle horreur ! Enfin l'opération a réussi.
— C'est étonnant qu'il n'ait pas repris connaissance pendant qu'on le.;.
— Plus bas! Il me semble qu'il a bougé!
— Non, c'est le lit qui craque. Je t'assure que nous le sauverons. Le docteur est formel. J'ai réfléchi, pesé le pour et le contre. Queîquefc*- 1rt nature faiblit... Ha!... Un homme de mc n
n'aurait pu résister... Mais lui, avec cette constitution robuste, cette vigueur...
— Chut!...
Il avait donc manqué mourir, et tout danger n'était pas écarté! Ce mot mourir, dans l'esprit de Srvreuse, prit une énergie exceptionnelle, une couleur noire, un goût amer, une odeur néfaste. Il le voyait écrit en lettres d'argent sur un drap sombre, et ses majuscules se déplaçaient, formaient des assemblages bizarres, un langage nouveau et funèbre que les cadavres employaient entre eux, qui n'avait point de signification humaine : MRIROU. — RUIROM... Peu à peu ces signes acquéraient une valeur auditive : ils devenaient bruit, son, clanfieur, injure, et ils étaient proférés- par une femme maigre, en robe rouge... en chapeaju jaune... où donc?... une chambre triste... une bouteille de ce vin... comment...? le msaraia... le matega... ah! oui... du marsala... la malheureuse du Palais-Royal. Quel remords!
' « Ppurquoi avais-je fait cela? Quelle mauvaise action inutile! En cette minute grave, comme mon père, je pèse le pour et le contre. J'ai agi par fausseté, par hypocrisie, par mensonge. J'ai vis-à-vis de moi-même. Suis-je réellement
pervers? Où mène la perversité ? Au tombeau, -comme le reste, mais par des sentiers honteux, La somme des maux naturels est assez grande sans qu'on l'enrichisse encore. Gomment la retrouver, cette femme maigre, si je guéris? comment lui expliquer, laver l'injure, panser la plaie? »
Aussitôt, à l'appel robuste du remords, les aides du souvenir apportèrent des instruments de supplice, des actions méchantes, des paroles perfides : « Voilà où m'ont mené mes lettres anonymes, mes combinaisons! Qu'avais-je besoin d'intervenir dans les affaires de Lermy? J'ai dirigé la fatalité sur moi, tenté la foudre et depuis . longtemps. Oh ! la nature! Vivre selon la nature! » Ici les regards errants du blessé tombèrent sur le Trouguin, le Gardon, tous les accessoires kamlchatka. « Le Curare, les disputer littéraires,, sottise! Le simple domine le complexe.. Ub .verre d'eau bien fraîche, bien limpide, un cristal fluide, une neige fondante dans la bouche et par la gorge... c'est là le vrai. Valmont ne s'en doutait pas. Mais il est mort, Valmont, tué en duel... Ah! ah! Tant pis pour toi, mon gaillard, si lare ccûr «blance se complète. L'artificiel est magiq
modèle la réalité à son image. Dieu, que j'ai soif! Si je pouvais boire. Maman? »
Ce son, si faible, apporta une joie immense au cœur de M mo Sivreuse :
— Oh! mon chéri, qu'est-ce qu'il y a?
— J'ai soif!
— Attends, tu vas boire. Ne touche rien, Auguste. Tu n'es pas adroit, pauvre ami.
— Ha!... mes mains tremblent un peu... C'est forcé... la moindre émotion. Où est le verre, la carafe?
— Chut! Tu vas lui donner la fièvre. Veux-tu
un peu de sirop, mon Jacques?
— Du sirop, c'est cela, du sirop d'orange. Ah ! que c'est bon... merci.
Elle lui tenait la tête avec des précautions infinies. Il buvait avidement, et chaque gorgée lui était une délivrance, une extase. Il regardait attendri ce visage maternel, creusé, raviné, ces yeux qui contenaient leurs larmes et l'attitude joyeuse et embarrassée du bonhomme auprès du lit :
— Ça va mieux, garçon?
— Oui, père.
— Assez, ne l'agite pas.
Une pendule sonna quatre heures, et, sur le mur
enîace, un rayon de soleil dessinait un étincelani ovale. Sivreuse le fixa sans plus penser à rien, et lentement, l'âme apaisée, il glissa au pays du
sommeil...
M me Sivreuse commençait, à se rassurer. Elle écouta quelques moments cette respiration si chère, puis se rassit. Son mari l'embrassa : « Je suis content; j'ai envie de danser. Ce n'est guère convenable pour un gros monsieur comme moi... Ha!... Je vais faire un petit tour... pas longtemps. Je rapporterai les Débats, histoire de me mettre un peu d'air dans les poumons. » Il sortit sur la pointe des orteils, ce qui donna plus de force encore aux craquements de ses solides souliers.
Seule , M me Sivreuse fit son examen de conscience. Depuis le drame, le retour de son fils que Ton croyait blessé à mort, elle n'avait cessé de se bourreler. Elle voyait dans cette catastrophe une vengeance du ciel, une punition de ses sacrilèges, de son affreux délire, des images obscènes et néfastes au milieu desquelles elle passait sa vie. Solennellement elle promit à l'Être invisible qui gouverne nos obscurs destins de renoncer à ces vices si intimes qu'ils n'avaient jamais dépassé l'intellect, mais dont le poids était d'autam
burd : carie mal qui se manifeste en actes perd par là même de son énergie. A la faveur de celte secousse définitive, elle s'interdit tout tableau louche, tout désir inavoué. Elle nettoya son esprit. Et elle éprouva un soulagement si profond, si intense, qu'elle se mitàpleurer, moins d'inquiétudes que de renouveau, trempant ses mains dé larmes pures qui lavaient les derniers vestiges d'une infâme énigme morale
« A la suite d'une altercation survenue au théâtre de YAmeardente entre M. Paul Lermy, lepeintre bien connu, et M.Jacques Sivreuse, le sympathique directeur du Curare, une rencontre jugée nécessaire a eu lieu ce matin aux environs de Paris.
« L'arme choisie était le pistolet. Les conditions étaient : échange de deux balles à trente pas, au commandement. Les docteurs Avigdeuse et Tismet deM'Ancre assistaient les combattants.
« M. Jacques Sivreuse a été atteint en pleine poitrine, entre le deuxième et le troisième espace intercostal droit, à deux centimètres du sternum.
« Pour M. Paul Lermy : « Pour M. Jacques Sivreuse : « Louis Verduron. « Ernst Wallenstein.
Eugène Glouvel. « Adolphe 'Judas. »
« Nous sommes allé prendre des nouvelles de notre jeune confrère. La balle a pu être extraite. La fièvre a cessé. On espère un prompt rétablissement. »
Ce duel agita énormément le monde des Kamtchatka et donna lieu à maints commentaires. Peu de personne avaient assisté à l'altercation initiale, mais elles se multiplièrent de telle sorte que les récits les plus contradictoires circulaient.
Quant à la cause réelle de la rencontre, les opinions, comme il arrive, contournèrent la vérité sans l'atteindre. Les uns affirmèrent que Paul Lermy vengeait d'anciennes opinions malveillantes émises par le Curare au sujet de ses tableaux. D'autres, d'après l'axiome « Cherchez la femme » soutinrent qu'il s'agissait d'une vieille maîtresse. D'autres, mieux renseignés, mettaient Claire Houdraye en cause, mais cette dernière catégorie de narrateurs comportait elle-même des subdivisions : les bienveillants, qui laissaient la jeune fille en dehors du débat; les malveillants, qui la rendaient responsable de tout. Le sentiment général fut plutôt défavorable à Lermy, dont on blâmait, l'esprit caustique et le dédain pour les nouvea
D'autre part, Sivreuse subit la dépréciation que doivent toujours craindre les vaincus, et ses confrères se promirent bien de ne plus le ménager à l'avenir, puisque sa balle était si peu dange-
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