I.K KMASSO ET l'ISI.AM
écrivain, une ville située à 12 milles du Xil des Noirs et renfermait un très grand nombre de Musulmans.
Nous estimons, par suite de la situation assignée plus haut au Wangara, que le Gadyara ([)d'Edrissi n'est autre que le Gadyaga de nos cartes; ce n'est pas la seule similitude des noms qui nous porte à penser de la sorte, les faits que nous allons rapporter entraînent plus encore notre conviction, car ils montrent que l'organisation qui permettait aux marchands maghrébins d'échanger leurs marchandises contre l'or, sur les bords du Sénégal, a continué de subsister, en se transformant au cours des siècles.
Au dix-septième siècle, lorsque les négociants européens, en remontant le Sénégal, arrivèrent à cette région du Gadyaga — que souvent ils nomment Galam — ils constatèrent l'existence d'une organisation commerciale due aux marchands et sur laquelle Labat nous a laissé des renseignements que Ton peut ainsi résumer : Brue, qui était à Daramané (Gadyaga) le i'"' septembre 1698, constata que ce village était grand et fort peuplé, qu'il renfermait, disaiton, 4.000 habitants, pour la plupart marabouts, « gens de bon commerce et d'aussi bonne foi qu'il y en ait parmi des nègres mahométans ».
C'est en s'appuyant sur ces marabouts, en faisant alliance avec eux que Brue put faire un commerce important dans le Galam en établissant, avec leur assentiment, un comptoir fortilié précisément à Daramané, sur la rive sud du Sénégal; entre Daramané et ivégnou se trouvaient plusieurs villages de ces musulmans « qui formaient une sorte de République », dit Labat, avec Goundyourou pour capitale.
Cette dernière localité, située à deux lieues au sud de Kégnou, comptait 4.000 à 5. 000 musulmans, lesquels faisaient
(i) .M. Delafosse.qui a donné une très intéressante interprétation des renseignements géographiques recueillis par les auteurs arabes sur le Soudan Occidental, place la ville de Gadi;\ro au nord-est et non loin de l'actuelle ville de Kayes.
356 MONOGRAPHIE DES KHASSONRE
un très lucratif commerce, grâce aux caravanes qui y apportaient Tordu Bambouc ou qui y transitaient pour conduire, soit sur le Sénégal, soit sur la Gambie, les esclaves en provenance de Dyakha-sur-Bafing. Beaucoup de ces musulmans étaient originaires de Dyakha; de là, jalonnant en quelque sorte la route de leurs caravanes, ils s'étaient établis comme représentants de leurs parents de Dvakha.
Cette curieuse confédération musulmane et commerciale n'a pas disparu, elle s'est seulement modifiée au gré des circonstances et, deux siècles après Brue, nous l'avons retrouvée aussi active. En nous aidant des indications prises et contrôlées sur place, nous allons essayer d'en reconstituer la genèse et l'histoire, ce qui nous permettra de dégager nombre de renseignements utiles à cette étude.
Ce que les cartes d'aujourd'hui indiquent comme étant le Gadyaga n'est qu'un lambeau de ce qu'était originairement la circonscription territoriale de même nom. Littéralement le mot Gadyaga signifie « chez les Gadvo », autrement dit, le « Pays des Gadyo ». Le « Pays des Gadyo » s'étendait sur les deux rives du Sénégal, il renfermait : d'une part le Dyombok.ho, c'est-à-dire la région comprise entre le Diafounou,au nord; leGuidimakha (i),à l'ouest; le Kaarta, à l'est; le Sénégal, au sud; d'autre part, le pays qui s'étendait au sud du Sénégal, depuis Dembakané jusqu'au Félou et qui a formé le Guove, le Kaméra, le Khasso (rive gauche), le Bondou et même, dit-on, le Bambouc.
A la dernière époque de leur indépendance, les Gadyo étaient commandés par la famille des Siman, dont la capitale était Dindilla. Les principales familles Gadyo sont encore là, ce sont : les Siman d'Ambidedi, les Dyagolla et les Nambounou de Sangallou, les Timméra de Yaféra, enfin les Dyambo et Bidanessi du Dyombokho (nom qui a été dérivé de celui de Dyambo).
(i) Suivant certaines traditions, le Guidimakha ne serait lui aussi qu'une fraction de l'antique Pays des Gadyo.
LE RHASso i:t l'islam 35^
Aniériourement à la dispersion do Wagadou, disent les chroniqueurs locaux, le Gadyaj^a fut envahi par une colonne \eni.ie de Sokolo et conimandée par un Sempéren : ce dernier, qui poursuivait un adversaire fuyant devant lui, arriva ainsi à une petite rivière du pays Gadyo nommée Batyili ; ce Sempéren , trouvant ce dernier nom agréable l'aurait adopté aux lieu et place du sien; devenu ainsi Batyili, il usurpa le pouvoir sur les Siman et s'installa à Dyataya (Dyombokho) au nord-ouest de l'emplacement actuel de Kounyakari.
Alors, la guerre éclata entre Batyili et les DyagoUa et Nambounou de Sangallou. Mais, sur ces entrefaites, survint l'émigration de Wagadou; Bat\ili sut gagner à sa cause un puissant chef d'émigrés, Dyaméra Sorona Dyagouraga, avec l'aide duquel il triompha. Ainsi s'implantèrent chez les Gadyo des étrangers dont les uns, les Batyili, furent les chefs du pays Gadyo ou Gadyaga.
Mais ce pavs ne laissa pas que d'être à nouveau troublé : les Khassonké s'emparèrent du Dvombokho, où ils s'établirent, et, d'autre part, un entreprenant marabout, originaire du Fouta, Malik. Si, détachait à son profit l'importante région qui est devenue le Bondou; enfin, des cantons conquirent leur indépendance et constituèrent le Bambouc.
Il nous reste à parler du troisième élément de la population du Gadyaga actuel, les commerçants musulmans qui, de tout temps, ont su demeurer dans une quasi-indépendance vis-à-vis des chefs locaux.
Nous avons indiqué, dans un autre ouvrage (i), que de la ville de Dya (Maima) sont parties des émigrations importantes : l'une a fondé Djénné; une autre a donné les familles musulmanes les plus distinguées de Sansanding; une troisième, devons-nous ajouter, a fondé Dyakkha-sur-Bafing. Ces colonies furent des centres à la fois musulmans et com-
(i) Monographie de Djénné, p. 261.
merciaux : les D\akhanké du Khasso, du Gadyaga, du Bondou, du Bambouc et, plus généralement, de tous les pays qui s'étendent de la Gambie au Niger, sont originaires de Dyak.ha-sur-Ba(îngou de ses colonies.
Les traditions indigènes affirment que l'ancêtre des Soninké, Dinga, avaiteu, d'unefemmenommée AssaKuUéSoudouro, trois jumeaux, qui naquirent à Dva (Macina, ; l'un mourut en bas âge; un autre, Sirman-méssané, ancêtre des Dyikinné, après avoir séjourné à Dya (Macina) vint dans l'ouest et s'y établit dans le canton qui, à cause de lui, fut nommé le Dyafounou (i) : c'est là que se trouvent ses descendants que l'on salue Dyikinné, mais qui forment proprement la branche des Gallorho Dyikinné-Dyaïmoma.
Le troisième jumeau s'adonna spécialement aux études musulmanes, fit le pèlerinage de la Mecque et se fixa à Dyakha-sur-Bafing : c'était le célèbre Fodé al Madji Souaré, dont l'un des élèves, Fa Abdoullahi, est l'ancêtre des Maréga que l'on trouve près de Kounyakari (Khasso) à MouUiné, village dans lequel on n'entre jamais à cheval, par respect pour les pieux marabouts qui l'habitent ; deux autres de ses élèves sont également très connus : l'un fut Salla Kébé, l'autre Baba Wagué, ancêtre des Kamara-W'agué, qui sont Kagoro. Vinrent aussi à Dyakha-sur-Bafing des membres de la fameuse famille des Dvabi, dont les branches sont très nombreuses.
La fondation de Dyakha-sur-Bafing remonte à une époque très reculée et la présence, en ce point, de musulmans commerçants mérite d'être expliquée. Elle relève de faits sociaux et économiques qui, au Soudan ont partout abouti à une organisation pareille.
Les plus anciens récits des voyageurs nous ont conservé le souvenir de cet étrange « trafic à la muette » qui, sur les côtes et à l'intérieur, fut pratiqué à l'égard des négo-
(i) Littéralement : Dya-founé-ou == « le pays du jumeau de Dya».
LK KIIASSO Kl L ISLAM
ciants étrangers par les indij^ènes craintifs et méfiants : c'était leur façon d'opérer, notamment sur la rive du Sénégal, à l'égard des commerçants maghrébins. Lorsque les négociants étrangers purent, sous forme ou autre, entrer en contact direct avec les indigènes, ils s'efforcèrent de gagner la confiance de certains d'entre eux et ils ne pensèrent pas faire mieux, dans ce but, que de convertir à leur propre foi religieuse ceux qui s'y montrèrent facilement disposés. Dès lors ce fut par ces néophytes qu'ils exploitèrent le milieu indigène.
Plus que tout autre ce système a amené, sur les confins du Sahara et du Soudan, la pénétration des races en contact : Arabes, Berbères et leurs métis d'une part, nègres de toutes tribus, d'autre part, et c'est ainsi que se sont créées ces innombrables familles de marabouts indigènes qui, pour les négociants du Nord, ont joué un rôle analogue à celui des traitants pour les négociants du Sénrgal.
Ces marabouts, voués au négoce, se font remarquer par un véritable génie du commerce, non moins que par un penchant irrésistible pour le prosélytisme musulman. Rendus audacieux par le lucre, ils ont pénétré partout, risquant leur fortune, leur liberté et même leur vie; ser\is par l'expérience, ils ont toujours su situer aux bons endroits leurs établissements de traite et, là, agissant à leur tour comme propagateurs, conscients ou non, de la méthode qui les a formés, ils ont diffusé autour d'eux les croyances islamiques, attirant des indigènes qu'ils ont ainsi transformés au point de les rendre pareils à eux. Si bien que, suscités par les mêmes mobiles, ces nouveaux néophvtes ont fondé les colonies devenues nécessaires pour permettre à la métropole de tirer profit des débouchés créés par les transformations économiques.
Les croyances islamiques, qui unissent tous ces marabouts en une manière de confrérie, s'étendent autour d'eux sans difliculté, voire même, avec la complicité du
36o MONOGRAPHIE DKS KHASSONKK
milieu où ils vivent : c'est qu'elles ne revêtent point d'apparence étrangère, tant elles sont indigénisées par ceux, qui les pratiquent; loin d'exiger un grand effort intellectuel, elles semblent comme matérialisées sous la forme d'un attribut nécessaire au commerçant avisé. Les marabouts ont donc su s'attirer les sympathies locales, susciter autour d'eux des vocations et, enlin, transformer des familles purement mandé en familles de marabouts commerçants pareilles aux leurs : ainsi, parmi les Dyakhanké figurent des Doumbouya, des Baghavogho, des Kamara.
Les marabouts ont fondé Dyakha-sur-Bating, en vue de tirer profit des produits du pays mandé : l'or et les esclaves, notamment. Ils dirigeaient ces produits sur les bords du Sénégal, où se trouvaient des agglomérations de marabouts dont nous allons maintenant nous occuper.
Ce n'est pas seulement aux sources du Sénégal que l'on trouvait de l'or et des esclaves, il y en avait aussi dans le bassin de la Falémé, particulièrement dans le Bambouc, et ces régions étaient exploitées précisément parles nombreuses villes de marabouts qui étaient, d'autre part, en relation avec les négociants étrangers venus jusque là pour se les procurer par voie d'échange. Voici les noms de ces agglomérations maraboutiques avec, entre parenthèses, les noms des familles les plus éminentes : Goundyourou (Drame et Dyombéra), Dyakhalel-Khassé (Tandyougoura), Ganangillé (Doukouré), Gakoukha (Gakou), Daramané (Drame et Yatabaré), Lané-Modi (Soumaré), Tafassirga (Soumaré), Koungani (Tandyougoura et Goundvamou), Yélingakha (Doukouré et Ba), Dyawakha (Sakho-Doukouré et Ba).
Toutes ces familles sont originaires du nord et du nordest ; c'est dans ces régions que les plus notables d'entre elles se sont formées au contact des gens du désert, ainsi qu'en témoignent leurs traditions qui, pour paraître légendaires ne renferment pas moins un fond de vérité.
Les Yatabaré sont connus pour être de purs musulmans :
LE KllASSO El l'iSI.AM 36 1
d'après une tradition que nous avons recueillie à Djénné, le K.halife Oumar boun Khattab envova Oumar boun Hassi dans le pays de Ka\a Manga pour convertir les indigènes; lorsque Oumar boun Hassi et ses compagnons arrivèrent près de la capitale, ils campèrent et, le lendemain, furent tout étonnés d'être réveillés par les appels des muezzins : leur mission était inutile. Toutefois, Talmami du lieu, un Fissirou, étant vieux, malade et avare, Oumar boun Hassi fut sollicité de laisser un de ses compagnons pour le remplacer; l'arabe qu'il laissa devint l'ancêtre des Yatabaré.
Les Drame affirment remonter à un ancêtre, berbère ou arabe, venu de l'Adrar et ce serait de ce dernier nom de pays que serait dérivé le leur. Les D\ombéra se rattachent à Wakané Sakho d'un des quatre chefs de Wagadou) par son hls Al Hadji Modou, qui vint s'établir dans le Dyafounou : le mot D\ombéra signifierait « conciliateur », à cause du rôle habituellement joué par Al Hadji Aloudou et ses descendants; les Dyombérade Goundyourou sont, d'après cela, de la même famille que les Sakho de Dyawakha. Les Goundyamou ne sont qu'une branche de la famille de Dyaméra Sorona Dvagouraga, autre chef de Wagadou. Les Soumaré proviennent du Gangari.
Nous avons dit précédemment que ces familles formaient une confédération indépendante des chefs locaux et dont la capitale était Goundyourou. Goundvourou partageait avec Dyakhalel l'honneur d'être considérée comme une sorte de ville sainte du Gadyaga. Dans les invocations l'on mentionnait, outre la Mecque et Médine, Dvakhalel et Goundvourou.
Il est intéressant de sui\re révolution de ces conl\îdérations maraboutiques de Dyakha et du Gadyaga.
Tant que le commerce borné, pour le principal, aux esclaves et à l'or s'efTectua avec les caravaniers du désert, les choses demeurèrent en l'état que nous xenons de décrire ;
mais, à partir du quinzième siècle, Parrivée des Européens sur les côtes et l'achat de la gomme, tant à Portendick. et Arguin que dans les escales du tleuve, déterminèrent une perturbation profonde dans tout le Soudan. Tout reflua peu à peu vers les escales du Sénégal et de la Gambie et c'est aussi vers elles que se portèrent les marabouts.
Lorsque Brue arriva à Daramané en 1898, il y fut bien reçu et lit alliance avec les marabouts. Ceux-ci lui permirent de construire un fort mais s'efforcèrent, par ailleurs, de lui barrer toutes les voies d'accès vers l'intérieur. Malgré cette précaution, ils s'aperçurent facilement de la diminution de leur commerce que nous partagions de manière à en retirer le protit tout entier ; aussi, au départ de Brue, se considérant comme libérés de leurs engagements, ils pillèrent le fort.
Ultérieurement, La Courbe restaura le commerce de Galam, il réinstalla un fort à Daramané et de plus édifia sur la F'alémé un nouvel établissement qui fit un grand commerce grâce à l'affluence des marchands du Fouta Dyallon.
D'autre part, dès que s'étaient ouverts les comptoirs de la Gambie, les marchands de Dyakha-sur-Bafing, qui parcouraient tous les pays environnants en quête d'or et d'esclaves, comprirent tout de suite le parti à prendre : leurs caravanes, qui remontaient jusqu'à Goundyourou, descendaient vers la Gambie ; bientôt sur la frontière du Bondou, les Dyakhanké constituèrent une confédération analogue à celle du Gadvaga et qui fermait aux Anglais l'accès vers Tmtérieur; ce fut le Dyaka dont voici les villages principaux avec, entre parenthèses, les noms des principales familles : Diddé, Bokko, Touba-ndin (Dyabi-Gassama); Bokolako (Souaré et Tounkara) ; Bani-Israila et Médina-Dyaka (Silla) ; Safalou, Bagadadi et Komondougou (Drame). A ces familles, qui nous sont déjà connues pour la plupart, s'en joignirent bien d'autres avec le temps, de sorte que le Dvaka se composait exclusivement de villages de marabouts.
LK KIIASSO LT l'iSLAM 303
Les Dyakhanké et autres marabouts du Gadyaga actuel n'ont pas été seuls à inlluencer le Khasso. Les traditions indigènes que nous avons rapportées, d'autre part, affirment que c'est grâce à l'amulette fabriquée par Malik. Si et donnée par lui à Amadou Awa que celui-ci détermina, en se sacrifiant, le succès de ses partisans et la défaite des Alalinké. Or, ce Malik Si, simple marabout à l'époque d'Amadou Awa, sut fort habilement détacher du Gadyaga une circonscription importante, dont il lit le ro}'aume de Bondou. Musulman, Malik Si répandit autour de lui l'Islam et fut le protecteur de tous les marabouts qui se placèrent sous son égide, à commencer par les Dyakhanké qui vinrent en nombre peupler toute la partie méridionale de son empire.
Les chefs du Khasso demeurèrent toujours en relations très étroites avec le Bondou, depuis l'époque d'Amadou Awa. Le rôle joué par .Malik Si dans la fondation de l'État khassonké, lui conférait une sorte de suzeraineté morale sur cet Etat et une coutume, qui subsista longtemps, en était un témoignage : lors de l'élection de l'almami du Bondou le chef du Khasso envoyait à titre d'hommage soit du bétail, soit de la toile indigène.
D'ailleurs, les chefs du Khasso s'elTorcèrent toujours de marier quelqu'une de leurs lilles dans la famille de Malik Si, pour maintenir aussi resserrés que possible les liens unissant les deu.x pays. Nous verrons, de plus, par ce qui va suivre, combien souvent le Khasso et le Bondou se trouN'èrent étroitement mêlés aux mêmes aîTaires politiques.
Par ce qui précède il est facile de se rendre compte de la conduite de Demba Ségaqui fut, au dire des Khassonké, le plus grand de leurs rois et qui, seul, porta le titre d'almami. Il devint une sorte de marabout à la manière des Dyakhanké, car ce fut aussi un caravanier. .Mais, compre-
liant bien l'importance de son pays dans les relations réciproques entre les régions de l'est et de l'ouest, du nord et du sud, il sut faire paver la liberté qu'il accorda aux trafiquants.
On prétend qu'un alniamidu Fouta D^•allon le décida à embrasser Tlslani et lui contera le titre d'alniami; comme tant d'autre cette tradition légendaire renferme une part de vérité. Le fait certain c'est que Dèmba Séga pratiqua l'islamisme et porta le titre d'almami.
Ce qui est tout aussi sûr, c'est qu'il demanda aux marabouts de Dyakha-sur-Bafing de lui désigner un marabout qui accepterait de vivre auprès de lui, qui serait spécialement chargé de veiller à ce que rien dans son alimentation ne fût contraire aux prescriptions et qui, surtout, procéderait à regorgement rituel des animaux de boucherie. Ce fut Fodé Amadou-ba Konté, qui devint ainsi le marabout familier de Demba Séga.
Cet exemple en imposa à tous les membres de la famille royale,* la plupart se soumirent franchement à une religion, plus apparente que réelle, qui n'exigeait qu'un faible eflort et dont la pratique assurait une certaine considération.
Il fut de plus reçu que chaque famille importante de Dyallo devait avoir son marabout faisant fonction de boucher selon les rites. Là où habitaient plusieurs familles, un Konté suffisait aux besoins de toutes et recevait de chacune de quoi subvenir à son entretien.
L'ancêtre de ces Ivonté était forgeron, il est à remarquer que nombre de familles de forgerons ont donné de fervents musulmans.
Non seulement par ses relations avec les marabouts Demba Séga fut amené à vouloir pour lui et les siens un certain cachet musulman qu'il estimait sans doute nécessaire à divers titres, mais encore, sous l'intluence des mêmes marabouts, il remit aux juristes musulmans le règlement des aiTaires de justice graves. Les marabouts de Goun-
LE KllASSO KT l/lSLAM 365
•dvourou, renommés pour leurs lumières en matière de dogme, lui parurent présenter toutes les garanties d'impartialité et leur tribunal jugeait sans appel les affaires qui lui étaient soumises.
L'exemple qui vient d'en haut est toujours suivi, au moins par une fraction des faibles gens qui se trouvent dans la dépendance des puissants auteurs de cet exemple: il n'est pas douteux que la conversion du roi du Khasso détermina outre celles de certains membres de sa famille, celles aussi des gens de son entourage plus ou moins immédiat. Il est même certain qu'elle produisit plus d'etïet durable que la con\-ersiûn en masse dont nous parle Alungo Park.
D'après ce célèbre voyageur, le 5 janvier lycjG arriva à Tisie (Khasso) une ambassade composée de dix personnes et envoyée par l'almami du Fouta sénégalais, Abdul Kader, exigeant la conversion des Khassonké sous peine de voirie Foula faire cause comniune avec le Gadyaga contre le Khasso. Les Khassonké cédèrent à cet ultimatum.
Est-il besoin d'ajouter que cette conversion, toute de circonstance, n'a dû avoir que la durée exigée par les é\énements qui l'avaient déterminée? Cependant, il faut dire que de pareilles manœuvres produisent quelquefois des effets permanents, ainsi que semble le démontrer, notamment, l'exemple de Demba Séga.
Du reste, si le Khasso ne demeura pas musulman c'est aussi parce que les convertisseurs ne surent ou ne voulurent pas persister dans leur œuvre et que quelques années plus tard le pays tomba sous la domination des païens Bambara.
Entre les enfants de Demba Séga éclata, en elïet, une guerre fratricide. Diba Sambala, fils aîné de Demba Séga, mais issu d'une union libre, ayant voulu succéder à son père en arguant de son seul droit de primogéniture, les fils légitimes s'y opposèrent ; la querelle s'envenima par suite
des intrigues de Saféré, cousins des prétendants. A l'instigation de ce Saféré les Bambara furent appelés pour soutenir les prétentions de Diba Sambala qui triompha grâce à ce concours. Triomphe éphémère, car le successeur de ce Sambala, Awa Demba, dut abandonner le pays et venir chercher un refuge au Bondou.
C'était le moment où l'almami Abdul Kader, dont nous avons parlé ci-dessus, venait d'être déclaré incapable d'exercer le pouvoir, tant à cause de son grand âge (80 ans), que parce qu'il avait été captif du damel du Ca^■or. Les adversaires d'Abdul Kader firent appel, eux aussi, à l'armée des Bambara. Elle vint appuyée d'une troupe du Bondou et d'un contingent d'Awa Demba.
« Lorsque Dembala Awa fut arrivé à proximité, il envoya un messager à l'imam Abdul Kader pour l'interroger sur ce qui arriverait en cette journée à l'homme qui aurait pris sa défense, et l'imam lui dit : « Je lui assure au nom « de Dieu la liberté pour le moment de la prière de Taprès- « midi. Alors Dembala Awa passa dans le parti de « l'imam... » (i) Mais sur la prière même de celui-ci, il s'en retourna sans combattre.
Comme on le voit par ces détails, le chef du Khasso, Awa Demba, demeurait dans la tradition de ses ancêtres, qui toujours révérèrent les marabouts; en l'occurrence, le fait était d'autant plus méritoire que la victoire était facile à remporter, puisque Abdul Kader ne fit aucune résistance.
C'est à la suite de cet événement qu'Awa Demba vint dans le Logo d'où, sous la pression des circonstances, il vint s'établir à Médine où ses successeurs eurent à subir les guerres les plus violentes déchaînées par El Hadj Omar etMamadou Lamine.
L'histoire d'El Hadj Omar (2) est trop connue pour que
(i) Chroniques du Fou ta, p. 55.
(2) Voir, en pariiculier, flstam dans l'Afrique occidentale, pp. 167 et
Li; KiiAsso liT l'islam Bôy
nous avons à la refaire ici, nous en détacherons seulement les épisodes nécessaires à notre sujet.
De Farabana, où il s'était installé, Kl lladj Omar lit parcourir par ses émissaires le Khasso, le Bondou et le Guidimakha; puis, il manda aux chefs de ces pays et de ceux du Gadvaga et du Fouta de se rendre auprès de lui. Ils obéirent, à l'exception de celui du Kaméra. Alors, il envoya une armée investir Makhana et Kotéra (Kaméra) qui furent détruits par elle. Après quoi, il vint lui-même à Bougourou, non loin de Kayes, et se prépara à attaquer les Massa-si du Kaarta.
En prévision de cette attaque, les Massa-si rassemblèrent une armée à Bangassi avec l'intention de marcher contre El Hadj Omar et ils eurent l'appui de tous les Khassonké de la rive droite, tandis que ceux de la rive gauche étaient d'accord avec Omar. Celui-ci lit habilement passer le fîeuve à une partie de ses troupes, de sorte que les Bambara et leurs alliés, se trouvant pris entre deux feux, furent mis en déroute.
Omar vint à Khoulou. Là, Mori-ba, lils de Saféré et chef du Séro, qui était uni aux Bambara, offrit sa soumission et dit à Omar : « Donne-moi un délai de trois jours pour que « je propage la foi chez mes sujets et nous viendrons tous « ensemble auprès de toi. ^> El Hadj Omar lui répondit : « Je t'accorderai cela si mon armée y consent. » Puis il « exposa l'affaire à ses troupes. Les gens du Fouta refusè- « rent leur consentement. Alors il dit à Mori-ba : « Re- « tourne tout de suite en hâte auprès de tes sujets. » Mori- « ba s'en retourna et tandis qu'il s'en retournait, l'armée « décampa immédiatement et marcha la nuit dans la di- « rection de Kounvakari qu'elle atteignit un peu avant « midi; elle s'y arrêta, fit cuire la nourriture, la mangea « et repartit de là jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à la ville
suiv., et Traditions historiques et Idgendjires du Soudan occidental, pp. 64 et suiv.
3 68 MONOGRAPHIE DKS KMASSONKl':
« de Séro. Alors, El Hadj Omar passa la ville de Séro sans « s'y arrêter; ils la passèrent et allèrent camper au village « de Khridion, dans le voisinage de Séro. Ensuite le chef « de Séro, que nous connaissons sous le nom de Mori-ba « Saféré, vint trouver l-'.l Hadj Omar en ce village et lui fit « sa soumission. El Hadj lui rasa la tète et lui mit le bon- « net ( i). »
Partant de Khridion El Hadj Omar poursuivit sa route vers l'est, sans plus se soucier des Khassonké de la rive gauche et surtout des Wolof de .Médine.
Ces derniers, dont il avait fait piller les marchandises, avaient espéré qu'en se soumettant à lui, ils en obtiendraient la restitution : il ne voulut même pas les écouter : Aussi s'emplovèrent-ils activement, dès qu'il se fut éloigné, à déterminer les chefs du Khasso à demander du secours aux Français.
Faidherbe accueillit d'autant mieux cet appel qu'il comprenait la nécessité d'enrayer les troubles considérables déterminés, dans tout le Haut-Fleuve, par la propagande religieuse et le pillai^e des commerçants. C'est pourquoi il décida de construire à Médine un fort : ce fort fut achevé le 5 octobre i855. En même temps il amenait les chefs des environs à former une sorte de confédération avec, pour chef et sous notre direction, le chef du Khasso : ce fut l'objet du traité du 3o septembre i855.
A cette époque, Omar s'était installé à Nioro qu'il transformait en place forte. A la nouvelle de ce qui se passait à Médine, craignant d'être coupé du Fouta sénégalais, il vint sur le Sénégal et s'empara de Sabou-siré (LogO) puis, tandis qu'une de ses armées opérait dans le Dyombokho, il vint mettre le siège devant Médine ; nous avons vu comment il fut repoussé par Paul Holle, secouru à temps par Faidherbe.
(i) Trad. hist. et lég., pp. 74 et y5.
Lt: KHASSO ET l'islam 36y
Ce long récit montre combien Kjutes ces régions et, en particulier le Khasso, furent bouleversées par ces événements. Sans conviction, uniquement pour sauver leurs biens et leurs personnes, les indigènes passaient d'un camp à l'autre : aujourd'hui adversaires d'Omar, le lendemain embrassant sa cause et faisant profession de foi musulmane.
Ces revirements furent fréquents dans la famille des chefs du K-hasso, nous en avons indiqué quelques-uns, il faut v ajouter ceux-ci : en mars iSSy, Kourtoum Sambala, propre frère du roi du Khasso, alla rejoindre Omar auquel il a\ait jusque là été hostile; il entraîna Dyodyo Séga, iils de K.inti Sambala, précédent chef du Khasso ; d'autre part, l'un des signataires du traité de i855. Dalla Demba Dyallo, chef khassonké de Dinguiray, se joignit également à Omar.
Battu à Médine, Omar vint à Koundian, d'où il dirigea des opérations dans les environs, pendant qu'un de ses lieutenants, Mahmadou Dyallo, prêchait la guerre sainte dans le Bondou.
A la suite de la victoire deN'Dioum, remportée par Mahmadou Dyallo sur les troupes de l'almami du Bondou soutenu par le commandant de Bakel, El Hadj Omar vint à Goundyourou, pour déterminer l'exode des gens du Bondou vers le nord. Puis, il passa dans le Fouta où il demeura jusqu'en iSScj; à cette époque, rappelé dans l'est par la révolte du Kaarta, il accourut dans celle région, laissant une troupe dans le tata de Guémou (Guidimakhai.
De Guémou partirent des bandes de pillards qui lirent des incursions sur nos territoires et ceux de nos alliés du Khasso et du Bondou ; pour mettre fin à ce brigandage, nos troupes se portèrent sur Guémou qui fut pris le 20 octobre 1859.
L'année suivante, Omar traitait avec nous : le Sénégal marquait la limite de nos États respectiis, les contrées de la rive droite, jusqu'au Guidimakha à l'ouest, demeuraient sous sa domination, le Khasso se trouvait pour la plus
SyO MONOGRAPHIE DES KHASSOXKÉ
grande partie dans ce domaine et Mori-ba Saféré, qui avait intrigué de tant de façons, réalisait presque le rêve poursuivi depuis tant d'années par sa famille : il devenait en quelque manière chef du Dyombokho, mais bien entendu sous la direction des Toucouleurs.
Désormais, El Hadj Omar continua ses conquêtes vers Test; pour maintenir Tordre dans les pavs déjà occupés, il plaça à Nioro son esclave préféré, Moustafa, et, à Kounyakari, un autre de ses fidèles Tierno Moussa.
Le pays vécut à peu près tranquille jusque vers 1870.
Entre temps, Omar, après avoir conquis le Ségou et y avoir installé son fils aîné, était mort, vers 1864, dans le Macina.
Ahmadou était ainsi devenu le chef d'un empire immense et les autres fils d'Omar nourrissaient une haine profonde contre cet unique bénéficiaire des conquêtes paternelles. Les femmes et les enfants d'Omar étaient demeurés à Dinguiray pour la plupart.
Deux frères d'Ahmadou, Alibou et Aloktar, quittèrent Dinguiray et vinrent, le premier à Kounyakari, le second à Nioro, pour tenter de s'approprier un lambeau de l'héritage paternel.
A cette nouvelle, Ahmadou se transporta à Nioro, destitua Moustafa et s'empara d'Alibou et de Moktar, puis, comprenant la nécessité de donner quelques satisfactions aux plus impatients de ses frères, il plaça Bassirou à Kounyakari, Nourou dans le Diafounou, Mountaga à Nioro (1874).
Il avait laissé à Nioro un peul très intrigant, Sidi Kaya, proche parent de Mori-ba Saféré ; Sidi Kaya avait été un des familiiers d'El Hadj Omar qu'il avait accompagné dans toutes ses conquêtes ; il excita Mori-ba Saféré contre les chefs locaux et il en résulta, notamment, un conflit avec le Logo.
Le chef du Logo fit appel au chef du Khasso, en invoquant le pacte de i855, mais Dyouka Sambala, hanté par
l.E KIIASSO ET l/iSLAM "ijl
un projet d'expédition contre le Xyani, refusa son concours. .Mori-ba fut vainqueur. Alors, les gens du J-ogo, furieux contre Sambala et pour se venger de lui, se soumirent à Bassirou; Mori-ba se froissa de l'accueil bienveillant que Bassirou lit au.x gens du Logo et, se considérant comme lâché par les Toucouleurs, chercha à se venger de cette humiliation.
Justement les gens du Diafounou étaient très montés contre Nourou, homme cupide et cruel ; Mori-ba s'offrit pour leur prêter main-forte et le chasser. Ils acceptèrent. Nourou dut s'enfuir à Kounyakari ; là, Bassirou, aidé par les gens du Logo, lui fournit une colonne pour marcher contre les gens du Diafounou et leur allié Mori-ba. La bataille eut lieu à Tambakhara et fut à l'avantage de Mori-ba et de ses alliés.
Alors, les Toucouleurs firent appel à Mountagade Nioro. xMori-ba effrayé demanda la paix et se soumit à Nourou (1875).
Mais, Bassirou, outré des procédés de Mori-ba, n'attendait qu'une occasion. Elle se présenta peu après.
Des Maures Askeur ayant pillé un village du Dyombokho, Mori-ba refusa de faire droit aux réclamations du chef toucouleur et laissa les pillards jouir tranquillement des biens volés. Sidi Kaya, qui ne quittait plus Mori-ba, dont il était l'ami et le conseiller, se trouvait à ce moment à Kounyakari : Bassirou le lit mettre aux fers.
La guerre éclaia aussitôt.
Les Toucouleurs vinrent assiéger Séro, capitale de Moriba, mais cette ville résista et, même, reçut de tels renforts du Dyafounou que Bassirou et ses alliés Malinké durent battre en retraite : ils s'arrêtèrent à Bangassi, s'v fortifièrent et attendirent que Mountaga, chef du Kaarta, leur amenât du secours. Dès qu'il fut arrivé, ils reprirent l'olTensive, Séro fut enlevé; mais Mori-ba, ayant réussi à s'échapper avec une partie de ses guerriers, se porta sur la
372 MONOGRAPHIE DES kHASSONKÈ
ligne de retour de ses adversaires les battit et leur reprit tout le butin.
Six mois après cette défaite, Mountaga revint et attaqua Mori-ba et ses alliés, ce fut la deuxième bataille de Tambakhara: Mori-ba y fut tué, un seul de ses enfants, Séga, échappa au massacre et devint chef du Séro après avoir fait sa soumission aux Toucouleurs.
Sambala, chef du Khasso de la rive gauche, n'intervint pas franchement dans ces affaires; irréconciliable ennemi des Toucouleurs, il fit tenir discrètement quelques secours à Mori-ba et s'efforça de détacher Nya Modi du parti de Bassirou.
Depuis longtemps la France se désintéressait du Haut- Fleuve et Sambala, livré à ses seules ressources, était impuissant. Le pacte de i855 ne tenait plus et Nya Modi se proclamait le vassal du sultan de Ségou.
En 1878, la politique française fut de nouveau orientée vers la réalisation du plan de Faidherbe et, pour préparer l'expansion au delà de Médine, il fut nécessaire de dégager complètement cette place. C'est pourquoi les signataires du pacte de i855 furent rappelés à l'observation des clauses de cet acte. Nya Madi répondit en accentuant les fortifications de Sabou-siré et appelant à son secours Bassirou et Mountaga, les chefs toucouleurs du Dyombokho et du Kaarta.
Une colonne française commandée par le colonel Reynaud marcha sur Sabou-siré qui fut pris le 22 septembre 1878. Nya Modi périt dans l'action et ses sujets se réfugièrent dans les contrées voisines.
En 1881, commencèrent les travaux du chemin de fer de Kaves au Niger; le gouvernement français entra en relation avec Ahmadou pour l'amener à accepter nos projets et la mission Gallieni fut envoyée dans ce but à Ségou. D'autre part, Mountaga, chef de Nioro, menait avec activité et succès quelques incursions qui reculaient son autorité vers le sud.
LE KIIASSO ET I.'iSLAM 373
Ces deux motifs entrèrent pour beaucoup dans les raisons qui décidèrent Ahmadou à venir s'installer à Nioro. Son premier soin fut de destituer Mountaga, dont les succès lui portaient ombrage ; d'autre part, il surveilla et contraria nos agissements.
En 1886, ces régions furent de nouveau bouleversées par une violente crise islamique. Le marabout, Mamadou Lamine Drame (i), qui la détermina, était né à Goundyourou (près Médine) vers i835 ou 1840. S'il faut en croire les affirmations des Dyallo du Khasso, il se rattachait à leur famille par sa mère Khoumba. Celle-ci, fille de Demba Séga, fut mariée au chef maure Ahmed, qui résidait à Axiri, village du Séro ; de cette union serait né Mamadou Khoumba, auteur de Déya, père de Mamadou Lamine.
Il est intéressant de constater qu'en tout cas, par ses ascendants paternels, il faisait partie de cette fameuse confédération dyakhanké, dont nous avons parlé. Son grandpère vécut à Goundvourou ainsi que son père, qui, cependant, vint à une époque habiter Safalou, dans le Dyaka, au sud du Bondou.
Après avoir étudié à Safalou, Mamadou Lamine se perfectionna auprès de divers marabouts, à Bakel, notamment, auprès du fameux Fodé Mohammed Saloum. Puis il figura, assure-t-on, parmi les compagnons d'El Iladj Omar, qu'il quitta à Ségou pour aller faire le pèlerinage de la Mecque.
Il séjourna sept ans dans cette ville. Au retour, il s'arrêta à Ségou auprès d'Ahmadou, fils d'Omar. Il nourrissait déjà l'ambitieux dessein de prendre la succession spirituelle d'Omar en la doublant, bien entendu, de l'autorité temporelle et ses agissements parurent tellement suspects
(i) Voir sur Mamadou Lamine, l'Islam dans l'Afrique occidentale et le Bondou. A ce dernier ouvrage, nous avons emprunté le récit des miracles de Mamadou Lamine.
à Ahmadou que celui-ci tenta à plusieurs reprises de se débarrasser de ce dangereux marabout, mais ces tentatives avortées tournèrent au profit de celui-ci.
D'ailleurs, de Ségou, Mamadou Lamine, par l'intermédiaire de ses émissaires, se préparait un triomphal retour dans son pays; taisant habilement répandre le bruit de ses miracles, il passait déjà auprès de certains riverains du Sénégal pour doué de pouvoirs surnaturels.
Les anges, disaient les uns, montaient auprès de lui une garde vigilante ; d'autres savaient que tous les jours des porteurs de paille sèche entraient chez lui et que, pendant la nuit, toute cette paille était dévorée par les chevaux des anges qui l'assistaient et qui, invisibles pour le commun, étaient visibles pour lui ; d'autres affirmaient que quiconque croyait en lui et en la sainteté de sa mission devenait par cela même invulnérable.
En juillet i885, Mamadou Lamine arriva à Médine (Khasso) et s'établit à Goundyourou, où son grand-père et son père avaient vécu et qui était comme une des villes saintes du Gadyaga. Il y jouit aussitôt d'une notoriété et d'une influence qui s'accentuèrent de plus en plus, car, depuis deux ou trois ans, il était en relations ininterrompues avec la confédération dvakhanké.
Sambala, chef du Khasso, qui s'honorait d'être son parent, l'avait pris sous son égide et se portait, à notre égard, garant de ses intentions pacifiques. Habile diplomate, -Mamadou Lamine sut fort bien capter notre confiance; mais il se sentait gêné par le voisinage de Médine, d'où nous pouvions le surveiller et, de plus, le soin de ses afi"aires l'obligeait à entrer en contact avec les militants de sa cause.
Donc, il quitta Goundvourou en décembre i885 et vint à Daramané, village de Drame, comme lui-même, et connu pour leur ardeur religieuse ; toutefois, pour témoigner de ses bonnes intentions il laissait sa famille à Goundvourou ;
LE KHASSO ET l'iSLAM SjS
d'autre part, il allait rendre visite au commandant de Bakel et protestait de son dévouement à notre cause.
Sur ces entrefaites survint, le 18 décembre i885, la mort de Boubakar Saada chef du Bondou. Cet événement précipita la mise à exécution du plan de Mamadou Lamine. En quoi consistait ce plan ? Cet ambitieux marabout avait été fortement impressionné par la fortune singulière d'El Hadj Omar qui, parti de rien, avait su, avec le seul levier islamique, se créer un empire immense : ce fut le modèle qu'il se proposa de copier. Ses intentions étaient claires puisqu a Ségou, en face d'Ahmadou, il se proclamait le successeur spirituel d'Omar.
Pour arriver à ses lins, il trouvait le milieu indigène bien mieux préparé que du temps d'Omar, car il bénéficiait de tout ce que celui-ci avait semé et, d'un autre côté, il pouvait s'appuyer sur les Dyakhanké dont les sentiments religieux se trouvaient incontestablement avivés et surexcités par le succès prodigieux du Foutanké.
11 n'est pas douteux que son plan était de créer un empire dvakhanké et, sans notre présence, il y aurait probablement réussi.
La mort de Boubakar Saada lui parut éminemment favorable pour tenter de chasser les Sissibé du Bondou et s'emparer du pouvoir. Ayant réuni ses partisans à Balou, Lamine demanda à Omar Penda, successeur de Boubakar Saada, la permission de traverser le Bondou pour se rendre dans le Gamon régler une affaire personnelle avec les gens du pays (i). Omar Penda refusa.
Lamine se porta sur Sénoudébou, puis sur Débou et annonça qu'il se rendrait à Dvamvéli, pour obtenir d'Omar Penda une entrevue. Omar Penda vint de Boulébané à Dyamvéli pour cette entrevue et, là, jugeant à leur vraie valeur les intentions de Lamine, il prit les précautions né-
(i| De fait, les gens du Gamon avaient, autrefois, réduit sa mérc en captivité.
cessiiées par les dispositions déjà prises par l'armée du marabout.
Une bataille s'engagea. Omar vaincu dut s'enfuir dans le Fouta pour obtenir du secours. Pendant ce temps, Lamine investit et prit la capitale Boulébané, capturant les principaux notables du Bondou.
Ce double succès décida toute la population musulmane du Gadyaga et du Bondou à faire cause commune avec Lamine. Depuis le Dyafounou au nord et la Gambie au sud, le Khasso et le Bambouc à l'est et le Fouta à l'ouest, tous les villages envoyèrent des guerriers.
Un trait qui concerne le Khasso mérite d'être rapporté, il montre sous son vrai jour l'instabilité des sentiments chez les indigènes, à moins qu'il ne soit préférable de dire la constance avec laquelle le noir incline à prendre le parti de celui qui lui paraît le plus fort.
Nous avons maintes fois indiqué que les chefs du Khasso devaient beaucoup de reconnaissance aux chefs du Bondou et qu'en fait ces deux familles se trouvaient étroitement unies non moins par des mariages que par des alliances purement politiques.
Or, lorsque Lamine eut combiné son attaque contre Omar Penda, la réussite de l'opération dépendait beaucoup de l'inaction des autres membres de la famille des Sissibé. L'un de ceux-ci, Ousman, disposant d'une armée assez importante, s'était déjà mis en route pour rejoindre Omar Penda à Dvamvéli, et son apparition en ce point eut certainement changé le sort de la bataille, lorsque sur la route il rencontra Guisseri Oussoubi, fils de Sambala roi du Khasso et, comme son père, tout dévoué à Lamine, mais venu cependant pour honorer la mémoire de Boubakar Saada.
Oussoubi raconta à Ousman que Lamine avait divisé son armée en deux corps : l'un engagé à Dyamvéli, tandis que l'autre marchait sur Sénoudébou. C'était faux, mais Ousman qui l'accepta comme vérité revint aussitôt sur ses pas
LE KHASSO ET LISLAM Syy
pour défendre Sénoudébou :à mi-route, il apprit le d(;uble désastre de Dyamvéli et de Boulébané.
A cette nouvelle ses guerriers se débandèrent et, de plus, la panique se mit dans Sénoudébou. Or, Sambala roi du K-hasso avait donné sa fille, Lallia, en mariage à Boubakar Saada, comme gage d'alliance; cette femme se trouvait à Sénoudébou, lors du désastre de Boulébané elle s'enfuit emmenant avec elle tous les biens à sa disposition; c'était une manière de s'approprier l'héritage de Boubakar Saada auquel elle n'avait nul droit.
Le Khasso portait ainsi, par l'intermédiaire du fils et de la fille de son roi, un coup terrible à la fortune de ses bienfaiteurs et au profit d'un aventurier momentanément heureux.
Lamine vint à Sénoudébou où les contingents de tous les alentours s'empressèrent à ses ordres, et, parmi eux, au grand complet, tous les Dyakhanké.
Il ne fallut pas moins de trois vigoureuses campagnes de nos troupes pour ramener la tranquillité dans le pa}S. Les détails en sont connus, nous y insisterons d'autant moins qu'ils sont en dehors du cadre de cette étude.
Une répercussion de ces événements fut que l'un des tils de Mamadou Lamine, Souahib, fut choisi pour chef par les gens du Dyafounou. Ahmadou marcha aussitôt sur Gouri, capitale du Dyafounou et centre de la résistance. Il investit la ville. Les assiégés tentèrent à maintes reprises des sorties : au cours de l'une d'elles Souahib et Yellé Massira réussirent à échapper avec une bande de guerriers, ils s'enfuirent et vinrent jusqu'au bord du fleuve.
Souahib fut arrêté et fusillé par nos troupes. Yellé Massira et ses gens se rendirent à merci et furent ensuite autorisés à s'installer à Samé '^Khasso) où ils formèrent un petit village appelé Samé-Gouri. Plus tard Yellé .Massira, ayant tenté de nous trahir pour passer dans le parti d'Ahmadou, fut passé par les armes.
SyS MONOGRAPHIE DES KHASSONKÉ
Au cours de ces divers événemcnls, Ahmadou avait évidemment mis à profit toutes les circonstances favorables pour nous nuire. Il nous suscitait toutes sortes de difficultés avec les indii^ènes et la trahison était partout autour de nous.
Sa situation à lui-même était fort précaire, ses frères étaient des lieutenants dont il se défiait, peut-être à bon droit. Mountaga avant tenté de se rendre indépendant à Nioro, il dut venir dans cette ville et s'y trouva bloqué, en 1888, par la révolte du Bélédougou ; la prise de Koundian par nos troupes, en 1889, accentua son embarras.
11 fallait en finir : ce fut l'objet des campagnes de 1890 sur Ségou et de 1891 sur Nioro, de nous débarrasser de ce dangereux voisin.
Depuis lors, le Khasso, purgé de ces agitateurs, n'a connu que l'administration française par l'intermédiaire de ses chefs. Mais l'idée musulmane, si énergiquement répandue dans tout ce pays, ne s'est pas éteinte, elle a cheminé, en quelque sorte en vertu de la vitesse acquise, d'autant plus que sur le territoire même du Khasso il v a depuis longtemps de véritables foyers islaniiques.
C'est ainsi qu'à Médine la traite avec les Maures a attiré des Wolof, qui séjournent là plusieurs mois par an et, même, certains de leurs compatriotes, venus là à cause d'eux, s'y sont installés d'une manière quasi permanente.
Ce monde des traitants Wolof de Médine est connu, et à juste titre, pour l'exaltation de ses sentiments musulmans ; tout en ayant l'air de nous être dévoué, il a presque toujours pactisé avec nos plus dangereux adversaires : lors de la prise de Kounyakari, notamment, on a trouvé nombre de lettres adressées par les traitants à Ahmadou.
La plupart de ces "Wolof sont tidjanes et paraissent très stricts musulmans ; en fait, ils sont tenus, par les indigènes et non sans raison, pour des fourbes n'avant du musul-