CHAPITRE PREMIER
Origine des Dyallo du Kmasso(i
D'après leurs traditions les Peuls Dyallo du Khasso ont pour ancêtre un certain Dyadyé Dyallo.
Il était, disent ces traditions, dans le Bakhounou, à Dyabel Gandéga, un Peul nommé Dyadyé Dyallo qui n'ayait pas d'enfant. Le deyin, qu'il consulta, lui prédit que sa femme concevrait le jour où, au seuil de sa demeure, il immolerait un certain taureau qu'il lui désigna. Aussi, Dyadyé veillait ayec soin sur ce taureau; ses parents, au contraire, n'attendaient qu'une occasion pour le faire disparaître, afin d'empêcher l'accomplissement de la prédiction.
Lors des fêtes de la circoncision, les jeunes neveux de
(i) Nous avons recueilli les traditions historiques auprès des personnes qualifiées pour les connaître le mieux, notamment : Sadyo Sambala, fils de Dyouka Sambala, ex-chef de Médine et chef actuel du K.hasso ; Bakari,filsde Makhassé Sambala, interprète du gouvernement; Aboula Mamodou, Gran et Sambala, ce dernier interprète du gouvernement, tous trois appartenant à la famille de Dyogou-Sambaia ; le dyalo (griot) m-Boué Kouaté, familier de Demba Yamadou, chef du Kiiasso.
Au cours d'un séjour de deux ans à Médine, nous avons contrôlé auprès de nombreux indigènes les renseignements recueillis que nous avons, en outre, rapprochés de ceux donnés par divers auteurs. Kn particulier, l'ouvrage du commandant Rémy : la Sénégambie, contient sur le Khasso une notice, à peu près exclusivement historique, qui nous a été très utile, en raison des détails abondants et précis qu'elle donne et que les nôtres corroborent le plus souvent, alors, cependant, que cet ouvrage ne nous a été connu que plusieurs années après notre départ de Médine.
Fio. I. — Peul du I>;ikliounuu, porteur de tresses.
ORIGINE KT IllSlOIKt l3
Dyadx'é pénétrèrent dans le parc au bétail pour faire choix des animaux à abattre. Dyadyé leur lit recommandation expresse de ne point touchera son taureau ; mais, soit pour jouer un mau\ais lour à leur oncle, soit pour mettre à exécution les projets de leur père, les jeunes ^^ens éf.;orgèrent le taureau, à l'insu de Dyadyé. Informé, celui-ci dissimula sa colère puis, la nuit venue, il mit le feu à la case des circoncis : tous périrent, tandis que, fuyant la vengeance de ses proches, Dvadvé quittait furtivement le pays poussant devant lui deux taureaux.
il erra longtemps. Un jour qu'il s'était endormi au creux d'un baobab (i) pendant que ses taureaux paissaient, des chasseurs malinké (2) l'aperçurent. Stupéfaits, à la vue de cet homnie si différent d'eux-mêmes, ils revinrent en hâte auprès de leur chef, nommé Kanti Fari Modi Borama Soussokho (3), qui résidait à Sabou-siré (4) (Tomora) ; ce chef envoya une trentaine d'hommes qui, guidés par les chasseurs, s'emparèrent de l'étranger et le lui amenèrent.
(1) D'où le nom de Bambérangola, dérivé, nous a-t-on ariirmé,du moi bamba = baobab et qui doit se traduire « les gens de celui du baobab ». J'estime qu'il faut placer à la fin du seizième siècle l'existence de ce Dyadyé. en tenant compte de ce que Séga Doua vivait au temps de Brue. C'est appro.ximativement l'époque indiquée par le commandant Rémy : « la tradition rapporte que vers 1600... »
D'après M. Delafosse (t. I, p. 289^6 peuple Khassonké aurait pris naissance « vers la tin du onzième siècle par suite du mélange de certaines fractions peules avec des autochtones du Haut-Sénégal. Ces autochtones étaient vraisemblablement des Ragoro sur la rive nord du fleuve, des Malinké sur la nve sud; les Soninké du (juidimakha et du Galam durent aussi fournir un élément appréciable ainsi que plus tard les Maures du Sahel ».
(2) Les Malinké n'étaient point les autochtones de la région, ils étaient venus là un siècle ou deux auparavant. « Conduits par un certain Moussa Makhan Soussokho, ils avaient envahi le Logo et, aidés par les Kouroumcva. en avaient expulsé les Gourgoulou, indigènes de petite taille analogue aux pécheurs du Niger. » ^Rémy.*,
il convient de signaler qu'il y a dos pêcheurs du Niger nommés kou roumey, vers Say, et que chez les Soninké il existe des K.ourgoumé-si.
(3) Le plus souvent, l'on entend dire simplement Kanti Kari ; d'autres fois Farimaké Amadi-Boroba, ce qui signifie : le chef Amadi-le-Barbu.
(4) Les villages de ce nom sont nombreux. Sabou-siré serait, m'a-t-on dit, le nom donné à la résidence que l'on adopte définitivement après avoir plusieurs fois tenté de s'établir ailleurs sans succès.
Ij^. MONOGRAPHU: DES KHASSONKE
Kanti Fari lut, lui aussi, très étonné, car c'était la première fois qu'il voyait un Peul. Il demanda à Dyadyé ce qu'il savait faire et, comme Dyadyé lui répondait qu'il se livrait exclusivement à l'élevage du bétail, Kanti Fari lui conlia le soin de ses troupeaux. A titre de rémunération, Dyadyé reçut chaque année alternativement une génisse ou un veau. Il reprit ainsi sa vie pastorale dans une quasi-indépendance ; jouissant même, de la part des indigènes, de la considération due à sa situation de berger du chef. Mais il subissait d'autre part les inconvénients attachés à sa qualité d'étranger : il parcourait librement le pays, en quête des meilleurs pâturages, sans que nul voulût s'associera sa vie; il demanda une compagne à Kanti Fari, mais celui-ci ne voulut point donner une de ses sujettes à cet étranger. Enfin, à la suite d'une razzia vers le Niocolo, les gens de Kanti Fari ramenèrent une femme musulmane originaire de Dyakha-sur-Bafing et qui pour cela fut surnommée Dyakhanké (i) : comme Kanti Fari et ses gens étaient pa'iens, ils ne se firent point scrupule de donner à Dyadyé cette femme convertie à une religion qu'ils détestaient, elle se nommait Sira KhouUé Tima.
De cette union naquirent (2) deux filles : Altiné et Boy.
Les descendants de Dyadyé se trouvent actuellement aux environs de Nioro et surtout vers Lakhamané.
Quant à lui, Dyadyé, il se rattachait à un certain Oubobiliassi par Amadou, Ilo, Dyadyé, Sadiga, Sannyéré, Bodeoul, Dété et Wondyé.
(i) Suivant une autre version, Kanti Fari ayant refusé de donner une femme à Dyadyé, celui-ci aurait racheté, moyennant une tête de bétail, une captive du village de Makhanyan.
Selon Rémy, Dyadyé épousa une captive peule qui se trouvait chez le chef inalinké dont il était le berger.
D'après M. Delafosse, les traditions qui ont cours à Kayes disent que les ancêtres des khassonké « auraient été un berger peul nommé Amadou Haoua et une femme bamana appartenant à une famille dont Amadou Haoua gardait les troapeaux ».
(2| Selon la tradition recueillie par Soleiliet, de ce mariage seraient nés sept enfants : trois garçons et quatre filles.
ORIGINK Kl HISTOIRE l5
Cet Oubobiliassi (i) était un caïd du temps de Mahomet : comme tous les caïds, il devait chaque année fournir au Propiiète un certain tantième de ses troupeaux; une année, il dissimula une partie doses richesses; Mahomet s'en étant aperçu le chassa en lui disant : « Va, ta race sera maudite, tes descendants seront des vagabonds. » En dernier lieu, Oubobiliassi campa à l'est de Tombouctou ; là, il apprit la mort du Prophète et, cédant à la nostalgie;, il abandonna, sans esprit de retour, la famille qu'il s'était créée en épousant des femmes indigènes. Comme son nom était inconnu, on appela ses quatre fils chacun par le nom de sa mère; ce furent les ancêtres des Dyallo, Dyakhité, Sidibé et Sankaré (2).
Quant à Ilo (3), auquel Dyadyé se rattache comme nous venons de le dire, certains de ses descendants ont formé la tribu peule des Irlabé et certaines autres la tribu maure des Ladoum.
(i) Aitération dialectale du nom Okba ben Yassiri donné par les lettrés indigènes à l'ancêtre des Peuls.
(2) Les traditions indigènes relatives à l'origine des Peuls varient dans les détails, mais toutes ont ce fond commun que les Peuls sont des métis issus des femmes indigènes unies aux guerriers qui, dans les premiers temps de l'Islamisme, vinrent jusqu'aux frontières du Soudan pour répandre la religion musulmane par la force. Certains passages d'El Bekri donnent quelque crédit à cette opinion. Nous avons publié sur ce sujet une note, parue dans la Revue Africaine de 1911, avec à l'appui le texte arabe de la tradition et sa traduction. Dans la Repue du Monde Musulman, M. Delafosse a examiné divers textes analogues sur le même sujet et pense qu'il s'agit là de traditions pré-islamiques, qui font remonter l'origine de cette population africaine à des migrations sémitiques parties de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine.
(3) Cet Ilo parait être celui-là même qui a laissé dans tout l'ouest africain la renommée d'un monarque très puissant.
La tradition des Khassonké rattache à la même origine les almami du Pouta Djallon par un certain Amadi Tabara, frère d'Uo. La tradition des Peuls du P'outa Djallon ne corrobore pas absolument cette version tout en faisant remonter jusqu'à Ilo le mouvement initial d'immigration peule dans cette région. (Cf. Leprince, « le Labé », in Dépêche coloniale illustrée du 3i août 1907.)
Enfin, il est acquis que les relations d'iio et de ses gens avec les maures Oulad Mbarek leurs voisins ont déterminé la formation de tribus de métis connus sous le nom de Ladoum. (Cf. Sarrazin, /es Races humaines au Soudan français.)