CHAPITRE H
Lks Dyallo chefs du Khasso.
Les Dyallo légitimes.
Maré-7n-Fa.
Vingt années durant, Dyadyé (i) demeura seul de sa race dans le Tomora : au bout de ce temps, un de ses parents nommé Maré-m-Fa Samba Dyallo vint le rejoindre.
Après avoir tenté vainement de ramener Dyadyé dans le Bakhounou, Maré-m-Fa (2) décida de rester, lui aussi, dans le Tomora. Dyadyé le traita avec beaucoup d'affection, mais les Malinké, le considérant comme étranger, refusèrent de lui donner une femme. Alors Dyadyé lui dit un jour: « Comme les Noirs ne consentiront jamais à te donner une de leurs femmes, choisis celle de mes filles qui te plaira, je te la donne. » Maré-m-Fa refusa.
(i) Sa résidence ordinaire élail à Gak.ou.
L'on rapporte que, comme les Peuis du Bakhounou, Dyadyé portait d'habitude les cheveux arrangés en tresses, mais lorsqu'il fut appréhendé parles sens de Kanti Fan sa coilîure s'était défaite et on le nomma, pour cette raison, Koun -dabali, c'est-à-dire «tête non coiffée ».
'2) Ce genre d'abréviation est fréquent et ne laisse pas que d'obscurcir beaucoup les récits indigènes. C'est ainsi que l'on dit couramment Ahmadou Cheikou, sans spécifier de quel Cheikh, Ahmadou est le fils, en sorte que l'expression peut, par exemple, désigner tout aussi bien Ahmadou fils d'Omar, qu'Ahmadou fils d'Ahmadou, seul le sens du discours dissipe le doute.
OHIGINK Kl HISIOIKK
A quelque temps de là, Dyad\é envoya Maré-m-Fa à la recherche de nouveaux pâturages en lui adjoif];nanl ses deux (illes;au retour, Altiné était enceinte des (euvres de Marém-Fa. Le lils qui naquit fut appelé Makhand\an et, plus tard, surnommé bain le f^rand.
Mahhandya-i)i-bala ^x).
Fut le premier de sa race qui put épouser une femme malinké ; il en eut trois (ils: Dia-oulé, ancêtre des Dialangolou 2); Kholon, ancêtre des K.h()l()un\angolou ; Sandikikhoy, ancêtre des Yankolou.
Sandiki-khoY.
Eut également trois lils d'une même femme nommée Awa ; ce lurent Amadou Awa, Sé^a Awa, Birama Awa.
Vers cette époque, des Peuls, venus du Bakhounou et du Fouta Djallon, commençaient à grossir le nombre de ceux qui vivaient déjà dans le Tomora. attirés sans doute par les pâturages nécessaires à la subsistance de leurs troupeaux, non moins que parla présence des gens de leur race. Ils formaient une manière de clan sous la direction des descendants de .\laré-m-Fa, qui leur servaient d'intermédiaires auprès des autorités locales.
La tradition cite parmi eux : les Dyatoli,dont les descendants sont actuellement vers Bafoulabé, Séroumé et Séro ; Samba Bényé dont les descendants sont à Sawarané (cercle de Bafoulabé) et à Séro : les frères Ali et Salia Kamané :
(1) Désormais, le récit ne parle plus de Dyadyé koun-dabali : entre ses descendants et ceux de Maré-m-Fa une séparation a dû se produire et le temps n'a fait que l'accentuer. En tout cas, le rôle effacé des premiers Bambérangolou justifie le silence que l'on observe à leur égard.
(2) Quant .\Nva Demba et ses gens furent contraints de fuir (voir plus loin), les Dialangolou vinrent s'établira Dyaklialé, auquel les Khassonké donnèrent dés lors le nom de Diala.
l8 MONOGRAPHIE DES KIIASSONKE
partis du Bakhounou avec 999(1) cavaliers, ils s'installèrent d'abord à Dvata\a, entre .Médina-Kouta et Dyabanyangué, puis vinrent se joindre aux clients de la famille de Maré-m- Fa. D'autre part, un fort nombreux contingent était venu du Fouta Djallon sous la conduite d'un certain Amadi Dyallo.
Tous ces réfugiés formèrent peu à peu un parti, avec lequel les chefs locaux durent compter. Il y eut de temps à autre des velléités de révolte qui, mal réprimées, accentuèrent encore, pour les réfugiés, la nécessité de recourir aux seuls gens susceptibles de servir d'intermédiaires : les Dyallo, descendants de Maré-m-Fa (2).
Amadou Awa.
A une époque, les descendants de Maré-m-Fa, cantonnés vers Fatola, avaient à leur tète Amadou Awa (3) qui rési-
(1) Il est probable que ce nombre composé de trois 9 est donné, comme il arrive souvent dans les traditions indigènes, pour la force magique qu'il recèle et non pas comme expression de la réalité ; il se trouve d'ailleurs démenti, en quelque manière, par la suite du récit puisque le parti Khassonké ne comptait à la bataille décisive de Tambi-Fara que 3oo guerriers.
(2) Il est de principe chez les indigènes que l'étranger soit hébergé par l'hôte que lui désignent les autorités locales ; s'il prend de lui-même l'hospitalité, l'hôte qu'il se choisit doit se faire agréer à ce titre par les autorités locales: dans les deux cas, l'hôte est, à tous égards, le représentant et, en quelque sorte, le répondant de l'étranger. Ainsi en était-il de ces Peuls nouveaux venus, ils n'étaient indépendants qu'en apparence; en fait et en droit, ils étaient à la merci des Malinké maîtres du pays et, nécessairement, ils ne pouvaient faire valoir leurs réclamations que par les gens de Maré-m Fa. I)où la situation de jour en jour plus importante de ceux-ci, dont le rôle grandit au fur et à mesure que grandit le nombre de leurs congénères. La situation influente et privilégiée attira au Maré-m-Fa-siolou toute une clientèle : des pauvres, des fugitifs, des gens de caste se recommandèrent à eux et devinrent ainsi, suivant l'expression indigène, leurs « dyon' » ; d'autres, qui apportaient un concours important, purent prétendre à une situation plus relevée ; d'aucuns s'unirent à eux par le serment du sang avec toutes ses conséquences ; d'autres, enfin, furent de véritables esclaves, obtenus par force ou par achat.
(3) D'après la tradition rapportée par M. Equilbecq, ce serait il y a quatre cents ans.
ORIOINK ET HISTOIRE
dait à Bambéla(i),sur la route de Kounyakari à Bafoulabc. Leur situation étaitdiflîcile, car ils étaient en révolte ouverte contre les Malinké et avaient déjà essuyé plusiers revers; alors passa dans le pays un marabout de racepeule accompagné de ses élèves : c'était Malik Si (2), originaire de Souyna, village du Fouta sénégalais. Consulté sur l'avenir, par les clients d'Amadou Awa, Malik. Si, après mûres réflexions et pratiques divinatoires, déclara que, moyennant l'usage convenable d'un talisman qu'il préparerait luimême, la victoire appartiendrai taux gens d'Amadou Awa (3 j.
Ce talisman, consistant en un écrit mvstérieux, caché aux yeux de tous par une enveloppe de toile, devait être attaché à l'extrémité de la première flèche qu'Amadou Awa lui-même lancerait. Amadou Awa serait tué dans le combat, mais son sacrifice assurerait le triomphe des siens.
Se tenant à l'écart de tous ces conciliabules, Amadou Awa semblait les ignorer. Cependant, dans les réunions des notables et des chefs que la situation exigeait, les intéressés s'efforçaient de faire adopter les vues de .Malik Si, sans toutefois oser déclarer à Amadou Awa quel sacrifice était indispensable. Enfin, les intéressés au mouvement insurrectionnel eurent recours aux mabo (4).
Ceux-ci, mis au courant et stimulés par des cadeaux, vinrent se poster devant la demeure d'Amadou Awa et, dans le langage qui sied aux grandes circonstances, ils chantèrent ses vertus, ses hauts faits, la gloire de sa famille,
(i) D'où la dénomination /îciMi6t'/iJM^o/ow appliquée à ses descendants ; l'on entend aussi Bambera d'où Bambéranf^ulou. D'après le document publié par M. Equilbecq il faudrait lire Bambéro et ce nom proviendrait de celui dune montagne voisine.
(2) Il a été publié sur le royaume de Bondou.dont Malik Si fut le fondateur, un très intéressant travail par feu M. le docteur Rançon. L'on assiste là par le menu à l'œuvre d un de ces marabouts qui ont joué un rôle considérable dans la société indigène.
(3) D'après la version rapportée par Soleillet, aussi bien que d'après celle donnée par M. Equilbecq, MaliL Si ne désigna pas expressément à ses demandeurs le nom de celui qui devait jeter la tlèclie.
(4) Voir sur les mabo la partie ethnographique.
20 MONOCiRAI'HlK DKS K.HASSONK.t:
la noblesse de son origine. F'iaité dans son orgueil, il leur donna un captif: ils le refusèrent en exagérant encore la louange. Amadou Awa leur offrit un cheval, ils le refusèrent également. Alors, il exigea des explications: « C'est que, dit le plus autorisé d'entre eux, nous ne sommes pas venus te demander Taumône : tes largesses habituelles suffisent à nous rendre la vie heureuse. Permets-nous seulement de te dévoiler le secret qui doit te permettre de continuer brillamment la lignée à laquelle tu appartiens et te donner le moven de vaincre les Malinké. » 11 v consentit.
Quand il eut été mis au fait du stratagème imaginé par Malik. Si, il sembla réfléchir, puis accepta de se rendre à l'assemblée des chefs et notables. Là, il déclara accepter la périlleuse mission qui de\ait assurer le triomphe, mais aux conditions qu'il formula ainsi :
l.Le chef de guerre {keletigo) ne pourrait, dorénavant, être choisi que parmi ses descendants, ainsi d'ailleurs que le chef suprême [fankaniala].
II. Tout voleur d'un animal des parcs de sa famille serait puni de mort; les membres de sa famille auraient au contraire le droit de disposer à leur gré des animaux domestiques d'autrui.
III. Ses descendants ne sauraient être punis pour adultère commis avec quelque femme que ce soit, tandis que quiconque aurait des relations coupables avec la femme de ses descendants serait à l'entière discrétion de ceux-ci.
IV. Seuls ses descendants auraient droit au sagallo et au tonlon'o.
V. Ses descendants ne pourraient être inquiétés pour dettes (i).
(i) Les conditions d'Amadou Awa recueillies par Soleillet diflTèrent peu de celles qui viennent d'être données, ainsi que l'on peut s'en rendre compte :
1° Que ses descendants seraient à tout jamais les nobles des Foui bé du Kliasso ;
2" Que toute armée réunie dans le Khasso aurait pour chef l'un de ses descendants :
3' Que ses descendants auraient droit de vie et de mort sur tous les habi-
ORIGINK ET MISTOIHK 21
Celle inanicrc de constitution, qui assurait pour toujours la suprématie à la famille d'Amadou Awa, fut acceptée par tous, à l'exception du chef des Gopé-si résidant à KIkjulou, lequel déclara que, \enu seulement pour faire la guerre, il n'entendait pas se donner un maître. L'on passa outre à cette observation mais, ultérieurement, les Gopé-si s'en autorisèrent pour demeurer indépendants des Dyallo.
Les révoltés étaient désormais prêts pour l'attaque. Une veilléed'armes eut lieu avant l'engagement avec les Alalinké; on y remarqua deux jeunes ^ens qui sont demeurés connus sous les noms de Sorona Samba et de Sorona Dyéri : ils tirent serment d'accomplir un acte mémorable, sans d'ailleurs le détînir autrement. Ils partirent. Pendant la nuit, ils réussirent à pénétrer jusqu'au chef malinké K.ankou Damakhan, chef du parti adverse qui résidait à Walia sur Bafin^ et le mirent à mort. Mais ils ne réussirent pas à s'échapper; on se saisit d'eux et, attachés sur une claie en branchages, ils furent brûlés à petit feu.
Le combat eut lieu le lendemain aux environs de Tambifara près de Bafoulabé. Les Malinké étaient commandés par Kamara Soussokho. Conformément à la convention. Amadou Awa se plaça en avant de ses partisans et, suivant
tantsdu K.liasso, mais que nul ne pourrait lever la main contre eux ni les traduire en justice ;
4° Qu'aucun khassonké ne pourrait exercer de saisie sur eux, quoi qu'ils doivent ;
5" Qu'ils auraient le droit de fréquenter librement sans encourir aucune peine, sans que personne puisse s'y opposer, les femmes des autres Khassonké, et que quiconque regarderait les leurs serait puni de mort.
D'après la version de M. Kquilbecq, Amadou Awa résuma ses desiderata ainsi : « J'ai trois enfants, deux garçons et une fille : le premier est Sega Doiii, le deuxième Mamadou Dohi, et la troisième Sané Dohi, je vous les confie eux et leurs enfants. Je demande que leurs descendants commandent aux Peuls du Khasso. Je désire qu'ils puissent épouser les femmes de votre race ; bien entendu, je ne parle que de celles qui sont libres et à qui ils pourraient se marier sans enfreindre les prescriptions d'Allah. » Cette dcr nière restriction montre clairement que l'informateur était ou voulait paraître musulman.
22 MONOGRAPHIE DES KHASSONK.E
la prescription du Malik Si, jeta la llèche qui portait le talisman de victoire.
En tout, les insurgés étaient trois cents : cent d'entre eux trouvèrent la mort dans cette affaire dans laquelle périt également Amadou Awa ; cent autres furent blessés. De leur côté, les Malinké subirent un échec définitif.
Séga Doua (i).
Les vainqueurs mandèrent le lils d'Amadou Awa nommé Séga Doua. C'était un enfant de douze à treize ans: ils le mirent au courant de la convention qui avait coûté la mort à son père et se déclarèrent prêts à tenir leurs engagements. Ils lui prêtèrent serment d'obéissance, en présence de Malik Si qui présidait cette manière d'investiture.
Séga Doua fut un roi très influent. Il résidait à Bambéla et eut sous son autorité immédiate : le Tomora, le Kon-
(i) Séga Dona, suivant les renseignements de Soleillet, ne tut pas le successeur immédiat d'Amadou Awa ; celui-ci aurait laissé trois enfants issus de la même femme, Doua : deux garçons, Mamadou et Séga, et une fille, Sané. Mamadou, l'aîné, aurait été investi du commandement suprême mais, détesté de tous, il mourut peu après empoisonné, dit-on, et Séga Doua, qui lui succéda, fut même soupçonné d'avoir contribué à ce meurtre.
D'après la version de M. Equilbecq : « les Peuls élevèrent avec considération les enfants de Yamadou Mavé. S'ils empoisonnèrent Mamadou Dohi, à cause de son intolérable arrogance, ils firent de Séga Dohi leur roi, dès sa majorité et maintinrent le pouvoir suprême à ses descendants. »
Séga Doua eut, entre autres femmes, une nommée Kinti dont il eut deux fils, Guimba et Amadou, et une fille, Alima, laquelle devint l'épouse d'un chef de Rényou auquel elle donna deux fils,Timba et Moussa. Antérieurement, Kinti avait été mariée à un certain Dyavvé dont elle avait eu un fils, Saféré, et une fille, K.ouléya : cette dernière épousa un homme de Khoulou et c'est par cette parenté utérine que la famille des chefs du Khasso est alliée aux Gope-si de Khoulou. — Un fils de Kouléya, nommé Timo, est demeuré connu comme étant le dévastateur de la région, restée longtemps déserte, de Sisséla entre Farabanna et Médine. Il existait, dit-on, un grand chef malinké, Sambou Dembélé, qui résidait à Farabanna, c'était à l'époque où les Anglais étaient à Toubabounkané. Sambou était puissant parle nombre de ses esclaves que commandait Dyonnama Koli. Toute la région de Sisséla était alors couverte des villages des captifs de Sambou. Or Sambou avait pour ennemi Timo Koli de Khoulou qui en un jour ravagea Sisséla de telle sorte qu'aucun village ne subsista.
OKIGINE ET nisrOIHK 2J
tcla, le Fansané, le Dya'i, le San^a, Malambou, Kounadila (Fatola actuel), Khoulou ^^i).
(i) Nous trouvons dans V/listoirc des voyaf^es de l'abbé l'rcvost (édition de 1746) certains renseignements sur Séga Doua et le Khasso qu'il nous parait intéressant de reproduire ici, p. 53o du t. Il : « Au nord et au nord est du pays de Galam se trouve le pays de K.asson qui commence à moitié chemin entre les roches de Félou et de Govina. Le souverain s'appelle Sega Dora. Il lait sa résidence ordinaire à Goumei, dans une grande Ile ou plutôt une péninsule formée par deux rivières au nord du Sénégal. La plus méri dionale de cesdeu.x rivières qui forment l'ile de Kasson se nomme la rivière noire, de la couleur sombre de ses eaux et ne prend pas sa source à moins d'une demi-lieue de celle du Sénégal, mais à moins d'une lieue de son origine elle devient si forte qu'elle cesse d'être guéable ; l'autre qui est au nord porte le nom de rivière blanche, parce que la terre blanchâtre et glaiseuse où elle passe lui fait prendre cette couleur, fort différente du Sénégal d'où elle sort à demi-lieue au plus de la source du Sénégal. La péninsule du KLasson longue de 60 lieues n'en a guère que 6 de large. Le terrain en est fertile et bien cultive. Elle est peuplée et son commerce si étendu qu'elle doit être fort riche. Son roi passe pour un prince puissant qui n'est pas moins respecté de ses voisins que de ses sujets. Galam et la plupart des royaumes voisins sont ses tributaires. On connaît peu ses limites au nord, mais il est certain qu'au sud il s'étend jusqu'aux pays de Godova (Gadougou) et de Jaga (Dyakha-sur-Ba(ing) et que les Mandingos de Bambouk et de Tombuto sont ses tributaires s'ils ne sont ses sujets. On prétend que les habitants de Kasson étaient Foulis dans leur origine et que leur roi possédait anciennement le royaume de Galam et la plupart des pays qui forment aujourd'hui les états du Siratik. Peut-être faut-il rapporter à cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On assure qu'il a des mines d'or, d'argent et de cuivre en fort grand nombre et si riches que le métal paraît presque sur la surlace de sorte que si délayant un peu de terre dans un vase on le vide avec un peu de précaution, ce qui reste au fond est le métal pur. C'est ce que l'on appelle l'or de lavage.
« Comme les Français n'ont pas pénétré plus loin à l'est que les cataractes de Govina, toutes les informations que l'on a sur le royaume de Kasson viennent des marchands nègres du pays... ils conviennent tous qu'il s'étend plusieurs journées au-delà du rocher de Govina et qu'il est borné à l'est par un autre royaume qui touche à celui de Tombuto, pays que l'on cherche depuis si longtemps... »
Malgré les erreurs géographiques, que la simple inspection d'une carte de nos jours permet de rectifier, malgré les exagérations, qui ont à coup sur leur point de départ dans l'intention des informateurs de satisfaire le désir d'Kuropéens en quête de l'Eldorado soudanais, il n'est pas moins intéressant de constater, qu'à la lin du dix-septième siècle, le roi du Khasso occu pait une certaine situation. A vrai dire, ce n'était qu'une manière de pillard barrant certaines routes, allant du nord au sud ou de l'est à l'ouest. En ce temps-là Goundyourou était le point de passage et le centre commercial d'où les caravanes gagnaient les escales du Ilaut-Sénégal ou de la Haute- Gambie ; par là transitaient notamment ces esclaves bambara, renommés pour leur caractère passif non moins que pour la force physique et qui faisait d'eux des travailleurs réputés précieux. L'accès de Goundyourou était
MONOGRAPHIK I)i:S KHASSONKt;
Dvadvé Gansiri.
Lorsque Séga Doua mourut, il eut pour successeur son fils aîné Dvadvé, né de sa femme Gansiri qui était du Fouta Djallon.
Pressé parla nécessité de trouver de meilleurs pâturages, Dyadyé s'avança vers le Nord-Ouest et vint nomadiser dans les parages de Kanamakhounou, avec résidence en ce lieu. La région prit, àcausede lui, le nom de Dyad\éva.
Dyadyé mourut à Kana, près Soutoukané, des suites d'une expédition contre les Bambara: comme il était très corpulent le pommeau de la selle le blessa mortellement dans l'ardeur qu'il déploya au cours de la bataille.
Guimba Kinti.
Le nouveau chef, frère cadet de Dyadyé Gansiri, était fils d'une femme nommée Kinti. A son tour et pour les mêmes raisons que Dyadvé, il se déplaça et vint s'établir au village de Kolobéla (Dyombokho). 11 eut, lui aussi, à lutter contre les Bambara, mais, avec l'aide des armées du Bondou, il fut vainqueur et contraignit même ses adxersaires, dont le chef se nommait Sira Bo, à lui pa\er tribut.
Demba Séga.
Alors s'ouvre la période la plus glorieuse de l'empire khassonké, du moins au dire des informateurs.
Demba Séga, troisième iils de Séga Doua, qui accédait au commandemcntsupréme, avait, jusque-là, occupé son temps à escorter les caravanes qui, du Bakhounou, se rendaient dans lescentres commerciaux du Haut-Sénégal et plus par-
à la merci de Demba Séga, tout comme celui de Dyak.ha-sur-Ba(ing : c'est pourquoi les pays limitrophes achetaient sa complaisance en lui payant tribut, tribut qui avait un caractère commercial et non pas politique.
ORIGINF I:T HISTOIBK 25
ticulièrement dans les escales que fréquentaient les commerçants européens. A ce métier, il avait acquis quelque aisance parce qu'il était rémunéré à la fois par les gens qu'il convoyait et par les traitants auxquels il conduisait des clients. On affirme que, devenu fanhamala du Khasso, il s'efforça de maintenir la plus grande liberté commerciale dans toute la région sous son influence, et les traitants lui payaient pour cela une redevance consistant, pourchacun, en une pièce deguinée.
Poussé, comme ses prédécesseurs, par la nécessité de trouver des pâturages, il s'avança vers le Nord-Est et conduisit ses troupeaux jusque dans la Dyafounon. En saison sèche, il nomadisait sur les bords d'une mare située au nord de l'emplacement de l'actuelle K.oun\akari et, pour cela, payait un droit de pacage aux chefs locaux. iMais, les troupeaux sont, par les dégâts qu'ils causent, une source de discussions perpétuelles avec les agriculteurs : il advint ainsi que Demba Séga et le chef de la. mare se querellèrent jusqu'à en venir aux mains. Demba Séga fut vainqueur et non seulement il considéra comme sienne désormais la prairie où vaguaient ses troupeaux et ses gens, mais encore exigea un tribut du vaincu A proximité de la région ainsi occupée, il installa son campement, puis un village fixe qui fut dénommé Kounyakari, à cause, dit-on, du bois de kounyé emplové pour la construction des cases.
Cet épisode montre, à vrai dire, tout le secret de la diplomatie qui permit aux Dyallo d'étendre leur autorité. Obligés de faire front à tout moment aux contestations provoquées par les déprédations de leurs troupeaux, ils avaient organisé une sorte de milice qui imposait par la force aux indigènes des empiétements qu'ils n'auraient autrement jamais admis. Au droit d'usage ainsi conquis, ils s'elTorçaient d'ajouter des droits politiques qu'ils étendaient peu à peu au gré des circonstances.
X'oici, par exemple, comment le Tomora devint tributaire
20 MONOGRAPUlt: DES KHASSONKE
du Khasso : un jour, Tonga Séga, fils de Diba Sambala, se présenta, avec un parti de cavaliers, devant un village du Tomora ; à quelque distance du village cette troupe prit le galop de charge, et, traversant le village, saisit femmes et enfants, en simulant une razzia. Les gens du lieu prirent la chose au sérieux et, comme Tonga Séga ramenait les personnes qu'il avait enlevées, les hommes du village entourèrent la petite troupe et l'attaquèrent de toutes parts sans vouloir entendre d'explications. Tonga Séga fut tué.
Lorsque le calme fut revenu, les gens du Tomora comprirent toute la gravité de J'affaire. Dans la crainte de représailles que Demba Séga n'eût pas manqué d'exercer contre tout le canton tenu pour solidaire de la faute d'un seul village, ils envoyèrent une députation pour traiter à n'importe quelles conditions. Ils offrirent à Demba Séga de désigner lui-même celui d'entre eux qu'il jugerait bon dimmolerpour « payer l'àme » du défunt et Demba Mahdi, oncle de Tonga Séga, penchait pour cette solution conforme à la coutume, mais Demba Séga, en politique avisé, mit comme seule condition à son pardon, qu'en temps de guerre toutes les ressources du Tomora seraient à sa disposition entière : ce qui fut accepté.
Tirer parti des circonstances, telle fut en substance la ligne de conduite de F^emba Séga. En voici une nouvelle preuve. Un almami du Fouta Djallon, nommé Sori, suivant les uns, Omar, selon d'autres, envoya intimer Tordre aux Khassonké de se soumettre à la loi du Prophète, menaçant en cas de refus d'envahir le pays et de tout saccager. Après réflexion, Demba Séga, qui ne se sentait pas de taille à lutter, fut d'avis de se soumettre; mais il rencontra un antagoniste résolu et influent dans un notable nommé Sandyan Babi Séga. C'était un homme riche, possesseur de nombreux esclaves et appuyés par de dévoués partisans, si bien que Demba Séga ne pouvait rien entreprendre de grave sans son assentiment.
ORIGINE ET HISIOÏKK 27
Dans le conseil qui fut tenu, Sandyan Babi demanda curieusement: « Mais en quoi consiste la prière? » Demba Sé^a exécuta de son mieux la prière en prenant les attitudes rituelles. « Eh bien, conclut Sandvan Babi, je ne me résoudrai jamais à faire de pareilles singeries... » Tous les discours de Demba Séga laissèrent le notable inébranlable, il fallut recourir aux arguments suprêmes : Demba Séga offrit à Sandvan Babi une de ses filles à laquelle il constitua une belle dot en bœufs et en bijoux d'or. Sandyan Babi céda et Demba Séga fît connaître sa soumission à l'almami du Fouta Djallon qui lui conféra en retour le titre d'almami (i ) du Khasso.
Demba Séga prit sa con\ersion au sérieux, il se lit donner une sorte de conseiller musulman par les Dyakhanké et s'en remit au tribunal musulman de Goundyourou (2j pour juger les affaires de gravité exceptionnelle.
C'est, semble-t-il, surtout parce que ses voyages aux escales lui avaient démontré Tintérèt qu'il y avait à ménager le monde des musulmans, voués au commerce non moins qu'à la domination politique, qu'il agissait de la sorte. Et sans
(i) L'histoire de l'introduction de l'islamisme dans un canton du Rhasso, le Tringa, nous est présentée comme suit par Mungo-Park : «.<. Le 5 janvier 1796 arriva à Tisie lmic ambassade composée de dix personnes. Elles étaient envoyées par Abd-u!-K.ader, roi de Fouta-Torra, pays situé à l'occident du Bondou. Les envoyés ayant engage Tiggily Sega à convoquer les habitants de la ville, déclarèrent que si le peuple de kasson n'embrassait pas la religion musulmane et ne prouvait pas sa conversion en faisant onze fois chaque jour des prières publiques, le roi de Fouta Torra ne pourrait garder la neu tralitè dans la guerre qu'on s'apprêtait à faire et qu'il joindrait ses armes à celles du roi de Kajaga. »
Ces laits sont-ils postérieurs ou antérieurs à ceux des récits qui. eux, concernent Demba Séga ? Nous n'avons pu le savoir.
(2) Nous savons encore par ['Histoire des Voyages de l'abbé Prévost, que Goundyourou était une grande ville enrichie par le commerce des caravanes et peuplée par 4.000 à 5. 000 marabouts. Cétait la métropole d'une manière de république formée par un certain nombre de villages mahomc tans situés en bordure du Sénégal et parmi lesquels Daramané occupait le premier rang. Il est remarquable qu'au cours des siècles ultérieurs cet état de choses, probablement déjà fort ancien, se maintint si bien que nousmême en avons consuié l'existence.
Goundyourou est situé au S. -F. de Kaycs à peu prés à liautcur de Médine.
2^ MONOGRAPHIE DES KHASSONKE
Joute faut-il rattacher au même sentiment, l'alliance qu'il conclut avec le chef maure (i) d'Axiri en lui donnant sa tille Khoumba. Suivant les traditions des Khassonké, de cette union naquit un tils, Mahmadou, qui eut lui-même deux Hls, Bou Seydi, dont les descendants sont les Fal, chef des Maures du Séro, et Déya, père du fameux agitateur Mahmadou Lamine.
Par sa prudence politique. Demba Séga fut, en réalité, le véritable fondateur de l'empire du Khasso : les informateurs sont unanimes à le proclamer. Mais c'était là, à tout prendre, un empire chancelant, car il était entouré de voisins turbulents et audacieux, toujours prêts, comme lui-même, à faire un mauvais coup (2) ; pour les chefs du Khasso, la guerre était une nécessité non seulement pour se défendre, mais surtout pour pouvoir se répandre en largesses indispensables alin d'entretenir le loyalisme des clients, des familiers, des serviteurs dispendieux et avides.
Quoi qu'il en soit, par tous les moyens mis en œuvre, Demba Séga amassa une certaine fortune et, notamment, réunit un nombre assez considérable d'esclaves. A cette époque et jusqu'à ces dernières années, la puissance et la
(1) Les Maures dont il est ici question sont des Oulad el Khouizi, fraction de la tribu arabe des Oulad Mbarek. lesquels sont des Makil. Nous assistons ainsi à la fusion avec l'cMément indigène d'un rameau de l'invasion arabe du onzième siècle.
Les Oulad el Rhouizi ont, par les métissages, tellement perdu l'aspect même de leurs ancêtres arabes qu'ils sont physiquement tout à fait semblables aux nègres qui les entourent. Un côté intéressant de cette fusion doit être signalé ici : les maures n'ont point de nom de famille pareils à ceux que certains indigènes, les Mandé, appellent le dyamou, or nous constatons que les Khouizi sont, par les indigènes qualifiés Fal qui devient leur dyamou ; d'un autre côté, par l'union avec les femmes indigènes, un de ces Fal a donné naissance à des Drame ; nous verrons encore qu'une branche de ces mêmes El ivhouizi prit pour chef un certain Amar Diko. Il y a là d'utiles indications pour l'histoire des dyamou.
Il convient en outre de remarquer comment, contrairement aux apparences parfois, les indigènes peuvent réellement prétendre se rattacher à un ancêtre arabe.
(2) Les Massa-si, sous le commandement de Seba-Mana, auraient attaqué Demba Séga et l'auraient battu à Dialakho, près et au nord-est de Kounyakari. (Trad., hist. et lég. du Soudan Occidental, Delakosse.)
OHir.lNK KT mSTOlKK
richesse étaient, dans ces régions, en fonction du nombre des esclaves; par ses esclaves l'on imposait sa volonté et l'on faisait fructifier les biens de toutes sortes: mais, pour les diriger, les maintenir dans l'obéissance et en tirer le meilleur parti possible, leur maître devait être sédentaire, d'où l'importancede Kounyakari et l'organisation, au moins sommaire, du pouvoir central.
Ainsi Demba Séga ne fut pas seulement le plus grand roi mais, à vrai dire, le premier roi du Khasso.