PARIS
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La ménagerie de la comtesse Koumiassine.
Il avait neigé toute la journée, et la nuit promettait de n'être pas meilleure. Un chemin à peine battu dans la neige molle, et recouvert à tout moment par les gros flocons lourds et paresseux, conduisait des communs à la maison seigtieuriale. Les domestiques, en habit noir, en cravate blanche, couraient sans cesse à la cuisine, située au milieu de la cour, et revenaient portant des plats d'argent recouverts de cloches de métal ; le maître d'hôtel s'avançait de temps en temps sur le perron, gourmandant à droite et à gauche du ton le plus rogue, puis reparaissait, obséquieux et souriant , derrière la chaise de la comtesse Koumiassine.
â LES KOUMIASSINE.
Les marmitons allaient et venaient, recevant des domestiques des taloches ou des coups de , pied qu'ils rendaient avec usure aux chiens de garde attirés par l'odeur du repas ; le cuisinier criait à tue-téte, furieux contre les laveuses de vaisselle ; et, sur ce va-et-vient inséparable du diner de chaque jour, la neige tombait lentement, faisant reluire par transparence ses prismes de diamant le long des fenêtres bien éclairées.
La comtesse Koumîassine n'avait point d'hôtes à sa table ce jour-là : sa maison suffisait seule à lui tenir compagnie. Le comte était absent, il faisait sa tournée annuelle dans ses terres de Crimée. Près de la comtesse, à sa droite, siégeait le gouverneur de son fils, un Allemand aux joues rouges, aux cheveux blond pâle, aux yeux bleu faïence, qui avait toujours l'air d'avoir trop dîné. A son côté était assis le jeune comte, âgé de huit ans et demi, pétillant d'esprit et de malice, ignorant comme une carpe et capable d'en remontrer à son précepteur sur la dialectique ; détestant d'ailleurs le gouverneur allemand, parce qu'il avait succédé a son ancien menin français, moins instruit peut-être, mais qui faisait si bien les queues de cerf-volant !
A gauche de la comtesse se tenait, orgueilleu-
sèment plantée sur sa chaise, la gouvernante anglaise de sa fille, miss Junior, qui ne ressemblait pas à l'Anglaise traditionnelle : toute petite , très-maigre, avec des yeux bridés qui lui donnaient l'air myope et qui y voyaient très-bien ; muette à table et employant volontiers, pour parler aux domestiques, la langue française, qu'elle écorchait, mais qu'elle prononçait moins mal que le russe. Celle-ci était de peu de ressource pour la conversation.
Au flanc gauche de miss Junior se trouvait la jeune comtesse Zénaïde Koumiassine, âgée de quinze ans et huit mois, aussi jolie et aussi spirituelle que son petit frère Dmitri. Signe particulier : détestant sa gouvernante et adorant celle de sa jeune cousine, chose bien naturelle d'ailleurs ! Celle-ci, sa voisine de gauche, était une Suissesse de quarante ans, bonne ^ placide, foncièrement honnête, peu jolie et n'en ayant cure, contente de remplir son devoir. Miss Junior, étant la gouvernante de la jeune comtesse, recevait deux cents roubles par an de plus que mademoiselle Bochet, bien qu'elle ne sût point la musique ; mais la hiérarchie !
L'étiquette implacable de la maison Koumiassine séparait à table les deux cousines, qui se retrouvaient ailleurs, à leur grande ioie : made-
moiselle Bochet était assise entre Zénaïde et Yassilissa Gorof.
Vassilissa venait d'avoir dix-sept ans, mais elle en paraissait à peine seize. Le teint fleur de pécher de ses joues veloutées, l'éclat tendre et malin de ses yeux bleus, — de ses deux pervenches, disait l'excellente mademoiselle Bochet, originaire de Glarens, — le sourire modeste et presque craintif de ses lèvres roses, lui donnaient Tair d'un pastel du siècle dernier. Sa robe décolletée — les jeunes filles paraissaient toujours au dîner en tenue de bal — dessinait des épaules adorables et une poitrine chaste, toute jeune encore, et qui semblait avoir honte d'être vue, ainsi que des bras mignons encore roses. Vassilissa ne disait jamais rien en présence de la comtesse Koumiassine, sa bienfaitrice et sa parente éloignée, qu'elle appelait « ma tante » .
A côté de Vassilissa trônait l'intendant polonais, bel homme encore, qui teignait sa barbe et ses cheveux d'un noir éclatant aux lumières, quoique légèrement verdâtre le jour ; et, après l'intendant, venait la foule des demoiselles de compagnie, protégées, dames de petite noblesse, pauvres et recueillies par la comtesse, en attendant qu'elle leur trouvât un asile définitif. La table longue, où le bas bout n'était
pas un vain mot, se prolongeait jusqu'à la porte d'entrëe ; le vent froid, venu de la cour par Tantichambre à chaque nouveau plat, faisait péniblement tousser une pauvre demoiselle noble — maigre et poitrinaire — qui dévorait ses quintes dans le creux de sa main. Ce bruit ennuyait visiblement la comtesse, mais, comme elle était très*bonne, elle ne disait rien...
Les plats d'argent se succédaient sans fin, comme des enfilades de glaces reflétées Tune dans l'autre. La comtesse tenait le dé de la conversation, et racontait quelque chose de trèsintéressant à l'intendant qui l'écoutait sans manger, pour lui témoigner un respect plus évident ; les domestiques en profitèrent pour enlever l'aile de gelinotte que le pauvre Casimir s'était offerte de si bon cœur. Casimir retint un soupir de regret; les yeux toujours fixés sur les lèvres de la comtesse , il recueillit ses paroles jusqu'à la dernière; mais, au moment où il ouvrait la bouche pour approuver, les protégées et les [« demoiselles nobles de peu de fortune » commencèrent en chœur une série d'exclamations louangeuses qui couvrirent la voix du malheureux intendant.
Penaud y il regarda l'assiette de Saxe qu'on venait de mettre devant lui, rêva un instant à la
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gelinotte envolée, et se consola en pensant qu'on
allait servir des glaces.
Les deux jeunes filles, qui n'avaient rien perdu de cette petite scène, échangèrent un regard. Vassilissa baissa aussi les yeux sur son assiette, refuge assuré contre les tentations ; maisZénaïde, plus brave ou moins stoïque, ne put retenir le commencement d'un éclat de rire.
La comtesse se tourna vers sa fille avec l'expression de Tétonnement le plus profond.
— Je vous demande bien pardon , maman , murmura Zénaïde, devenue soudain toute rouge.
Et elle s'appliqua consciencieusement à l'asperge glacée que le maître d'hôtel venait de poser sur son assiette.
Miss Junior eut aussi une asperge, mademoiselle Bochet et Julie n'eurent qu'une pomme , une glace ordinaire à la vanille. C'est que le maître d'hôtel connaissait ses devoirs, et la hiérarchie n'avait pas d'arcanes pour lui.
Le dessert apparut enfin : les assiettes de Saxe montées, les fruits venus de France ou de Crimée, les confitures diverses, circulèrent avec les petites cuillers d'or ciselées à jour, avec les petits couteaux d'ivoire à manche de filigrane, que le comte avait rapportés du Caucase, chefsd'œuvre d'un Tcherkesse demeuré inconnu;
puis, la comtesse recula sa chaise et se leva, développant sa haute taille et sa robe de moire bleue.
Un grand brouhaha suivit; toute l'assemblée se mit à la file pour atteindre les doigts que la comtesse abandonnait généreusement au baisemain obligatoire. Une poignée de main d'une part, une révérence de l'autre, s'échangèrent entre la comtesse et les deux gouvernantes, et tout le reste se précipita sur la noble main qui donnait de si bons dîners.. . si longs !
Naturellement ceux qui étaient les plus proches à table s'écartèrent pour laisser passer les autres. Madame Eoumiassine, avec un sourire de commande, déposait un baiser sur chaque front incliné sur ses doigts, mais ordinairement le baiser restait en l'air ou dans les ruches d'un bonnet.
Lorsque la dernière protégée eut accompli ce devoir, la comtesse lui tourna le dos et se dirigea vers le salon voisin, éclairé d'une lampe voilée par un abat-jour. Après l'éclat des candélabres et de l'argenterie , ce demi-jour avait quelque chose de particulièrement rafiraîchissant.
Arrivée sur le seuil de la porte, la comtesse s'aperçut qu'elle avait oublié quelque chose et s'arrêta. Un geste imperceptible fut aussitôt
compris du maître d'hôtel, qui refbula sans façon le groupe de protégées prêt à sortir par la porte opposée. Tout le monde se retourna.
— J'ai voulu yous annoncer moi-même, dit en français la comtesse Eoumiassine de sa voix claire et distincte comme un hautbois, que d'aujourd'hui en huit nous retournons à Pétersbourg pour la saison d'hiver. Soyez sans inquiétude, mesdames, dit-elle en s'adressant plus particulièrement à la foule des protégées, d'ici-là, tout le monde sera pourvu.
Le troupeau servile fit mine de se précipiter encore une fois sur les mains de la comtesse pour la remercier. D'un geste plein de noblesse et de grâce, elle arrêta ce mouvement de reconnaissance impétueuse, retourna dans le petit salon et se laissa tomber un peu lourdement dans une grande bergère placée sous la lumière de la lampe.
Les plus privilégiées des dames « nobles, mais de peu de fortune », la suivirent et s'assirent sur des chaises, faisant tapisserie.
— Lisez-moi le journal, monsieur Wachtel, dit la noble dame au gouverneur allemand.
— Lequel, comtesse? fit l'infortuné en fouillant fiévreusement dans un paquet prodigieux de journaux et de revues.
— Le journal... non, le premier article delà. Revue des Deux-'Mondes .
Le gouverneur prit le livre et commença la lecture avec un accent germanique des plus prononcés.
— Que faites-vous ici, monsieur? interrompit la comtesse en voyant la tête moqueuse de son fils émerger derrière le rideau de la porte.
— J'écoute mon gouverneur, maman ! répondit Dmitri sérieusement.
. — Vous ne pouvez pas comprendre ce qu'il lit; retirez- vous.
— Oh! maman, c'est si amusant!... Il lit si mal...
La comtesse fronça le sourcil et Dmitri disparut.
' Ce qui se disait entre jeunes filles*
Le jeune comte ne perdit pas une minute ; il courut à la grande pièce nue et mal éclairée où sa sœur et sa cousine passaient leur vie en compagnie de leurs gouvernantes. On le laissait peu de temps avec les deux jeunes filles, et il avait fallu que l'attrait d'entendre lire « si mal » son gouverneur fût bien puissant pour le retenir loin d'elles.
Il bouscula la foule des domestiques occupés à desservir, et pinça de toutes ses forces, en passant, le maître d'hôtel , qui lui sourit aimablement.
— Àh ! jeune comte, vous plaisantez, dit avec aménité le vieux coquin, qui ajouta dès que Dmitri eut disparu : Petite canaille !
Les deux gouvernantes, chacune dans son coin, se berçaient des rêves les plus doux. Pétersbourg dans huit jours ! Pétersbourg qu'elles quittaient avec désespoir au mois de mai, qu'elles retrouvaient avec transport au mois de novem-
bre ! Pëtersbourg où Ton avait le cabinet de lecture anglais de la place de l' Amirauté, et la colonie suisse, et l'église réformée, et la chapelle anglicane, Bt les compatriotes, et, ô joie ineffable, les jours de sortie!
Y a-t-il quelque chose de plus détestable, se disaient-elles, que la campagne, où Ton n'a pas de jours de sortie? Rester attelée à la besogne pendant quatorze jours, c'est bien ennuyeux, mais au moins a-t-on le dimanche deux fois par mois pour s'épanouir en liberté, tandis que six mois de campagne forcée, vis-à-vis d'une rivale détestée, ou simplement jugée béte ou préten^ tieuse ! . . .
Si les deux gouvernantes ne se haïssaient pas cordialement, c'est qu'au fond elles n'étaient méchantes ni l'une ni l'autre. Pour le moment, à l'idée de ne plus être uniquement condamnées à leur société réciproque, elles s'aimaient près* que ! Lés deux chaises se rapprochèrent et les projets d'avenir prirent l'express.
Les jeunes filles, de leur côté, étaient si sérieuses, que le récit de l'escapade de Dmitri ne les fit rire qu'un moment. A l'idée de Pétersbourg, le petit comte faisait la roue sur le parquet, — c'était encore le menin français qui lui avait inculquéces mauvaises manières. — Il allait
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retrouver le Skating-Club et les leçons de gymnastique ! On le menaçait bien de lui faire commencer le piano, mais c'était encore hypothétique pour cet hiver-là.'
Il trouva bientôt ses cousines maussades et se mit à découper avec beaucoup d'art une masse de profils de l'intendant dans une feuille de papier ; — toujours les fruits de l'éducation de son menin français, le misérable !
Pendant qu'il s'amusait à faire des traîneaux de papier pour varier ses plaisirs, les deux jolies têtes des cousines s'étaient rapprochées, et elles causaient confidentiellement.
Jusque-là, les jeunes filles avaient tout partagé : la grande chambre où dormaient aussi les deux gouvernantes, — chacune à l'abri d'un paravent, — les leçons de français et les leçons d'anglais, les promenades, tout enfin, excepté les toilettes et Ijes respects de la valetaille.
Yassilissa n'était et ne pouvait être que l'orpheline élevée par charité dans la maison de la riche comtesse sa parente. Elle avait de jolies robes, mais, si l'étoffe était aussi belle, la façon était moins élégante et moins à la mode que celle des robes de Zénaïde ; sa gouvernante était payée moins cher; Yassilissa avait très-peu d'argent de poche; à Noël et à Pâques, elle ne don-
' nait pas de cadeaux aux domestiqués, tandis que Zënaïde avait ordre de donner sans compter dans ces occasions solennelles.
Aussi Vassilissa sentait-elle son infériorité, et, si elle n'en souffrait guère, c'est qu'elle aimait trop sa cousine pour laisser se glisser dans son cœm* un sentiment qui, de près ou de loin, eût pu ressembler à de la jalousie.
Zénaïde, elle, était l'oiseau heureux qui perche, vole, gazouille, sans s'inquiéter du reste. Elle craignait sa mère, qu'elle aimait, — un peu comme on aime les saints du paradis, avec respect et de très-loin ; — son frère était trop jeune, sa gouvernante sévère d'aspect; elle aimait sa cousine de toute sa force, de toute son âme; plus que sa cousine encore, mais d'un amour plus réservé , elle aimait son père , toujours absent et, en raison de ses absences, compté pour peu de chose au logis.
— Pétersbourg! disait tristement Vassilissa.
Et qui sait si je reviendrai ici l'année prochaine!
— Pourquoi pas?
— Mais ma tante n'a-t-elle pas dit qu'elle me conduirait dans le monde cette année?
— Eh bien ! quel rapport cela peut-il avoir?. • .
— Si je me marie. ••
— Oh! Lissa, si tu te maries, que ce sera
gentil ! On me fera une robe longue pour la noce... Marie-toi, Lissa, marie-toi.
— Nous ne serons plus ensemble, et je ne reviendrai plus ici... J'aime cette vieille maison; j'y ai été bien heureuse! Nous sommes libres dans ce coin, personne ne nous dérange.
— Bah! dit étourdiment Zénaïde, à Pétersbourg, maman est toujours sortie ! |
Un silence suivit.
— Tu vas revoir ta mère, reprit Zénaïde au bout d'un instant.
En eflFet, Vassilissa avait encore sa mère ; mais cette mère, restée veuve de bonne heure et sans fortune, s'était accoutumée à un miUeu moins relevé que celui de sa famille. Ses manières n'étaient pas irréprochables au point de vue de l'élégance, et la comtesse Eoumiassine, tout en traitant extérieurement sa cousine Gorof avec beaucoup d'égards, ne lui permettait que rarement de voir sa fille, et cela toujours en] présence de la gouvernante.
Madame Gorof en souffrait plus dans son amour-propre que dans son amour de mère, à vrai dire peu développé. Mais la cousine était riche, elle avait promis de doter Vassilissa ; et puis l'absence de sa fille lui laissait la liberté de
bavarder à son aise avec quelques bonnes langues, ses amies.
Vassilissa répondit tristement :
— Oui, c'est vrai, je vais revoir ma mère.
Et elle n'ajouta rien.
A neuf heures, on servit le thé; toujours les porcelaines fines et l'argenterie massive, toujours les petits pains dorés, le beurre battu exprès à l'instant même, les gâteaux faits de crème épaisse et de fleur de froment : tout le luxe d'une famille princière et en même temps le manque de confort qui caractérise, surtout en Russie, les ser* vices de la valetaille de grande maison.
La maîtresse du logis payait largement, mais, au fond, ne se souciait pas du bien-être de ses hôtes : jamais elle ne regardait par ellemême si les enfants ou les employés étaient bien servis.
L'heure du coucher vint ensuite. Wachtel apparut, en quête de son élève, qui lui remplit ses poches de cocottes de papier, pendant qu'il disait quelques fadaises aux gouvernantes.'
Dmitri embrassa les deux jeunes filles, fit une révérence à mademoiselle Bochet , et s'en allait sans dire bonsoir à miss Junior, quand il fut arrêté et réprimandé par son précepteur.
Le déUnquant se laissa ramener de bonne
grâce, — cela perdait toujours un peu de temps, — fit un salut profond à miss Junior, et, en s'en allant, lui fit les cornes derrière son dos, à l'inexprimable satisfaction de Zénaïde.
Les gouvernantes se retirèrent à l'abri de leurs paravents respectifs, chacune avec une bougie, pour faire leur toilette de nuit; les femmes de chambre entrèrent dans la grande pièce en marchant sur la pointe du pied ; elles tressèrent en silence les longues nattes des fillettes, assises sur des chaises dans leurs grands peignoirs ; puis les jupons blancs, les fraîches toilettes disparurent, emportés à bout de bras.
Yassilissa et Zénaïde se prosternèrent ensemble devant les saintes images et firent leur prière.
Elles dirent de loin bonsoir aux paravents et se glissèrent dans leurs petits lits blancs, si rapprochés l'un de l'autre qu'elles pouvaient se parler tout bas.
Contre Thabitude, Lissa resta muette.
— Je suis sûre que tu penses à ton mariage !
lui chuchota Zénaïde quand la bougie du second paravent fat éteinte.
— Oui, répondit doucement Vassilissa, qui étendit la main pour prendre celle de sa cousine.
— As-tu envie d'être mpxiée ? reprit celle-ci curieusement.
Ce mot de mariage, qui n'était pas encore fait pom* elle, lui semblait plein de jolies choses ; elle y entrevoyait des robes neuves, des bijoux, la délicieuse toilette blanche, les fleurs d'oranger, les chantres et les cierges allumés, . — tout, excepté le mari.
— Non, répondit Vassilissa après avoir un instant soupesé la question dans son esprit.
— Pourquoi? fit Zénaïde, tellement surprise qu'elle faillit parler haut.
Un hum! significatif sortit du paravent de gauche.
— Pourquoi ? reprit-elle plus bas en secouant la main de sa cousine.
— Je ne sais pas. . . j'ai peur !
— Peur de quoi?
— Du mari.
— Quelle drôle d'idée! mais un mari, ce n'est pas effrayant, c'est un mari ; tout le monde se marie; moi aussi, je me marierai; je l'espère bien, au moins!
— J'ai peur du mari qu'on me choisira, dit nettement YassiUssa, qui venait de découvrir le motif de son appréhension secrète.
— Usera jeune, riche, noble... comme tous les maris, reprit Zénaïde d'une voix rêveuse.
— Non, Zina, dit Vassilissa avec fermeté, il
ne sera rien de tout cela , et il faudra que je l'épouse.
-— Qu'en sais-tu? Tu as de singulières idées ce soir !
— Tu verras !
— Plaise à Dieu que tu te trompes ! C'est que je ne l'aimerais pas, ton mari, s'il était comme tu dis !
— Je ne l'aimerai pas non plus. Bonsoir, ma chérie, dors bien, dit doucement l'orpheline.
A la lueur de la lampe qui brûlait devant les images, les deux bustes mignons se soulevèrent : un baiser fut échangé.
— Hum ! fit le paravent de droite.
Les deux têtes se nichèrent dans les oreillers, et le silence ne fut plus interrompu de la nuit que par les ronflements aigus de miss Junior.
Ce qu'était la comtesse Roumiasslne*
Quand la comtesse Koumiassine, lors du décès de son cousin Gorof, avait pris à sa charge Vassilissa, âgée de quelques mois seulement, elle était mariée depuis onze ans et n'avait pas d'enfant.
Dans la rue, à la promenade, elle regardait les jolis plis que faisaient, sur les bras des nourrices, les pelisses de cachemire blanc richement brodé, et elle enviait le bébé, ce complément de la vie pour une femme mariée. Dans le décès précoce de son cousin, elle vit le doigt de Dieu qui lui envoyait Tenfant désiré, sans danger ni peine pour elle-même.
Le consentement de madame Gorof ne fîit qu'une affaire de simple formalité, et, huit jours après la mort de son père, Yassilissa entrait dans la maison comme fille adoptive de la comtesse.
Le comte, qui aimait les enfants; — du reste le meilleur des hommes, — avait consenti aussitôt à la proposition de sa femme. Il alla chercher et
iapporta lui-même dans sa voiture un magnifique costume de nourrice russe pour la péronnelle villageoise qui nourrissait l'enfant, et fut au comble de la joie de voir se promener dans la maison cette belle fille, couverte comme une châsse de damas bleu et de galons d'or, avec sa coiffure russe brodée de perles et de paillettes.
La comtesse se fit suivre à la promenade par la nourrice et le nourrisson, répondant aux étonnements par des plaisanteries, et jouant à la jeune mère avec beaucoup de naturel.
Mais le ciel, paraît-il, n'avait pas pris la plaisanterie d'aussi bonne grâce, car un beau matin, après quelques mois de maternité fictive, la comtesse s'aperçut qu'elle était mère pour tout de bon.
Ceci ne lui prêta point à rire. D'abord, elle était mariée depuis une douzaine d'années, et puis, qu'allait-elle faire de l'enfant qu'elle avait si malencontreusement adopté, à présent qu'il y en aurait un autre?
Faute dé mieux, elle se borna à espérer que ce serait un garçon. Mais, quand la Providence s'amuse à nos dépens, elle ne fait pas les choses à dçmi : le garçon fiit une fille !
Le comte en prit aussitôt son parti : « les deux fillettes grandiraient ensemble, les jeux et les
études n'en seraient que plus faciles pour Zina. » Mais la comtesse, plus pratique, vit plus loin dans l'avenir, et se dit qu'il faudrait marier Vassilissa de très-bonne heure afin qu'elle ne fût pas un encombrement trop sérieux.
À vrai dire, depuis ce moment— là elle ne l'aima plus du tout ; et, si elle n'alla pas jusqu'à la haïr, c'est parce que sa foi religieuse et son devoir de charité lui commandaient d'aimer et de protéger une enfant sans défense dont, en outre, elle était la marraine.
La Providence, prenant toujours au sérieux le désir de la comtesse d'avoir des enfants, lui envoya un fils, Dmitri, sept ans après la naissance de Zénaïde. Cette fois, ce fut un vrai désespoir : la comtesse resta six mois sans sortir de ses terres, et les plus proches mêmes n'en- '* tendirent parler de l'événement qui donnait un héritier mâle aux Koumiassine que lorsque le fait fut accompli.
Heureusement, les miséricordes du Seigneur s'arrêtèrent là ; car, si elles se fussent une fois de plus traduites sous la même forme, les principes religieux de la comtesse n'eussent peut-être pas pu la retenir de mettre fin à ses jours.
Cependant l'ordre le plus parfait ne cessa pas un instant de régner dans la maison Koumias-
ââ LES KOUMIÀSSINE.
sine ; les deux petites filles grandirent côte h côte, Yassilissa plus délicate et demandant plus de soins, Zénaïde plus robuste et venant à plaisir. On les habilla de même tant qu'elles furent petites ; elles n'eurent pendant longtemps qu'une gouvernante pour deux; puis, un jour. Lissa avait environ quinze ans, on lui mit des robes longues, on lui donna une institutrice pour elle seule, et celle-ci reçut la mission de tourner son élève vers les devoirs sérieux de la vie.
— C'est une orpheline sans fortune, mademoiselle Bochet, ne l'oubliez pas. Son lot, dans la vie, ne sera pas celui d'une héritière; efforcez-vous de lui inspirer des goûts modestes et l'humilité chrétienne dans toute sa noblesse ré* signée.
La comtesse daigna s'exprimer ainsi en remettant sa nièce aux mains de la brave Suissesse. Heureusement celle-ci avait un excellent cœur ; elle ne comprit point ce qu'on voulait d'elle, et, se conformant à la lettre plutôt qu'à l'esprit, elle inspira à son élève le goût de tous les devoirs et de toutes les vertus, qui, puisqu'elles sont des vertus, ne saiu*aient être autrement que modestes.
Mais, le dédain des domestiques aidant ^ Yassilissa avait compris. Aussi ne la vit-on jamaisi
en faute ; elle eut l'esprit de ne pas rendre sa cousine chérie responsable des erreurs de sa mère, mais elle se fit dans le silence des heures de travail une ligne de conduite dont elle ne se départirait jamais.
Elle se promit de céder aussi longtemps que Tamour-propre seul serait en jeu, et de résister impitoyablement si son honneur ou sa dignité se trouvait en péril.
— On m'a donné l'éducation d'une demoi-^ selle noble , se dit-elle ; tant qu'on me traitera comme une demoiselle, j'accommoderai mes goûts à mes obligations envers ma bienfaitrice ; mais si elle manque aux engagements que le fait seul de ces obligations lui a fait contracter envers moi, je saurai lui tenir tête, quand je devrais aller mourir au couvent !
Mourir au couvent ! c'est le grand mot quand on a quinze ans. A vingt, on trouve d'autres ressources pour résister.
Le soir dont nous parlons, lorsque le gouverneur allemand se fiit retiré, la comtesse congédia les protégées qui lui servaient de dames d'honneur et s'abandonna à ses réflexions.
Yassilissa l'avait deviné, on voulait la marier.
Le moment était venu où cette petite fille devenait incommode : Zina allait avoir seize ans
dans le courant de l'hiver^ il faudrait songer a IVétablir... Gomment attirer des jeunes gens dans la maison, comment la produire dans le monde tant que Vassilissa serait là ? Elle était beaucoup trop jolie pour ne pas présenter de nombreux inconvénients.
Oui, certainement, elle était jolie, la comtesse en convenait ; son amour maternel ne la rendait pas aveugle. Sa nièce était une bonne enfant, attachée et reconnaissante, très-jolie, trèsbien élevée, — ici la comtesse se rendit justice avec quelque complaisance, — en vérité, sa propre fille n'était pas mieux élevée ! Sauf le dessin, pour lequel Vassilissa n'avait point de dispositions naturelles , elle possédait les mêmes talents que Zina, et quelques-uns à un degré supérieur, ce que la maturité plus avancée de son âge expliquait, du reste.
La bonne comtesse cherchait autour d'elle un mari de condition moyenne, un noble, bien entendu. Mademoiselle Gorof était de bonne noblesse, mais la dot que sa bienfaitrice pouvait lui donner sans dépouiller ses enfants était bien peu de chose ; il fallait un homme qui eût de la fortune, pas trop — à quoi bon ? Est-ce que jamais la richesse a fait le bonheur?
La comtesse oubliait en ce moment qu'elle
possédait près d'un million de francs de revenu, et que, si la fortune ne lui avait point donné le bonheur dont elle jouissait, elle lui avait au moins procuré les facilités d'oublier ou d'ignorer bien des petits désagréments.
Minuit sonna sur les réflexions de la comtesse. Elle se leva avec la majesté qui ne l'abandonnait jamais, passa dans sa chambre à coucher^ et se livra aux mains d'une demi-douzaine de femmes de chambre.
Pendant qu'on lui ôtait ses vêtements, une des protégées récitait les prières devant les saintes images, et faisait avec ferveur de grand3 signes de croix accompagnés de génuflexions abondantes.
Lorsqu'elle eut fini les prières de la comtesse, celle-ci s'approcha de la cloison, couverte, sur six pieds de haut et quatre de large , d'images de toute espèce, en or, en argent, en vermeil, sur un fond de perles de turquoises revêtues de diamants, de rubis ou d'émeraudes pour la plupart. Elle baisa avec une vénération particulière une image de la Vierge, — vieille peinture byzantine, — qui portait au-dessus du front un saphir gros comme un œuf de pigeon ; puis elle retourna vers son lit et s'endormit bientôt sous les reflets mystérieux de la lampe de cristal suspendue de- I. %
vant l'iconostase, qui faisait luire de temps en temps des gerbes d'étincelles dans les pierreries des images.
Une femme de chambre de service apporta une mince galette de matelas auprès de la porte, et s'étendit dessus tout habillée , pour le cas où * sa maîtresse aurait besoin de ses ofBces pendant la nuit.
Zénaïde tradaît les ordres de sa mère.
Le lendemain en se levant, Zina courut à la fenêtre, en chemise, ses pieds nus chaussés de pantoufles.
— La neige ! la neige! s*écria-t-elle en battant des mains. Le soleil sur la neige! c[uel bonheur !
— Gomment peut-on aimer la neige ! grogna l'Anglaise en avançant la tête derrière son paravent ; miss Zénaïde, allez vous habiUer tout de suite, il fait froid !
— Non, miss Junior, il ne fait pas froid ; il y a deux heures que le poële est chau£Fé. La neige! J'ai envie de courir comme je suis dans la neige, et d'y sauter à pieds joints. C'est si bon, si mou !
Mademoiselle Bochet ne put s'empêcher de rire.
— Allez vous habiller; miss Zénaïde, répéta l'Anglaise.
Mais Zina ne l'écoutait pas : elle avait pris les
deux mains de sa cousine, aussi peu vêtue qu'elle, et les deux jeunes filles se mirent à bondir et à tournoyer par la chambre avec de petits cris de joie jusqu'au moment où Zina, hors d'haleine, se laissa tomber en riant sur le bord de son lit.
— J'ai perdu ma pantoufle ! s'ëcria-t-elle !
Qu'on cherche ma pantoufle !
Elle se pendit à un cordon de sonnette, ca* rillonnant à tour de bras. Un troupeau de filles de service effarouchées se précipita dans la chambre.
— Cherchez ma pantoufle ! dit-elle avec majesté.
Le troupeau féminin se précipita à quatre pattes dans toutes les directions, et pendant un moment on n'aperçut que des jupons en pelo<ton : toutes les têtes avaient disparu.
Zina, après avoir remonté ses genoux sous son menton et soigneusement tiré sa chemise sur ses pieds qu'elle prit dans ses deux mains, dit à sa cousine qui s'habillait plus tranquillement :
— Sais-tu, Lissa, je vais demander à maman la permission de faire atteler le petit traîneau, le tout petit, petit, tu sais? Et nous irons nous promener dans la neige, dans la forêt.
— Par exemple 1 miss Zina ! voilà une idée bien étrange par un froid si cruel !
— On ne vous emmènera pas, miss Junior ^ nous laisserons les personnes raisonnables à la maison. Nous irons toutes seules, n'est-ce pas, Lissa?
— Seules, miss Zénaïde! Je ne puis permettre...
— Je le sais bien, miss Junior; aussi n'est-ce pas à vous que j'en demanderai la permission : c'est à maman.
— Mademoiselle, on ne trouve pas votre pantoufle, vint dire d'un air piteux la première femme de chambre.
Zénaïde regarda autour d'elle :
— Tenez, la voilà sur la console, dans la boite à ouvrage de miss Junior.
Celle-ci, horrifiée, se précipita hors du paravent, mais l'objet incriminé était déjà dans la possession d'une fille de service, qui se mit à étirer lentement, sur les jambes longues et fines de la jeune comtesse, un bas de soie blanc aux mailles serrées.
Depuis longtemps Vassilissa avait mis toute seule ses bas de fil d'Ecosse.
La toilette de Zénaïde fut longue, car elle ne pouvait rester en place un seul moment. Enfin,
30 LES ROUMIASSINE!
malgré ses bonds impétueux et ses mouvements de chèvre fantasque, la soubrette exercée qui la coiffait finit par achever deux superbes nattes brunes, longues, soyeuses, bouclées du bout, malgré les efforts du peigne, et se mit en devoir de les disposer sur la johe tête brune. Après deux ou trois essais, Zina perdit patience :
« — Personne ne sait attacher mes cheveux pour qu'ils tiennent ! Vous avez toutes peur de me casser, comme si j'étais de verre ! Lissa, veux-tu ?
Elle tendit le paquet d'épingles à son amie, qui se mit à l'œuvre. Quand ce fut fini :
— Merci, ma chère, dit-elle, il n'y a que toi pour cela comme pour le reste , il n'y a que toi, il n'y a que toi !.. .
Et, chantant comme un oiseau joyeux, elle embrassa sa cousine à tour de bras. Puis les deux jeunes filles se dirigèrent vers les images, et, devenues soudain sérieuses, elles firent leur prière avec toute l'ardeur de leur cœur innocent.
A midi, le déjeuner réunissait moins de monde que le dîner; souvent la comtesse n'y paraissait point et se feisait servir dans son petit salon ; les protégées déployaient alors un appétit féroce, et les gouvernantes causaient avec monsieur Wachtel, en possession de tous ses
moyens, que la majesté de la comtesse faisait souvent pâlir au diner.
Dmitri profitait des distractions de son pré* cepteur pour échanger avec sa sœur des signes télégraphiques à propos des projets de l'après* midi ; mais ce jour-là, Zénaïde ne voulut rien entendre ; elle savait que sa promenade était perdue si Dmitri faisait mine de vouloir y participer. Aussi fut-elle impénétrable, et son frère boudeur lui tourna le dos dès qu'on se leva de table.
Zénaïde entra alors sur la pointe des pieds dans le petit salon où sa mère lisait le journal elle-même, pour ne déranger personne. Au bruit des pas légers sur le tapis, la comtesse leva la tête et, clignant un peu, car elle était trèsmyope :
— Ah ! c'est vous, ma fille? dit-elle. Bonjour, mon enfant; bonjour, Vassilissa.
Et les deux têtes, inclinées chacune sur une main, reçurent un baiser amical et digne.
— Maman, dit Zénaïde du ton le plus câlin, j'ai une très-grande faveur à vous demander aujourd'hui.
— Voyons ! dit la comtesse en souriant bénévolement.
— Nous voudrions... je voudrais bien aller
me promener en traîneau dans la forêt, sur la neige nouvelle. Oh! maman » dites oui! C'est si gentil, la neige toute neuve.
— Mais, ma fille , de ce que vous aimez la neige, il ne s'ensuit pas que tout le monde doive l'aimer ! Cette promenade ne charmera pas votre gouvernante... Il ne faut pas être égoïste, mon enfant. Nous devons apprendre de bonne heure à sacrifier nos plaisirs au bonheur des autres.
Zënaïde reçut d'un air soumis cette leçon de morale maternelle , puis elle reprit d'une voix caressante :
— Aussi, maman, n'est-ce pas miss Junior que je vous demande pour compagne de promenade ; je sais qu'elle n'aime pas la neige, et je ne voudrais pour rien au monde lui être désagréable.
Le petite hypocrite appuya sur le mot rien comme si elle eût mûri sa conviction pendant des années.
— C'est avec ma cousine, maman, continuât-elle, que je voudrais aller dans la neige. Votre cocher Garassime est un excellent cocher, trèsprudent; si vous vouliez bien donner ordre d'atteler le petit traîneau, le plus petit, avec le jeune cheval noir , nous ferions une toute petite pro-
menade dans la forêt. . . une heure seulement , ma chère maman... et nous serions si sages, si sages, tout le reste de la journée. . .
La rusée fillette s'était approchée de sa mère ; se laissant couler à genoux sur le tapis, elle ca* ressait en parlant les belles mains de la comtesse ; elle reformait du doigt les tuyaux de valenciennes qui sortaient de ses manches; elle faisait de joHs plis avec l'étoffe moelleuse de la robe de satin noir. . .
La comtesse, ensorcelée par la petite fée, sourit et laissa presque échapper le bienheureux consentement; mais elle se ravisa.
— Appelez vos institutrices, dit-elle.
Yassilissa vola comme un trait dans la salle
à manger, et ramena les deux gouvernantes, qui restèrent sur le seuil de la porte.
— Ces demoiselles ont-elles été sages? demanda la comtesse avec toute la gravité désirable.
— Oui, madame la comtesse, répondirent ensemble les duègnes.
— Eh bien, allez, mes enfants. Je vous permets de vous promener pendant une heure et demie. Zina, donnez l'ordre d'atteler le jeune cheval noir au petit traîneau.
Les jeunes filles baisèrent avec reconnaissance
les mains de la comtesse et sortirent du salon avec une belle révérence. A peine avaient-elles franchi la porte qu'elles prirent leur vol vers l'office.
— Vite, vite, appelle Garassime, dit Zénaïde au premier domestique qu'elle rencontra ; mais vas-y toi-même, ne fais pas promener mes ordres tout autour des communs, comme vous faites tous. Je veux Garassime tout de suite.
Le domestique salua et partit sur-le-champ.
Moins de cinq minutes après, le cocher tout essoufflé entrait.
— Écoute , lui dit Zénaïde avec gravité , tu vas promener les demoiselles aujourd'hui. C'est la première fois que tu iras sur la neige cette année, n'est-ce pas?
— Oui, comtesse, répondit le vieux cocher, qui adorait sa maîtresse.
— Eh bien, je veux te porter bonheur. Tu vas prendre le petit traîneau, le tout petit, bas. . .
— Madame la comtesse l'a permis ?
— Eh oui, grand nigaud! Est-ce que je te le dirais, sans cela? Va prendre le petit traîneau, mets-y beaucoup de tapis, beaucoup de fourrures ; attache-les bien, ajouta-t-elle à demi-voix, parce que, tu sais, nous tomberons...
Elle éclata de rire et embrassa Vassilissa, qui se tenait tout contre elle.
— Mais n'en dis rien! lui dit-elle; c'est si amusant!
— J'entends, mademoiselle... Et quel cheval ? — Le cheval noir, mon bijou de cheval, Érèbe. Il n'est pas méchant, n'est-ce pas?
— Oh! non, comtesse, et puis, avec nu traîneau bas, il n'y a pas de danger.
Gagné par la belle humeur qui rayonnait des yeux de Zénaïde, le brave homme sourit..
—^ Dépéche*toi, entends-tu ? Je te donne dix minutes, pas une de plus.
- — Il faut pourtant attacher les coussins , mademoiselle, dit Garassime avec un sourire qui éclaira sa physionomie basanée.
— Eh bien, je t'en donne onze* Va, ne t'a- Inuse pas !
La mignonne comtesse poussa d^Un geste mutin la lourde masse du cocher et s'envola avec Vassilissa dans la chambre ou les pelisses , les bottines fourrées et les capelines les attendaient déjà.
Dans la neige.
Dix minutes après, Garassime, qui avait vraiment accompli des prodiges de rapidité , amena devant le perron un petit traîneau de cinquante centimètres de hauteur tout au plus.
La caisse arrondie du traîneau ressemblait à une barque dont on aurait coupé inégalement les deux extrémités; le bout le plus large, qui n'avait pas un mètre, était borné par un petit dossier haut de deux pieds à peine. Une planche horizontale faisait le siège des promeneurs; une autre planche sans dossier formait le siège du cocher. Une quantité de fourrures, de tapis, de coussins, cachaient la nudité de cet équipage primitif. ^
C'était un traîneau de paysan , à cette diffé- Ifence près que l'acajou massif remplaçait le bois blanc et que les ferrures étaient d'argent, ainsi que tous les ornements du harnais.
Érèbe était une jolie béte sortie directement du haras Orlof. Sa robe, d'un noir sans tache,
lui avait valu ce nom. Le harnais russe, sans œillères, tout revêtu d'argent , faisait valoir ses yeux brillants et sa jolie tête fine.
Garassime, droit comme un pieu , empaqueté dans sa robe russe de drap vert bordée de fourrures, coiffé du large bonnet de velours cramoisi à quatre angles, — pareil à un coussin de cérémonie vu de guingois, — tenait dans ses mains gantées les rênes de velours cramoisi comme son bonnet. Il était superbe, massif et immobile comme un homme de bois.
Au moment où les deux jeunes filles, soutenues sous le coude chacune par un domestique nu-tête, s'approchaient du traîneau, Érèbe, qui les aimait toutes deux, fit mine de vouloir aller à elles , probablement pour réclamer son petit morceau de sucre habituel.
— Prrr ! fit le cocher de cette voix de tête qui donne un accès de fou rire au Français qui l'entend pour la première fois.
Cette exclamation ferait partir ventre à terre un cheval de nos régions, mais elle signifie pour les chevaux russes : reste tranquille.
— Tu l'auras, tu l'auras ! dit tout bas Zénaïde en frottant doucement le nez de la jolie bête, qui faisait des efforts inouïs pour lui lécher la main; seulement ne nous verse pas dans la
38 LES ROUMIASSINE.
cour; je te le donnerai dès que tu nous auras versées dans la neige.
Érèbe parut avoir compris, car il resta immobile jusqu'au moment où les deux promeneuses, bien et dûment empaquetées dans les couvertures de fourrures, donnèrent le signa) du départ.
Garassime fit un mouvement imperceptible, et le cheval partit d'un trot allongé, régulier, qui donnait l'illusion du vol de l'hirondelle.
La maison fut bientôt loin. La route se bifurquait, toute blanche des deux côtés ; Garassime tourna la tète pour interroger.
— A la forêt! dit Zénaïde.
Et le traîneau se dirigea vers la grande forêt.
En ce moment, un traîneau attelé de trois chevaux passa sur la route dont ils venaient de s'écarter.
— Tiens ! c'est le prince Charmant, dit Zénaïde. Quelle chance! Nous nous amuserons bien à dîner.
— Sais-tu, dit Yassilissa, qu'il est très-bon, au fond, le prince, quoiqu'il ne soit pas char- ' mant du tout? Il a beaucoup fait pour ses pay- ' sans ; il leur a fait cadeau de presque la moitié de son domaine. C'est beau, cela !
•*— Oh! oui» mais je ne suis pas sérieuse, moi;
on ne pense pas encore à me marier, moi ; je n'ai pas encore de robes longues, moi!
Elle embrassa sa cousine au vol, sans tirei les mains de son petit manchon.
— Et, conclut -elle, je l'appelle le prince Charmant parce qu'il est un peu béte , et parce qu'il est prince. Voilà tout.
La jeune bavarde leva la tête :
— Oh! Lissa, la forêt! Regarde donc la forêt !
La forêt était devant elles, la haute forêt de sapins gigantesques. La neige immaculée, étincelante, n'avait pas encore été foulée. La route molle et blanche serpentait entre deux épais taillis d'un vert riche et sombre. Sur le bord du chemin, quelques arbustes perçaient de leurs branches grêles le tapis nouvellement tombé , et la haute muraille de vieux sapins se dressait au delà, parfois coupée par un éboulement de neige qu'une cime trop chargée avait secouée en se redressant; parfois quelque trou noir s'enfonçait dans le taillis, marquant le passage d'une bête fauve; et au-dessus, le soleil, qu'on ne voyait pas, enveloppait les cimes d'un rutile-* ment de diamants. Le ciel bleu vif était plein de rayons jaunes^ l'ombre des sapins tombait bleue sur le sol; et c'était un enchantement
40 LES KOOMIASSINE.
muet, que ne troublait aucun cri d'oiseau, aucun bruit , sauf le cliquetis argentin des harnais du cheval.
Érèbe enfonçait jusqu'au ventre dans la neige molle qui rejaillissait sur les promeneuses après avoir éclaboussé le cocher. Le jeune cheval levait haut ses pieds d'ébène et les plongeait courageusement dans le duvet glacé, s'ébrouant de temps à autre lorsque la poussière blanche lui chatouillait les naseaux.
— C'est beau ! dit à voix basse Vassilissa, qui regardait les ombres bleues succéder aux rayons jaunes, à mesure que le chemin tournait et mettait la forêt entre elles et l'occident.
— C'est superbe ! mais voilà le moment de verser. Allons, Garassime , verse-nous , et nous donnerons du sucre à ton cheval!
— Permettez, mademoiselle... si la comtesse savait. . .
— La comtesse, pour le moment, c'est moi.
Si tu ne veux pas nous verser, nous n'irons pas nous promener avec toi.
— Alors, tenez -vous bien, dit le brave homme en faisant claquer les rênes sur le dos de son cheval.
— Au contraire ! cria Lissa en éclatant de rire.
Érèbe, familier avec cet exercice , fit un soubresaut, et les deux gamines, au milieu d'un pêle-mêle de coussins et de fourrures, roulèrent ensemble dans la belle neige immaculée et douce comme un édredon. Après sa prouesse, le cheval s'était arrêté. Garassime riait d'un bon rire paternel.
Zénaïde se releva, et, sans se secouer, fouilla dans sa poche.
— Tiens , mon ami , dit-elle à Erèbe en lui présentant du sucre, tu l'as bien gagné.
Le cheval remercia en secouant la tête, et fit sonner son harnais.
— Allons , Garassime , en route ! Encore !
verse -nous encore! s'écria Zénaïde en s'asseyant dans le traîneau.
Le cocher rendit la main à Érèbe, et, pendant une demi-heure, les deux jeunes filles s'amusèrent à rouler dans la neige , jeu inoffensif qui donnait à leurs visages roses, à leurs yeux brillants, une expression adorable de joie et de santé.
— Allons , Zina , dit enfin Vassilissa , il faut rentrer.
— Ta montre avance !
— Du tout, elle retarde !
Elles éclatèrent de rire ensemble.
— A la maison , Garassime ! dit Zina d'une
voix pleine de regrets. Dis , on ne voit pas que nous avons roulé dans la neige ?
— Oh ! si ça ne se voit pas! C'est-à-dire, mademoiselle , qu'on dirait que vous avez passé un hiver dans la forêt, avec les loups.
— Secoue-moi, je te secouerai, dit Zina en rompant une petite branche dont elle se mit à fouetter les vêtements de sa cousine.
Pendant cinq minutes encore, elles folâtrèrent comme de jeunes chattes , se poussant et roulant dans la neige et défaisant l'ouvrage copimencé. Enfin, lasses de rire et de jouer, elles s'assirent gravement, réparèrent le désordre des fourrures et donnèrent Tordre du retour.
Dès qu'elles eurent quitté leurs vêtements de promenade et revêtu le costume officiel du dîner, elles allèrent remercier encore une fois la comtesse pour le plaisir qu'elle leur avait procuré.
— Avez -vous été sages, mes enfants? demanda la comtesse.
Elle avait une manière de faire cette question qui donnait à Zina des envies folles de s'enfuir pour rire à son aise.
— Oh! oui, maman, nous sommes toujours sages, répondit la jeune espiègle avec un aplomb magnifique. Et le prince ? Où donc est-il?
LES ROUMIASSINE. 43
— Qui VOUS a dit qu'il était venu? demaûda la comtesse en fronçant légèrement les sourcils.
Elle abhorrait les cancans.
— Nous avons aperçu son équipage de loin.
— Ah! c'est bien, fit la noble dame rassérénée; Le prince est venu nous inviter à dîner chez lui apicès-demain. Il pend la crémaillère, c'est-à-dire qu'il a fait meubler à neuf sa maison, et il désire nous en faire les honneurs.
— Oh! maman, nous aussi? s'écria Zina, rouge de plaisir.
— Tout le monde !... c'est-à-dire moi, vous deux, votre frère et les personnes chargées de votre éducation.
— Quel bonheur ! c'est si amusant d'aller si loin !
— Le prince a Tintention de nous donner un concert ; il a demandé la permission d'emporter quelques-unes de vos valses à quatre mains, pour les faire apprendre à son orchestre. Il a choisi sur le piano celles qui lui ont plu.
La comtesse reprit sa lecture. Les deux j eunes filles coururent au piano.
•— C'est drôle, dit Zénaïde à sa cousine tout bas, il n'a pris que les tiennes !
— Comment, les miennes?
— Oui , celles que tu préfères , celles dont tu
44 LES ROUMIASSINE.
joues le primol Le monstre! je lui ferai une scène. Tu verras comme il est drôle quand il se confond en excuses.
— Assez jasé, petites filles! dit la comtesse, de la pièce voisine. Mettez-vous au piano et jouez quelque chose à quatre mains... de la musique sérieuse !
Zina fit une moue énorme, puis, riant malicieusement, elle fouilla jusqu'au fond du casier et en retira un oratorio qu'elle entama vigoureusement, secondée par sa cousine.
La Chambre bleue du prince Gbourof.
Le prince Charmatît, comme l'appelait Zénaïde, s'appelait en réalité Alexandre Ghourof.
C'était un garçon d'environ trente-cinq ans, un peu épais, un peu béte, laid, comme l'avait dit la jeune railleuse, mais d'une bonté sans exemple. Son grand défaut était une timidité outrée qui le rendait parfois ridicule, surtout quand elle s'augmentait de la politesse excessive qui lui était particulière.
Quelque dix ans auparavant, il avait pris part, comme officier, à la défense de Sébastopol. Un jour qu'il était dans une redoute avec quelques camarades , son colonel tendit un papier en disant :
— Qui est-ce qui va porter ça là-bas?
Ça^ c'était un ordre; là-bas, c'était un retranchement situé à deux cents pas tout au plus. Mais l'espace qu'il fallait traverser était absolument découvert, et les obus y pleuvaient.
Chourof tendit la main , prit Tordre et partit tranquillement; il ne pensait pas aux boulets , il pensait à ses camarades qui le regardaient aller :
— Je dois avoir l'air bien gauche , se disait-il en lui-même.
Un obus tomba à quelques pas de lui, éclata et le couvrit de poussière. Il s'arrêta... pour se secouer et faire un bout de toilette, afin de ne pas être trop ridicule quand il remettrait à son supérieur Tordre qu'il tenait à la main.
L'année suivante, il donna sa démission, en se disant :
— Décidément, je suis trop ridicule.
Rentré dans la vie civile, il songea à se marier, mais il ne se maria pas, parce que la jeune fille qu'il recherchait fut prise d'un accès de fou rire, un jour qu'il lui parlait sérieusement.
Depuis ce dernier insuccès, il s'était retiré dans ses terres et vivait en gentilhomme campagnard.
Là, du moins, il était à Tabri de la malignité pétersbourgeoise ; la plupart de ceux qui l'entouraient n'avaient ni son éducation intellectuelle , ni son savoir-vivre , ni son immense fortune, ni ses goûts artistiques; et chez lui il se sentait roi .^
Mais sa grande maison , si riche et si spacieuse, lui semblait bien vide ; son brave et honnête cœur, plein de pensées affectueuses, cherchait à s'épancher. Il voulait se marier, en un mot.
Seulement , son premier échec l'avait rendu prudent. Il regarda autour de lui — il vit une princesse Ghourof toute trouvée : c'était Vassi- Ussa. Elle avait tout ce qu'il lui fallait. Elle était pauvre, il est vrai, mais qu'avait-il besoin d'une fortune? La sienne, supérieure encore à celle de la comtesse Koumiassine , lui permettait d'épouser une mendiante, pour peu qu'il voulût s'en passer la fantaisie.
Restait à savoir si la jeune fille s'associerait à ses projets.
Il avait eu tout l'été pour s'en informer, mais, avec sa timidité habituelle, il avait remis de jour en jour, et voilà qu'au moment où la comtesse se préparait à retourner à Pétersbourg, il se trouvait menacé de se voir enlever la fiancée qu'il convoitait.
C'est alors qu'il imagina de donner une petite fête dont Yassilissa serait la reine , sans ostentation, et qui pourrait disposer en sa faveur le cœur de la jeune fille. Après quoi, il mettrait à ses pieds sa fortune et son cœur.
Le prince Charmant voulait être aimé pour lui-même, non pour son immense fortune. Il s'efforça de plaire.
La comtesse dérogeait aux usages en menant sa famille chez un célibataire. Mais ce célibataire était rhomme le plus riche du pays, son honorabilité était universellement prônée; et d'ailleurs, elle se sentait flattée secrètement d'être invitée à l'exclusion de toute autre pour être , en quelque sorte , la marraine de la nouvelle installation. Si habituée qu*elle fût, par sa haute position, à se voir rendre hommage, la comtesse était affamée d'honneurs et de distinctions.
Ce fut donc de la meilleure grâce du monde — non sans un certain air de condescendance — ^que la comtesse, descendant de voiture, appuya sa main sur celle de son hôte, qui s'était avancé jusqu'au bas du perron, nu-tête et en habit noir, pour lui faire honneur.
— Vous me recevez comme un archevêque, cher prince ! dit-elle en entrant dans le vestibule plein de fleurs.
— Votre visite ne m'honore pas moins, répondit galamment le prince en regardant du coin de l'œil si VassiUssa était de la partie.
Il fut bientôt rassuré, et les deux cousines^
marchant à pas comptés derrière la comtesse, entrèrent dans la grande salle au moment où l'orchestre invisible , placé dans une galerie supérieure, entamait une des plus jolies valses de Strauss.
— Ta valse favorite ! dit tout bas Zénaïde à sa cousine. Oh ! le monstre !
En attendant le dîner, les rafraîchissements furent servis, puis le prince, suivi de toute la cohorte qu'il avait conviée, se mit en marche dans les appartements somptueux qu'il venait de faire remettre à neuf.
On s'extasia comme il convient. La comtesse, armée de son lorgnon, se fit expliquer la généalogie des portraits de famille pendant que les enfants s'attardaient aux meubles précieux, aux objets rares et curieux, aux bibelots contenus dans des vitrines.
On monta ensuite au premier étage ; tout fut visité, depuis les grands appartements jusqu'aux chambres d'amis. Le prince enfin, tirant une petite clef de son gousset, ouvrit une porte, non sans quelque confusion , et s'arrêta sur le seuil.
— Je vous demande pardon, mesdames, ceci est ma chambre ; mais je ne l'habite pas pour le moment. Vous pouvez entrer.
Un cri d'admiration partit de toutes les bouches.
La chambre était tendue de velours bleu pâle; des torsades de grosses perles rattachaient les draperies; le lit énorme, en argent repoussé, disparaissait dans des flots de point d'Angleterre et de soie bleue. Des stores de point d'Angleterre tamisaient le jour. Le tapis était fait de peaux d'agneaux rasées, blanches. Tout le reste du mobilier était en argent et en porcelaine de Sèvres.
— Ah ! prince, quelle folie ! ne put s'empêcher de dire la comtesse... Mais c'est une chambre de blonde! Et vous n'êtes pas une blonde, que je sache ! ajouta-t-elle en riant.
Le regard du prince avait glissé sur Vassilissa, qui paraissait en vérité faite pour ce cadre splendide... La comtesse fit un brusque mouvement et battit en retraite.
— C'est très-beau , prince , je vous en fais mon compliment, dit- elle d'une voix moins douce, — mais c'est une véritable folie !
Le pauvre homme tomba dans une de ces interminables séries d'excuses qui avaient le don d'amuser si fort Zénaïde, et toute la compagnie redescendit pour dîner.
Le repas était ordonné avec une magnificence
digne du reste. L'orchestre de vingt - quatre musiciens, tous choisis et dressés par le maître du logis, vivant chez lui à ses gages, ne cessa déjouer pianissimo les morceaux favoris de VassiUssa,
La comtesse n'eut bientôt plus de doutes , et son attention se porta sur la jeune fille.
Mais celle-ci ne se doutait de rien : sa candeur la défendait trop. Elle acceptait les hommages assidus du prince comme une politesse délicate adressée indirectement à sa tante.
Au bout de deux heures, sans qu'il fût possible de s'expliquer pourquoi, tout le monde s'ennuyait plus ou moins. La comtesse, prétextant les huit lieues qui la séparaient de sa demeure, demanda ses voitures.
Le pauvre prince Charmant, tout contrarié de n'avoir pu dire un mot en particulier à la dame de ses pensées, s'approcha d'elle timidement au moment où il distribuait à toute la compagnie des bouquets de fleurs rares coupées dans ses serres.
— Aimez -vous le bleu, mademoiselle? dit-il à Yassilissa en lui présentant un bouquet de roses blanches.
— C'est ma couleur favorite, répondit la jeune fille sans penser à mal.
Le prince réva dé ce mot toute la nuit et les jours qui suivirent.
La comtesse en réva ausçi.** mais à un tout autre point de vue.
vu
Gomment le prince s'arrêta en route*
Certes , la comtesse n'avait jamais songé à donner sa fille au prince Chourof ; on avait bien le temps de penser à la marier. Mais si Vassilissa épousait « ce pauvre imbécile » , — comme disait la noble dame dans un subit accès de pitié dédaigneuse, — elle serait la plus riche et la plus noble dame du pays ! Jamais Zénaïde ne pourrait faire un plus beau mariage... et, même en admettant qu'elle trouvât un époux qui portât un aussi grand nom et qui eût une aussi belle fortune, ce ne serait pas dans le pays. La maison du prince dominait de toute sa hauteur et éclipsait de toute sa richesse le beau patrimoine des Koumiassine...
Et cependant cette fortune, que le hasard envoyait à une pauvre orpheline, n'était-elle pas une manifestation visible de la volonté de Dieu?
Avec ses imperfections, la comtesse avait une foi ardente, une piété sincère : elle n'eût pas
54 LES ROUMIASSINE.
voulu faire le mal, pour tout au monde... Mais le difficile était de savoir où était le mal.
Évidemment, elle n'avait pas le droit de refuser pour sa nièce le magnifique mariage qui s'offrait; d'un autre côté, si elle lui parlait, ne serait-ce pas en quelque sorte l'influencer ? Vassilissa n'avait-elle pas été habituée à considérer comme un ordre la moindre parole de sa tante? Ne croirait-elle pas obéir en acceptant la main qu'allait lui offrir le prince ?
La comtesse passa une très-mauvaise nuit, et, pendant deux jours, toute sa famille fiit consignée à sa porte. Les jeunes filles ne s'en inquiétèrent pas beaucoup : ces accès — de migraine, disaient les gens; de mauvaise humeur, pensait Zénaïde — n'étaient pas rares.
Celui-ci dura jusqu'à la veille du jour fixé pour le retour à Pétersbourg.
Ce jour-là, — c'était un mardi, — la comtesse commença à croire que ses terreurs étaient le fruit de son imagination. Le prince n'avait pas paru ; il connaissait la date du départ. . . il n'allait pas arriver sans doute pour faire sa demande au milieu des paquets !
La famille, réunie à déjeuner, vit entrer la comtesse souriante et reposée, qui dit quelque chose d'aimable à chacun en particulier et qui
daigna, manger une côtelette de veau à la jardinière.
La journée se passa très-bien. Mais le soir, après le dîner, pendant que les deux jeunes filles jouaient du piano à tour de bras, un bruit de clochettes se fit entendre ; un traîneau s'arrêta devant le perron et, tout aussitôt, le maître d'hôtel, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix effarée, car ce n'était pas son office :
— Le prince Chourof !
Le prince, très-pâle, s'inclina devant les jeunes filles, qui s'étaient levées.
— Puis-je voir madame la comtesse? demanda-t-il à Zénalide,
— Maman est dans le salon, répondit celle-ci, non sans remarquer l'air inquiet du visiteur.
Le prince, précédé d'un domestique, passa devant les demoiselles avec un salut et entra dans le salon, dont la porte se referma* Les jeunes filles reprirent leur morceau à quatre mains, mais avec une sourdine.
Au bout de dix minutes , la comtesse , pâle aussi, les yeux brillants, entra dans la salle.
— Ma nièce, dit-elle, allez tenir un instant compagnie au prince Ghourof. J'ai des ordres à donner. ••
Vassilissa se dirigea vers le salon.
Elle trouva le prince debout, inquiet, nerveux.
— Madame la comtesse a permis que je vous parle, mademoiselle, dit-il d'une voix un peu sourde.
— Ma tante m'a chargée de vous tenir compagnie pendant qu'elle donne des ordres, répondit ingénument l'orpheline.
Le prince tournait et retournait son idée sans oser l'énoncer. Une insurmontable angoisse, la crainte du ridicule, le souvenir de son ancienne mésaventure, le tenaient à la gorge et l'empêchaient de retrouver ses paroles.
Vassilissa le regardait, un peu effrayée de cette agitation anormale.
— Vous partez demain, mademoiselle? dit-il enfin.
— Oui, monsieur,
— Cela ne vous fait pas de peine de retourner à Pétersbourg?
Vassilissa hésita une seconde, ne comprenant pas la portée de la question :
— Non, dit-elle, je suis bien partout avec Zina.
— Et parmi... les voisins... ceux qui fréquentaient cette maison... vous ne regrettez personne ?
La jeune fille regarda son interlocuteur; celui-ci se tenait les yeux baisses.
— Non, prince, dit-elle lentement, en croyant répondre à une question banale; je n'ai pas d'amies de mon âge dans les environs, et ma cousine me suffit.
• — Vous l'aimez bien?
— Plus que tout au monde ! s'écria-t-elle avec ardeur.
— Vous ne sauriez vous résoudre à la quitter?
— J'en mourrais de chagrin ! répondit la jeune fille avec la même conviction.
Le malheureux prince regarda un instant Vassilissa.
— Adieu, mademoiselle ! dit-il à voix basse.
— Gomment, vous partez déjà ?
— Oui... La comtesse est très-occupée...
je pars.
— C'était bien la peine, pensa Lissa, de faire huit Ueues pour aller et huit lieues pour revenir ! — C'est dommage que vous ne restiez pas pour prendre le thé, ajouta-t-elle tout haut. Il sera prêt tout de suite.
— Non, merci. Vous serez heureuse à Péterbourg, n'est-ce pas? dit-il avec une singulière expression de déchirement.
58 LES ROUMIASSINE.
— Mais oui, du moins je i*espère, monsieur.
— Tant mieux!...
Le prince arracha avec effort ce mot de son cœur déchiré :
— Adieu ! . . .
— Au revoir, prince, dit Lissa en le recon- • duisant jusqu'à la porte.
Elle était seule depuis un moment, assez perplexe, se demandant ce que tout cela voulait dire , lorsque la porte s'ouvrit et la comtesse Koumiassine entra.
— Où est le prince? dit-elle avec étonnement*
— Il est parti, ma tante. Vous ne l'avez pas vu ?
— Non... Peut-on vous féliciter?
— De quoi donc, ma tante?
— Est-ce que le prince ne vous a pas demandée en mariage ?
Yassilissa poussa un cri. Tout était clair maintenant ! Et elle avait découragé cet homme qui l'aimait, qui était bon, qu'elle estimait...
— Non, ma tante, je ne savais pas que ce fût son intention, dit-elle lentement.
— C'est qu'il aura changé d'avis. Il voulait être aimé pour lui-même.
Yassilissa regarda sa tante bien en face : les yeux des deux femmes se rencontrèrent; au bout
d'une seconde, la comtesse baissa les siens*
— Je regrette, ma tante, dit Lissa avec douceur, que vous ne m'ayez pas prévenue de ses intentions.
— C'était à lui de les expliquer : je lui en ai laissé la liberté.
— C'est juste, ma tante.
Elle fit la révérence.
— Eh bien! vous ne me remerciez pas de la bienveillance que j'ai mise à vous procurer un entretien avec l'homme qui vous recherchait en mariage ?
Vassilissa regarda sa tante encore une fois, et cette fois, au souvenir des bienfaits qu'elle lui devait, ce fiit elle qui baissa les yeux.
— Je vous remercie, ma tante, dit-elle avec simplicité.
Elle s'approcha de la comtesse et baisa respectueusement la main qui lui était tendue... Puis elle sortit, alla droit à sa chambre , se jeta sur son ht, et ses larmes jaillirent, non de regret pour le beau mariage manqué, mais de chagrin pour l'homme honnête et bon qu'elle avait affligé sans le savoir, et aussi d'amertume pour la façon dont elle avait été jouée.
La comtesse, en faisant scrupuleusement son examen de conscience devant son Créateur, ce soir-là, ne trouva rien à se reprocher.
Zénaïde prend mal la nouvelle.
Zénaïde fat bientôt au courant de ce qui s'était passé. Elle avait remarqué la tristesse de sa cousine, et pendant la nuit, quand les deux institutrices, fatiguées d'avoir fait des malles, dormirent d'un sommeil profond, elle se fit raconter par Lissa l'événement de la soirée.
Son premier mouvement, après ce récit, aurait plongé la comtesse dans une indignation superbe, si elle en avait eu connaissance.
— Que c'est vilain ! s'écria-t-elle presque tout haut; — c'est abominable ! ajouta-t-elle en baissant le ton; — c'est malhonnête... dit-elle enfin, si bas, si bas, que Yassilissa le devina plutôt qu'elle ne l'entendit.
Un silence suivit, plein de pensées de part et d'autres.
— Ma mère aurait dû te prévenir , reprit enfin Zina. Je ne sais pas comment ces choses-là ' se passent, mais il me semble que, si on ne vous
le dit pas, vous ne devinerez jamais qu'un monsieur veut vous épouser !
Lissa ne répondit rien. Zina reprit assitôt :
— Ce pauvre prince Charmant ! II t'avait préparé une belle chambre de blonde... Et moi qui lui en voulais de n'avoir fait jouer que tes valses! C'était bien naturel, pourtant! Eh bien, tu ne dis rien ? continua-t-elle avec impatience ; dis donc quelque chose !
— Que veux^tu que je te dise ? répondit tristement Lissa.
— Mais cela ne peut pas se passer comme ça!
Il faut lui écrire... je lui écrirai, si tu ne veux pas le faire ! Je lui dirai que...
— Que ta mère n'a pas agi franchement avec lui ? dit doucement Lissa.
Zina enfonça sa tête sous son drap et se mit à pleurer. Lissa descendit tout doucement de son lit, vint la trouver, et les deux jeunes filles pleurèrent ensemble pendant un bon moment.
Lorsque les deux petits cœurs trop pleins eurent laissé déborder leurs larmes, Zina, serrant sa cousine dans ses bras, lui dit à l'oreille :
— Ne crains rien, je ne permettrai pas qu'on te fasse du tort ! Nous avons été élevées ensemble, tu étais avant moi dans la maison... Il ne fallait pas te prendre, si on voulait te rendre
malheureuse ! Je m'adresserai à mon père. Je te protégerai.
Malgré son cœur froissé, Lissa trouva cette idée si réjouissante qu'elle se mit à rire, et Zina l'imita. Heureux âge!
— Chut ! il ne faut pas réveiller nos gouvernantes ! murmura Vassilissa, toujours raisonnable. Bonne nuit !
Rentrée dans sa couchette, Torpheline attendit que la respiration égale et douce de sa cousine lui annonçât qu'elle dormait, puis elle se cacha à son tour sous ses couvertures, et pleura. •«
La comtesse quitte la campagne.
Le lendemain, dès huit heures, les équipages de la comtesse Koumiassine furent amenés de* vant le perron.
C'était d'abord une ancienne berhne de voyage à six places, complétée par un cabriolet derrière pour deux femmes de chambre; les sièges, le dessus, le dessous, le cabriolet lui-même étaient bourrés de coffres, de tiroirs, de bâches, de sacs supplémentaires, — bref, une vraie boîte à surprises qui ne comptait pas moins de dix-neuf numéros.
Ensuite venait la dormeuse de la comtesse, plus légère, moins agrémentée de cachettes et d'appendices. Quatre calèches suivaient à la queue-leu-leu, destinées aux femmes de chambre et aux plus privilégiées d'entre les protégées qui accompagnaient la comtesse à Saint-Pétersbourg.
Deux fourgons transportaient les bagages, escortés par des domestiques de confiance.
Dès le petit jour, un grand fourgon avait pris l'avance, emportant le maître d'hôtel, le cuisinier en chef, les provisions de bouche, le linge de table et l'argenterie de voyage ; la comtesse ne mangeait jamais que dans de l'argenterie et de la porcelaine à ses armes.
Trois jours plus tôt, une longue file de chariots avait quitté le domaine de Koumiassine, emportant les provisions destinées à la consommation pendant l'hiver : poissons et champignons marines, concombres salés, confitures, fruits séchés, miel et cire, pommes et airelles conservées dans l'eau de kvass^ mets rafraîchissant et très-apprécié des Busses en hiver. Le linge et les tentures restaient à Koumiassina, où le soin de leur entretien et de leur conservation occupait six personnes pendant toute l'année.
Le déjeuner fut bref; tout le monde y parut en costume de voyage et l'air très-fatigué. Une demi-heure après, le valet de pied de la comtesse se présenta à la porte de la grande salle et annonça que tout était prêt.
La comtesse, qui s'était levée, se rassit, et tout le monde fit de même. Autour de la salle, munie de chaises à cette occasion, toutes les personnes présentes, celles qui restaient et celles
LES ROUMIASSINE. «5
qui partaient, s'assirent, formant une galerie serrée.
— Assieds-toi, dit la comtesse au valet de pied.
Celui-ci obëit; cette minute de recueillement, qui, selon l'antique usage russe, précède les départs, est la seule où un domestique puisse s'asseoir en présence de ses maîtres.
Un grand silence régna dans la salle pleine de monde, puis la comtesse fit le signe de la croix, et se leva.
Son exemple fut suivi par tous les assistants, et les adieux commencèrent. Tous les gens de service qui restaient, petits et grands, vinrent prendre congé de leur maîtresse d'abord , des voyageurs ensuite. Les sanglots et les lamentations ne manquèrent pas ; beaucoup des anciens serviteurs étaient réellement attachés à la comtesse; les autres geignaient d'autant plus fort qu'ils étaient plus désireux de montrer leur zèle. Et, d'ailleurs, l'usage le voulait ainsi.
Enfin la comtesse, jugeant qu'elle avait laissé cours assez longtemps à cette louable douleur, se dirigea vers le perron, soutenue sous le coude par son valet de pied.
Six chevaux étaient attelés à chacune des deux premières voitures, quatre à chacune des autres.
66 LKS KOUMIASSINE.
Les trois enfants, escortés du gouverneur et des gouvernantes, se tenaient groupés autour de la comtesse, attendant ses ordres relativement à la disposition des places. Jusqu'au moment de monter en voiture, personne ne savait quel serait le véhicule qui lui serait affectée
— Ma fille vient avec moi, dit la comtesse d'une voix claire.
Zina jeta un regard de douleur à sa cousine, dont elle serra la main bien fort, puis elle vint se ranger près de sa mère.
Cette maison était admirablement stylée à l'obéissance passive.
— Ces dames, ajouta la comtesse en désignant du regard sa nièce et les institutrices, iront dans la grande berline avec M. Wachtel et mon fils. La nuit, s'il fait froid, je prendrai mon fils dans la dormeuse.
Sans répondre, les personnes désignées montèrent dans^la grande berline, qui dansa sur ses longs ressorts deux bonnes minutes encore après que lajportière fut refermée.
La comtesse fit ensuite monter sa fille devant elle ; puis, toujours soutenue par son valet de pied nu-téte, elle s'installa dans le somptueux équipage. Une femme de chambre, désignée d'avance, prit place en face de Zina. Une brassée
LES ROUMIASSINK. 67
de fourrures couvrit les genoux des deux nobles voyageuses.
— N*a-t*on pas oublié les boules d'eau chaude pour les pieds? demanda la comtesse.
— Il ne manque rien. Votre Excellence, répondit le valet de pied, qui grimpa à c6té du cocher.
Pendant ce temps, les autres voitures s'étaient remplies.
— Allez 1 dit la comtesse. Avec l'aide de Dieu !
Les voitures s'ébranlèrent. La comtesse fit le signe de la croix sur elle-même d'abord, et ensuite, par la portière, sur là maison qu^elle quittait.
La valetaille éplorée se mit à hurler des adieux pathétiques. Les paysans nu-téte, groupés tout le long du village, saluèrent les équipages par de profondes incUnations et des bénédictions larmoyantes.
La comtesse, comme une souveraine, saluait à droite et à gauche.
Zina, moins solennelle; faisait de temps en temps un petit signe d'adieu à quelque paysanne favorite, à quelque gamin préféré.
On dépassa la grande porte du village; les lamentations et les aboiements des chiens s'étei-
gnirent peu à peu et les voitures prirent une allure rapide sur la grande route, dont le vent avait presque balayé la neige.
Des deux côtés, les champs blancs s'étendaient à perte de vue. Un peu en avant, à gauche, .la sombre forêt se dessinait, noire et majestueuse, tachetée de blanc par les masses de neige prises dans les branches, Zina poussa un soupir.
— Qu'avez-vous? lui dit sa mère.
— Ah ! maman , c'est si bon la campagne ! Cela me fait toujours de la peine de la quitter.
— En hiver !
La comtesse haussa les épaules.
— Qu'est-ce que votre cousine vous a dit hier? ajouta-t-elle au bout d'un moment.
Zina réfléchit un peu :
— Elle ne m'a rien dit, maman, réponditelle.
Pour la première fois de sa vie, Zina venait de mentir sciemment»
En voyage.
Quand la comtesse Koumiassine voyageait, le dîner était une grave affaire. Le cuisinier, parti d'avance pour un lieu indiqué, mettait en révolution toute la station de poste ; mais aussi, jamais en été la comtesse n'avait manqué de glaces pour son dessert, ni en hiver de petits pâtés rastigaïk la moelle, qu'elle aimait particulièrement en voyage, on ne sait pourquoi, car elle n'en mangeait presque jamais à la maison.
Le dîner s'accomplissait dans les stations de poste de première classe, celles qui ont été désignées dans le tracé pour les temps d'arrêt de la famille impériale en voyage. Les belles pièces, hautes de plafond, bien meublées, quoique le style des meubles rappelle principalement là raideur du premier empire , proprement cirées et vernies, toujours chauffées en cas d'arrivée imprévue, et qui ne s'ouvraient pas pour de moindres personnages que la suite de l'empereur,
TO LES KOUMlASSITSfE,
offraient leur asile officiel à la comtesse Kou« miassine.
La même étiquette qu'à Pétersbourg ou a , Koumiassina régnait dans ces dîners majestueux, sauf pourtant un détail : les jeunes filles gardaient leur costume de voyage. Les mêmes personnes se retrouvaient aux mêmes places, les mêmes domestiques servaient les convives de la même façon; seulement, l'argenterie et la vaisselle de voyage étaient plus simples. C'étai* la seule différence.
Aussi personne n'avait-il cette joyeuse hâte de se retrouver qui caractérise ordinairement les voyages entrepris en longues caravanes.
Aussitôt après le dîner, pendant qu'on servait le thé et le café par les soins de la première femme de chambre, le fourgon partit au galop, emportant le courrier, lé cuisinier et l'attirail de la cuisine comtale, que les gens de service achevaient de remettre en ordre pendant la route. Ne fallait-il pas préparer le souper quinze lieues plus loin, pour une heure fixée d'avance?
Pendant que la comtesse s'étendait sur un canapé pour prendre un peu de repos , elle envoya les deux jeunes filles et son fils, accompagnés de leurs gardes du corps , faire une petite promenade hygiénique.
Heureuses de se retrouver ensemble, les deux jeunes filles se prirent le bras et coururent en ayant.
La bonne mademoiselle Bochet, prenant en pitié leur séparation forcée ^ entama avec miss Junior une discussion très -animée, qui procura à Zina un moment de détente morale dont elle avait grand besoin.
— J'ai dit à ma mère que tu ne m'avais rien dit, hier soir, fut le premier mot qui sortit de sa bouche.
— Elle te Ta donc demandé? fit Yassilissa sans la regarder.
Zina resta interdite. Certes , sans la croire parfaite , elle aimait sa mère et la respectait. . . Depuis la veille, cependant, elle était en proie à de cruelles perplexités. Elle n*avait pas été surprise de la conduite de sa mère dans l'afftdre du prince Charmant... Vaguement, elle devinait que la comtesse avait déjà dû faire des choses semblables sans que sa fille y accordât grande attention, et cette idée la tourmentait fort. Elle s'en faisait un crime. Pourtant, pouvait-elle approuver la combinaison dont sa cousine avait été victime ?
Jusqu'alors, bien plus que sa mère et que personne au monde, Yassilissa avait été sa con-
72 LES ROUMIÂSSINE.
science , son coi^seil , son amie , en un mot. Elle se décida à agir franchement au moins avec elle , sans sonder jusqu'où cette détermination pourrait l'entraîner.
— Ouiy Lissa, elle me Ta demandé, répondit-elle à voix basse et en rougissant. Et j'ai menti... pour la première fois!... C'est trèsmal...
— Il ne faut plus mentir, Zina ! dit Vassilissa d'une voix ferme. Garde la confiance et l'affection de ta mère... Quant à moi...
— Eh bien ! quoi? Est-ce que toi et moi , ce n'est pas la même chose, aujourd'hui comme hier? dit Zina presque en colère.
— Tu as bien vu, hier, que ce n'est pas la même chose , reprit Lissa de la même voix ferme, mais avec un accent de tristesse. Vois-tu, il faut nous accoutumer à l'idée de nousséparer. . .
— Nous séparer?, cria Zina, qui bondit sur place et quitta, courroucée, le bras de sa cousine, en la regardant d'un air furieux.
Vassilissa reprit le bras de Zina et le passa sous le sien. Elles marchaient en ce moment le long des remparts à demi ruinés d'une jolie petite ville très-ancienne, qui dominent un lac d'une forme charmante, semblable, en été, à une coupe de Sèvres.
— Vois-tu ce lac? dit Vassilissa. La dernière fois que nous sommes passés par ici, il était bleu, couvert de petites voiles blanches qui avaient l'air de grande oiseaux pécheurs : maintenant il est noir d'encre, en attendant que la glace le prenne, et la neige qui l'entoure lui donne un air de deuil. . .
— Tais-toi î tais-toi ! tu me fais peur... murmura la pauvre petite comtesse, qui serra le bras de sa cousine.
— C'est l'image de ma vie passée comparée à ma vie future, dit Vassilissa les yeux pleins de larmes. Mon printemps est fini. Je suis une pauvre orpheline élevée par charité dans une grande famille; tu es la riche comtesse Koumiassine... Nos vies n'auront plus rien de commun...
— Bien ne m'empêchera de t'aimer toujours !
dit Zina en embrassant sa cousine avec ardeur.
— Mesdemoiselles, rentrons, cria mademoiselle Bochet.
Les jeunes filles revinrent sur leurs pas.
L'horizon de rose devenait gris, présage de gelée. Les premières étoiles brillaient dans le ciel bleu pâle.
— Vois le ciel, dit Zina en pressant le pas : hiver ou étié, il brille toujours sur le lac, et le
printemps revient. Je serai comme ce ciel!
Qu'il neige ou qu'il pleuve ^ je te serai fidèle comme ces étoiles !
.Yassilissa lui serra la main sans répondre.
Une demi-heure après , les voitures roulaient en faisant craquer la neige sous les roues.
La comtesse avait décidé que Ton voyagerait toute la nuit; en conséquence , après le souper, qui eut lieu à dix heures du soir^ on se remit en route y et chacun s'arrangea pour dormir.
Dmitri avait émigré dans la dormeuse de la comtesse. La femme de chambre dont il prenait la place vint le remplacer dans la berline et s'endormit aussitôt. Les deux gouvernantes et M. Wachtel, après une conversation décousue de quelques minutes, se laissèrent également aller au sommeil.
Lissa ne dormait pas. Son esprit lui retraçait la scène de la veille, et une angoisse poignante ëtreignait son jeune cœur. Un amer regret dominait tout le reste) et elle se reprochait de ne pouvoir le chasser de sa pensée.
Elle regrettait quoi? Le prince? Non. En bonne conscience, elle ne pouvait découvrir en elle-même que de l'amitié pour cette brave et honnête nature. Elle aimait bien le prince, elle l'estimait très-hautj mais elle n'avait jamais
éprouvé en sa présence ce trouble, cette crainte de ne pas plaire qu'elle devinait vaguement comme les précurseurs ou les compagnons de Tamour.
Était-ce alors la grande fortune, le nom illustre, la cour impériale où son rang l'aurait appelée? Vassilissa avait Tâme trop fière pour attacher tant de prix à ces avantages purement extérieurs.
Qu'était-ce donc qui lui faisait monter aux yeux ces larmes brûlantes qu'elle dévorait sous son voile ?
C'était la perte — irréparable, elle le sentait — d'un appui, d'une protection .certaine*
-^ Il n'aurait pas permis qu'on m'offensât !
se disait l'orpheline, le cœur gros et plein de sanglots. Il m'aimait... il m'aimait...
Et la pauvre enfant voyait alors passer devant elle le rêve du bonheur perdu avant d'avoir existé ; l'époux qui sait protéger et défendre, la maison où tout vous appartient ^ la domesticité soumise et respectueuse, l'indépendance dans les actes indifférents de la vie... Captive hier encore, elle serait devenue libre tout d'un coup ; libre et aimée.
Elle avait bien raison de pleurer son beau rêve. La réahté devait se faire , pour elle ^
plus rude et plus douloureuse tous les jours.
A la fin y le balancement de la berline la plongea dans un demi-sommeil. Pendant quelque temps encore, elle entendit le tintement des colliers de grelots que portent les chevaux de poste; puis, les sifflements des postillons encourageant leurs bétes n'arrivèrent plus à son oreille que comme des bruits lointains ; et enfin elle s'endormit d'un sommeil réparateur.
Il faisait à peine jour lorsque les voitures s'arrêtèrent devant une grande station bâtie en briques, où le thé et le café du matin les attendaient. Gomme à la maison seigneuriale, les voyageurs trouvèrent les petits pains chauds et le beurre frais battu : un four à cuire était aménagé dans le fourgon , et le pain avait été fait en route.
La comtesse était d'assez mauvaise humeur :
son fils lui avait donné des coups de pied toute la nuit, en rêvant, bien entendu, et son sommeil en avait été singulièrement troublé. Aussi remit-elle Dmitri aux soins de son précepteur, avec cette remarque pédagogique :
— Vous aurez soin , monsieur Wachtel , de surveiller le sommeil de cet enfant. Il est beaucoup trop agité ; vous ferez bien , quand il se remuera trop, de le réveiller et de le gronder.
On peut donner de bonnes habitudes au sommeil dèsTenfance, si on sait s'y prendre.
Le précepteur s'inclina avec respect.
— Avec ça, pensa-t-il, que je me lèverai la nuit pour réveiller ce gamin! Trop heureux qu'il dorme et me laisse tranquille !
— Vos ordres seront exécutés, madame la comtesse^ dit-il tout haut. Je n'attendais que votre autorisation.
Dmitri, furieux, lui tira derrière le dos une langue énorme. La comtesse s'en aperçut fort bien ; mais il n'entrait pas dans ses principes de remarquer les injures qui ne lui étaient pas personnelles, surtout quand elles étaient le fait de son enfant gâté.
C'eût été une autre affaire si elle avait trouvé là l'occasion de donner une utile leçon de morale. Mais le cas ne se présentait point en cette occurrence. Elle laissa donc le petit garçon s'écarter, et se contenta d'ajouter à demi-voix, en s'adressant aux trois pédagogues :
— Il faut savoir exiger certaines choses d'une façon absolue , et en passer d'autres jusqu'au moment où, ayant obtenu ce qu'on exigeait, on peut consacrer ses soins à des défauts volontairement passés sous silence.
78 LES ROUMIASSINE.
Les trois auditeurs de ce petit discours s'inclinèrent à la fois.
— Zina , continua la comtesse , allez avec ces dames dans la berline ; je prends votre cousme avec moi.
Les changements indiques s'effectuèrent silencieusementy et la caravane se remit en route*
La comtesse explique à sa nièce ce que c'est que le mariage*
|Le soleil ëtait levé , mais encore très^bas sur l'horizon ; il envoyait des rayons aigus comme un fer de lance dans les portières de la voiture. La comtesse baissa la glace du côté de sa nièce, pour jouir de l'air pur et léger sans trop de danger de s'enrhumer ; puis elle s'installa commodément sous les fourrures, mit les pieds sur la banquette de devant, — la femme de chambre s'était casée ailleurs, — et se mit à songer au discours dont elle avait l'intention de régaler Vassilissa.
Celle-ci, droite comme sur sa chaise à table;' attendait, les yeux baissés, ce qui allait lui être communiqué. Quoi qu^ ce pût être, elle était sûre de garder son sang-froid. Combien elle regrettait le cri qui lui était échappé l'avant-veille l Son âme n'était pas d'une forte trempe pour l'action, mais elle possédait la force de résistance au même degré que le marbre le plus dur^
— Vous vous êtes bien conduite, ma nièce^ commença la comtesse.
Vassilîssa, prise au dépourvu par Féloge, fit un léger mouvement. La suite de la phrase mit un terme à sa surprise.
— ... En ne parlant pas à votre cousine de ce qui s'est passé avant-Jbier soir, continua la comtesse.
Yassilissa inclina la tête, puis la releva , et continua à regarder son manchon , dans lequel ses deux mains nerveuses tourmentaient ses bagues. Il lui semblait bien dur d'être louée précisément pour le premier mensonge de Zina. Mais il n'y avait plus moyen de reculer.
— Voyez-vous, ma chère enfant, continua la comtesse confortablement souteiiue de toutes parts par des coussins moelleux, ce monde est un monde de misères; sans doute vous êtes bien jeune pour y entrer, et j'aurais préféré retarder ce moment ; mais il est venu sans ma participation ; il faut donc vous préparer à la destinée qui vous attend. Le prince Chourof était venu dans l'intention de me demander votre main ; pour ma part, je n'avais pas d'objection à ce mariage : l'éducation que je vous ai donnée. . .
A ces mots, elle sortit de son manchon sa belle main gantée, et, par une habitude machinale, sa nièce la baisa comme elle le faisait tou-
LES KC^DMIASSINE. 81
jours à cette phrase. La main rentra dans le manchon.
— L'éducation que je vous ai donnée, reprit la comtesse, ne déparerait certainement aucun rang de la société ; mais néanmoins vous n'êtes pas faite pour la haute situation à laquelle le prince avait eu le projet de vous élever. Je ne sais ce qui se sera passé dans son esprit depuis le moment où je vous ai fait appeler jusqu'à celui où je vous ai retrouvée; mais ce qui me semble évident, c'est que vous avez choqué de quelque façon le prince qui, naturellement, très-fiu et très-délicat, aura renoncé à ses projets.
Vassilissa se tourna très-légèrement, et, au lieu de la voir de trois quarts, sa tante la vit de face. Du reste, les yeux baissés de la jeune fille ne s'étaient point levés ; les lèvres seules s'étaient imperceptiblement resserrées, et la joue avait un peu pâli.
— Puisque nous en sommes là-dessus, dit la comtesse, qui venait de subir une légère secousse dans sa placidité intérieure, — dites-moi donc ce qui s'est passé entre vous ; car je vous avoue que cette aventure me parait bien incompréhensible !
Pour la première fois, Vassilissa leva les yeux, et la comtesse y lut une expression si étrange et
82 LES KOTTMIASSINE.
si nouvelle, qu'elle se souleva soudain et s'assit toute droite, comme armée pour une lutte.
---- Le prince m'a demandé si cela me faisait de la peine de retourner à Pétersbourg,
— Qu'avez-vous répondu ?
— Que j'étais bien partout avec ma cousine, ma tante !
— Et puis?
— Et puis il m'a demandé si je ne regrettais personne parmi les visiteurs.
— Alors?...
— ^ J'ai répondu que je n'avais pas d'amies dans les environs , et que ma cousine me suffisait.
— Ensuite?
— Le prince m'a demandé si j'aimais beaucoup Zina et si je pourrais me résoudre à la quitter. J'ai répondu que je l'aimais. . • — Ici Vassilissa se rappela fort à propos qu'elle devait aimer la comtesse, sa bienfaitrice, plus que tout au monde — . . . et que je mourrais de chagrin s'il me fallait perdre sa société.
— Et alors?
— Alors le prince m'a dit que vous étiez occupée, ma tante, et qu'il ne voulait pas rester plus longtemps. Je lui ai proposé de prendre le thé, il m'a refusé, et il est parti sur-le-champ.
LES K0X7MIASSINE. 63
— C'est tout ?
La jeune fille regarda sa tante avec cette même expression qui avait mis la comtesse sur la défensive, puis baissa les yeux et répondit tranquillement :
— Oui, ma tante.
La comtesse garda le silence. Certes, rien dans les réponses de sa nièce n'avait pu sembler déplacé au prince; rien n'avait pu éteindre ou même amortir la passion dont il avait parlé le même soir à la bienfaitrice de Vassilissa. C'était donc le manque d'encouragement qui avait dos ses lèvres prêtes à parler. Mais, si l'orpheline ne savait pas ce qu'on voulait d'elle , sa conduite avait été de tout point régulière et décente. Alors, c'est sa tante qui aurait eu tort de ne pas la prévenir ?
Cette idée horrible ne fit que traverser le cerveau de la comtesse, conune une chauvesouris qui passe devant une vitre à la tombée de la nuit; et son esprit, avec une dextérité sans égale, saisit le point faible de la déposition de Yassilissa.
— Vous voyez, ma chère enfant, dît la comtesse après un silence , vous voyez ce qu'il en coûte d'avoir des idées romanesques et de les exprimer d'une façon déplacée.
94 LES ÈOUMIASSINE
Les lèvres de Lissa se serrèrent un peu, mais elle ne remua pas.
— Sans votre façon ridicule d'exprimer une amitié exagérée pour votre cousine, votre conapagne d'enfance, vous eussiez pu atteindre un rang et une fortune inespérés. Mais l'enthousiasme hors de propos, l'absurde idée de mourir plutôt que de quitter votre cousine, ont refroidi à votre égard les bienveillantes dispositions de notre ami et voisin. Il se sera dit que, pour une jeune personne, vous parliez avec trop de feu d'une chose tout à fait ordinaire en soi, de l'affection qui lie deux jeunes filles élevées ensemble. Ce feu et cette exagération ne lui ont pas plu chez une demoiselle qu'il se proposait d'appeler à une position élevée, et c'est cette infraction aux convenances qui aura causé son silence. llfTous devons ici reconnaître et adorer la main de Dieu, qui se sert souvent d'une cause frivole en apparence pour l'accomplissement de ses desseins.
Et la comtesse, entièrement de bonne foi, adora dans son cœur la main céleste qui avait brisé ce mariage malencontreux.
Lissa ne répondit rien. Un orage grondait dans son cœur, et elle craignait de ne pas pou-
voir mesurer la portée du premier mot qui sortirait de ses lèvres.
Heureusement, la comtesse reprit la parole presque aussitôt*
— Puisque l'heure est venue de vous parler mariage, mon enfant, je vais vous dire ce que toute mère doit dire à ses enfants en les présentant dans le monde.
Au mot de mère, la main sortit du manchon par habitude; mais l'orpheline, les yeux baissés, avait un air si absorbé, que la comtesse rentra sa main après avoir lissé ses cheveux.
— Le mariage , continua la comtesse , est un état naturel établi par Dieu depuis la création du monde. « L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils ne feront plus qu'une seule chair » , dit l'Écriture. Donc le mariage est l'acte le plus important de la vie d'une femme. C'est par là qu'elle acquiert le droit de sortir seule, de parler d'elle-même, de porter du velours et des diamants, — quand sa fortune le lui permet, — en un mot, de faire tout ce que les lois et les convenances autorisent, et qui est défendu à une jeune fille. Mais elle contracte aussi des devoirs, et le premier de ces devoirs est d'aimer son mari et de lui obéir.
86 LES ROUMIASSINE.
La comtesse reprit haleine.
— D'aimer son mari et de lui obéir? répéta Lissa.
— Oui, mon enfant, c'est là le premier de ses devoirs. Une femme qui contracte mariage jure peu: devant Dieu d'aimer son mari, de lui être fidèle et de lui obéir. G^est là le serment le plus solennel, et on ne saurait le prononcer des lèvres seulement; il faut qu'il parte du cœur et qu'il soit consacré par une fidélité de toute la vie.
La comtesse prononça ces mots avec une conviction si profonde que Lissa senti^ son cœur s'amollir , et ses yeux prirent une expression moins fixe.
— N'oubliez donc jamais, mon enfant, que vous devez aimer votre mari plus que vousmême, préférer son bonheur au vôtre, son plaisir au vôtre, ses amis aux vôtres. « Mon joug est un joug d'amour » , a dit le Seigneur.
— Je ne l'oublierai pas, ma tante ! dit Lissa
d'un ton ferme.
La comtesse la regarda, un peu étonnée. Il
n'entrait pas dans ses idées que quelqu'un eût
besoin d'affirmer ses convictions quand c'était
elle qui parlait. Mais, après tout, il n'y avait pas
grand mal; elle continua :
LES KOITMIASSINE. 87
— Mais, pour être heureux en ménage, il faut se marier dans sa condition, et c'est pourquoi je reconnais le doigt de Dieu dans l'imprudence de vos paroles, qui a éloigné de vous le prince Ghourof. Vous êtes de famille noble, ma nièce; votre père a servi avec honneur et il est mort des suites de ses blessures; maiâ il n'était qu'un simple colonel, et votre mère n'est que de petite noblesse de province. . .
— Mon père est mort pour son pays ! dit VassiUssa en levant la tête.
Des larmes lui montèrent à la gorge ; elle fit un effort violent et les refoula. Ses yeux, redevenus secs, lui firent si mal, qu'elle fat obligée de les abriter un instant de la main.
— J'approuve vos sentiments, mon enfant, dit la comtesse avec douceur.
Elle se pencha sur sa nièce et la baisa au front avec plus de tendresse qu'elle ne l'avait fait depuis longtemps.
Cette caresse fit déborder le cœur trop plein de la pauvre enfant, qui fondit en sanglots vite réprimés ; car la comtesse détestait les épanchements inutiles; c'était elle seule, d'ailleurs, qui décidait s'ils étaient utiles ou non.
— J'espère que le comte et moi nous avons remplacé votre père de notre mieux, et qu'au
jour du jugement nous nous présenterons avec assurance devant notre Créateur, pour lui rendre compte du talent qu'il nous avait confié, reprit la comtesse en faisant allusion à une para* bole — elle aimait à citer les textes sacrés. — — Mais, quel que fût le mérite de votre père, il n'en reste pas moins certain, mon enfant, que vous avez été élevée dans un monde bien supérieur à celui dans lequel vous pouvez espérer d'entrer par votre mariage.
— Pourquoi, ma tante?
Vassilissa mit dans ce mot toute la naïveté que le peu d'astuce qu'elle possédait put lui procurer.
— Parce que...
La comtesse hésita, très*embarrassée. Pourquoi, en effet ? Elle prit le parti de trancher la question.
— Parce que, dit-elle, vous n'avez pas de fortune, et que tout homme doit trouver dans sa femme l'équivalent de ce qu'il apporte : rang, titre ou fortune. Vous n'êtes pas de grande noblesse, vous n'avez rien, vous épouserez un homme de 'votre classe. Nous tacherons cependant de le trouver un peu plus riche que vous. . . Je vous donne pour dot dix mille roubles de capital, dont l'intérêt vous sera servi jusqu'à votre vingt et unième année, plus un trousseau de cinq
mille roubles : linge, effets, argenterie et meubles... Vous ne me remerciez pas?
La comtesse dit ces mots avec un tel accent de hauteur, que Yassilissa sentit Tinsulte et non le bienfait.
— Je vous remercie, ma tante, dit-ellë d'un ton presque aussi hautain que celui de la comtesse.
Elle s'inclina sur la main gantée et se releva. La comtesse avait déposé un baiser sur le velours du bonnet fourré ; elle se sentait bravée et ne pouvait rien dire. Faute de mieux, elle continua :
— J'ouvre ma maison cet hiver. Le premier jeudi de décembre je donnerai un bal, et je vous présenterai comme jeune fille à marier. Vous serez mariée au printemps et l'hiver prochain je m'occuperai de présenter Zina.
— Il faut que je sois mariée auparavant ? dit Vassilissa d'un air indifférent.
— Sans doute ! répondit sa tante avec humeur. Les gens que j'inviterai pour vous cet hiver, à quelques exceptions inévitables près, né seront pas les mêmes que ceux qui peuvent pré* tendre à ma fille.
La coupe était trop pleine. Un instant Vassi^ lissa eut l'idée de se précipiter par cette portière
qui loi envoyait au visage l'air glacé de l'hiver ; pois une pensée d'attendrissement sur elle-même loi vint, et presque en même temps le souvenir | de sa cousine :
— Zina pleurerait trop, pensa-t-eOe.
— Je vous remercie de vos bontés pour moi, ma tante, dit-elle à la comtesse avec un grand effort, et je tâcherai de les mériter.
La comtesse , satisfiEiite , parla encore fort longtemps des devoirs d'une femme mariée envers la société... Sa nièce ne l'écoutait plus.
— C'est la mère de Zina, c'est ma bienfaitrice, se disait-elle tout le temps pour se calmer.
Enfin le relai arriva, et la comtesse, qui voulait se dédommager de sa nuit troublée par les coups de pied de son fils, renvoya la jeune fille.
Gomme on ne savait où caser le trop plein de la berline, une idée vint à Zina. Elle renvoya sans façon une protégée en supplément dans une autre voiture, et grimpa triomphalement avec sa cousine dans une calèche , où, se trouvaut seules, elles eurent le loisir de causer.
— Pourvu que maman ne s'aperçoive de rien, dit-elle; mais j'espère qu'elle va dormir... Et puis, si elle gronde, je dirai que c'est moi.
Pour cette fois, en effet, maman dormit et ne s'aperçut de rien.
Le repos de Tasile est troublé.
Le voyage dura cinq jours, sans autres temps d'^arrét que les repas et quelques heures de repos pendant la nuit.
Certes, il eût été bien plus simple d'aller chercher le chemin de fer à Moscou, et cela eût aussi coûté beaucoup moins cher; mais la comtesse détestait les chemins de fer et n'avait jamais voulu s'en servir ,
— C'est si vulgaire ! disait-elle, on se trouve là avec tout le monde !
Vainement lui alléguait-on la possibilité d'avoir un wagon à elle seule, de s'y faire appor-« ter à manger, d'y avoir son lit... Le comte lui avait même offert de lui faire faire un wagon spécial qui ne servirait qu'à elle, deux fois par an, pour l'aller et le retour à son domaine de Koumiassina ; elle avait refusé.
— Ce serait encore la même locomotive, disait-elle ; et puis, est-ce que je pourrais empé-
cher ces gens du peuple de grouiller sur les pla— tes-formes?
— Pour cela, avait dit le comte en riant, j'avoue. . . mais vous auriez la ressource d'un train spécial : on vous ferait chauffer une locomotive pour vous toute seule. Qu'en dites-vous?
— Les rails sont à tout le monde ! avait répondu la comtesse.
La chaussée où elle roulait à six chevaux était bien à tout le monde aussi ; mais, du plus loin qu'il entendait les sonnettes de la longue file d'équipages, le marchand faisait ranger son taran-tassy et le paysan reculait son chariot )usque dans le fossé qui borde la route. Et les calèches, rapides comme le vent, passaient au milieu du chemin, couvrant de poussière ou de boue, selon la saison, le pauvre monde ébloui de tant de magnificence. •
Décidément, la comtesse n'avait pas la bosse des instincts démocratiques.
Cette même femme, qui détestait le grouillement du peuple, hébergeait dans sa maison de Pétersbourg tout un hospice de pauvres femmes qui vivaient chez elle comme au pays de Cocagne, et dont les mésaventures avaient parfois le don de la faire rire.
Ce qu'elle n'aimait pas, c'était le peuple indé-
pendant, pour lequel elle n'était rien ; ce peuple qui ne la saluait pas, qui disait parfois avec co-» 1ère et mépris : tfou ! lorsque son valet de pied galonné, la précédant pour lui faire place, touchait l'épaule d'un paysan distrait ou récalcitrant.
Ce peuple-là, elle le détestait et le méprisait, tandis que les paysans de ses villages, découverts et suppliants devant elle, la trouvaient toujours généreuse et charitable, prête à remettre une dette ou à faire une concession.
Ce qu'elle voulait par-dessus tout, sans s'en douter le moins du monde, c'était être adorée humblement : alors elle était capable de tous les sacrifices, de tous les renoncements.
De même, tous les mercredis et vendredis de carême, - — et les carêmes sont longs en Russie, — cette femme orgueilleuse et despote portait à l'insu de tous, excepté de sa femme de chambre, une chemise de grosse toile de chanvre non blanchie, qui déchirait sa peau délicate, accoutumée à la batiste. C'était pour mortifier sa chair. Elle jeûnait pendant les trois derniers jours de la semaine sainte : sous prétexte qu'elle n'aimait pas le maigre, elle ne vivait que d'un petit morceau de pain et d'une tasse de thé toutes les vingtquatre heures, — et ces mortifications, elle les
94 LES KOITMIASSINE*
accomplissait bien par esprit de pénitence et de foi, car elle se gardait d'en parler.
Mais là s'arrêtait son devoir religieux. La charité remplissait sa vie et sa maison ; sa foi lui ordonnait de se mortifier comme une religieuse professe, de donner à l'église des sommes immenses ; elle avait fait vœu de ne jamais refuser l'aumône à qui que ce soit — et son cœur était dur comme la pierre, son orgueil n'avait pas d'égal : elle se faisait toujours inviter deux fois par l'impératrice avant de se décider à lui faire visite. Sous prétexte de maladie, elle déclinait régulièrement le premier de ces honneurs, pour mortifier son orgueil, disait-elle. En réalité, — mais on l'eût bien surprise en le lui disant, — c'était pour que la volonté souveraine ne passât qu'après, la sienne.
Telle était la femme avec laquelle Lissa entreprenait de lutter. Si elle l'eût connue, la pauvre enfant aurait demandé sans doute à prendre le voile plutôt que d'entamer cette lutte insensée. Mais elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle faisait^ Aussi le premier choc ne se fît-il pas attendre.
Le principal souci de la comtesse, en arrivant, fut de réorganiser l'espèce d'asile de Sainte-Pér rine, qu'elle entretenait dans un pavillon dét^r;
ché, situé dans la cour de la maison. Une protégée en laquelle sa perspicacité avait reconnu des aptitudes spéciales pour la gestion des affaires fut chargée de composer un règlement qui passa trois jours sur le bureau de la comtesse.
La gracieuse dame le lut et le relut au moins trois fois dans le courant de chaque journée, corrigeant, ajoutant, retranchant, aggravant les sévérités louables de cette utile institution. Le règlement, dûment corrigé, approuvé, copié de la belle écriture officielle des scribes russes, fut encadré sous verre et suspendu dans la grande pièce affectée aux vieilles femmes ; — malheusement, il ne s'en trouva jamais une qui sût lire.
« Les hôtesses de cet asile, — portait le rè* glement, — ne pourront pas sortir avant sept V eures du matin, ni rentrer après six heures du soir.
(c Tous les jours elles feront la prière en commun et seront tenues d'assister à l'office divin.
« Les discussions et les querelles sont sévèrement prohibées et seront une cause de renvoi.
« Il est interdit aux personnes reçues dans l'asile d'apporter du dehors d'autres provisions que du thé et du pain blanc ; cependant elles pourront faire cuire, pour leur usage, les
96 LES KOUMIASSIISE.
aliments qui leur auraient été donnés par charité. » (Les esprits chagrins auraient pu remarquer dans cet article une légère contradiction; mais quelle œuvre est sans défaut sur notre pauvre terre? Le soleil lui-même a des taches.)
Après une longue série d'autres articles interdisant les spiritueux, etc., etc., suivait un dernier paragraphe, ainsi conçu :
« Pour quelque raison que ce soit, personne ne pourra résider plus de huit jours de suite à Vasile, à moins d'une permission spéciale de Son Excellence madame la comtesse. »
Le petit Dmitri avait appris la pancarte par cœur, et, de temps en temps, en répétant ses leçons à son précepteur, il intercalait une phrase du règlement au milieu de l'histoire grecque ou des verbes allemands. M. Wachtel, qui avait bon caractère, se retenait à grand peine de rire, et se contentait de réprimander son jeune élève ; mais cette trop grande mdulgence faillit causer des malheurs.
Le jour de sortie du précepteur allemand se trouvait précisément le premier dimanche qui suivit l'arrivée à Pétersbourg de la famille Koumiassine. Miss Junior, en sa qualité de première gouvernante, avait également droit au
premier dimanche et n'eut garde de l'oublier. Mademoiselle Bochet resta donc responsable des deux jeunes filles et du petit comte.
L'après-midi s'écoulait sans encombre; les demoiselles lisaient des romans anglais dans leur chambre 9 Dmitri faisait des patiences sur la grande table d'études, lorsqu'un bruit singulier s'éleva dans la cour : on eût dit le gloussement de plusieurs coqs d'Inde, mêlé aux piailleries de quelques douzaines de poules.
La comtesse était assise dans son boudoir près de là ; toutes les portes intérieures étaient ouvertes, comme c'est l'usage en Russie.
Elle leva la tête d'un air distrait; le bruit cessa. La noble dame reprit sa lecture ; au bout d'une minute, les piailleries recommencèrent de plus en plus belle.
Lissa et Zina s'entre-regardèrent en riant.
Dmitri, très-afFairé avec ses patiences, se mordait les lèvres dans l'excès de son attention.
— Qu'est-ce que cela veut dire? murmura mademoiseUe Bochet en déposant son livre.
La sonnette de la comtesse fit alors un tel vacarme, que le bruit extérieur en fut étouffé pour un moment.
• — Allez voir ce que c'est , dit la comtesse t. 6
d'une voix perçante y et que je sache à Tinstant ce que cela veut dire.
— Gagné! s'ëcria joyeusement Dmitri, qui brouilla les cartes de sa patience, sauta sur le maroquin de la grande table de classe et la par— courut dans toute sa longueur en marchant sur les mains.
— Veux-tu bien descendre ! lui dit Zina , riant malgré elle. Tu vas te faire gronder.
Dmitri retomba sur ses pieds et s'assit sur un grand fauteuil , les pieds et les bras ballants; une expression de béatitude animait son visage enfantin y et la malice triomphante lançait des feux d'artifice par ses yeux noirs.
— Tu as fait quelque sottise , murmura Zina tout bas.
Mademoiselle Bochet regardait, inquiète, le jeune comte, qui se contenta de trépigner des pieds et des mains sur le fauteuil d'un air satisfait, et qui reprit instantanément sa gravité.
Le maître d'hôtel, consterné, se présenta à l'entrée du salon de la comtesse. C'était lui qui avait la haute main sur toute la valetaille. Les piailleries avaient cessé.
— Que signifie ce vacarme? dit la comtesse de sa voix de tête. C'est inouï ! Jamais, depuis
que le monde est monde, pareil scandale ne s'est vu ! Eh bien ?
— Ce sont les vieilles femmes j Votre Excellence, commença-t-il.
-— Je les ai bien entendues ! Ce n'est pas la peine de me l'apprendre. Qu'est-ce qu'il y a?
— Votre Excellence, il s'est passé quelque chose de bien extraordinaire... Quand elles ont voulu faire du thé, tout à l'heure... — c'est dimanche aujourd'hui y Votre Excellence...
— Je le sais bien ! après?. . .
— Eh bien... elles ont préparé le samovar,
— Parle donc! cria presque la comtesse, hors d'elle-même.
' — Ce n'est pas de l'eau , Votre Excellence, qui a coulé, c'est de l'encre !
Un fou rire prit les jeunes filles. Dmitri s'était laissé glisser à terre et se roulait sur le tapis, son mouchoir sur sa bouche pour étouffer son hilarité.
Mademoiselle Bochet elle-même, tout en jetant un regsurd de reproche sur Dmitri, ne put s'empêcher de faire comme les autres.
— Qui est-ce qui a pu se permettre une farce aussi inconvenante? dit la comtesse, qui n'avait
pas envie de rire. Le coupable, quel qu'il soit, sera sévèrement puni.
L'œil du maître d'hôtel glissa par la porte ouverte sur Dmitri y que la comtesse ne pouvait voir, et qui suivait en ce moment d'un air affairé les rosaces du tapis avec une grosse épingle.
— Mais cela ne m'explique pas ces cris, ces disputes... continua la bienfaitrice des pauvres.
— C'est que, Votre Excellence, quand elles sont venues chercher leurs sacs, ceux qui contiennent les aumônes, celle qui avait reçu du pain a trouvé de la viande, celle qui avait des noix a trouvé des pommes; — alors elles se sont précipitées dans la cour en criant que c'était un tour du démon. Voilà la cause du bruit. Votre Excellence.
— Tu leur diras qu'elles sont un tas de vieiUes sottes, dit la dame irritée.
— J'entends, Votre Excellence, répondit le maître d'hôtel en s'inclinant.
— Celui qui s'est permis cette incongruité quittera sur-le-champ mon service! ajouta la bienfaitrice des pauvres. As-tu des soupçons ?
Le maître d'hôtel entrevit une occasion superbe de se débarrasser d'un marmiton nouvellement reçu, et qui, peu au fait des usages
de la maison, ne lui témoignait pas aâsez de déférence, à son idée du moins.
— Cela pourrait bien être Vassili.
— Quel Vassili? demanda la comtesse. Il y a un Vassili parmi vous ?
— Oui, Votre Excellence ; un petit garçon qui lave les casseroles. Il est malpropre, méchant, malhonnête et capable de tous les tours.
— C'est bien, qu'on le renvoie ! dit la comtesse. Allez ! et que de semblables scènes ne se renouvellent plus.
Les deux jeunes filles se regardèrent pleines de pitié. Le pauvre Vassili était un excellent petit garçon, un peu rustaud, mais serviable et doux.
Dmitri était tout paie.
— J'entends, madame la comtesse, dit le maître d'hôtel prêt à se retirer.
Dmitri, d'un bond, franchit la porte et lui barra le passage.
— Que voulez-vous? dit la comtesse étonnée et scandalisée de cette façon de se présenter.
Au lieu de répondre à sa mère...
— Pourquoi mens-tu? dit le petit garçon au maître d'hôtel, qui lui fit vivement deux ou trois clins d'yeux significatifs. Tu sais très-bien que c'est moi qui ai vidé, ce matin, mon encrier
i02 LES ROUMIASSINE.
dans le samovar des vieilles sorcières, et qui ai changé de sacs leurs rogatons !
— Monsieur ! un pareil langage ! une action semblable ! s'ëcria la comtesse outrée.
Elle s'arrêta , ne trouvant pas de mots pour exprimer son indignation.
— Oui, ma mère, dit le petit garçon grandi par le mépris qu'il ressentait, et toisant le valet de toute la hauteur de sa naissance, — c'est moi qui ai fait cela, et il le sait bien, puisque je Tai rencontré dans l'antichambre des vieilles. Fi ! l'horreur ! faire renvoyer ce petit qui n'a rien fait, qui n'a qu'un défaut, c'est de parler de toi au singulier, au heu de te mettre au pluriel comme on met les gens nobles. Bel avantage !
On y met les chiens aussi, au pluriel, là-bas, à la campagne, parce que ce sont des chiens de nobles!... Tu es un méchant, tiens!...
Maman, dit-il en se tournant vers sa mère, punissez-moi !
Avec une grâce chevaleresque , touchante et comique à la fois, il s'approcha de la comtesse et mit un genou en terre.
— Sors, dit la comtesse au mattre d'hôtel, qui obéit.
Elle regarda son fils une seconde, puis lui tendit le dos de sa main. EUe brûlait d'envie de
le serrer sur son cœur. Mais c'eût été manquer « aux principes » de toute sa vie.
Dmitri baisa tendrement la main de sa mère et rentra, la tête haute, dans la chambre des jeunes filles, où il fut ëtouffé de caresses par les trois femmes. Mademoiselle Bochet avait les larmes aux yeux , et pendant huit jours elle l'appela Bayard.
C'est M. Wachtel qui reçut une semonce pour avoir laissé à son ëlève le temps de faire cette équipée !
— Mais, madame la comtesse, dit-il , c'était un jour de sortie! Je ne suis pas responsable.
— Je vous demande pardon , monsieur , il n'est pas redescendu depuis que vous l'avez confié à mademoiselle Bochet. C'est donc pendant qu'il était avec vous, dans la chambre du rez-de-chaussée, qu'il a pu trouver le moyen de s'échapper. Ce défaut de surveillance me paraît très-grave, monsieur, très-grave. Une récidive vous ferait perdre ma confiance et le reste.
Pensez-y, monsieur Wachtel.
— Quelle pédante ! grommela le précepteur dès qu'il fut seul.
Mais il se le tint pour dit.
Le premier bal.
Le premier jeudi de décembre, comme elle l'avait dit, la comtesse Koumiassine donna un bal. Mais ce n'était pas à proprement parler ce qu'on appelle un bal dans le grand monde.
L'orchestre se composait dé six musiciens de choix, la salle était joliment garnie dei fleurs; mais on n'avait rien changé aux meubles ni aux tentures ; ces grands changements étaient réservés pour l'année suivante, quand on produirait Zina dans le monde.
— Voyez-vous, ma chère amie, disait la comtesse dans l'après-midi à une de ses compagnes d'enfance, ces petites soirées ne seront que des réunions sans cérémonie, quelque chose dans le genre des bals d'enfants. Je n'y inviterai que mes amis intimes avec leur famille et quelques jeunes gens... Il ne s'agit que de marier ma nièce. L'année prochaine, ce sera autre chose. En attendant, Zina prendra l'habitude de recevoir.
Et là-dessus, un sourire fit entendre qu'en effet ce serait toute autre chose que de mûrier Vassilissa.
La comtesse ne put faire, cependant, qu'à ces réunions sans cérémonie ne se présentassent quelques jeunes gens des meilleures familles de Pétersbourg , • de ceux qui avaient de jeunes frères, de jeunes camarades à peu près de l'âge de Dmitri. Le petit comte invitait avec une grâce parfaite les grandes demoiselles de dixhuit ans, qui se prêtaient en riant à sa fantaisie, tout étonnées de s'amuser bien plus avec ce petit bonhomme qu'avec les jolis officiers de la garde. Parmi les plus brillants de ceux que la comtesse n'invitait qu'à regret, se trouvait un jeune officier de Cosaques , âgé de vingt-quatre ans à peine et fort joli garçon. D'ailleurs, joyeux compagnon au régiment, aimé de ses chefs et de ses camarades.
— C'est dommage qu'il n'ait pas de titre, disait la comtesse à son amie en regardant tournoyer les couples pendant la valse d'ouverture, au premier jeudi de décembre ; bonne noblesse de Moscou, mais enfin, il n'y a pas à dire, un titre, cela relève un beau nom, pour une femme surtout. C'est dommage, je ne lui vois que ce défaut.
106 LES ROtJMIASSINE.
— Vous le laissez danser avec Zina, ce jeune homme qui n'a pas de titre? dit l'amie d'un ton légèrement railleur.
— Zina dansera avec tout le monde; c'est le seul moyen d'habituer les jeunes personnes à se tenir à leur place. Et puis, il a une excellente conduite y ce jeune homme. ,
— Vraiment?
— Oh! oui..., il a débuté au Caucase; il a la croix de Saint-Georg^es. On est très-content de lui^
— Tu m'as bien l'air, pensa l'amie , d'avoir jeté ton dévolu sur celui-là !
Elle se trompait. La comtesse n'avait jeté son dévolu sur personne , mais elle s'arrangeait dès lors pour grouper une éUte d'adorateurs auprès de sa fille. Tous ne pouvaient pas être titrés, — il en fallait bien quelques-uns de plus ordinaires ; — et puis Maritsky hériterait tôt ou tard d'une grande fortune, et sa présence ne déparait aucun groupe de jeunes élégants.
— Eh bien, Lissa, dit Zina en s'approchant de sa cousine entre deux contredanses , t'amuses-tu bien ?
Vassilissa fit un petit geste de tête énergique. Elle était heureuse ce soir-là. Sa tante lui avait fait faire une adorable toilette nichée, toute
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LES KOUMIASSINE. i07
blanche, comme un nuage de neige; de plus que Zina, elle avait au front une toute petite cou* ronne de roses mousseuses ; sa robe avait une petite tratne; elle débutait vraiment dans le monde. Pour une heure, elle oubliait sa position dépendante, sa pauvreté, le destin qui l'attendait. Elle ne voyait rien au delà des murs tapissés de verdure où brillaient les girandoles chargées de bougies. Elle était reine pour cette heure-là.
— Je suis bien contente, va ! continua Zina.
C'est dommage que maman ne veuille pas aussi me faire des robes longues : je suis pourtant plus grande que toi. . . Enfin, un peu de patience : cela viendra.
Vassilissa pensa que le moment où sa cousine mettrait des robes longues serait celui où ellemême passerait aux mains d'un époux inconnu. . . et, loin de lui serrer le cœur , cette pensée lui donna un fi:isson joyeux. L'époux inconnu^ pourquoi ne serait-il pas beau, jeune, noble? L^ jprince Ghourof avait bien pensé à la demander en mariage! Pourquoi ne s'en rencontrerait-il pas un autre aussi noble , aussi riche , mais plus jeune et plus beau?
Elle passait en ce moment devant une glacé, et eUe se regarda. Elle était johe comme une
108 LES ROUMIÂSSINE.
petite fée. L'orchestre commença mie valse... Maritsky s'avança vers les deux jeunes filles , hésitant un peu... il avait déjà dansé avec Zina. Il s'inclina devant Vassilissa , passa son bras autour de sa taille et l'enleva, blanche et légère comme un duvet de cygne.
Zina regarda aller le joli couple.
— Qu'il est bien ! se dit-elle ; quelle grâce élégante, et quel air sérieux! J'aimerais un mari comme cela... Mais ma mère veut un titre.
Un autre cavalier s'inclina devant elle; elle se laissa entraîner, et de toute la soirée n'eut pas une minute pour réfléchir.
Le lendemain d'une fête n'est pas toujours fête, dit un proverbe chagrin : les deux pauvres fillettes en firent l'expérience sans plus tarder. Le vendredi matin, pendant qu'on la coiffait, dès dix heures , la comtesse les fit appeler dans l'intention de leur inculquer des principes de sagesse mondaine.
— Asseyez-vous, leur dit-elle.
Les jeunes filles obéirent et se tinrent bien roides sur leurs chaises.
— Vous n'êtes ni l'une ni l'autre exemptes de reproches pour votre conduite d'hier soir, commença la comtesse. Vous, Zina, vous avez l'air trop évaporé* Vous ne devez pas causer
LES ROUMIASSINS. 109
avec les jeunes gens dans l'intervalle des danses; il suffit que vous les interrogiez pour vous assurer qu'ils ont des dames pour le quadrille suivant. Et vous, ma nièce, vous aviez hier soir l'air de vous amuser beaucoup trop. Comment voulez -vous qu'un homme sérieux vous choisisse pour compagne de sa vie, si vous riez et plaisantez tout le temps? N'oubliez pas, mon enfant, que vous n'avez pas de fortune, que la vie pour vous ne sera pas une fête , et tâchez d'apporter, même dans les plaisirs permis que je vous accorde, le sérieux et la dignité calme d'une jeune fille qui se rend compte de sa position.
La comtesse parla longtemps sur ce ton.
Lorsqu'elle eut fini , les deux cousines se levèrent, lui baisèrent la main, lui firent une révérence et s'envolèrent dans leur chambre. Là, les gouvernantes allaient les reprendre; Zina fit exprès un long détour dans les salons qui occupaient une partie du premier étage.
— Si ce n'est pas à présent que tu dois t'amuser, dit-elle à sa cousine, et si tu dois épouser un homme si sérieux, je ne vois pas quand tu t'amuseras!... Mais je ne vois pas non plus la nécessité d'épouser un homme si sérieux.. • Il en est venu hier de bien gentils qui ne sont
iiO LES ROUMIASSINE
pas trop sérieux. As-tu remarque Maritsky?
— Oui, dit Vassilissa, il est très-bien.
— Sais-tu, continua Zina, je crois que toutes ses institutions de bienfaisance ont tourné l'esprit de maman à l'envers ! Elle ne voit plus que du sérieux partout. Laissons-la dire , obéissons lui, — et, quand il sera question de nous marier, nous n'épouserons que celui qui nous plaira.
C'est entendu?
— Je te le promets de bon cœur, dit Vassilissa avec une ombre de sourire.
— Tu ne me trahiras pas? Il faut être deux pour être fortes. Parole donnée?
— Parole donnée*
Pour rattraper le temps perdu , les deux petites révolutionnaires se mirent à courir , la main dans la main.
— D'où venez-vous tout essoufflée, miss Zina ? dit l'Anglaise scandalisée.
— De chez ma mère , répliqua Zénaïde trèstranquillement^
Mademoiselle Bochet vit que les deux fillettes avaient été morigénées et n'en fut que plus in- ' dulgente.
— Vous avez tort ! vous avez tort ! lui dit miss Junior le soir, pendant la récréation. Ces jeunes filles n'ont pas besoin d'être gâtées. .
■ne!
|gfj. — Soit, mais alors soyez sévère avec les deux
également! répliqua la bonne Suissesse, qui ne put se tenir.
La gouvernante de Zénaïde la regarda de
L. travers, mais ce fut peine perdue ; — quand mademoiselle Bochet avait mis ses lunettes, elle ne voyait plus que son ouvrage.
Les jeudis succédèrent aux jeudis , formant une chaîne ininterrompue de plaisirs. Les petites soirées de la comtesse Koumiassine lui furent rendues par les autres familles. On invita même les deux jeunes filles à quelques grands bals donnés dans l'élite de la noblesse pétersbourgeoise ; mais ces dernières invitations furent impitoyablement déclinées.
— Je ne produis pas ma fille dans le monde, répondait la comtesse ; c'est déjà trop qu'on la voie chez moi.
— - Eh bien ! amenez-nous votre nièce, disait^ on souvent.
Lissa était fort bonne à voir, et sa grâce modeste avait gagné le cœUr de quelques bonnes âmes du grand monde.
— Ma nièce ! répétait la comtesse en haussant les épaules. Vous n'y pensez pas.
Et elle parlait d'autre chose.
Un jour cependant que son amie d'en&nce^
lis LES ROUMIASSINE.
madame Souftsof, lui demandait pom" la troisième ou quatrième fois de conduire Lissa à un bal qu'elle donnait la semaine suivante, la comtesse se départit de sa réserve et laissa pénétrer ses projets.
— Non, ma chère, dit>elle, Lissa n'ira pas, parce que j'irai...
— Eh bien ! vous l'amènerez !
La comtesse fit un signe négatif.
— Lissa n'ira jamais dans le monde en même temps que moi. Vous n'avez probablement pas remarqué que je ne l'accompagne jamais ?
— Non f fit madame Souftsof très-surprise.
— Elle vivra dans un milieu où je ne veux pas me compromettre. Une fois la noce faite, je permettrai à ma nièce de me rendre visite ; je serai marraine de son premier enfant, si les circonstances s'y prêtent; mais on ne me verra jamais chez elle.
— Cette rigueur envers une fillette qui, je le suppose, ne vous a causé aucun désagrément...
— Ce n'est pas de la rigueur, ma chère , j'aime beaucoup Vassilissa ; mais vous connaissez le proverbe : chacun à sa place ! Ce que j'en fais, c'est pour son bien.
Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de là.
Les souvenirs de jeunesse de mademoiselle Justine*
La protégée que la comtesse avait mise à la tête de son refuge pour les vieilles femmes était une demoiselle noble, de trente-cinq ans environ, encore fraîche et assez agréable.
Venue en 1856 pour solliciter une pension après la mort de son père, capitaine de l'armée tué à Sébastopol, elle avait été recommandée aux bienfaits de la comtesse par une parente du comte, sa voisine de campagne.
— Vous, ma cousine, qui aimez tant à faire le bien, avait dit malicieusement la provinciale, tâchez d'obtenir quelque chose pour cette pauvre fille ; elle est très-intelligente et peut rendre des services. Je l'aurais volontiers gardée auprès de moi, n'était que je pars pour l'étranger... Ma santé réclame les eaux.
Ce que l'habile conunère ne disait pas, c'est qu'elle trouvait Justine Adamovna trop intelligente, et qu'elle l'aimerait bien partout, hormis dans sa propre maison.
114 LES ROUMIASSINE.
La comtesse, très-bonne femme qnand il ne s'agissait point de ses principes, avait commencé par donner à la demoiselle pauvre la table et le logement; et, comme Justine, après tout, était noble, elle l'avait admise à sa propre table.
La nouvelle venue, qui avait aussi des principes, chercha à devenir utile, et elle se rendit promptement nécessaire. Aussi bientôt put-elle entrer chez la comtesse sans avoir été appelée, — mais jamais sans se faire annoncer; l'étiquette, sur ce point, restait inflexible.
C'était quelque chose que de diriger le refuge de la comtesse Eoumiassine ; sans doute, en peu d'années, elle avait fait un chemin considérable, et le plus difficile était accomph. Elle pouvait espérer de devenir directrice de quelque établissement de charité sous le patronage d'une grandeduchesse ; elle serait peut-être appelée à remplir des fonctions à la cour. Mais tout cela était bien lointain : elle eût voulu trouver quelque ressource plus à portée de sa main, quelque chose qui lui affermît le pied dans l'étrier , quelque chose, en un mot, de moins aléatoire que le caprice protecteur d'une grande dame ou d'une princesse du sang.
Un jour d'hiver, un peu avant Noël , elle trottinait le long des galeries à arcades du Gostin-
noï-Dvor, tournant et retournant son avenir dans sa pensée, et s'occupant en même temps des emplettes destinées aux étrennes des protégés de la comtesse, — depuis les bambins à la mamelle jusqu'aux vieillards décrépits , car la charité vraiment prodigue de la grande dame n'oubliait personne ; — elle fut étonnée de s'entendre appeler par son nom.
— Justine Adamoyna ! dit une voix masculine.
Elle leva les yeux, pâlit, ouvrit la bouche, la
referma et se mit un peu de côté pour laisser passer le torrent des acheteurs.
— Gonunent!... vous? dit-elle enfin d'une voix singulièrement brisée.
— Oui, moi! Et que faites-vous ici?
— J'achète des étrennes pour les pauVres, dit Justine, qui reprenait peu à peu son sangfroid.
Pendant les quelques secondes qui venaient de s'écouler, la pauvre protégée avait vu passer devant ses yeux le rêve de sa jeunesse.
Elle habitait une pauvre maison de bois à sa campagne ; sa mère n'avait qu'une servante ; son père était à l'armée et ne venait que tous les cinq ou six ans ; une ou deux familles de paysans, avec un petit lopin de terres labourables, formaient tout leur fief*
Mais à quelque distance de la maison un taillis de bouleaux se dressait, semblable à un bouquet de plumes ondoyantes. Ce taillis était toute la joie des pauvres propriétaires. — Notre bois ! disaient-ils avec orgueil.
Justine avait passé son enfance dans un de ces établissements que l'Etat entretient en province pour l'éducation des jeunes fiUes de noblesse pauvre , et qu'on nomme Instituts ; elle revint à la maison paternelle avec de beaux diplômes, des récompenses méritées et des ambitions sans bornes. La maison de bois lui parut laide; la vieille servante, ignoble; sa mère, pesante et vieillie. Le petit taillis de bouleaux, qui avait grandi en même temps qu'elle , était l'oasis de ce désert. Elle y passa bientôt le plus clair de ses journées.
Dans le voisinage vivait un petit gentilhomme campagnard, veuf, fort occupé de ses chevaux, au nombre de trois, et de sa meute, composée de six chiens.
Il passait sa vie à la chasse. Son fils, qui le gênait parce qu'il lui prenait ses chevaux pour courir, avait été placé par lui dans un établissement public afin d'y faire son éducation. Le sort voulut que le jeune Nicolas Tchoudessoff
revint au bercail , lettré et barbu, un an avant le retour de Justine chez sa mère.
Le bois de bouleaux était presque sur la limite des deux propriétés. Nicolas, excellent tireur d'instinct, aimait la chasse. Il partait avec son fusil et rentrait sans gibier, — mais qu'estce que cela 'prouve? Toujours est-il que, certain jour, M. Tchoudessof, revenant à cheval d'une course dans les environs, eut l'idée de traverser le taillis, et, à son inexprimable horreur^ il aperçut à travers les branches son fils, étendu dans l'herbe d'une clairière, aux pieds d'une jolie personne, qu'il reconnut pour Justine Adamovna. Les deux jeunes gens paraissaient fort tranquilles et accoutumés à se trouver ensemble.
L'herbe fine et drue amortissait le bruit des sabots de son cheval ; les jeunes gens avaient à peine daigné tourner la tète, croyant avoir affaire à un paysan.
Le vieux Tchoudessoff, qui n'était pas commode, ne dit rien et retourna chez lui en mordant sa moustache grise.
A l'heure du thé, son fils apparut comme de coutume, le fusil désarmé, la gibecière vide.
— Tu n'as rien tué aujourd'hui? lui demanda le père.
— Non, mon père, rien du tout
— Tu n'as pas de chance, hein?
Le jeune homme, âgé alors de dix-neuf ans^ regarda son père avec quelque surprise, et répondit :
— Non, je n'ai pas de chance, c'est vrai, mais je ne me donne guère de peine.
Le vieux Tchoudessof sauta sur sa canne, qu'il guignait depuis un moment dans le coin habituel, et appUqua à son héritier une volée fort satisfaisante.
Quand il jugea que la correction porterait fruit, il déposa sa canne et dit à son fils :
— Ça, c'est pour te faire passer les idées de mariage. Si jamais tu t'avises de venir me demander ma bénédiction pour épouser cette mamselle qui te tenait compagnie dans le bois, je te déshérite.
Nicolas, furieux et rossé, regardait son père de travers. ^
— Oui, tu crois que je ne peux pas te déshériter, n'est-ce pas? Je vendrai mon bien et je le boirai jusqu'à la dernière goutte, jusqu'au dernier kopek. Tu m'entends?
— J'ai compris, mon père. Mais pourquoi?. ••
— Parce que je ne veux pas d'une belle-fiUe qui court les bois avec un garçon : suppose que
iiES K0tJMIAS3INE. 119
ce ne soit pas avec toi qu'elle ait été assise dans le bois, hein?
— Mais, mon père, puisque c'était avec moi!
— Eh bien, puisque c'était toi, tant mieux pour toi , mais je t'ai dit mon dernier mot ! \
Nicolas fit ses réflexions et retourna au bois, conmie d'habitude. L'automne s'avançait, les pluies devenaient fréquentes, et le jeune homme n'aimait pas la pluie, de sorte qu'il ne venait pas avec une exactitude militaire.
— Eh bien ! lui dit un jour Justine, quand parlerez- vous à votre père?
— Je lui ai parlé.... répondit Nicolas, qui se souvint des coups de canne.
— Eh bien? fit la jeune fille pâle d'angoisse.
— Il ne veut pas, et il ne veut pas ! C'est son dernier mot.
En disant ces paroles, Nicolas baissa la tète, car il sentait bien qu'il aurait peut-être pu insister davantage.
— Ah !.. . il ne veut pas, répéta lentement la jeune fille. Eh bien! adieu, monsieur Tchoudessof.
Elle s'en allait, pâle, blessée au cœur ; le jeune honune la rattrapa, la saisit dans ses bras, lui dit tout ce qu'il put trouver de mieux, et finit par la consoler un peu.
120 LES ROUMIÂSSINE.
A partir de ce jour^ elle le considéra comme un étranger. Dans son plaidoyer cependant, il avait si bien su mêler la fiction à la réalité, il avait parlé des coups de canne avec tant d'éloquence, que Justine^ sans se trouver convaincue, cessa de lui en vouloir. D'ailleurs, à dix-sept ans, on est crédule. Les deux jeunes gens se séparèrent donc sans colère et sans rancune. Quelque temps après, Nicolas partit pour chercher fortune à Pétersbourg.
A dire vrai, Justine n'avait pas eu le cœur pris; sa petite nature sèche se prétait mal aux dévouements sublimes et absurdes de l'amour.
Mais, une fois seule dans la monotonie de sa vie campagnarde, elle arriva à se faire une sorte de héros de Tchoudessof. Elle ne vit plus en lui qu'une victime de la cruauté paternelle, et ne se souvint plus que des coups de canne. Le petit bois fut pour elle une sorte de pèlerinage qu'elle accomplissait de temps en temps pour chercher l'ombre de sa jeunesse.
Et voilà que cette jeunesse évanouie, elle venait de la voir apparaître dans les galeries du Gostinnoï-Dvor, sous la forme de Nicolas Tchoudessof.
Il avait changé depuis dix-huit ans. De longs favoris, bien soignés, remplaçaient sa jeune
barbe soyeuse ; son visage portrait les traces du temps, eût dit u^ poëte, c'est-à-dire que de petites rides fines indiquaient non les excès, mais la méditation soucieuse d'un homme qui voudrait parvenir ; à cela près, toujours joli garçon à trente-sept ans.
Sa mise, autant que la longue pelisse la laissait voir, était sévère ; ses manchettes de toile fine étaient attachées par de jolis boutons d'or mat, d'un goût sérieux. Le chapeau de soie était neuf, lustré, irréprochable; la main, blanche et soignée. Évidemment, Nicolas Tchoudessof vivait dans un milieu où les bonnes manières faisaient parti des aptitudes.
— Que faites-vous à Pétersbourg? demanda Justine lorsqu'elle eut chassé le trouble de ses esprits.
— Je suis employé au Sénat; d'ici peu, j'espère avoir de l'avancement. Ah ! Justine Adamovna, quelle rencontre! Qu'il y a longtemps!... Mais venez par ici, on ne peut pas causer !
Ils s'écartèrent de la foule et montèrent au premier étage, où les galeries, presque entièrement occupées par les réserves des magasins du rez-de-chaussée, sont habituellement désertes. En quelques mots, Justine raconta son passé et
IM LES KOITMIÂSSINE.
sa situation actuelle dans la maison de la comtesse Koumiassine.
— A-t-elle des enfants? demanda Tchoudessof sans attacher grande importance à sa question.
— Elle a une fille, un fils, et une fille adoptive.
— Des bambins ?
— Non : sa fille aura bientôt seize ans ; sa nièce en a dix-sept ; elle cherche à la marier.
Un éclair d'inspiration montra à Tchoudessof le parti qu'il pouvait tirer de cette rencontre.
— Elle est riche, cette nièce à marier? demanda-t-il négligenunent.
— Non 'y la comtesse lui donne dix mille roubles et un trousseau ; mais il y aura la protection...
Un silence se fit.
— Vous n'êtes pas marié? demanda Justine, non sans quelque trouble.
— Pas encore, répondit Tchoudessof.
— Êtes-vous promis?
— N... non, répondit le compère, qui ne voulait rien compromettre.
Justine s'arrêta et le regarda en face avec des yeux brillants qui lui firent peur. Un moment il eut ridée de prendre la fuite..
•— Je TOUS ai fait du tort autrefois, dit-elle ; vous avez souffert pour moi. . •
Il la regarda assez étonné, car au fond, sauf les coups de canne, ce n'était pas lui qui avait souffert.
— Je puis vous donner une bonne revanche, continua-t-elle. Je vous veux du bien, croyez-le; je n'ai oublié que ce qu'il fallait oublier... Faites de même... Voulez-vous épouâer la mèce de la comtesse?
Tchoudessof croyait rêver. Mais c'était un honune sérieux; il prit tout de suite le côté pratique de la proposition.
-7- Est-ce un mariage convenable sous tous les rapports? dit-il d'un air grave.
— Est-ce que je vous en parlerais sans cela?
répondit la protégée en haussant les épaules. Vous me devrez votre bonheur : cette pensée m'est très-agréable. Et puis, moi aussi, je suis ambitieuse... nous monterons ensemble. Ditesmoi, avez-vous servi à l'armée?
— Oui, répondit l'employé, deux ans seulement. Il n'y avait pas d'avancement, j'ai préféré le service civil. Pourquoi cette question?
— Parce que la comtesse aime assez les militaires, ou du moins ceux qui l'ont été. Elle dit que cela dégourdit un homme.
— Je lui parlerai de mes campagiies, si cela peut lui faire plaisir! dit Tchoudessof avec un sourire aimable, extrêmement faux.
, — Et puis, on veut des principes chez nous.
— Cela va de soi, répondit l'employé en s'inclinant.
— Qui est-ce qui va vous présenter? demanda Justine inquiète. Il faut quelqu'un, — *une dame, — une personne sérieuse... On prendra des renseignements sur vous.
— Je suis prêt! ma vie est sans reproches!
dit Tchoudessof en se redressant.
Il se troubla cependant un peu en achevant le dernier mot, car il se souvenait du taillis de bouleaux ; mais il avait une alliée là où il eût pu trouver une ennemie.
Les deux compUces passèrent en revue les maisons où Ton pourrait trouver un intermédiaire.
— J'en trouverai un, soyez-en sûre, dit Tchoudessof en tendant la main à Justine, et je vous l'écrirai par la poste.
— Non, dit la protégée, n'écrivez pas ! Il ne faut jamais écrire.
Tchoudessof s'inclina devant cette sagesse supérieure.
— Et... dites-moi, fit-il en se rapprochant :
LES ROUMIÂSSINE. 125
pourquoi la nièce de la comtesse, et pas sa fille? Justine secoua négativement la tête.
— La jeune comtesse ne se mariera qu'après sa cousine; et cela n'est pas pour vous, mon ami... Un million de dot !
— Bien, bien, fit Tchoudessof d'un air dégagé. Ce que j'en ai dit, c'était pour me renseigner. Alors je ne vous reverrai pas ?
— Non ; faites-vous présenter. Je tâcherai de vous rencontrer par hasard dans la maison, et je dirai ce que vous êtes : un voisin de campagne. Mais présentez*vous hardiment comme prétendant ! Le premier qui viendra aura toutes les chances. Ne perdez pas de temps.
— C'est entendu, merci !
Ils se serrèrent la main et se tournèrent le dos.
Tchoudessof s'en alla de son pied léger à ses affaires, et Justine continua à acheter des bas de laine et des livres de piété.
Dmitri dccoape des maris pour toutes les demoiselles.
Le soir même, après le dîner, quand la comtesse fut rentrée dans son boudoir, pendant la causerie à bâtons rompus qui rapprochait tous les hôtes pour un moment, Justine se glissa vers les deux cousines sous prétexte de leur parler des emplettes qu'elle avait faites dans la journée, — en réalité pour voir Vassilissa de plus près et la faire parler, s'il se pouvait. Miss Junior engagea la protégée à passer dans la salle d'études, où les enfants se réunissaient pour la soirée, et les cinq femmes se trouvèrent assises autour de la table, examinant les achats de charité et causant amicalement. C'était la première fois... Jusqu'à ce jour, Justine n'était entrée dans cette pièce que pour porter quelque message de la comtesse.
Mademoiselle Bochet n'éprouvait pas grande sympathie pour cette nouvelle recrue : ses yeux honnêtes avaient souvent cherché vainement
le regard de cette demoiselle peu communicative.
En revanche, miss Junior, gloutonne, comme un brochet, de compliments et d'attentions, se laissait prendre à merveille aux politesse^ , aux prévenances de l'astucieuse protégée.
Les deux jeunes filles n'y entendaient pas malice et s'amusaient à étirer sur la table les petits bas et les brassières de laine.
— ^ Us auront bien chaud là-dedans , disait Zina en passant ses doigts dans les manches des brassières et en leur faisant faire le polichinelle.
YassiUssa écoutait d'une oreille distraite les récits de la protégée, qui s'était assise à côté d'eUe.
— Et vous , mesdemoiselles , dit celle-ci en interrompant le fil d'une histoire touchante qu'on n'écoutait pas, qu'est-ce que vous allez me donner pour mes pauvres vieilles ?
Zina fouilla dans sa poche, ramena son portemonnaie, l'ouvrit tout grand, le renversa et Tapphqua brusquement sur la table. Il en sortit une pièce en cuivre de cinq kopeks, une pièce de dix kopeks en argent et une autre de vingt.
— Tout ça ! dit-elle en riant aux éclats. Voilà tout ce que je possède ! Je vous le donne de grand cœur , continua-t-elle en poussant cette
128 ' LES KOUMIASSINB.
monnaie vers Justine. Jusqu'à ce que ma mère me donne mes appointements^ au premier du moisy je n'ai plus rien, rien, rien!
La' petite fille fit -tournoyer deux ou trois fois son porte-monnaie en Tair, puis le referma et le mit dans sa poche avec le même sérieux que s'il eût contenu une fortune.
— Et vous, mademoiselle Vassilissa? dit la protégée d'un air patelin, ne me ferez-vous pas aussi l'aumône pour mes pauvres ?
— Je n'ai rien, murmura honteusement l'orpheline.
— Gomment ! tu n'as rien dépensé ce mois-ci ! Mesdemoiselles, je vous dénonce ma cousine; Lissa est avare, elle a un magot, je suis sûre qu'elle a un magot. Dis-moi où tu le caches, que je t'emprunte de l'argent; j'ai horriblement besoin d'argent !
— Je n'ai rien, répéta Vassilissa en regardant Zina les yeux pleins de larmes.
— Qu'as-tu fait de ton mois? Maman te donne un mois — tous les mois. Qu'en as-tu fait?
Et Zina se croisa les bras d'un air délibéré, rejetant la tète en arrière avec la gravité d'un
— Tu sais bien, Zina, que maman est venue me voir dimanche , je lui ai tout donné pour
LES ROUMIÂSSINE. 129
qu'elle l'envoie à nos pauvres de la campagne.
— Ah ! vous avez aussi une campagne, mademoiselle Vassilissa? dit la protégée, pendant que Zina demandait pardon à sa cousine en mettant la ponctuation avec des baisers.
— Nous avons une quinzaine de paysans, dit la jeune fille, ils sont très-pauvres...
— Cela fait toujours quinze paysans, pensa la protégée. Je n'en ai pas tant* que cela, et les miens ne sont pas plus riches.
A partir de ce jour, elle prit l'habitude de venir tous les jours après le dîner faire une visite dans la salle d'études. La visite, de dix minutes d'abord, se prolongea peu a peu, si bien qu'elle finit par durer toute la soirée. Mademoiselle Bochet n'était pas contente; mais la comtesse ayant approuvé la présence de Justine presque sous sa main, à l'heure où elle prenait ses arrangements pour la journée suivante, l'honnête fille garda le silence.
Depuis quelque temps déjà, elle sentait sa position craquer sous ses pieds : on faisait allusion autour d'elle au prochain mariage de son élève ; mais elle s'était attachée à l'orpheline, et, faisant bon marché de son amour-propre, elle s'était décidée à rester tant qu'on ne la congédierait pas. Plus d'une fois elle eut envie de
130 LES KOUMIASSrNE.
dire à Vassilissa : Méfiez-vous ! Mais elle se dit qu'elle n'avait aucun droit de le faire et se borna à protéger le plus souvent possible la jeune fille par sa présence.
Les choses allaient ainsi depuis deux ou trois semaines; le jour de Tan avait apporté dans la maison son contingent de cadeaux et de rhumes de cerveau; Vassilissa avait eu une parure de corail, Zina un bracelet de perles , la comtesse une grippe et Dmitri un cheval mécanique , lorsqu'un soir madame Souftsof se fit annoncer chez son amie.
Après les préliminaires d'usage :
— J'ai trouvé un fiancé pour votre nièce, ditelle à la comtesse.
— Ah ! vraiment ! Fort bien ! Je vous remercie. On m'en a déjà proposé deux ou trois, mais je ne suis pas entièrement satisfaite... Qu'est-ce que c'est que ce monsieur?
— • Un homme comme il faut, d'abord, à ce qu'il paraît, car je dois vous avouer que je ne l'ai jamais vu. C'est madame R... qui m'en a parlé. Il a vu Lissa, paraît-il, et il a été trèsfrappé de sa bonne tenue, de sa modestie...
— Où a-t-il pu la voir?
— C'est ce que j'ignore* Dans lame, peutêtre, ou à l'égUse...
LES KOUMIÀSSINÇ. lâi
— Ah! oui, à l'église, c'est possible; son nom?
— Tchoudessof... Nicolas.
— C'est un nom de clergé, cela ! Ancienne famille de prêtres, probeiblement , peut-être anoblie par les armes... Oui, cela me conviens drait assez. Quelle position ?
— Employé au Sénat; appointements de deux à trois mille roubles, susceptibles d'augmentation...
— Fortune personnelle ?
—Peu de chose : un petit bien que lui a laissé son père, environ quinze cents roubles de revenu annuel.
— C'est peu, mais c'est suffisant. Et la personne?
— Il est très-bien, dit- on, trente -cinq ou trente-six ans ; des principes religieux, une excellente conduite : pas de jeu , pas d'excès de table, pas de liaisons...
\ — C'est une perle alors, dit la comtesse en riant. Et qu'est-ce qu'on paye pour le voir ?
— Si vous consentez à le recevoir, je vous l'amènerai.
La comtesse réfléchit un peu :
— Oui, dit-elle, le carnaval dans un mois, puis le grand carême... On pourra la marier à
Pâques. Amenez-le moi. Mais vous savez que je ne m'engage à rien! Il faut que je m'assure... On peut prendre des renseignements?
— Tant que vous voudrez.
— Eh bien, amenez-le vendredi soir : je serffi seule, nous le ferons causer. Je vous avoue que jusqu'à présent aucun de ceux qu'on m'a proposés n'avait réuni tant d'avantages. . . Mais il faut que je le voie.
Le vendredi, vers huit heures, le valet de pied annonça : Madame Souftsof, M. Tchoudessof.
Justine, qui entendit ces noms par la porte ouverte de la salle de la classe , réprima un imperceptible tressaillement.
— Il a bien choisi sa protection ! se dit-elle avec orgueil. C'est un homme très-fort.
La robe de soie de la visiteuse fit froufrou sur le tapis; un pas masculin s'arrêta sur le seuil; puis la voix de la comtesse proféra quelques paroles banales, — et le valet de pied, se retirant, ferma sur le trio les' portes du boudoir, toujours ouvertes.
. — Oh! oh! conciliabule secret! dit Dmitri, l'enfant terrible, qui découpait des chevaux de carton. Cas punissable par les lois, — plus ou moins, — selon la gravité des circonstances !
LES KOUMIASSIiSË. 133
C'est mon précepteur qui me Ta appris ce matin^ miss Junior! Vous n'avez pas besoin de me faire des yeux comme cela ^ mademoiselle Justine J Si vous ne me croyez pas, demandez-le lui.
Justine, indifférente, t^ontmua à coudre; elle ne travaillait jamais qu'à des habits pour les pauvres. Miss Junior entama avec Dmitri une controverse aiguë, où, malgré le soin qu'elle avait de parler anglais , l'enfant lui répondait imperturbablement en allemand, ce qui n'élucidait pas la question.
Mademoiselle Bochet et Vassilissa se regardèrent effarées. Cette visite à une heure inusitée, cette porte que, de mémoire d'enfant, on n'avait vue fermée... Zina leva la tête et surprit ce regard.
— C'est... commença l'étourdie...
Elle s'arrêta sérieuse tout à coup.
— Qu'est-ce que c'est, mademoiselle Zénaïde? demanda la protégée de sa voix douce.
Dmitri, qui avait saisi le profil de Tchoudessof au moment où il passait devant la porte, déposa sur la table une silhouette que, pendant sa querelle avec miss Junior, il avait soigneusement découpée dans du papier. La silhouette représentait assez bien le nez aquilin, les favoris en
pointe et le chapeau que le visiteur tenait à la main avec grâce.
— C'est le mari de ma cousine Vassilissa !
dit-il en contemplant son œuvre, la tête un peu de côté, plein de la satisfaction de l'artiste convaincu.
-j-Cet affreux bonhomme ? s'écria Zina rouge de colère en saisissant le corps du déUt. N'as-tu pas honte?
' — D'abord, ce n'est pas un bonhomme, c'est un monsieur très comme il faut. . . — Dmitri fit le geste d'un homme bien élevé qui ôte son chapeau pour le garder à la main. — Et puis il n'est pas affreux, il est très-bien fait, au contraire... Et puis ce n'est pas l'homme en papier qui est le mari de ma cousine, c'est...
— Qu'est-ce que c'est, mon jeune ami? demanda Justine, toujours douce et aimable.
— C'est... Qu'est-ce que ça vous fait, mademoiselle Justine? Tenez, votre mari à vous, je vais vous le donner, ça ne sera pas long.
Maniant les ciseaux avec une dextérité sans égale, il déposa presque instantanément sur l'ouvragé de Justine la silhouette du diable avec des cornes gigantesques et une queue de sapajou.
Le rire et les reproches éclatèrent à la fois
autour de la table. L'indignation de miss Junior ne connaissait plus de bornes.
— Vous êtes jalouse y miss Junior? s'écria Dmitri devenu nerveux et surexcité. Il vous faut aussi un mari... Attendez ! le voilà.
Évitant habilement les mains qui essayaient de lui ôter les ciseaux ^ mais qui n'osaient l'attaquer brusquement de peur de le blesser, il découpa la caricature d'un ministre anglican, avec ses longues basques, son chapeau plat et sa bible sous le bras.
Miss Junior, bleue de colère, allait certainement fisiire quelque esclandre, lorsque mademoiseUe Bochet, pour opérer une diversion, prit Tenfant sur ses genoux.
— Et mon mari, à moi? dit-elle. Est-ce que vous ne le ferez pas ?
Dmitri la regardait en souriant; son petit visage changea tout à coup d'expression^ il fondit en larmes et se cacha dans le cou de la brave fiUe.
— Elles me détestent toutes les deux, murmura«t-il en montrant le poing à l'Anglaise et à Justine. Vous, vous m'aimez, et je vous aime...
Les jeunes filles s'empressèrent autour de lui et arrêtèrent ses larmes, non sans quelque peine. Puis vint la grande question de lui faire de-
186 LES ROUMIASSINE.
mander pardon à celles qu'il avait offensées. Ce ne fut point aisé. Mais les deux victimes, effrayées du résultat que pouvait avoir cette scène si la comtesse en avait connaissance, ne se montrèrent pas exigeantes. Dmitri se réinstalla sur sa chaise, et la paix était faite quand, neuf heures sonnant, M. Wachtel vint réclamer son élève et l'emmena.
— Cet enfant est méchant ! dit miss Junior quand il fut hors de la portée de la voix.
— Non, je ne crois pas, mademoiselle, dit la Suissesse, mais il est trop nerveux.
Justine lui jeta un de ces regards obliques qui lui étaient particuliers. Mademoiselle Bochet le soutint froidement.
— C'est égal, se dit-elle, la branche fait plus que de plier sous moi. Dans quelques semaines, dans huit jours peut-être, je ne serai plus ici. Pauvres enfants !
La porte du boudoir se rouvrit ; le froufrou de deux robes s'engouffra dans le salon qui conduisait à la salle d'études, et la comtesse entra, accompagnée de ses visiteurs. Au premier bruit, Zina avait sauté sur les bonshommes et en avait fait une pelote prestement jetée sous la table.
Les visiteurs s'avancèrent. Une grande lampe
à abat-jour, suspendue au plafond ^ éclairait les visages. Tout le monde se leva.
— Ma fille Zénaïde, dit la comtesse en présentant son hôte ; Dmitri est déjà couché ?
— Oui, maman.
—Ma nièce, VassilissaGorof, continua la comtesse. — Elle s'arrêta un peu. — Miss Junior et m^emoiselle Bochet, qui ont la charge de l'éducation denosjeunes filles. Mademoiselle Justine. . . Justine leva les yeux et sourit.
— J'ai déjà le plaisir de connaître monsieur, dit-elle. Monsieur est un voisin de campagne de ma mère.
— Ah ! vous vous connaissez ? dit la comtesse, enchantée de pouvoir se procurer des renseignements sans se déranger; j'en suis charmée. Vous referez connaissance chez moi, je l'espère.
Tchoudessof s'inclina.
— Je serai trop heureux, dit-il, que Votre Excellence veuille bien m'autoriser à revenir lui présenter mes hommages, — son regard s'arrêta sur VassiUssa, — ainsi qu'aux personnes qui ont le bonheur de vous appartenir.
Il salua, prêt à se retirer.
— Restez, ma chère, je vous en prie, dit la comtesse à madame Souftsof. — Je suis chez
moi le soir généralement , monsieur, dit-elle à Tchoudessof.
Celui-ci salua encore une fois et sortit. Les deux dames causèrent un moment de choses indifferenteSy puis s'en retournèrent dans le boudoir.
— Il est très-bien ! dit la comtesse. Demain, je me ferai donner des renseignements par Justine. Est-ce une chance heureuse qu'elle le connaisse !
— Oui, en vérité; qui aurait deviné cela? répondit la bonne âme sans méfiance.
Pendant ce temps , Zina réfléchissait. Après cinq minutes de silence :
— Il n'est pas mal, ce monsieur, dit-elle sournoisement.
— Oui, répondit Vassilissa d'un ton décidé, mais il salue trop bas^
Tchoudessof fait la roae*
Le lendemain, dès neuf heures, la comtesse, tout en faisant sa toilette, manda Justine auprès d'elle.
— T a-t-il longtemps , ma bonne , lui ditelle, que vous connaissez M. Tchoudessof, qui est venu hier soir chez moi ?
— Oui, comtesse : je l'ai connu lorsque je sortie de l'Institut, il y a environ seize ans. C'était un voisin de ma mère.
— A-t-il de la famille là-bas?
— Je ne saurais vous dire. Je crois cependant que son père est mort depuis que j'ai quitté mon pauvre petit patrimoine...
— - Quel homme était son père? interrompit la comtesse peu désireuse d'entendre les doléances de Justine.
— C'était, autant que je puis m'en souvenir, un homme rude et brutal. Son- fils lui était ex*
140 LES ROUMIÂSSINE.
trémement soumis et passait pour un bon garçon.
— Il est plus jeune que vous? demanda la comtesse.
— Je ne crois pas, répondit Justine un peu piquée.
Elle avait diminué deux ans de son âge pour faire plus d'honneur à Tchoudessof , et voilà qu'à présent on la croyait plus vieille que cet homme de trente-sept ans ! Pendant un moment y elle eut positivement envie de bouder ; puis elle revint à de meilleurs sentiments.
<— C'est tout ce que vous savez à son sujet?
demanda la comtesse après un moment de si* lence.
— Mais oui, comtesse... Il y a longtemps que je l'ai perdu de vue... J'ai été bien surprise de le voir entrer avec vous dans la chambre de ces demoiselles...
Justine prononça ces derniers mots lentement, avec une sorte d'hésitation si bien jouée, que la comtesse s'y laissa prendre et la regarda d'un air de condescendance, avec un sourire de bonne humeur très-gracieux.
— Vous êtes intelligente, Justine Adamovna, dit-elle. J'aurai peut-être prochainement besoin de vous pour autre chose que pour surveiller
ma maison de refuge. Vous étiez hier au soir chez ces demoiselles quand mes visiteurs sont venus ?
— Oui, comtesse.
— Mon fils était présent, je crois ?
Sur un signe affirmatif de Justine, la com»tesse continua :
— M. Wachtel m'a dit, ce matin, que Dmitri avait eu quelque peine à s'endormir, et qu'il avait rêvé tout haut... Ne s'est-il rien passé d'extraordinaire pendant la soirée ?
Justine Adamovna garda un silence signifia catif et baissa les yeux d'un air embarrassé.
— Parlez, je le désire, dit la comtesse, accoutumée à agir en souveraine.
— Le jeune comte s'est permis quelques plaisanteries un peu vives à l'égard de miss Junior — la rusée protégée se garda bien de parler de son propre grief — et mademoiselle Bochet ayant pris son parti, il s'est un peu monté la tête. Cependant , conseillé par mademoiselle Zénaïde, il a fait des excuses, et tout est rentré dans Tordre... Il ne s'est rien passé de plus, madame la comtesse.
— Enfin , murmura là comtesse entre ses dents d'un air décidé, cela ne durera plus bien longtemps.
— - Je vous en supplie, madame la comtesse, s'écria la protégée d'un ton plein d'angoisse, ne laissez soupçonner à personne que je vous ai parlé de ceci!... Je l'ai fait par déyouement pour vous... et par soumission à vos ordres, car je ne sais comment il se fait que je ne puisse rien garder sur ma conscience lorsque vous me commandez de parler.
Le sourire bienveillant de la comtesse annonça à Justine qu'elle avait chatouillé le point sensible de son amour-propre : la soif de domination.
— Soyez tranquille, dit-elle en étendant la main d'un geste protecteur — plein de noblesse et de grâce — j'espère , d'ailleurs , que personne, chez moi , n'oserait voiis molester pour avoir obéi à mes injonctions !
— Avez-vous quelques ordres à me communiquer relativement au refuge ? demanda Justine après avoir baisé pieusement la main protectrice.
— Au refuge? non. Mais j'ai diverses courses que je vous prierai de faire pour moi. f
La comtesse entra aussitôt dans le détail d'une foule d'œuvres pieuses : jamais on n'a connu tout le bien que cette femme orgueilleuse de son nom et de son rang avait fait parmi les pauvres de toutes les classes.
LES KOUMÏASSIUE. ,143
La protégée la quitta aussitôt pour se mettre en campagne; elle prit un traîneau de louage pour la porter d*un bout -à l'autre de Péters-" bourg, et y tout en débattant le prix aVec le cocher : — Bientôt , se dit-elle , je ferai mes visites de charité dans une bonne voiture , et non plus dans ce piteux véhicule.
Et elle partit, pleine de rêves d'avenir.
Depuis la veille , Zina cherchait le moyen de causer avec sa cousine et ne pouvait le trouver. Au moment où elle venait de communiquer avec elle, avant la promenade de l'après-midi, sa mère les fit appeler toutes deux. Se serrant la main, elles entrèrent dans le boudoir où la comtesse, tout à fait habillée, les attendait, assise dans son fauteuil.
— Dmitri a-t-il été sage, hier? demanda la mère aussitôt après les formalités usuelles.
— Oui, maman, répondit Zina, qui sentit Todeur de la poudre : un peu nerveux seulement.
— Ah ! des nerfs ! Très-bien. Et la cause de ces nerfs?
— Miss Junior Ta contrarié; ils se sont un peu querellés... mais mon frère lui a demandé pardon bien gentiment.
-^— Je n'aime pas ces scènes continuelles. Si
144 LES ROUMIASSINE.
votre frère ne se sentait pas soutenu, il ne se permettrait pas ces querelles inconvenantes.
-* Nous ne le soutenons, pas, maman, dit vivement Zina. N'est-ce pas. Lissa, que nous lui avons dit de demander pardon? D'ailleurs, il n'avait pas grand tort...
— : Vous n'êtes pas juge, je suppose, des torts de votre frère envers votre gouvernante, dit la comtesse d'un ton sec. Ce que je veux, c'est que pareille circonstance ne se présente plus. Un enfant qu'on soutient dans ses impertinences ne peut que devenir de plus en plus acariâtre. Je serai obligée de couper court à ces soirées si votre frère y apprend à mépriser miss Junior, que j'estime et que je considère comme une personne tout à fait distinguée.
— Bien, maman, répondit Zina, qui sentit le soufflet sur la joue de mademoiselle Bochet.
Lissa, muette, les yeux pleins de larmes, ne disait rien...
— Vous m'avez entendue, Vassilissa ? dit la comtesse en se tournant vers elle.
— Oui, ma tante. •
— Tâchez d'en faire votre profit, alors. Je voulais vous dire aussi, Vassilissa , que vous voilà présentée dans le monde. De temps à autre, je vous ferai venir près de moi quand
LES ROUMIASSINE. 145
j'aurai des visiteurs. Cela vous formera.
— Et moi, maman? dit Zina, qui prévoyait d'ennuyeuses soirées en l'absence de son amie.
— Vous resterez chez vous, ma fille, jusqu'à ce que je vous fasse appeler, dit la comtesse d'un ton sec. Allez étudier, mademoiselle : vous avez encore beaucoup à apprendre.
Les deux cousines sortirent le cœur gros et prirefît, comme d'habitude, le chemin le plus long pour retourner chez elles.
— Je ne sais pas ce qu'a maman, dit Zina en refoulant de son poing fermé les larmes de ses yeux, on dirait que tous les jours elle devient moins bonne ! As-tu remarqué qu'elle n'a pas nommé mademoiselle Bochet? C'est à son adresse, le paquet que nous avons reçu. Nous ne lui en dirons rien, n'est-ce pas?
— Non , répondit Lissa , il ne faut pas lui faire de peine.
— C'est Justine qui nous a vendues ! je la déteste, dit Zina d'un ton convaincu. Ce monsieur d'hier, reprit-elle, c'est un promis pour toi, tu sais !... Ce qui m'étonne, c'est que maman ne t'ait rien dit.
— IL faut bien m'accoutumer peu à peu !
répliqua Lissa d'un ton ironique qui ne lui était
pas habituel.
Zina la regarda, un peu surprise.
— Il ne te plait pas ? lui dit-elle tout bas.
— Il me fait horreur, avec sa voix miellease et ses grands saints.
— Mais si maman veut que tu l'épouses ?
— Je ne Tëpouserai pas! dit Vassilissa, qui rougit soudain, et dont les yeux bleus lancèrent un éclair.
— G*est bien ! tu es un vieux brave, toi ! une vieille moustache grise I s'écria Zina en sautant au cou de sa cousine.
— Chut ! fit-elle en posant un doigt sur ses lèvres ; et, de Tair le plus posé, elle ouvrit la porte de sa chambre.
Cinq jours après cette scène, M. Tchoudessof se fit annoncer chez la comtesse vers huit heures du soir. A ce nom, Zina, dans la salle d'étude, regarda Lissa, qui pàUt. Dmitri fit sournoisement de l'oeil le tour de tous les visages, et, retournant les cartes de sa patience :
— Dix de cœur, dit-il , valet de cœur, dame de cœur, roi de cœur ! Mariage !
-— Madame la comtesse prie mademoiselle Vassilissa de passer chez elle, dit un domestique sur le seuil .
Vassilissa se leva lentement, déposa sa brodciic et se dirigea vers la porte* Tous les yeux
la saluaient avec des expressions bien diverses. Seule, Justine piquait régulièrement son aiguille dans la grosse toile de ses chemises de pauvre. Arrivée sur le seuil, la jeune fille tourna la tête avant de disparaître, et vit tous ces yeux qui la regardaient. Ceux de Zina, pleins d'angoisse , lui firent peine ; elle sourit , d'un faible sourire, et entra chez sa tante.
— Voici monsieur Tchoudessof , qui désire connaître notre campagne de Koumiassina, ma chère Lissa, dit la comtesse avec cette grâce incomparable qu elle apportait, quand il lui plaisait, aux relations de la vie sociale. Vous qui aimez,, je crois, ce lieu champêtre plus que nous tous ensemble, décrivez-nous-en les beautés.
JBUe indiquait à Vassilissa une place sur le canapé. La jeune fille s'assit, pour la première fois de sa vie, à cette place d'honneur. Elle gar« dait le silence. Tchoudessof rompit la glace :
— Est-il vrai, mademoiselle, lui dit-il en français, d'une voix suave, que vous préfériez les champs à la ville ?
Lissa, sous l'œil scrutateur de sa tante^ murmura une courte réponse.
Tchoudessof avait beaucoup cultivé la langue française depuis l'époque de ses jeunes amours. Il s'était aperçu qu'au Sénat, un employé qui
parle bien le français a tout espoir de se faire apprécier par ses chefs. Il employa les phrases les plus mélodieuses, les accents les plus persnasifSf pour induire Lissa en conversation ; mais iJ avait grand' peine à obtenir autre chose que des monosyllabes. La comtesse, croyant que c^était au respect qu'elle inspirait à sa pupille qu'était due cette timidité extraordinaire, sortit du Jboudoir et passa un moment dans la salle d 'étude. Pour la première fois de sa vie, Lissa se trouvait seule avec un inconnu. Les portes étaient ouvertes, les domestiques allaient et venaient dans les pièces voisines ; elle prit du courage, et au moment où, pour la vingtième fois^ Tchoudessof lui adressait une question banale, elle leva sur lui ses grands yeux bleus , pleins de hauteur et de màhce à la fois, :
— Oui, monsieur, lui dit -elle, j'aime le monde. On y rencontre, il est vrai, des gens qui vous déplaisent, mais on en trouve aussi de foi t sympathiques.
— Puis-je espérer, mademoiselle, dit Tchoudessof en se penchant d'un air tout à fait tendre, que vous me compterez au nombre de ces derniers?
— Je n'en sais rien, monsieur, répondit froidement Vassihssa en se reculant un peu : j'ai
toujours entendu dire que les gens sympathiques étaient délicats, discrets et scrupuleux/.. Je n'ai pas encore Fhonneur de vous connaître.
— En un mot, pour vous plaire, dit Tchoudessof un peu piqué, il faut faire ses preuves?
-~-Je ne sais pas, monsieur, s'il est question de me plaire à moi ; mais il me semble que, pour plaire à qui que ce soit, il faut faire en effet ses preuves. Un chien même n'accorde sa confiance qu'à celui qui l'a méritée.
-!— Elle a de l'esprit, pensa Tchoudessof.
C'est une conquête à faire, et non pas seulement une petite fille à épouser. Eh bien! tant mieux ! k ce ne sera que plus amusant !
Il se remit à marivauder, mais la comtesse rentra, et Lissa redevint muette.
Au bout d'une demi -heure. Lissa fut renvoyée dans ses pénates.
— Elle n'est pas dégourdie encore, dit la contesse à Tchoudessof, elle est très-jeune et ne sait guère causer qu'avec des jeunes filles de son âge.
— Je vous demande pardon, madame, dit Tchoudessof avec une légère nuance de fatuité ; pendant le court instant que nous sommes restés seuls, mademoiselle Vassilissa a fait preuve de beaucoup d'esprit et même de sagacité.
— Vraiment? C'est alors que ma présence Teffarouche. Eh bien , cher monsieur, venez diner lundi, vous aurez occasion de faire votre cour à ma nièce. Je ne lui parlerai pas de vos intentions d'ici là. C'est à vous de vous faire apprécier.
Tchoudessof , ravi , prit congé de la comtesse et retourna chez lui dans des intentions tout à fait conquérantes.
Lissa, de son côté, en rentrant dans la salle d'étude, fut accueillie par ce silence plein de questions muettes qui accompagne presque toujours les situations embarrassantes. Elle revint s'asseoir a sa place d'un pas léger et sans souci.
— Tiens ! dit-elle, Dmitri est allé se coucher?
— Il est neuf heures passées, mademoiselle, dit Justine à demi-voix : le temps vous parait court aujourd'hui.
— Il me paraît long, au contraire, mademoiselle Justine; j'allais vous demander si mon pauvre cousin avait encore eu le malheur de vous déplaire, pour qu'on l'ait envoyé au lit avant l'heure.
Mademoiselle Bochet réprima un sourire; miss Junior prit un air plus morose que jamais; quant à Justine, décidée à ne pas comprendre, elle étira sur la table sa vilaine chemise de toile
LES KOUÎ^IASSINE. iSl
de chanvre, de Tair placide et satisfait d'une eune mère qui contemple sa layette.
La séance fat bientôt levée. Quand les deux cousines forent couchées :
— Eh bien ! dit Zina tout bas, ton promis te plaît-il davantage ?
— Sois tranquille; je lui ai donné sur le nez. S'il y revient, c'est qu'il n'aura pas de cœur.
Zina bondit de joie dans son lit.
— Mon Dieu ! mademoiselle , dit miss Junior de son paravent, est-ce que vous n'avez pas assez de la journée pour gambader et bavarder. . . que vous parlez toute la nuit?
— Nous, parler ! miss Junior, vous rêvez! dit Zina d'une voix paresseuse; vous m'avez réveillée ! je dormais déjà. Je vais avoir bien de la peine à me rendormir {
Tassilissa ne témoigne pas de dispositions marquées
pour le mariage*
Le lundi suivant, comme les jeunes filles rentraient de la promenade, la comtesse les rencontra sur Vescalier.
— Nous avons du monde à dîner, Vassilissa.
Mettez votre robe de soie bleu pâle, et tâchez d'être bien coiffée.
— - Et moi, maman ? dit Zina.
— Vous?... une robe blanche et un velours noir, comme toujours. Quand perdrez-vous l'habitude de vouloir être en tout semblable à votre cousine ?
En disant ces mots, la comtesse s'éloignait... Lorsqu'elle fut trop loin pour entendre :
— Quand vous voudrez aussi me marier, maman ! répondit la jeune indisciplinée.
.11 restait à peine une heure pour se préparer. Les femmes de chambre furent convoquées en hâte, et le joli va-et-vient de mousselines et de rubans qui préside à la toilette des jeunes filles
LES KOUMIASSINE. ISS.
remplit toute la vaste chambre en im moment.
Lissa, indifférente, se laissait parer.
— Quelle coiffure désirez - vous , mademoiselle ? demanda la coiffeuse.
— Celle que tu voudras... Non !... celle que ma tante préfère.
— Oh ! mademoiselle , pour un dîner prié !
une coiffure si simple !
— Fais-moi celle-là, te dis-je ! Ma tante désire que je sois bien coiffée.
A son grand regret , la soubrette conraiença la coiffure modeste, plate , qui donnait à Vassilissa Tair d'une petite religieuse manquée.
— Vos boucles vous vont bien mieux, disait la bonne fille en s'arrétant à tout moment ; nous avons encore une demi-heure ; si vous me permettiez de recommencer?
— Non, fais des tresses et mets-les en paquet tant que tu pourras. Tire bien, serre bien ; tâche qu'il y en ait le moins possible.
— Oh ! mademoiselle, vous avez l'air d'une femme de chambre ! s'écria la soubrette scandali^ée en voyant Vassilissa piquer délibérément les épingles dans sa magnifique chevelure dont elle réduisait les nattes de moitié.
— C'est bien comme ça. Maintenant, donne le nœud bleu.
Elle le planta juste au milieu de sa téte^ et se regarda dans la glace en souriant.
— Oh ! Lissa, qui a l'air d'un bonbon ! s'ëcria Dmitri faisant une apparition incongrue parmi les jupons.
• On le chassa a coups de mouchoir , comme une mouche importune , et il disparut. Zénaïde, attirée par l'exclamation de son frère, échappa à sa femme de chambre et, à moitié coiffée, courut à sa cousine.
— Horrible! dit-elle; il a raison. Mets le nœud de côté, ou maman sera furieuse.
— Laisse donc ! dit Vassilissa tout bas, j'ai une coiffure de demoiselle pauvre et modeste. Elle ne dira rien. Et puis ça me va mal ; je suis enchantée.
— Eh bien !" non, dit mélancoliquement Zma en la regardant d'un œil investigateur, si c'est ça que tu veux, tu n'as pas réussi à être laide.
Écoutant, à la fin, les doléances de sa femme de chambre, elle retourna à son miroir, pendant que Lissa , droite au milieu de la grande pièce , se laissait mettre sa robe de soie bleue décolletée, garnie de moelleuses dentelles, d'où ses épaules charmantes semblaient vouloir se dérober.
— Mon Dieu, que tu es jolie ! s'écria Zina en
se retournant brusquement , ce qui lui mit son velours noir sur l'œil gauche.
— Madenâoiselle , fit la soubrette éplorée, nous ne serons jamais prêtes, si vous remuez toujours !
La comtesse entra. Il était bien rare qu'elle vînt à ce moment solennel de la toilette. Elle jeta un coup d'œil sur sa fille et la gronda de son retard ; puis, s'approchant de Vassilissa, elle mit un peu sur le côté le fameux nœud de ruban bleu, baisa l'orpheline au front et l'emmena, victime parée — mais non résignée — pour le sacrifice.
Le boudoir était plein de monde : le chef du bureau de Tchoudessof , que la comtesse connaissait de longue date, deux employés supérieurs au ministère de la justice , une ou deux parentes éloignées, pas riches, enfin tout le personnel des dîners des parents pauvres, mais nobles, comme disait Zina, qui ne manquait pas d'esprit d'investigation. Lissa reçut un coup de plus à son pauvre orgueil, déjà endolori, en voyant ceux qu'on invitait pour tenir compagnie à l'homme qui lui était destiné. D'un geste rapide, elle remit le nœud au milieu de son front.
Tchoudessof fit son entrée un moment après, ganté, rasé, parfumé — des odeurs anglaises!
irréprochable, ses cheveux noirs séparés au milieu de la tête. A son entrée, un murmure flatteur courut parmi les protégées.
On s'assit à table, Tchoudessof auprès de Vassilîssa ; les rangs étaient rompus pour ce jour-là; Dmitri était à côté de sa sœur et ne tarissait pas en remarques sarcastiques sur le compte du prétendant.
Le menu même du dîner mortifia la pauvre Lissa, C'était un dîner substantiel, de gens qu*on veut nourrir pour toute une semaine : de grosses pièces de viande , des rôtis solides , des légumes vulgaires; pour plat doux, un gâteau feuilleté ; pas de poisson , pas de volailles , pas de mets fins, pas de glaces, rien de ce qui rend un dîner délicat, élégant... La comtesse faisait bien ce qu'elle faisait, et ce menu était commandé par elle. Le maître d'hôtel n'eût pas pris soin d'éliminer ainsi toutes les friandises.
— Un dîner de parents pauvres ! répétaient les yeux moqueurs de Zina, en allant des invités aux plats qui faisaient le tour de la table.
Vassilissa finit par trouver la chose si drôle , qu'une pointe de sarcasme vint se mêler à sa vexation. Tchoudessof ne ralentissait pas ses amabilités, et l'orpheline se donna pour la première fois le plaisir d'une coquetterie en règle.
Il lui semblait amusant de bafouer cet homme qu'elle devinait lâche et qui se permettait de la courtiser.
— Il sera bien vexé lorsque je le refuserai ! se dit-elle triomphante.
Et elle causa sans contrainte, montrant tout son esprit, toute sa malice. Le nœud bleu se remit sur le côté comme par miracle, et elle devint si adorablement jolie, que Zina en resta éblouie.
Après le dîner, ce fut bien autre chose. La comtesse avait fait éclairer les salons.
— Dis, Lissa, est-ce pour la cousine Barbe que maman a fait mettre des lampes partout?
inurmura Dmitri en se glissant le long de la robe de la jeune fille.
— Won, petit,. répondit sa cousine, c'est pour miss Junior, parce qu'elle a un orgelet.
Les yeux brillants, les joues teintées d'un rose vif, elle continua à causer avec Tchoudessof.
— Ah ! vous voulez m'épouser , pensait-elle , parce que j'ai dix mille roubles et un trousseau... Plus vous vous croirez près du but, mon beau monsieur, plus fort vous vous casserez le nez quand le moment sera venu.
Sa tante ne la reconnaissait pas. Avec la per-
158 LES KOtJMIASSINEr.
spicacitë des tantes et des mères mondaines qui ne voient leurs enfants qu'aux heures des repas , elle crut que Vassilissa était ravie de cette fête donnée pour elle, et aussi du prétendant qu*on lui proposait.
— Ce n'est pas, pensait la comtesse, qu'elle puisse en être éprise en si peu de temps , mais l'amour-propre d'une jeune fille qu'on demande en mariage est bien naturel , et puis la passion n'a rien à voir là-dedans.
Sollicitée, Vassilissa se mit au piano avec sa cousine. On demanda des valses, et Zina choisit, sans y penser, celles que le prince avait fait jouer chez lui — simplement parce que Lissa les jouait bien. La petite main de Lissa attaqua les notes sans hésitation ; mais que de regrets dans le cœur de la jeune fille pendant qu'elle pressait ou ralentissait, au gré de la mélodie, le mouvement rapide et entraînant de la valse aimée!
Elle songeait au pauvre Chourof , triste et seul dans la neige, au milieu du luxe de sa maison déserte ; elle revit la chambre bleue — la chambre de blonde — qu'elle avait entrevue comme dans un rêve...
— Princesse ! pensa-t-elle. Riche à millions ! aimée d'un honnête homme délicat jusqu'au scrupule ! J'aurais pu être tout cela. Et aujourr
d'hui je serais la femme de ce plat personnage qui empeste les odeurs et qui en veut à mes dix mille roubles ! . . . Jamais !
Cette idée lui donna tant d'ardeur qu'elle enleva le reste de la valse comme dans un tourbillon. Zina, malgré toute son habitude et son aplomb, avait quelque peine à la suivre,
— Brava! brava! dit Tchoudessof, applaudissant du bout de ses doigts gantés ! vous avez un beau talent, mademoiselle.
Lui aussi , pendant cette valse , avait fait un retour sur lui-même. La fête se donnait pour lui , pour lui pauvre grippe-sou , possesseur de quelques masures et d'une petite maison de briques toute décrépite ! Il était invité à diner chez la comtesse Koumiassine ; il était le prétendant officiel à la main de sa nièce. La noce se ferait dans cette maison luxueuse ; la comtesse l'appellerait « mon neveu » et lui meublerait un gentil petit appartement; sa femme élégante, jolie, spirituelle, bonne musicienne, ferait les honneurs de sa maison. — Mes chefs viendront chez moi, se dit-il, et, grâce à ma femme, mon avancement sera rapide...
Dans le fin fond de sa pensée, il se vit décoré de l'ordre de Sainte-Ânne, première classe, chef de bureau, honoré, cossu... — Quand j'en serai
160 LES KODMIASSINE.
là, pensa-t-il, je me payerai une petite cocotte.. .
Une petite cocotte... c'était son idëaL Mais tant qu'il ne serait pas marié , la chose n'était pas possible; et puis, cela compromet les gens qui veulent de l'avancement. . .
Tchoudessof vint encore dîner deux fois; maïs la réception frit moins brillante. Il vint sans cérémonie , et le repas fut bien meilleur que le dîner des parents pauvres. Lissa, plus réservée, parce qu'il y avait moins de monde, ne laissait pas cependant de surprendre sa tante par l'aisance de ses manières.
— C'est qu'elle fera une très-bonne maîtresse de maison, se disait la tante en se félicitant de la belle éducation qu'elle lui avait donnée.
Un dimanche de février, la comtesse fit prier madame Gorof de passer chez elle. Elle la reçut fort amicalement, l'embrassa, l'appela « ma chère cousine » et lui dit sans ambages :
— J'ai trouvé un mari pour Lissa. C'est un excellent homme ; des principes , une jolie position, cinq à six mille roubles de revenu. Votre fille aura six cents roubles par an pour sa toilette; c'est l'intérêt du capital que je lui donne en dot, et je lui ferai un joli trousseau; de plus, je meuble l'appartement et je paye la première année de loyer. Cela vous convient-il?
Madame Gorof , prise au dépourvu , ne pouvait que remercier. Elle exprima donc toute' sa reconnaissance à la comtesse ; mais, comme elle avait du sens , malgré ses défauts un peu vulgaires, elle se hasarda à demander :
— Le caractère de ce monsieur convîent-il à celui de ma fille? A-t-elle du goût pour lui?
— Vous comprenez, ma chère cousine, dit la comtesse avec un sourire légèrement dédaigneux , que ce n'est pas au caractère de ce monsieur de s'accorder avec celui de votre fille. Une femme doit modeler son caractère sur celui de son mari, et c'est pour cela qu'il n'est pas mal de se marier jeune , pendant que le caractère est malléable.
Le comte Koumiassine était bien loin en ce moment-là; sans quoi, malgré son excellente éducation, il eût peut-être levé les bras au ciel, dans l'excès de son étonnement, à l'énoncé de cette maxime.
— Soit , dit madame Gorof encore indécise ; mais Vassilissa a-t-elle du goût pour lui?
— Elle le reçoit fort bien , répondit la comtesse; que voulez-vous de plus? Vous ne voudriez pas, je suppose, qu'elle lui fît la proposition de l'enlever pour se marier un mois plus tôt.
— Vous me permettrez d'interroger ma fille?
dit la mère, sentant pour la première fois de sa vie que sa parente l'avait de fait dépossédée de ses droits.
— Je vous prierai, au contraire, de ne pas lui parler de ce que je viens de vous communiquer. Je me suis abstenue de l'influencer, et, pour faire les choses en conscience , il faut la laisser libre de son choix.
Madame Gorof respira. Puisque la comtesse elle-même n'avait rien dit, elle n'avait pas à redouter de pression morale. Du moins, elle le croyait.
Le soir du même jour , mademoiselle Bochet fui priée de passer dans le boudoir où se réglaient ainsi les destins de toute la maison.
— Chère mademoiselle Bochet, lui dit la comtesse, j'ai l'intention de marier ma nièce d'ici peu. Votre tâche est achevée. Comme Vassilissa ira beaucoup plus dans le monde que sa cousine , votre présence auprès d'elle n'est plus indispensable ; vous pouvez donc, à partir d'aujourd'hui, vous considérer comme absolument libre de tout engagement. Je crois inutile d'av jouter que, tant qu'il vous plaira de rester chez nous, vous serez la bienvenue.
— Pourrai-je accompagner mademoiselle Vas-
silissa dans ses sorties? demanda Thonnéte fiUe.
— Non, chère mademoiselle Bochet, vous êtes absolument libre. Jusqu'au jour du mariage, Vassilissa sera accompagnée dans ses sorties par Justine Âdamovna , qui a beaucoup de temps à elle.
— Alors, si Votre Excellence n*y voit pas d'obstacle, dit la Suissesse, je me retirerai aprèsdemain chez une de mes parentes qui habite cette ville.
— Quoi ! si tôt ? fit la comtesse , qui aurait bien voulu faire un peu de générosité.
— Du moment que je ne suis plus utile à madame la comtesse, dit la gouvernante, je ne dois pas abuser de son hospitalité.
— Gomme il vous plaira, mademoiselle, répondit la comtesse blessée.
Elle prit une enveloppe sur la table :
— Voici ce que je vous dois : il y a trois mois en surplus. J'aurais dû vous prévenir plus longtemps d'avance. Il est possible que vous ne trouverez pas à vous placer immédiatement. . . Vous voudrez bien ne pas m'offenser par un refus.
Mademoiselle Bochet s'inclina en silence. Au moment de quitter le boudoir, son pauvre cœur
se serra si fort qu'elle fut obligée de s*arréter. La comtesse se tourna à demi vers elle , croyant qu'elle voulait parler.
— Pourrai-je venir de temps en temps voir ces demoiselles et M. Dmitri?
Ce dernier nom réveilla la mauvaise humeur de la grande dame.
— Mais certainement, maden^oiselle. Vous avez l'air de croire que je vous renvoie; vous serez toujours la bienvenue chez nous, ajoutât-elle en lui tendant la main , car elle n'était pas méchante.
Mademoiselle Bochet serra cette main et sortit la mort dans l'âme. C'était l'exil.
Était-ce donc pour cela qu'elle avait tant aimé ces trois enfants? Bien que Lissa fût plus spécialement sous sa direction , celui qu'elle préférait était Dmitri , si bon petit garçon , si tendre et si spirituel , cette nature fine , exquise , nerveuse à l'excès et qui lui paraissait si frêle qu'elle craignait à tout moment de voir rompre le fil qui retenait à la terre cet ange moqueur.
Miss Junior était sortie ; c'était son jour. Mademoiselle Bochet rentra dans la grande pièce maussade, où elle avait passé deux années de son existence, et ces murs inhospitaHers , ces meubles désobligeants lui parurent un palais a
travers les larmes qui remplissaient ses yeux et qu'elle ne voulait pas laisser tomber.
En la voyant rentrer si pale » presque défaillante , les deux jeunes filles se précipitèrent audevant d'elle et la firent asseoir sur un fauteuil. A leurs questions inquiètes y mademoiselle Bochet sentit qu'elle allait faiblir et laisser couler ses pleurs. Le visage effrayé de Dmitri , qm la regardait de ses grands yeux noirs, lui fit comprendre la nécessité d'éviter une scène.
— Ce n'est rien, dit-elle, je me suis tourné le pied en marchant.
Elle refiisa tous les soins, toutes les compresses, et tâcha de retrouver un peu de gaieté, mais en vain. Lorsque Dmitri fut parti, elle prétexta une migraine et courut se jeter sur son lit. Les deux cousines appelèrent les femmes de service presque aussitôt, et lorsque tout fut tranquille, en attendant l'arrivée de miss Junior, qui ne devait rentrer qu'à onze heures , elles se gUssèrent auprès de mademoiselle Bochet.
— Qu'est-il arrivé? dit Zina tout effrayée à la vue du visage décomposé qui se leva sur l'oreiller à leur approche.
— Je m'en vais, mes enfants chéries. . . je m'en vais demain. On va vous marier. Lissa, vous le savez sans doute : on n'a plus besoin de moi...
je m'en vais. Et je vous aime tant! Ornes filles î murmura la Suissesse, qui fondit en larmes.
Les deux fillettes se mirent a pleurer avec elle. Tout à coup Zina leva la tête :
— Dmitri va tomber malade , dit-elle , il vous aime à la folie !
— C'est pour cela que je n'ai pas voulu en parler devant lui tout à l'heure. Si la comtesse voulait bien ne pas lui annoncer que je m'en vais tout à fait.. « On lui dirait que je vais faire un voyage, et que je reviendrai...
-^ Ma mère ne voudra pas de ce petit men** songe, dit Zina en secouant tristement la tête.
Lissa ne pleurait plus. Après le premier échec , elle était devenue calme et restait assise sur le lit, une main de sa gouvernante dans la sienne.
— ^ Nous nous faisons peut-être de fausses in-quiétudes, reprit mademoiselle Bochet. Les enfants sont oublieux ; dans huit jours, Dmitri ne se souviendra sans doute plus de moi...
 cette pensée, ses larmes coulèrent avec plus d'amertume.
-^ Mais vous viendrez nous voir?
L'institutrice, justement froissée, ne voulait pas le promettre ; à force d'instances, cependant^ elle finit par céder.
— Donnez-moi votre adresse, mademoiselle, dit Vassilissa qui, jusque-là, n'avait pas dit grand'chose.
— Je veux bien. Pourquoi?
— Pour que je puisse vous trouver si j'ai besoin de vous.
— Besoin de moi! ma chère enfant. En quoi une pauvre fille comme moi pourrait-elle vous être utile ?
— On ne sait pas... Faites-moi ce plaisir «
— De grand cœur, mon enfant. La voici...
Et vous m'écrirez?
Un léger bruit dans la pièce voisine annonça le retour de miss Junior. Les deux cousines se sauvèrent dans leur lit sur la pointe du pied^
Pendant que l'Anglaise, étonnée de les trouver endormies de si bonne heure, se déshabillait avec précaution, Zina dit tout bas à sa compagne :
— ' C'est bien étrange, tout cela! Qu'est-ce que cela signifie ?
I — C'est le commencement... répondit Vassilissa.
— Le commencement ! Que. veux-tu dire ?
— Oui, on veut me faire plier... Mais je résisterai, quand je devrais rester brisée sur le carreau.
168 LES ROUMIASSIISË.
Zina lui pressa chaleureusement la main. En ce moment, elle avait complètement oublié que l'ennemi était sa mère. D'ailleurs, cette mère à peine entrevue, qui la grondait souvent, qui ne la caressait jamais , car ce n'étuient pas des caresses que les baisers distraits accordés le matin et le soir, cette mère représentait l'autorité dans la maison , et l'autorité n'est guère aimée lorsqu'elle ne joint pas un peu de tendresse à sa majesté redoutable.
Dmitri donne un soufflet à mademoiselle Justine.
Le lendemain, la comtesse annonça aux jeunes filles que mademoiselle Bochet les quittait ; elle ne dit pas le motif de ce départ. C'était ce qu'elle appelait préparer sa nièce à l'idée du mariage : le travail qui se ferait tout seul dans la tête de Yassilissa était, à son avis, meilleur que toutes les précautions oratoires et que les discours les mieux préparés. En théorie, elle avait peut-être raison, mais la pratique lui réservait une surprise.
A rheure de la promenade , miss Junior fut désignée pour emmener les deux demoiselles au Jardin d'été. L'Anglaise était loin de triompher, comme le supposait Zina, qui ne l'avait jamais tant détestée. Elle éprouvait au contraire un grand embarras à voir partir son ancienne rivale ; sa nature un peu aigrie, mais honnête et scrupuleuse, lui faisait envisager toute délation comme un acte monstrueux, et, tout en se sentant par-
faitement innocente, elle craignait que mademoiselle Bochet ne lui imputât une disgrâce dont elle connaissait bien le véritable auteur. Avant de sortir, miss Junior, en présence des deux jeunes filles, se dirigea vers mademoiselle Bochet, fort occupée à ranger sa malle.
— J'espère , mademoiselle , lui dit-elle avec hésitation, que vous avez oublié les petites piques qui ont pu avoir lieu entre nous , et que vous êtes parfaitement convaincue que je ne suis pour rien dans les circonstances qui vous éloignent de cette maison ?
La Suissesse se hâta de répondre et rassura complètement son ancienne rivale , qui pouvait d'un moment à l'autre devenir sa compagne d'in^ fortune.
— ^ Il y a ici, miss Junior, quelqu'un de plus fort que vous et que moi , quelqu'un qui , je le crains, sera bientôt maître de la maison. . .
Elle se tut. Une poignée de main énergique lui prouva qu'elle avait été comprise.
\ En ce moment Justine entra pour annoncer que la voiture était attelée. Elle assumait volontiers bien des petits devoirs comme celui-là , de ceux qui lui permettaient d'entrer à l'improvisté partout où elle n'était pas attendue. Mais, pour cette fois^ elle n'apprit pas grand'chose.
Le soir^ après le dtner, Dmitri vint^ comme toujours, passer la soirée avec les jeunes filles. Par une sorte d'entente tacite , personne ne lui avait parlé du départ prochain de sa bonne amie. Il jouait et gambadait comme d'ordinaire , et mademoiselle Bochet se prétait à ses jeux avec plus de bonne grâce encore que d'habitude, lorsque Justine Adamovna entra dans la chambre avec son ouvrage. Elle marchait tout doucement comme un chat qui a rentré ses griffes.
— Je ne sais pas comment elle s'y prend , disait Wachtel, qui ne l'aimait guère; jamais je ne lui ai vu de bottines qui craquent !
L'arrivée de cette sage demoiselle tempéra la gaieté du petit garçon; personne n'était gai, d'ailleurs; les deux cousines avaient grand' peine à faire bonne contenance.
Justine s'assit tout doucement : les chaises qu'elle prenait ne faisaient pas de bruit sur le parquet. Au bout d'un instant :
— Vous êtes tout triste, monsieur Dmitri^ dit-elle, mais ce n'est pas pour toujours que mademoiselle Bochet s'en va. Madame votre mère m'a chargée de l'inviter pour dimanche.
— Bochet s'en va? dit Dmitri devenu tout p&le.
Il sauta à bas de sa chaise et appuya ses deux petits poings fermes sur la table.
— Comment, mesdames, vous aviez caché à cet enfant?. . . J'en suis désolée, je ne pouvais pas prévoir... C'était si simple. Il n'y a pas là de mystère, je suppose !
Ces phrases se suivirent sans interruption, ponctuées seulement par un haussement de sourcils de plus en plus étonné.
— Bochet s'en va? répéta le petit garçon avec une expression de menace, en regardant la protégée.
— Je m'en vais, mon enfant, dit mademoiselle Bochet en essayant de le prendre dans ses bras, mais je reviendrai... Vous voyez bien que je reviendrai dimanche.
— Pour tout à fait? demanda Dmitri, ses poings fermés toujours posés sur la table.
— Non , pas pour tout à fait : je viendrai dîner; nous jouerons ensemble.
— Alors, vous vous en allez? Maman vous renvoie.
La chose était si nette que personne ne trouva de réponse.
— Maman vous renvoie parce que vous m'aimez. .. Elle dit que vous me gâtez... Et c'est parce que vous lui avez fait des rapports, vous !
dit-il, les dents serrées, en se tournant vers la placide Justine.
— Moi, monsieur Dmitri?
— Oui, vous !. .. C'est depuis que vous venez ici le soir que tout va de travers , que maman nous gronde ! C'est vous !. .. Je vous déteste !
— Dmitri ! Dmitri ! s'écria mademoiselle Bochet tremblante, car la comtesse, qui s'habillait pour aller en soirée, pouvait tout entendre de son cabinet de toilette , si les portes étaient ouvertes.
— Oui, je la déteste !
Il chercha un mot nouveau pour lui, et, l'ayant trouvé dans sa mémoire, il l'appliqua avec une énergie virile à la protégée de sa mère.
— Je la méprise ! dit-il en se croisant les bras d'un air hautain.
La protégée rougit sous l'affront; ce petit garçon, que tout le monde essayait vainement de calmer, exprimait visiblement les sentiments de l'assistance.
— Vous n'êtes qu'un enfant, monsieur Dmitri, et vous ne savez pas ce que veut dire le mot que vous avez employé; — sans cela, bien certainement, vous ne vous seriez pas permis.. •
— Si ! je sais ce que méprisor veut dire ! Je le sais ! cria l'enfant en frappant du pied.
— -Je suis persuadée que non j et c'est pour cela que je vous pardonne.
— Me pardonner, à moi? dit Tenfant bléme de rage. Vous , une protégée , pardonner à un comte Koumiassine !
— Vous êtes un comte Koumiassine, mais vous êtes aussi un petit garçon très -impoli. Cependant , je vous le répète , je ne vous en veux pas, parce que vous ne savez pas ce que mépriser veut dire...
L'enfant regarda d'un air de défi la protégée, dont les mains tremblaient sur son ouvrage. Il fit deux pas en avant, et, du plat de sa petite main ouverte,- il lui appliqua un soufflet sur la joue.
Un cri général s'éleva, et Dmitri fut enlevé dans les bras de sa sœur.
La comtesse, qui sortait de son appartement en mettant ses gants , s'approcha du groupe :
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle ; toutes les fois que cet enfant vient ici, ce sont des cris à fendre la tête,
— C'est moi qui ai donné un soufflet à Justine, cria Dmitri, malgré les efforts surhumains de sa cousine, qui lui mettait la main sur la bouche.
— Un soufflet ? dans ma maison 1 s'écria la
comtesse véritablement outrée ; c'est impossible ! Est-ce vrai, Justine?
— C'est vrai, madame la comtesse, répliqua la protégée humblement, mais M. le comte n'est pas responsable... à son âge...
La comtesse sonna vivement.
— Emportez mon fils dans sa chambre, ditelle au domestique qui parut, et dites à M. Wachtel qu'il le fasse coucher immédiatement. Dmitri, demandez pardon à mademoi^ selle Justine, que vous avez offensée.
— Jamais ! dit le petit garçon. Vous êtes ma mère , et je vous demanderai pardon , si vous voulez, d'avoir fait une chose qui vous déplaît, mais je ne demanderai jamais pardon à cette méprisable. • .
— Emportez le jeune comte, dit la comtesse au domestique.
— Ce n'est pas la peine, maman; j'irai tout seul, répondit l'enfant en écartant doucement de la main le domestique prêt à obéir.
II s'inclina profondément devant sa mère, fit un second salut à ses cousines, et pendant qu^ les assistants, pétrifiés de sa conduite, ne pensaient pas à l'en empêcher, il étreignit les jupes de mademoiselle Bochet dans ses petits bras.
176 LES ROUMIÂSSINË.
embrassa au hasard ce qui tombait sous ses lèvres et se retira d'un pas tranquille.
— Enfin , dit la comtesse d'une voix brève, c'est la dernière fois, j'espère! Bonsoir, mesdemoiselles.
Elle sortit en traînant derrière elle la longfue queue de sa robe de velours. Dix minutes après que le roulement de la voiture se fut éteint, mademoiselle Bochet quittait la maison.
Dmitri ne fut pas malade : la commotion nerveuse qu'il avait ëprouvëe avait été fort amoindrie par l'essor de sa colère. Mais à partir de ce moment, toutes les fois que ses yeux rencontrèrent ceux de Justine Adamovna, ce fiit pour lui lancer à la face le même regard qui avait accompagné le soufflet.
L'histoire de ce soufflet courut toute la maison, et, chose bien singulière, à l'exception de la comtesse, chacun s'en réjouit plus ou moins. Dmitri, mandé par sa mère dès le matin du jour suivant, ne voulut jamais consentir à faire des excuses. Enfin la comtesse, voyant qu'elle ne vaincrait pas la ténacité de cet enfant — qui lui ressemblait fortement par ce côté de son caractère, — se décida à lui donner à choisir entre une très-forte punition et le pardon complet sous la condition d'excuses à la protégée.
LEl KOUMIASSINE. 177
— Pouvez-vous penser, maman, dit l'intraitable petit garçon, que j'hésite un seul instant? Je serai non pas deux mois, mais un an, si vous voulez, prive de dessert et de friandises, plutôt que de faire ce qui ne serait pas bien.
— Comment... ce qui ne serait pas bien? A votre avis, c'est donc mal de témoigner du regret pour une faute commise?
— C'est mal de témoigner un regret qu'on n'éprouve pas.
— Vous n'éprouvez pas de regret d'avoir mal fait?
— Je n'ai pas mal fait, maman. Je recommencerais tout de suite, si je ne craignais de vous déplaire.
Le petit garçon fut dépéché avec une verte leçon de morale.
La comtesse, quelques jours après , dit en riant à madame Souftsof :
— Je ne sais vraiment pas où ce petit garçon va pécher ses raisonnements ! Il a failli me réduire au silence ! Et il est entêté î... C'est bien mon fils, ajouta-t-elle avec orgueil,
— Il est trop avancé pour son âge, répondit l'amie. A votre place, je chercherais h lui épargner les émotions, et je ne le pousserais pas beaucoup dans ses études.
— Oh ! M. Wachtel s'entend très-bien à l'instruire sans le fatiguer, répondit la comtesse; et puis, mademoiselle Bochet n'étant plus là, son caractère va redevenir ce qu'il était auparavant.
Tchoudessof ne triomphe pas sur tonte la ligDei
La comtesse avait bien autre chose en tête que d'étudier la santé de Dmitri. Il s'agissait de soumettre à Yassilissa elle-même la demande en mariage de son prétendant.
Ne doutant pas une seule minute du succès de cette heureuse démarche, elle voulut lui donner une certaine solennité. Après le dîner du mercredi, Vassilissa, qui avait reçu Tordre de revêtir une robe blanche avant de se mettre h table, fut conviée à passer dans le boudoir de sa tante.
Ce n'était pas chose commode , pour une fille de dix-sept ans et demi, que d'entrer et de s'asseoir sans embarras au miheu de ce cénacle : Yassilissa, dont le cœur battait si fort qu'il lui en faisait mal, vint à bout de trouver sa place ^ sans marcher sur les pieds de personne ; mais elle n'y voyait pas devant elle. Un très-court moment de silence, qui suivit son entrée^ lui
permit de se reconnaître^ et elle s'arma intérieurement pour la lutte.
Pendant ce temps , Zina, à genoux dans sa chambre devant les'images, priait de toutes ses forces, en se mettant les mains sur les oreilles pour mieux s'absorber.
M. Tchoudessof, voyant tous les yeux, excepté ceux de la jeune fille , se tom'ner vers lui, se leva avec grâce , et de sa voix la plus suave s'adressa à madame Gorof :
— Madame, lui dit-il en français (c'était bien plus élégant qu'en russe), avec Tautorisation de madame la comtesse ici présente, à qui vous avez concédé vos droits sur mademoiselle votre fille, je viens vous demander l'honneur d'entrer dans votre famille, avec la main de madentioiselle Vassilissa Gorof.
Les yeux de madame Gorof se remplirent de larmes, d'abord parce que c'était un moment très -pathétique, et ensuite parce qu'il fallait l'autorisation de la comtesse pour lui demander sa fille , — ce qui était vraiment un peu fort.
— Monsieur, répondit-elle en portant son mouchoir à ses yeux, le cœur d'une mère ne peut pas mettre d'obstacle au bonheur de son enfant... Si ma fille a du penchant pour vous, je ratifierai son choix de bon cœur.
Son français ne valait pas tout à fa^t celui de Tchoudessof, mais, pour une personne qui en avait perdu l'habitude, ce n'était vraiment pas mal. Tchoudessof salua. La comtesse fut piquée à son tour; il n'était pas question d'elle dans la réponse; mais madame Gorof avait toujours manqué d'usage!
— Puisque j'ai déjà eu le bonheur de voir mes intentions accueillies par madame la comtesse, reprit Tchoudessof en faisant un demitour, ponctué par une inclination de tète au fauteuil de la maîtresse du logis, c'est à mademoiselle Vassilissa elle-même que j'adresserai ma demande directe... Mademoiselle, continuat-il d'une voix caressante, je possède environ cinq mille roubles de revenu annuel, je suis privé des douceurs de la famille , ayant perdu tous ceux qui m'étaient chers : j'ose vous demander de partager ma vie. Je serai heureux de passer le reste de mes jours à mériter votre affection par la preuve constante de celle que m'ont inspirée vos charmes et vos mérites.
— Répondez, YassiUssa, fit la comtesse, qui avait trouvé la phrase trop longue.
YassiUssa se leva ; la pâleur de son visage ne se détachait presque pas de la blancheur de sa robe; elle leva ses yeux bleus sur la comtesse, I. ii
£g2 LES ROUMIASSINË.
puis sur Tchoudessof, et s'adressant à celui-ci :
— Je vous remercie, monsieur, de Thonneur que vous voulez me faire...
Elle s'arrêta.
— £h bien ? dit la comtesse d'un air encourageant.
Yassilissa reprit longuement haleine;
— Mais je refuse... dit-elle d'une voix nette. Et elle s'assit.
Tchoudessof , extrêmement vexé , était resté seul debout au milieu du salon. Il regarda autour de lui et prit le parti de s'asseoir.
— Je crois, ma nièce, dit la comtesse avec hauteur, que vous n'avez pas compris ce que monsieur vous a dit. Mon consentement lui est acquis, je désire ce mariage, votre mère se range a mon avis, l'union est fort convenable, au-dessus même de ce que vous pouvez espérer. • . Voulez-vous répondre une seconde fois ?
— Je refuse, ma tante, dit Yassilissa sans se lever.
, — Pourquoi? dit la comtesse, qui rougit ' brusquement.
— Parce que vous m'avez dit, quand nous ; revenions de la campagne, qu'il fallait aimer > et respecter son mari : je n'aime pas monsieur.
La vieille parente ouvrit les yeux très-grands.
Ceci était un dënoûment bien imprévu pour une demande en mariage si officiellement annoncée. Qui eût pu prévoir chose semblable ?
— Quand j'ai parlé d'aimer, répliqua la comtesse, je n'ai pas fait allusion aux passions qu'on trouve dans les romans.
Ici Tchoudessof lança à Yassilissa un regard langoureux, chargé de lui apprendre que lui , au moins, brûlait pour elle des flammes qu'on voit dans les romans, toujours coupables de tout le mal. '
— J'ai voulu, continua la comtesse, parler de l'affection honnête et sincère que l'on éprouve pour un homme de bien; une sorte d'amitié qui fait que l'on sera bien aise de passer sa vie avec un compagnon sûr et agréable.
— Je n'éprouve rien de semblable pour mon»
sieur.
La comtesse n'avait jamais vu personne lui résister, sauf peut-être Dmitri, son enfant gâté. Il ne pouvait pas lui entrer dans l'esprit que le refus de VassiUssa fût autre chose qu'une boutade sans conséquence. Elle essaya de tourner la chose en plaisanterie.
— Cela viendra ! dit-elle avec un sourire engageant. Vous avez voulu cueiUir le fruit avant qu'il fût mûr ! continua-t-elle en s'adressant à
186 LES KOUHIASSINE.
— Eh bien? murmura Zina toute palpitante.
— J'ai refusé... dit Lissa^ tombant ëpuisée sur une chaise.
Miss Junior lui fit respirer son flacon de sels, et la sensation désagréable que procure cette sorte de réconfortant ranima bientôt la pauvre jeune fille.
— Et ma mère, qu*a-t-elle dit? fit Zina.
— Elle n'a pas dit grand'chose. Ce sera pour demain.
— Et elle Ta congédié?
— Non pas : il est autorisé à me faire sa cour.
Miss Junior leva les bras et les yeux au ciel. Mademoiselle Justine, qu'on n'avait ni vue ni entendue jusque-là*, se glissa dans la salle d'études.
— Votre maman désire vous dire bonsoir, dit-elle à Vassilissa.
Madame Gorof la suivait de près. Elle serra sa fille dans ses bras, la bénit et l'embrassa en lui glissant un petit mot à l'oreille. Elle sortit surle-champ et Justine l'accompagna jusqu'à l'antichambre.
La soirée s'acheva sans autre incident.
Les jeunes filles se couchèrent en silence, contre leur coutume. Miss Junior témoigna à
Vassilissa plus d'amitié qu'elle ne l'avait encore fait, mais sans une allusion au sujet qui intéressait tout le monde.
Zina, déjà couchée, sauta à bas de son lit pour venir embrasser sa cousine. Les deux jeunes filles restèrent un moment étroitement serrées , puis se séparèrent sans mot dire, et le sommeil détendit bientôt leurs nerfs fatigués.
Un bal de fiançailles.
Le lendemain , Vassilissa était à peine habillée, lorsqu'elle reçut Tordre de comparoir devant sa tante. Elle s'approcha, comme d'habitude, pour baiser sa main ; mais la comtesse, sans se laisser toucher par elle, lui fit signe des^asseoir.
— Votre conduite d'hier n'a pas de nom, mademoiselle ! lui dit sa bienfaitrice avec le calme de l'indignation concentrée. Vous m'avez induite en erreur en acceptant les hommages de M . Tchoudessof, et au moment où, par vos coquetteries, vous l'avez amené à vous demander votre main, vous faites l'esclandre d'un refus public! Vous devriez rougir de votre conduite.
Vassilissa rougissait en effet de toutes ses forces; mais la comtesse, qui avait coutume de parler sans regarder ceux qu'elle grondait, ne s'en aperçut pas.
L'accusation de coquetterie était un peu méritée, et la jeune fille sentait bien que là était le • point faible de sa défense. Cependant, comme
LES ROUMIÂSSINE. 189
l'audace grandit en proportion du përil quand on lutte pour sa vie , elle se promit de ne céder sur aucun point et attendit la reprise des hostilités.
— Pourquoi avez-vous refusé cet honnête homme, qui a la faiblesse de s'être attaché à vous? Répondez! dit la comtesse en levant les yeux, cette fois.
— Je n'ai pas d'autre raison , ma tante , que celle que je vous ai donnée hier : je ne l'aime pas.
— Et c'est après six semaines de coquetteries indignes que vous vous en apercevez?
— Ma tante, je ne savais pas que j'étais coquette. .. fit la jeune rusée en baissant les yeux. J'ai essayé de l'aimer, voilà tout, et je n'ai pas pu.
— Gomment, vous avez essayé de l'aimer, à présent ?
La comtesse était désorientée et ne savait plus très-bien distinguer ce qu'il eût fallu défendre de ce qu'elle avait dû permettre.
— Oui, ma tante; vous m'avez dit, en venant à Pétersbourg qu'il fallait aimer son mari.. . J'ai bien vu que vous me destiniez M. Tchoudessof. . .
— A quoi avez-vous vu cela, mademoiselle?
— A ce que vous avez été très-aimable avec
lui, ma tante... un homme que vous ne connais-
siez pas auparavant ; et puis, dès le premier jour, vous l'avez amené dans notre salle d'étude.
La comtesse , dépitée , chercha une échappatoire et n'en trouva point.
— Eh bien ! mademoiselle, puisque vous êtes si savante et que vous avez déjà tâché de Taimer, tâchez encore.
— Je ne puis pas, ma tante.
— C'est ce que nous verrons!... Je veux ce mariage, entendez-vous ?. . Je le veux.
Vassilissa baissa la tête et ne répondit pas.
— Je le veux ! cria la comtesse qui s'oublia complètement devant cet air de résistance.
Sa nièce ne disait mot ; elle la prit par le bras et la secouant rudement :
— Je le veux ! dit-elle. M'avez-vous comprise ?
— Oui, madame.
— Vous obéirez?
— Non , ma tante , dit courageusement l'orpheline en regardant la comtesse en face.
La comtesse eut un moment l'idée de broyer sur le parquet, sous ses bottines, la frêle enfant qui lui résistait ainsi. C'était la première fois de sa vie qu'elle avait affaire à la résistance ouverte, avouée, sans concessions. Elle se retint à grand' peine.
--- Vous obéirez pourtant ! dit-elle. A dater
d'aujourd'hui, vous quittez la chambre que vous avez partagée avec ma fille. Vous pervertiriez aussi cette enfant par vos exemples de rébellion. Vous habiterez la chambre de Justine Adamovna.
Les yeux de l'orpheline, qui s'étaient remplis de larmes à l'idée de quitter Zina, se séchèrent brusquement à cette mention de la protégée.
— Vous m'entendez?
— Oui, ma tante.
— Vous allez y monter immédiatement. On y portera vos effets. Toutes les après-midi, à quatre heures, vous descendrez ici, et M. Tchoudessof viendra vous faire sa cour avant le dîner. Ce soir, j'annonce vos fiançailles à la société qui se réunit chez nous — c'était un jeudi — et vous ouvrirez le bal avec votre fiancé, que j'invite pour la première fois à mes soirées. On va commencer immédiatement votre trousseau, et vous vous marierez le dimanche de Quasimodo. Vous m'entendez?
— Je vous entends, ma tante ; mais je ne me marierai pas.
— Il y a loin d'ici là ! dit la comtesse avec un rire sarcastique. Vous avez le temps de changer d'avis.;
Vassilissa garda le silence. Ceci était plus fort que ce qu'elle avait prévu.
— Votre fiancé vous apportera ce soir son cadeau de fiançailles. Vous le porterez pour entrer au bal. On vous félicitera; vous répondrez comme il convient . Si vous faites un esclandre, si vous me contredisez sur un seul point, je vous fais enfermer au couvent, et vous n'en sortirez pas. Les filles telles que vous sont rares. Dieu merci, mais on en vient à bout cependant! Allez.
Vassilissa se retira navrée. La séparation d'avec Zina était ce qui lui coûtait le plus. Le couvent était loin — et puis c'était un peu comme le diable, dont on parle toujours et qu'on ne voit jamais; — mais l'absence de Zina et la présence de Justine à la fois, c'était trop !
Elle monta à la chambre de la protégée, où l'on avait déjà porté son lit et quelques effets. Justine, fort aimable, la reçut avec mille tendresses.
— Je ne vous aurai pas longtemps pour compagne , lui dit-elle avec grâce ; la comtesse a fait venir son tapissier ce matin, et l'on vous a commandé une jolie chambre bleue pour votre appartement de nouvelle mariée. Le salon sera
rouge. L'appartement est loué au coiu de la Galernaïa.
Yassilissa ne l'écoutait plus. Une chambre bleue ! . . . Et le prince qui lui en avait préparé une si belle , qu'elle faisait pâlir les contes de fées !
Justine s'aperçut du peu de succès de son éloquence et la laissa à ses méditations.
La journée s'écoula. Le déjeuner de Lissa lui fut servi en haut; elle ne sortit point au moment de la promenade. A peine entenditelle, à deux heures, le bruit de la voiture qui emmenait miss Junior et son élève.
Avant le dîner, sa femme de chambre vint la coiffer et lui apprit que Zina avait beaucoup pleuré, que pour cette raison elle n'avait pas travaillé et qu'elle était allée chez un bijoutier choisir une parure que sa mère voulait lui faire offrir à la fiancée.
— On va vous donner beaucoup de belles choses , mademoiselle , disait la femme de chambre.
Quand elle eut mis la dernière main à la coiffure et posé le bouquet de jasmins blancs que la coiûtesse avait envoyé exprès :
— Vous dînerez avec votre robe de ville, mademoiselle, lui dit cette fille peu intelligente mais dévouée ; après le dîner, nous remonterons
et on vous mettra une belle robe neuve, qu*on vous a apportée tantôt.
Ainsi, tout était préparé de longue main pour cette fête de fiançailles, tout, excepté la fiancée, qu'on avait négligé dé consulter !
Yassilissa parut au diner avec sa robe de laine.
— Ma cousine Lissa, lui dit Dmitri en s'approchant d'elle au moment où on se levait^ tu es donc en pénitence?
Et il regarda d'un oeil furibond Justine qui s'approchait, et qui, fidèle garde du corps, emmena Lissa en haut sans lui avoir permis d'échanger un mot avec sa cousine.
Quand la jeune fille fut parée, la comtesse la fit appeler dans son boudoir. Il pouvait être neuf heures ; les soirées de la maison Koumiassine ne devant jamais dépasser une heure du matin, on y venait plus tôt qu'on ne se rend d'ordinaire à ces sortes de réunions. On arrivait déjà, et les instruments de musique s'accordaient de la façon discordante qui, paratt-il, ne peut s'éviter. Zina, descendue avec sa gouvernante depuis quelque temps déjà, recevait les arrivants.
Tchoudessof , toujours irréprochable , était avec la comtesse. Des écrins ouverts sur la
table jetaient leurs feux sous la lumière de la lampe. Jamais, aux yeux de sa fiancée, Tchoudessof n'avait paru aussi laid qu'à la lueur de ces diamants.
— Approchez, ma nièce; voici M. Tchoudessof qui vous offre le cadeau des fiançailles. J'espère que vos ridicules enfantillages sont finis et que vous allez vous montrer ce que vous êtes au fond, une bonne enfant, affectueuse et reconnaissante.
Yassilissa s'inclina sans répondre.' Tchoudessof fit un pas vers elle, tenant à la main un écrin qui contenait un large bracelet d'or, orné d'un fermoir de rubis entouré de brillants.
Il offrit l'écrin à la jeune fille, qui resta immobile comme si elle n'avait pas entendu.
La comtesse prit le bracelet dans l'écrin, ouvrit le fermoir, saisit brutalement le bras de sa nièce et passa le bijou au poignet de Vassilissa. Le fermoir produisit un bruit sec.
— On me rive ma chaîne, pensa la fiancée, mais je saurai la briser, même si je ne peux réussir que par la mort.
La comtesse tendit alors à Tchoudessof le bras inerte qu'elle n'avait pas quitté :
— Baisez la main de votre fiancée, monsieur, dit-elle.
Tchoudessof, empressé, radieux, s'avança et prit la main qu'on lui offrait. Au moment de la porter à ses lèvres, il leva les yeux sur le visage de Lissa. Elle le regardait calmement; ses beaux yeux bleus n'exprimaient ni colère ni dédain ; ils semblaient dire : — Voyons jusqu'où vous oserez aller !
Le fiancé, inquiet de ce regard énigmatique, était prêt à laisser retomber la main froide et morte qu'il tenait, lorsque la comtesse lui dit avec impatience :
— Eh bien! est-ce que vous hésitez?
L'employé du Sénat baisa respectueusement,
du bout des lèvres, les doigts de Yassilissa et lâcha la inain qui retomba, froissant le dessous de soie de la robe de bal.
— C'est bien, dit la comtesse. Voici, mon enfant, le cadeau que je vous offre, avec mes vœux pour votre bonheur.
C'était un médaillon assorti au bracelet. Tout en attachant au A)u de sa nièce, toujours immobile et muette, le collier d'or qui soutenait ce médaillon, la tante ajouta :
— Vous reconnaîtrez bientôt, j'espère, que tout le monde iei vous aime et n'a en vue que votre bien.
Là -dessus, la comtesse, sincèrement con-
LES ROUMIASSINE. 197
vaincue de la vérité de son assertion, baisa le front glacé de Yassilissa.
— Encore une chaîne! pensa celle-ci, qui sentait à son cou le froid du collier : mais deux ou dix, ou plus, peu importe! L'âme a des ailes !
Sa tante la regarda : elle attendait un remerciement; ce silence prolongé la troublait, malgré son assurance. Elle sonna et fit appeler sa fille. Pendant qu'on allait la chercher, elle planta dans les cheveux de Yassilissa une étoile de diamants, présent du comte. Un dernier écrin attendait sur la table.
Zina accourut, si légère et si rapide qu'on ne l'entendit pas venir. Toute blanche dans son nuage de tulle, elle sauta au cou de sa cousine. Les deux jeunes filles restèrent embrassées une seconde sous les yeux de la comtesse, qui, fort mécontente de cette effusion, ne savait cependant comment l'empêcher.
— Offrez à votre cousine, dit-elle, le souvenir que vous avez préparé à son intention.
Zina prit les boutons d'oreilles dans la petite boite; mais ses mains tremblaient si fort qu'elle ne put les attacher. Ce fut Yassilissa qui passa les bijoux à ses petites oreilles roses. Sa main, à elle, ne tremblait pas.
Sur un regard de sa mère, Zina commença :
— Accepte ce souvenir , chère cousine , comme gage de mon amitié et de mes souhaits de bonheur...
Sa voix s'étrangla, et elle saisit Lissa dans une étreinte désespérée. Les garnitures de leurs deux robes froissées s'étaient enchevêtrées dans cet embrassement. Pendant qu'elles se dégageaient :
— Ne me dis rien, murmura VassiUssa, ne me fais pas pleurer : cela leur ferait plaisir.
Zina resta près d'elle, plus pâle certainement et plus tremblante que la victime,
— ^ Monsieur Tchoudessof, dit la comtesse, offrez le bras à votre fiancée. Nous descendons.
L'orchestre jouait en bas les valses mélodieuses à la mode dans ce temps-là. Les sons arrivaient distinctement au premier. Tchoudessof s'engagea dans l'escalier; les doigts gantés de blanc de Lissa reposaient sur sa manche.
Au tournant de la rampe, pendant que Zina et sa mère se tenaient forcément un peu en arrière, écartées par la traîne de sa robe, Lissa, adressant pour la première fois la parole à son fiancé :
— Monsieur, lui dit-elle, je ne vous aime
pas, je ne vous aimerai jamais... Si vous êtes un honnête homme, renoncez à des projets qui feraient le malheur de nos deux existences.
Elle le regardait bien en face ; ses yeux bleus, agrandis par la torture qu'elle subissait intérieurement, cherchaient au fond de l'âme de cet homme Fétincelle divine qui devrait se trouver en chacun de nous. Tchoudessof, de sa main droite, prit doucement les doigts gantes et voulut les porter à ses lèvres; il souriait d'un air fat, comme pour dire : — Ce ne sera rien, allez, on s'y fait. . .
YassiUssa retira sa main avec un tel air de menace, que Tchoudessof se crut souffleté. Depuis la volée de coups de canne qui avait rompu son premier roman, il n'avait pas éprouvé de frayeur aussi vive ! Ils étaient arrivés au bas de l'escalier : la comtesse les rejoignit, passa devant eux avec sa fille, et les quatre personnages entrèrent dans la salle de bal. La musique s'interrompit :
— Monsieur Nicolas Tchoudessof, dit la comtesse au premier groupe qui l'entoura^ fiancé d'hier à ma nièce Vassilissa.
Tchoudessof fut, en un clin d'œil, toisé et jugé. Les compUments n'en plurent pas moins de tous, côtés sur la fiancée, qui saluait silen-
200 LES ROUMIASSINE.
cieusement; les jeunes filles embrassaient ses joues amaigries, les dames la baisaient au front, les jeunes gens lui faisaient une inclination profonde ; elle acceptait tout, répondait à tout par le même geste machinal.
L'orchestre entama une valse, et Tchoudessof, enlaçant sa fiancée, s'envola avec grâce. Après le premier tour, il s'apprêtait à continuer; VassiUssa s'arrêta court.
— Je suis fatiguée, monsieur, lui dit-elle, je vous remercie.
Elle s'assit. Zina, qui la suivait des yeux , vint auprès d'elle, et un groupe de jeunes filles la sépara bientôt de l'odieux fiancé. — Tu vas te marier? — Est-ce que ça te fait plaisir? — Tu l'aimes, ce monsieur? — Il n'est pas beau. — C'est un civil. — Pourquoi n'épouses*tu pas un officier? — Ce serait bien plus gentil. — Est»ce que tu te marieras bientôt? — Ce sont les cadeaux de noces?
Ces questions et cent autres s'échappèrent à la fois de vingt bouches rieuses. Puis un silence' relatif se fit , car Vassilissa ne parlait pas, né souriait pas, et ce n'est pas l'usage des fiancées.
— Je le déteste! dit-elle.
— Oh ! dirent toutes les jeunes filles, et pourquoi r épouses-tu?
Vassilissa n'osa répondre. De l'autre côté du salon, sa tante regardait d'un air sérieux. Elle se contenta de secouer négativement la tête, puis regarda ses compagnes d'un air où le triomphe se mêlait à la colère.
— Tu ne l'épouseras pas? lui dit l'une d'elles. Gomment feras-tu?
— Je n'en sais rien, répondit Vassilissa, mais si je l'épouse, cela m'étonnera bien. En attendant, puisque c'est un bal de fiançailles, mesdemoiselles, amusons-nous!
D'un geste, elle rompit le cercle et parut au milieu des danseurs. Maritsky se trouvait devant elle.
— Je vous félicite, mademoiselle, lui dit-il avec une nuance de dédain.
— Vous trouvez mon choix étrange? répondit-elle en souriant.
Depuis qu'elle avait proclamé sa haine pour Tchoudessof, elle se sentait vingt fois plus forte.
— J'avoue, en effet... répliqua le jeune officier abasourdi.
— Ce n'est pas mon choix, monsieur, ditelle, et, s'il plaît à Dieu, cet homme... — elle appuya sur le mot, — ne sera jamais mon mari.
— Alors pourquoi. . .
— Ma tante est plus sage que moi !
YassiUssa releva ses yeux baissés ; une expression de malice enfantine éclaira son visage. L'orchestre jouait toujours sa valse. Maritsky s'inclina devant elle ; elle mit sa main sur l'épaule du jeune officier et fit trois fois avec lui le tour de la salle. On ne sait quel mot d'ordre avait circulé parmi toute cette jeunesse, mais Tchoudessof eut beau faire, jusqu'au prochain quadrille il ne put venir à bout de percer le groupe qm se reformait sans cesse autour de sa fiancée.
Sa position, à lui, était fort embarrassante : il n'avait pas d'amis, personne ne le connaissait; la comtesse avait beau le présenter, après deux ou trois phrases de politesse inspirées par la curiosité, on n'avait plus rien à lui dire. En revanche, on le regardait beaucoup.
Vassilissa, au milieu des compagnes de son enfance, entourée et courtisée par les jeunes gens qu'elle connaissait, quelques-uns depuis le berceau, d'autres depuis quelques semaines au moms, Vassilissa se sentait à son aise : elle voyait que son fiancé déplaisait à tout le monde, et elle était ravie. Elle prenait un plaisir sans bornes à le voir tourner , inquiet et ennuyé , autour de son petit royaume. Lorsque les hasards de la yake la faisaient passer auprès de lui, elle sentait avec une satisfaction maUgne les
rubans de satin de sa ceinture claquer comme un coup de fouet sur le drap noir de son habit. Elle réussit pendant une heure à le tenir éloigné d'elle; et au bout de cette heure-là, tout le monde dans la maison, jusqu'aux domestiques qui gardaient les fourrures dans l'antichambre, savait que la comtesse mariait made^ moiselle Gorof contre son gré.
Mais, hélas! toute joie doit finir : il fallait bien danser un quadrille avec le fiancé ! . . . Zina s'arrangea pour leur faire vis-à-vis avec Maritsky, afin de pouvoir au moins serrer la main de sa cousine quand les règles de la contredanse les feraient se rencontrer.
Pendant ce quadrille. Lissa ne répondit que oui et non à Tchoudessof. L'autre couple, au contraire, causait avec beaucoup d'animation. Zina était très-prudente; l'espèce particulière de réserve que le grand monde inspire à ses nourrissons dès le berceau permet de dire beaucoup de choses sans se compromettre. La jeune comtesse ne prononça pas le nom de sa mère, ne dit que du bien de Tchoudessof, ne souffla mot de Justine Adamovna, ni de la manière dont ce mariage avait été conclu, et, au bout de vingt-cinq minutes, quand le quadrille cessa, Maritsky, plein de compassion pour la victime,
regardait la comtesse Koumiassine comme une tante qui avait fort envie de marier sa nièce , et qui avait pris le premier venu.
Le premier venu! Lui aussi, Maritsky, aurait pu être le premier venu s'il s'était présente, et on lui aurait donné cette jolie personne. Oui, et c'eût été beaucoup mieux, à tous les points de vue... Mais il était trop tard. Même en admettant qu'elle n'épousât pas Tchoudessof, à présent, on ne la lui donnerait pas... La comtesse serait très-mécontente, et ses parents à lui ne voudraient pas d'une belle-fille qui aurait eu un premier mariage scandaleusement rompu après des fiançailles officielles... Et le jeune homme, qui n'avait jamais pensé à épouser mademoiselle Gorof , se prit à regretter de n'avoir pas eu cette idée plus tôt.
Dans le courant de la soirée, il invita plusieurs fois Zina, pour parler de sa co\isine, et celle-ci, qui trouvait Maritsky très-gentil, ne demandant pas mieux que de causer, ils devinrent les meilleurs amis du monde.
Le bal finit, la foule s'écoula peu à peu ; à une heure et demie, la comtesse et les deux jeunes filles se trouvèrent seules avec Tchoudessof dans la salle à manger, où l'on avait soupe.
Le fiancé prit congé de la comtesse en la
remerciant de toutes les grâces dont elle le comblait.
La grande dame sourit avec bienveillance.
— J'espère, Vassilissa, dit-elle à sa nièce, que vous avez achevé de vous ranger à des sentiments plus raisonnables.
— Je n*ai pas changé, ma tante, répondit la jeune fiUe. Vous m'avez défendu de faire un esclandre, je n'ai pas voulu vous désobéir dans votre maison. Mais, si on me mène à l'église quand le prêtre m'interrogera, je répondrai : non !
Au mouvement héroïque de sa tète blonde, les brillants dont elle était couverte jetèrent leurs feux sur Tchoudessof, ébloui et vexé.
La comtesse se tut pendant un instant.
— Vous aurez le temps de réfléchir d'ici là.
Nous n'en continuerons pas moins les préparatifs du mariage, monsieur Tchoudessof, dit-elle au fiancé.
Et, par esprit de compensation sans doute, elle lui donna sa main à baiser.
Vassilissa avait mis ses deux mains derrière son dos; mais Tchoudessof, qui se rappelait encore le regard qu'il avait reçu dans l'escalier, ne réclama point cette faveur, qui lui était pourtant légitimement due, et s'en alla la tète levée, mais au fond très-penaud.
Ziaa a une idée.
En rentrant dans sa nouyelle chambre, celle qu'elle partageait désormais avec mademoiselle Justine, Vassilissa trouva les écrins de ses nouveaux bijoux rangés sur la table de toilette. La protégée, tout sucre et tout miel, l'aida à reloger les diamants dans leurs nids de velours et lui donna la clé d'un petit meuble où elle devait les enfermer.
-^ Que de belles choses vous avez reçues, mademoiselle ! lui dit-elle. On vous a vraiment fait de jolis cadeaux ! Demain j'ai ordre de ma* dame la comtesse d'aller avec vous au magasin hollandais acheter la toile pour votre trousseau. Vous la choisirez vous-même.
Vassilissa regarda la protégée de ce même air tranquille auquel elle avait déjà accoutumé son visage.
— Est-ce que ma tante vous a ordonné de me faire la conversation? lui dit-elle de sa voix douce.
— Mademoiselle... je ne sais vraiment comment prendre cette question...
La femme de chambre de Vassilissa et une petite fille qui arrangeait la chambre de Justine, du temps qu'elle était seule, étaient présentes à cette conversation.
— Si vous n'avez pas reçu d'ordres contraires, dit la fiancée en russe, je vous serai obligée de me parler le moins possible. Votre présence m'est désagréable ; on me l'impose, je dois la subir ; mais,' jusqu'à ce que ma tante m'ait ordonné de çie soumettre au supplice de vous entendre, vous trouverez bon que je me dispense de vous écouter.
La petite fille, qui détestait la a mam'zelle » , dont elle ne recevait que des gronderies, étouffa un gros rire à la façon des servantes russes. Disons, en passant, qu'elle était fille de parents pauvres et que, sous un prétexte quelconque, elle fut mise à la porte quinze jours plus tard.
— Vous êtes bien fière, mademoiselle ! répondit Justine en français; si c'est votre nouvelle position de fiancée qui vous monte à la tête, vous n'avez pas besoin d'être si hautaine : votre mariage ne vous donnera ni un nom ni une fortune! C'est là ce que vous aviez rêvé sans doute ; mais Dieu se sert de tous les moyens
pour punir les orgueilleux ; celui qu'il a pris est bon sans doute...
— Je vous souhaite le bonsoir* dit Vassilissa en lui tournant le dos.
La protégée continuait ses phrases filandreuses. Une idée d'en haut vint à l'orpheline : elle se mit à genoux devant les images et resta longtemps prosternée. Justine n'osa pas troubler sa prière, et fat obligée de se coucher sans en dire plus long, car Vassilissa ne se releva que vers le matin.
Son sommeil fat de peu de durée. La comtesse la fit mander de bonne heure.
Justine avait déjà porté plainte contre la pauvre petite fiancée, et il lui fat enjoint de prêter l'oreille à tout ce que la protégée lui dirait.
— C'est une personne sage et entendue, lui dit sa tante, elle ne peut vous donner que de bons conseils. Vous me ferez le plaisir de l'écouter avec le même respect que si c'était moi. De plus, c'est avec elle que vous sortirez désormais.
Lissa courba la tête.
A partir de ce jour, elle fat obligée d'entendre le parlage égal et monotone de Justine, qui ne parlait pas vite, mais qui ne s'arrêtait guère.
LES KOHMIASSINE. 209
Cette voix douce, écœurante, lui rebattait les oreilles tout le long, du jour des perfections de Tchoudessof, des devoirs d'une femme mariée, de la nécessité d'être humble, des vertus chrétiennes, etc., etc., si bien que l'orpheline se sentait quelquefois près de s'évanouir sous la pression continue et graduée de cette machine à torturer.
On la traînait dans les magasins, on mettait des étoffes, des dentelles sous ses yeux ; elle ne regardait rien, ne disait rien. On lui essaya dès robes, elle se laissa faire. On lui apporta des bonnets, ce rêve des jeunes filles dans un pays où les femmes mariées ont seules le droit d'en porter; elle se les laissa essayer sans rien dire. On la conduisait devant les glaces pour voir combien elle était jolie, comme tout cela lui allait bien ; elle se regardait, ne souriait pas à son image et se détournait sans mot dire.
Tous les jours, en présence de Justine ou de sa tante. Lissa recevait la visite de Tchoudessof. Muette, elle le laissait parler; il lui apportait des présents, elle les oubUait sur la table , et il fallait les lui envoyer par un domestique. Un jour il apporta une loge pour les Italiens ; elle se laissa tomber dans l'escalier, se contusionna une articulation et ne put sortir de huit jours.
210 LES KO0MIASSINE.
Le carême était venu; le jeudi du bal des fiançailles avait été Tavant-demier de la saison. La gaieté et Tanimation de la maison Koumiassine avaient fait place à la plus noire mélancolie. Dmitri, désormais très-sage, passait ses soirées avec sa sœur et miss Junior, qui parlaient de Vassilissa. Le petit garçon, privé à la fois de ses deux amies, avait perdu sa gaieté ; de temps à autre, il faisait bien quelque polissonnerie, mais son rire, qui ne trouvait plus d'écho, le fatiguait tout de suite; la seule chose qu'il eût gagnée était de ne plus voir qu'à bâtons rompus son ennemie Justine.
La comtesse, à vrai dire, n'était pas contente de la manière dont marchaient les choses ; elle craignait que Vassilissa , comme elle l'avait dit , ne fît un esclandre irréparable le jour de son mariage. Heureusement, elle ignorait que l'idée de sa nièce lui avait été soufflée par madame Gorof. En l'embrassant, celle-ci avait eu le temps de lui murmurer : A l'église, on peut dire non !
Ces quelques mots avaient fait de Vassilissa une personne toute différente : elle était sûre de ne pas épouser Tchoudessof. Mais après ?
Trois semaines seulement les séparaient du jour fatal, lorsqu'un accident survenu dans un
des nombreux établissements que protégeait la comtesse força celle-ci à s*absenter pour quelques heures^ en compagnie de sa fidèle et indispensable protégée.
A peine leur voiture avait-elle quitté le perron, que Zina franchit l'escalier et bondit chez sa cousine. Depuis deux mois les jeunes filles ne s'étaient vues qu'en public.
— Et miss Junior? dit Vassilissa dès qu'elle put parler.
— Elle a fait semblant de lire très-attentivement lorsque la voiture est partie. Je suis sûre qu'elle est bien aise que je sois venue. Tu comprends bien qu'elle le sait, quoique je ne lui en aie rien dit. Que vas-tu faire?
— A l'église, je dirai non, voilà tout, répondit Vassilissa, qui, dans les bras de son amie, sentait l'énergie factice qui la soutenait depuis si longtemps faire place à des larmes irrépressibles et à un affaissement complet.
- — Ma mère ne te le pardonnera jamais ! dit Zina. C'est mal, ce qu'elle fait là, elle n'a pas le droit de te forcer à te marier... Tu sais, tout le monde le déteste, ton Tchoudessof ! Il a l'air d'un sacristain monté en grade — c'est Maritsky qui disait ça, l'autre soir, chez Sophie Earine, où il y avait la lanterne magique.
212 LES ROUMIASSINE.
— Ah ! tu as vu Maritsky? dit Lissa, dont les joues se colorèrent légèrement.
— Oui. On n'a pas dansé — en carême , tu sais — mais on a joué aux petits jeux et on s*est bien amusé. Si tu avais été là, ma pauvre Lissa ! Voilà qui fera un gentil mari, ce Maritsky — tout le monde serait bien aise de Tavoir.
— Toi aussi? dit Lissa en souriant.
— Oh! moi...
Zina resta songeuse.
— Qu'est-ce que tu feras après que tu auras refusé Tchoudessof? C'est cela qui fera une scène à l'église ! Gomme dans Lucie de Lammermoor!,,. Seulement Edgar ne viendra pas, parce qu'il n'y a pas d'Edgar... Oh! oh! s'écria-t-elle en bondissant sur ses pieds. J'ai trouvé !
— Tu as trouvé ? Dis-moi ce que c'est, Zina ! Le bonheur de ma vie est dans tes mains. Parle vite !
Les mains et les lèvres tremblantes de la pauvre enfant se tendirent vers sa cousine avec l'expression de la prière.
— Non, non, ma chérie, je ne puis pas te le dire : c'est impossible, tu ne pourrais pas le permettre ; tandis que, toute seule, je puis ! . . .
Elle embrassa étroitement sa cousine^
— Je t'ai promis de te protéger et je te protégerai, dit-elle en déployant toute la grâce de sa haute stature .
Elle était beaucoup plus grande et plus forte que sa cousine, quoiqu'elle fût plus jeune, et, véritablement, elle avait l'air d'un archange protégeant ijne martyre dans l'arène.
— Est-ce que ce sera long ? demanda Vassilissa.
— Je n'en sais rien : je vais commencer aujourd'hui même. Cela ne dépend pas de moi seule, ma chérie, mais je crois que je réussirai ! Et si je ne réussis pas, tu auras toujours la ressource de dire non à l'église. Mais ne crains rien... on te isauvera!
Après bien des caresses, quelques larmes et beaucoup de promesses, les deux cousines se séparèrent de peur de surprise. Vassilissa essaya de reprendre un peu de calme en prévision de la lutte qu'il fallait recommencer à l'heure de la visite de Tchoudessof, et Zina descendit dans sa chambre.
Miss Junior la regarda sans rien lui demander. Ses yeux interrogeaient pourtant Zina, qui l'aimait mieux depuis quelque temps, en récompense de sa discrétion.
îl* LES KOUMIASSINE.
— Elle ne va pas mal, dit la jeune comtesse.
Ma visite lui a fait beaucoup de bien.
Tout en parlant, elle fouillait dans son secrétaire, où elle prit une enveloppe qu'elle mit discrètement dans sa poche.
— Oh ! miss Zina ! si la comtesse savait !
' — Elle ne le saura pas, miss Junior ! Nous ne le lui dirons ni Tune ni Tautre, et personne ne m'a vue.
En disant ces mots, elle tira à elle son cahier de copies, en détacha une feuille avec des ciseaux et se mit à griffonner sur la couverture.
— Miss Junior , dit-elle, regardez donc mes derniers dessins : il me semble qu'ils sont moins bons que ceux de l'été dernier.
Pendant qu'elle parlait, elle avait été chercher un immense carton, qu'elle disposa sur l'appui intérieur de la fenêtre, de façon à ce que l'Anglaise lui tournât le dos. Lorsqu'elle la vit absorbée dans les comparaisons, la jeune comtesse écrivit à la hâte, d'une grosse écriture d'écolier, sur la feuille arrachée à son cahier de copies :
« On veut marier VassiUssa Gorof malgré elle. Elle se laissera mourir plutôt que d'y consentir. Le fiancé est un misérable, il s'appelle Tchoudessof. Venez déhvrer la malheureuse.
Hâtez-vous. »j
Elle ne signa pas. De la même écriture, eUe écrivit sur l'enveloppe timbrée :
« A Son Excellence le prince Chourof, à Chourovo, gouvernement de N... »
Puis elle cacheta sa lettre avec un pain à cacheter gommé, représentant un lévrier, qu'elle avait pris dans sa boite à emblèmes. Lorsque cette grosse besogne fut terminée :
— Miss Junior ! dit-elle.
— Que voulez- vous ?
— Si nous allions nous promener?
— Maintenant ? Il est tard ! Il faut vous ha-* biller pour diner !
— Pas encore, maman n'est pas rentrée.
Allons à pied, ne fût-ce que jusqu'au bout de la rue.
Miss Junior céda. Dix minutes après, elles descendaient les marches du perron.
-— A droite? dit l'Anglaise, au quai de la Court
— Non, à gauche! dit Zina. Nous verrons venir la voiture de maman, si elle rentre avant nous.
Cinquante pas plus loin se trouvait une boite aux lettres. D'un mouvement rapide, Zina tira l'enveloppe de sa poche et la jeta dans le gouffre;
— Oh! miss Zina, dit l'Anglaise épouvantée, à qui écrivez-vous?
— Pas à un amoureux, soyez tranquille ! dit Zina en riant.
Elle avait envie d'embrasser miss Junior sur les deux joues, de lui tirer la langue, de faire des grimaces aux passants, de tirer sur la queue des chiens errants, de faire enfin tout ce que les bienséances interdisent dans la rue.
— Mais, miss Zina, c'est très-grave ! Si madame la comtesse savait. . . .
— Nous ne lui dirons pas, miss Junior?
— A qui avez-vous écrit?
— Au prince Chourof , pour qu'il vienne sauver ma cousine, puisque vous voulez le savoir. Mais si vous me dénoncez, miss Junior, ajouta-t-elle en la regardant en face de ses grands yeux mutins et caressants, je ne vous re verrai de ma vie ! Et, d'ailleurs, la lettre n'est pas signée : je dirai que ce n'est pas vrai, je dirai que c'est vous!
L'Anglaise grommela pendant plusieurs jours, toutes les fois qu'elle se trouva seule avec Zina.
— Ecoutez, miss Junior, lui dit celle-ci un beau matin avec un sourire plus maUn et plus caressant que jamais, si vous m'en parlez encore, je raconterai comment je m'y suis prise et ma-
man dira que vous n'êtes guère fine pour que j'aie pu écrire ma lettre, la cacheter et la mettre à la poste sous votre nez.
Cet argument irrésistible, aidé de la pitié sincère que l'Anglaise éprouvait pour la victime » valut la paix définitive à Zina.
Gomment le prince Ghourof avait passé l'hiver.
Depuis ce triste soir de novembre où son beau rêve s'était envolé, le prince Chourof avait mené une vie singulièrement variée.
Pendant les huit premiers jours, il s'était enfermé chez lui, vivant de thé et de confitures, afin de mieux savourer sa douleur. Puis, ce régime débilitant ayant fatigué son estomac sans endormir son chagrin, il avait essayé de se distraire. Pendant trois mois, ses chevaux harassés Tavaient voiture aux quatre points cardinaux ; il avait rendu des visites qui dataient de dix ans. Dans sa recherche fébrile de distractions mondaineSj il était même allé voir Tarchevéque de son diocèse^ à dent vingt verstes de là, excursion que les propriétaires campagnards considèrent plutôt comme une promenade que comme un voyage. Le prélat lui avait promis de s'arrétei* chez lui, l'année suivante, eh faisant sa tournée épiscopale. Mais telle était la mélancolie dé
Ghourof, que cette promesse ne l'avait pas consolé.
Voyant que le proche voisinage ne lui offrait pas de ressources sérieuses, il alla s'installer dans la maison qu'il possédait comme pied-à-terre au chef-lieu de son gouvernement. C'était en pleine saison d'hiver : les bals succédaient les uns aux autres, très-brillants et très-longs. On y gansait de huit heures du soir à six heures du matin.
Le prince ne manqua pas un bal, arriva le premier et partit le dernier, fit la cour aux plus jolies filles de marchands que l'on pût voir, et, après avoir fait naître dix-huit passions au moins dans autant d'inflammables petits cœurs bourgeois, il reconnut, un beau jour, que là non plus n'était pas l'oubH. Alors il partit pour Moscou.
Il y retrouva quelques-uns de ses camarades de régiment, devenus des personnages, parés du grade de général ou des ordres civils les plus étincelants, presque tous pères de johs garçons vêtus à la russe, en chemises de soie rouge serrées à la ceinture par des galons d'or, ou bien de jolies fillettes en robes décolletées, déjà trèssages et fort bien élevées, promettant défaire un jour les plus aimables coquettes du monde.
— J'ai trop attendu, se dit le pauvre vieillard de trente*deux ans; j'aurais dû me marier comme
eux, il y a une dizaine d'années. A présent, je ne suis plus qu'un vieux garçon, et je mourrai célibataire.
Pour chasser un peu ses tristes réflexions, il se décida un soir à aller souper dans un cabaret très à la mode parmi la jeunesse de Moscou. On y faisait de la musique ; de temps en temps on y rencontrait une troupe de chanteurs tyroliens ou suédois — mais plus particulièrementbohémiens.
Le soir qu'il s'y rendit, le cabaret était plein. On riait, on parlait très-haut et Ton faisait g^rand accueil à une troupe nouvelle de tziganes qui débutait ce jour-là.
C'était entre deux morceaux. Les chanteurs, mêlés au public de choix, s'étaient dispersés dans la grande salle. Les garçons firent une place au prince, qui, de par son nom et sa fortune, était sûr d'être partout au premier rang, sans métaphore. Les chanteurs et les chanteuses se groupèrent de nouveau, et les voix, diverses de timbres, si bien assouplies et mariées ensemble qu'elles semblaient être une seule voix plutôt qu'un quatuor, entonnèrent une de ces chansons au rhythme inégal et onduleux, aux élans soudains, brusquement comprimés, qui donnent un caractère si passionné à cette musique étrange que l'on ne saurait classer dans aucune école.
LES K.0UM1ASSINE. 221
Ce jour-là le prince ne s'ennuya pas; les chants bohémiens l'avaient tiré de l'ornière mélancolique dans laquelle il semblait suivre le char funéraire de sa jeunesse, et le lendemain il revint.
Au bout de quelques jours, l'attrait de nouveauté bizarre qui l'avait séduit perdit tant soit peu de son charme. Il fit alors plus ample connaissance avec la troupe, qui se composait de quatre femmes et de six hommes.
Les femmes étaient laides, à l'exception du contralto. Celle-ci était une belle fille d'environ vingt ans, au type tzigane fortement accentué, aux yeux noirs et brillants comme du charbon de terre. Ses dents éclairaient son visage quand elle chantait et quand elle souriait ; mais elle n'était pas prodigue de sourires, malgré les amabilités de tout calibre que lui décochaient les jeunes gens à la mode.
Son humeur bizarre s'adoucit cependant avec le prince, qui était, il faut le dire, d'une prodigalité insensée. Mais celui-ci se lassa tout à coup et annonça brusquement son départ pour ses terres.
— Nous irons chanter chez vous en faisant notre tournée de province, dit en souriant la jolie tzigane.
lt% LES KOUMIASSINE.
— C*est une idée ! répondit Chourof enchanté. Commencez par moi, j'inviterai toute la noblesse des environs.
Aux premiers jours du dégel, en effet, les bohémiens quittèrent Moscou, et, un beau matin, le prince les vit arriver chez lui en quatre chariots, avec cet appareil nomade que ces gens ne peuvent se résoudre à abandonner , même lorsqu'ils sont assez riches pour voyager autrement.
Les messagers du prince coururent inviter tous les environs, et, le surlendemain, la salle de bal, brillamment éclairée, recevait ceux à qui Tétat des chemins avait permis de se mettre en route — c'est-à-dire à peu près tout le monde, car il n'y a guère d'obstacles pour les gens qui s'ennuient.
La soirée fut des plus brillantes. La bohé« mienne avait connaissance de mariages contractés par des femmes de sa caste avec des personnages aussi riches et aussi nobles que son hôte ; elle se surpassa elle-même. Un des voisins de Chourof, le comte K... en fîit tellement enthousiasmé, qu'il alla jusqu'à dire au prince :
— Tudieu, mon cher ami, vous avez là une belle créature... Quand vous n'en voudrez plus, dites-lui de venir me voir.
Ce jour-là, Chourof ne s'ennuya pas non plus.
Le lendemain matin, pendant que la troupe se régalait dans le pavillon qui lui avait ëtë assigné pour demeure, la belle chanteuse, accompagnée du prince, parcourait toute la riche maison. Elle allait et venait, regardant tout, touchant à tout, admirant ça et là de jolis objets que le prince lui offrait galamment. Tout à coup, arrivée sur le palier du premier étage, elle mit la main sur le bouton de la chambre bleue. Le prince lui saisit le bras : elle s*arréta surprise.
— Une chambre à secret? dit-elle, je veux la voir.
— Non, dit le prince, vous ne la verrez pas.
— Et si je le veux? dit la tzigane en avançant la main avec un geste d'enfant gâté.
' Le prince lui tourna le dos et descendit. La clef était dans son secrétaire.
Après avoir bien secoué le bouton et essayé vainement de trouver un ressort secret, la chanteuse alla rejoindre son hôte ; elle le trouva qui réglait les honoraires du chef de la troupe. On attelait déjà les chariots, et, une heure après, toute la petite caravane, y compris la belle fantasque, avait quitté la demeure de Chourof.
Lorsque le dernier chariot eut disparu au bout de l'allée, le prince ouvrit la chambre bleue — chauffée par un calorifère qui maintenait toute
ia maison à la même température — toujooi prête à recevoir la princesse qui viendrait. '. ferma la porte derrière lui, s'approcha du lit, a mit à genoux, et, pleurant comme un enfant, demanda pardon à Vassilissa.
Le carême prétait aux réflexions sérieuses, il resta huit jours sans sortir de chez lui. Le neovième jour, c'était un dimanche, en revenantde la messe, il rencontra le messager qui lui apportait ses lettres de la station de poste voisine. Il pleuvait ; la neige fondue était aussi désagréahle sous les roues de sa calèche que sous les patins d'un traîneau. C'était un de ces temps humides et froids qui glacent les plus résolus, et Chourof avait grande envie d'être rentré chez lui pour prendre une tasse de thé bien chaud.
Après avoir mis à son côté le sac qui renfermait la correspondance, il s'était enveloppé dans sa pelisse et chaudement rencoigné, lorsqu'une seconde pensée lui vint.
— Qui est-ce qui s'est souvenu de moi? se demanda-t-il.
Et il ouvrit le sac de cuir.
La première lettre qui lui tomba sous la main fut celle de Zina. Il regarda l'écriture, tourna et retourna la missive, puis se décida à la décacheter. Il la lut deux fois et resta stupéfait — si
stupéfait qu'il fut quelques secondes avant de s'apercevoir que son équipage était arrêté devant son propre perron. Son valet de chambre, en détachant le tablier de la calèche, le rappela au sentiment de la réalité*
— Ne dételle pas ! dit-il au cocher. Je repars. Il monta chez lui, toujours préoccupé, et relut
encore une fois la lettre sans signature.
— Si c'est une mystification, se dit-il, je couperai les oreilles à celui qui l'aura faite ; et je le trouverai, quoi qu'il en ait.
Son parti était pris. Il mit dans son portefeuille tout ce qu'il avait d'argent disponible, s'assura des moyens d'en avoir d'autre, fit préparer en un clin d'œil une petite valise, puis, sans manger, descendit lentement l'escalier comme quelqu'un qui réfléchit, se tâta pour voir s'il n'avait rien oublié, et remonta précipitamment.
D'un tour de main, il ouvrit la chambre bleue, courut au lit, enfonça sa tête dans les oreillers, baisa fiévreusement la batiste brodée, referma la porte, et redescendit aussi vite qu'il était monté.
Son valet de chambre, également prêt pour le départ, fit avancer la calèche, et, quand Chourof s'y fut installé, grimpa sur le siège.
— Où faut-il aller, Votre Excellence ? demanda- t-il en se tournant vers son maître.
— A Pétersbourg, répondit celui-ci.
Son domestique le regardait sans comprendre.
— A la station de poste ! dit le prince. Et vite! L'équipage partit au galop.
Chourof ne perd pas son temps*
Chourof n'avait pas contre les chemins de fer les préju{]^és aristocratiques de sa noble voisine. Il trouva même l'express fort à point, car, en arrivant à Moscou, il se fit conduire directement à la gare et n'eut que le temps de sauter dans un wagon.
Gomme il était très-fatigué par la longue traite qu'il venait de fournir, il commença par s'endormir le plus confortablement du monde, et ne fit qu'un somme jusqu'à l'heure du dîner.
Les exijgences de son estomac, aussi bien que le remue-ménage qui l'entourait, le réveillèrent juste à point : il entra dans la vaste salle du buffet et s'attabla devant un bon repas. Après avoir dépéché vivement les premières bouchées, il défit le col de sa pelisse et releva la tête.
— Tiens! s'écria son vis-à-vis, Chourof! Vous allez à Pétersbourg?
— Oui, répondit le prince,^ et vous, Zakhçirief?
— Moi, j'en viens et j'y retourne. J'ai passé vingt-quatre heures à Moscou pour une affaire. Et vous resterez longtemps à Pëtersbourg?
— Je n'en sais absolument rien. Où êtes-vous?
— Wagon n® 549. Avez-vous de la place chez vous?
— Je suis tout seul. Venez donc dans mon coin : 347, deuxième coupé.
— . Avec plaisir. Dès qu'on repartira, j'emménage. Nous ferons une partie de cartes.
— Très-bien.
La cloche annonça bientôt le moment du départ. Chacun remonta dans son compartiment^ et, deux minutes après, grâce aux w^agons à l'américaine qui rendent si commode le parcours entre Pétersbourg et Moscou , Zakharief entra dans le coupé du prince, suivi d'un employé porteur de son menu bagage. Celui-ci dressa la table de jeu qui meuble les salons de première classe , alluma deux bougies et se retira après avoir promis aux voyageurs , qui donnaient de bons pourboires, la solitude complète jusqu'à destination.
La partie de cartes s'engagea : le viragon bien chauffé , les bons cigares , la perspective d'une tasse de thé à la prochaine halte conviaient à la conversation, Chourof , « qui n'était qu'un peu
béte » , comme disait Zina, laissa causer son interlocuteur sur tout ce qui lui passa par la tête. Quand il le vit à court, il lui adressa tranquillement la question que , depuis le dîner, il préparait mentalement.
— Et la comtesse Koumiassine, ma chère voisine, que devient-elle?
— La comtesse? mais d'où tombez-vous, mon cher?
— De chez moi, où je vis comme un loup.
Que lui arrive-t-il?
— Elle marie sa nièce, la jolie Vassilissa.
— Avec qui?
— Un certain Nicolas Tchoudessof.
— Est-ce un bon mariage?
— Pour qui? Pour lui? Je crois bien! Pour elle, non. Entre nous, ce Tchoudessof est un pleutre , un petit rien du tout , qui s'est faufilé dans le monde on ne sait comment. Il doit y avoir des femmes là-dessous. Et du diable pourtant si je comprends comment une femme peut avoir eu envie de s'occuper de ce monsieur-là ! Enfin , il y a des goûts si étranges !
Ghourouf se recueillit un moment pour poser sa question avec le calme nécessaire.
— Et mademoiselle Gorof • . . qu'est-ce qu'elle dit de son fiancé?
280 LES ROITMIASSINE.
— Entre nous , je crois qu'elle a la main un peu forcée. Ma femme et ma fille m'en ont rompu les oreilles pendant huit jours. Vassilissa Gorof aurait dit, parait-il, au bal de ses fiançailles, qu'elle déteste son fiancé.
» — Oh! oh! c'est grave, cela! Mais, alors, pourquoi l'épouse- t-elle?
— Voilà! On ne sait pas. Sa tante le veut.
— Pourrait-elle le vouloir jusqu'à la marier malgré elle?
Zakbarief haussa les épaules.
— Il y a tant de manières , dit-il , de marier une jeune fille malgré elle ! Il y a la persuasion , les cadeaux , les caresses , les chatteries ; il y a les grands moyens, les menaces, l'intimidation... Mademoiselle Gorof est orpheline : ce n'est pas sa mère, pauvre femme sans énergie et, mieux encore, sans fortune, qui pourrait empêcher la comtesse Koumiassine de faire ce qui lui plaît... Où descendez-vous à Pétersbourg?
Le prince indiqua l'hôtel Demouth.
— J'aurai peut-être besoin de vous, Zakharief, dit-il après un silence... Pour des choses graves.
— Tout à votre service , mon cher ; usez de moi comme il vous plaira.
Les cartes reparurent, et la soirée s'acheva
très -agréablement. Après quelques heures de sommeil, les voyageurs Se séparèrent, avec promesse de se retrouver bientôt.
Le prince , tout en se faisant conduire à Thôtel, réfléchissait et cherchait, sans les trouver, les motifs qui avaient porté la comtesse Koumiassine — une femme d'esprit et de cœur, se disait-il — à choisir pour sa nièce un si singulier époux.
— Enfin, nous verrons bien ce qu'elle me dira, pensa-t-il.
Vers trois heiu'es , ayant fait sa toilette et s*étant préparé, par un tour à la Perspective, à voir le plus possible de gens de connaissance dans le plus bref espace de temps, il prit une voitiu*e et se rendit chez la comtesse. Elle était chez elle et le reçut non sans étonnement et même avec une sorte de déplaisir. Il arrivait bien mal à propos , cet ancien prétendant à la main de Vassihssa.
— Quel bon vent vous amène? lui dit-elle dès le premier mot.
— Des affaires de famille, répondit-il tranquillement. J'ai appris une nouvelle en route, chère comtesse : mademoiselle Yassilissa va prendre un époux, à ce que Ton m'a dit?
— C'est vrai, répondit la tante
— Avant que je vous en félicite, permettezmoi de vous demander si son cœur a parlé ; vous savez que je suis quelque peu intéressé dans la question . . .
— Le cœur des jeunes filles est difficile à pénétrer, cher prince ! répondit la comtesse, décidément fort ennuyée du sot personnage qui arrivait si mal à propos. Vassilissa, qui vous avait refusé on ne sait pourquoi. . .
— Pardon, comtesse..., m'a-t-elle refusé?
demanda le prince, qui, pour la première fois, conçut un doute relatif à l'équité du procédé qu'on avait employé à son égard.
— C'est vous qui devez le savoir, cher prince, répondit la grande dame avec une sécurité de la meilleure compagnie. — Si vous voulez bien vous le rappeler, je n'étais pas présente à votre entretien.
Chourof, toujours pcv^ employer l'expression de Zina, était « un peu ^^éte » , de sorte qu'il ne trouva pas de réponse immédiate à ce coup de boutoir.
— Je dois conclure, reprit-il pourtant avec une certaine insistance, que mademoiselle Vassilissa aime son prétendu?
— Aimer! Le mot est bien romanesque! Ma nièce a confiance dans ma tendresse et prend
de ma main le mari que j*ai accepté pour elle.
Avec beaucoup d*habileté, la comtesse évita toute autre question directe, et laissa tomber les allusions avec cette indomptable persévérance qu'elle mettait au service de ce qu'elle appelait ses principes.
Après trente bonnes minutes d'entretien , Chourof se retira sans avoir été invité à dîner ou à prendre le thé, sans avoir vu Vassilissa, sans avoir obtenu le moindre renseignement. Il descendait l'escalier, très-perplexe et assez mécontent de tout le monde, lorsque la porte extérieure s'ouvrit, et il entendit la voix de Zina qui disait au valet de pied :
— A qui est cette voiture ?
— Au prince Chourof, répondit le domestique.
— Miss Junior, dit la voix de Zina, légèrement altérée, j'ai laissé de la musique dans la grande salle ; auriez-vous Ig complaisance ?. . .
L'Anglaise , qui^ ne i>c souciait aucunement d'être témoin de ce que sa folle élève allait dire ou faire, disparut docilement.
Zina, en costume de promenade, parut alors, grandie, mûrie, femme déjà par la souffrance et la réflexion, différente en tout de l'enfant moqueuse que Chourof avait quittée à Koumiassina.
— Prince , dit-elle en lui tendant la main , bonjour ! merci d'être venu.
Les domestiques qui Tentouraient comprenaient le français plus ou moins, à force de l'avoir entendu parler; elle hésita un instant :
— Merci d'être venu... rêpêta-t-elle en regardant Chourof avec insistance.
Il comprit sur-le-champ d'où venait la lettre qu'il avait reçue.
— Que fait-elle? dit-il imprudemment.
— Elle en mourra, répondit la jeune fille.
Vous seul pouvez... Cherchez!... Au revoir, aiouta-t-elle en souriant. *
Elle entendait un bruit suspect, et elle s'élança d'un bond jusqu'au tiers de l'escaher, barrant le passage à Justine qui descendait , et qu'elle força à rebrousser chemin jusqu'au palier plutôt que de lui livrer passage.
Pendant ce temps, Chourof avait endossé sa pelisse, et la voiture qui l'avait amené quittait Je perron. Justine, en descendant, ne rencontra que miss Junior, les bras chargés de gros volumes de musique , déposés depuis longtemps dans la grande salle par la main prévoyante de son élève.
— Est-ce que cela vous amuse de porter ces énormes bagages? Donnez-les donc au valet de
pied, dit Zina en penchant son Frais visage sur la rampe.
Ses yeux pétillaient de malice et de joie. Miss Junior, obéissant à l'injonction, déposa son fardeau sur les bras du domestique. Justine, étonnée, ne comprenait rien à ce manège. Un rire étouffé de Zina lui apprit bien qu'on se moquait d'elle; mais elle eut beau chercher, elle ne put en découvrir le pourquoi.
Ghourof poursuit ses investigations.
En quittant la maison Kouniiassine, le prince rencontra un drochki de louage qui, fort cahote sur les morceaux de neige à demi dégelés, venait, cahin-caha, à sa rencontre. Il se trouve certainement beaucoup de semblables drochkis dans les mes de Pétersbourg, et rien n'est moins extraordinaire que d'en rencontrer un occupé par un monsieur en costume civil, orné de longs favoris* et de cheveux très-noirs ; cependant le prince fut frappé par l'air dur et concentré du visage qui passait près de lui. Se penchant hors de la portière, il le suivit des yeux et le vit s'arrêter devant la maison qu'il venait de quitter.
— Ce doit être mon Tchoudessof, pensa le prince, qui devenait étonnamment perspicace depuis que la lettre de la jeune comtesse l'avait brusquement arraché à la tasse de thé qui l'attendait chez lui, le dimanche précédent.
Changeant d'avis, au lieu de retourner à son hôtel, il indiqua à son cocher l'adresse de cer-
tain sénateur qui avait été l'un des meilleurs amis de son père.
— Là, se dit-il, je saurai à quelle espèce d'homme j'ai affaire.
Il fut reçu à bras ouverts par l'excellent homme, qui, veuf et sans enfants, ne savait où mettre le trop plein d'un cœur toujours chaud et fait pour la vie de famille.
— Que te faut-il, que tu viens me voir, polisson? dit-il au prince, qu'il avait toujours tutoyé.
— Permettez ! je ne viens pas toujours parce que j'ai besoin de quelque chose ! '
— Soit! admettons que ce n'est pas toujours pour cela ! dit le brave homme en riant d'un bon rire qui secoua sa large poitrine et son ventre épanoui. Je reconnais que tu es venu plus d'une fois pour me faire plaisir. Mais aujourd'hui, en particuUer, tu ne vas pas me faire croire que tu aies quitté la campagne pour avoir de mes nouvelles! Tu es arrivé ce matin?
— Ce matin, affirma le prince.
— De chez qui viens-tu?
— De chez la comtesse Koumiassine
— Bon ! une jolie nièce, une jolie fille, le voisinage de campagne Tu viens me demander
d'être ton père d'honneur à l'église... Tu veux te marier, hé?
Chourof rougit jusqu'aux oreilles inclusivement. Cette malheureuse habitude de rougir avait peut-être ëté la cause de toutes ses hésitations et de toutes ses mésaventures.
— Ah! mon bonhomme, s'écria le sénateur enchanté, j'ai deviné juste!
— Non, mon excellent amî, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je suis venu effectivement vous demander quelque chose, mais ce n'est pas ce que vous supposez... Je voudrais avoir des renseignements sur un certain Tchoudessof, employé au Sénat.
— Tchoudessof... Attends donc, j'ai entendu prononcer son nom ces jours-ci... Je ne le connais pas.
— Eh bien, vous devez avoir un moyen de le connaite*e, n^est^ce pas, si vous en avez besoin?
— Certainement! Le chef de la chancellerie du Sénat doit savoir ce qui concerne ses employés. Mais qu'est-ce que tu lui veux, à cette espèce d'ecclésiastique ? C'est une famille de prêtre, ça.
— Je le suppose, d'après son nom (Tchoudessof signifie : des miracles ) . Mais ce que je veux, c'est savoir quel homme c'est, d'où il vient, ce qu'il fait, de quels moyens il s'est servi
pour arriver au grade qu'il a obtenu, tout ce qui concerne sa moralité, bref...
— Bref, tout ! s'écria le sénateur en riant de plus belle. Comme tu y vas, mon garçon! Est-ce que tu voudrais épouser sa fille ou courtiser sa femme?
— Je voudrais, mon cher ami, dit gravement le prince, que cet homme, s'il n'est qu'un intrigant, comme j'ai quelque heu de le supposer, n'entrât pas dans une famille de l'aristocratie, et que personne de nous ne fût exposé à saluer un faquin, parce qu'on l'a rencontré chez des gens honorables qu'il a trompés.
Le sénateur réfléchit un instant.
— J'y suis! dit-il enfin. C'est à lui que la comtesse Koumiassine marie sa nièce? Eh ! dismoi, est-ce uniquement pour ne pas saluer ce monsieur que tu veux savoir son histoire? N'y a-t-il pas là-dessous quelque rivalité ?
Voyant que les oreilles de Chourof retournaient au ponceau, le brave homme ajouta :
— Ne me dis rien, je ne te demande pas tes secrets. Le motif que tu me donnes est suffisant. Tu as raison : le devoir des grandes familles, dont le grand nom immaculé fait partie des fleurons de la couronne de Russie, est de se soutenir entre elles et de ne pas permettre aux pierrots
240 LES KOUMIASSIÎSE.
vulgaires de piller leur moisson. Es-«tu trèspressé?
— Je voudrais savoir ce que je vous demande tout de suite, si c'est possible.
— Tout de suite ! comme tu y vas ! Non, mon cher, tu ne le sauras pas tout de suite. Si tu veux venir demain, à une heure de l'après-midi, je te dirai probablement ce que tu veux savoir... mais pas une minute avant.
Chourof, enchanté du succès présumé de son entreprise, se confondit en remercîments. Il dîna avec le sénateur et rentra de bonne heure à l'hôtel , où il ne fit qu'un somme jusqu'au lendemain onze heures, pour réparer le sonoimeil perdu.
A une heure précise, il entrait chez le bon vieillard qui, tout en lui montrant un siège, lui cligna de l'œil d'une façon Significative.
— Si tu l'aimes , ton Tchoudessof , tu vas avoir bien du chagrin. Vos beaux yeux vont pleurer! comme dit la chanson.
— J'aurai du courage. Allez toujours.
— Eh bien, voilà, mon ami! Ton protégé — ici le vieux sénateur rit silencieusement, faisant aller et venir par saccades son joyeux bedon — ton protégé est entré au service de très-bonne heure; il avait à peine vingt-deux ans, qu'il
quitta l'armée pour entrer au Sénat, après deux années de service militaire... Dans Tinfanterie, tu sais! c'est ingrat... C'est une dame qui l'a recommandé!...
Le rire joyeux reprit, mais moins long, cette fois.
— La dame... Tu ne tiens pas à savoir son nom?
Le prince fit un signe négatif.
— Cette dame était une ancienne amie de couvent de sa mère, mais encore jeune pour son âge, et jolie. Elle aimait beaucoup à placer les jeunes gens. Le nombre des employés qu'elle a fournis au service de l'État — le sénateur recommença à rire — est incalculable, et la couronne lui devrait une récompense civique, s'il y avait quelque justice en ce monde. Comment Tchoudessof a-t-il retrouvé son nom? De quelle façon a-t-il mérité sa bienveillance? Le rapport est muet sur ce chapitre. Veux-tu que nous nous en informions? continua le vieux railleur en s'arrétant court.
— Non, merci ! dit le prince, qui ne put s'empêcher de rire. Je m'en doute. Continuez, je vous en prie.
— Eh bien, entré au service à l'âge de vingtdeux ans, il resta dans les bureaux, inconnu,
242 LES ROUMIASSINE.
oublié, recevant de temps à autre cent roubles de gratification pour son assiduité, mais n'avançant point. Soudain son chef de bureau fut dénoncé pour concussion par lettre anonyme, et le chef de bureau qui lui succéda prit Tchoudessof en amitié et lui procura un avancement rapide. Tu ne te réjouis pas de sa bonne fortune?
Le prince partagea le rire communicatif de son interlocuteur.
— A partir de ce moment, tout réussit à Tchoudessof, car, à peine était-il sous-chef , qu'on découvrit — par un hasard bien malheureux et dont notre protégé fut longtemps inconsolable — que le chef de bureau entretenait des relations coupables avec la femme d*un général civil, chef de service dans un autre département. Celui-ci se plaignit; il y avait eu scandale, des lettres très-détaillées avaient été trouvées par des employés subalternes, on avait glosé ; bref, le chef de bureau fiit mis en disponibilité et, par ranj d'ancienneté, Tchoudessof obtint sa place. Il a été décoré de divers ordres, car il ne néglige pas son ancienne protectrice : dernièrement encore, sachant qu'elle aime les petits chiens, il lui en a acheté un, ce qui n'est rien, mais il a eu la constance de le porter sous son bras tout le long de la Perspective , jusqu'au domicile de lu
dame. Ceux qui Tont rencontré — il y en a beaucoup — n'ont pas pu faire autrement que d*admirer sa reconnaissance, la mémoire du cœur, comme il Tappelle, pour des services rendus il y a si longtemps. C'est une belle âme ! Eh bien, es-tu content?
— Enchanté... dit le prince avec un dégoût manifeste. C'est tout?
— Il y a encore le chapitre des mœurs. De ce côté-là, Tchoudessof est inattaquable , oh! inattaquable! On ne l'a jamais vu dans une maison douteuse, ni chez une femme mariée!
C'est qu'il a des principes, vois-tu! Il ne fréquente que des veuves, absolument et authentiquement veuves! Voilà tout ce que j'ai pu recueillir à ton intention! Le bouquet est joli, ce me semble.
— Mais, dit le prince, si cet homme est tel que vous le dépeignez, comment se fait-il qu'on le garde au service?
— Que tu es bien de ta province! Crois-tu que nous n'ayons que des prix Monthyon dans nos bureaux? Et puis, mon cher, c'est élémentaire : quand un employé fait exactement son devoir, sa vie privée ne nous regarde pas, à moins qu'il n'y ait scandale....
— Mais les faits que vous m'avez rapporté?
relativement à son avancement ?
— Eh bien? c'est de la vie privée, cela! Des suppositions! Il n'y a pas de preuves! Mais sois tranquille, va, quand nous avons besoin d'un homme de confiance pour une mission personnelle ou délicate, nous savons choisir; nous consultons alors les documents que j'ai fouillés pour ton usage.
— Je vous remercie infiniment, dit le prince avec effusion. C'est une désagréable corvée...
— Eh! eh! cela a bien son côté drôle!
Quand on est revenu de tout, comme moi, cela dégoûte toujours , mais cela ne met plus en colère.
— Il ne me reste plus qu'une chose à savoir, reprit Chourof : par quelle voie est-il arrivé jusqu'à la comtesse Koumiassine?
— Est-ce que tu ne peux pas lui demander?
— Non, soupira Chourof, c'est impossible.
— Attends , je vais sonner mon valet de chambre : c'est une gazette ambulante, il nous le dira peut-être.
Piotre fit son entrée. C'était un homme de cinquante-cinq ans, maigre, menu, l'air sérieux et presque dogmatique. Il resta immobile près de la porte.
LES KOUxMIASSINE. Î45
— Gonnais-tu un nommé Tchoudessof, employé au Sénat?
— Comment ne pas le connaître !.•. Il va se marier.
— Tu vois ! fit le sénateur en clignant de l'œil à l'adresse du prince. Qui épouse-t-il?
— La pupille de la comtesse Koumiassine.
— Est-ce une jolie demoiselle?
— Jolie! répondit laconiquement le serviteur.
— Qui est-ce qui a présenté le futur dans la maison?
— Je ne sais pas.
— Chez qui allait-il avant?
— Chez madame Termine... chez madame Lojinof...
Le valet de chambre nomma plusieurs dames de la noblesse qui avaient reçu Tchoudessof par condescendance, parce que leurs maris avaient avec lui des relations de service , ou bien comme danseur pour les bals de l'hiver.
— Quelqu'une de ces dames connaît-elle la comtesse?
— Non, dit le serviteur ; mais elles connaissent presque toutes madame Souftsof, qui la connaît.
— Très bien, dit le sénateur, tu peux t'en aller.
Le domestique se retira , sans ténioig[ner d'ëtonnement.
— On n'en fait plus comme ça ! dit mélancoliquement le sénateur quand Piotre eut refermé la porte... Quand tu auras mon âge, tu ne trouveras plus à te faire servir. Les vrais domestiques , les bons , ceux que nos pères avaient formés, savaient tout, et non-seulement ils ne disaient rien, mais ils ne se demandaient pas seulement le pourquoi des choses.
Sur ce panég^yrique des anciens serviteurs, le prince prit congé de son vieil ami.
— Me tiendras-tu au courant de tes entreprises? lui dit celui-ci en le quittant.
— Soyez tranquille, répondit Chourof, vous entendrez bientôt parler de moi.
La provocation.
En sortant de chez son ami, le prince s'en alla tout droit chez madame Souftsof, qu'il connaissait pour ravoir vue à la campagne, lors- • qu'elle était venue chez la comtesse ^ quelques années auparavant. Depuis lors, à chacun de ses voyages à Saint-Pétersbourg, il n'avait pas manqué de lui présenter ses hommages. La dame, qui était pleine d'esprit, appréciait la droiture et la franchise du pauvre prince Charmant.
Au bout de cinq minutes de conversation, le nom de Vassilissa se trouva prononcé.
— Elle se marie, je crois, dit machiavéliquement le prince.
— Non, répondit madame Souftsof, on la marie, et je n'ai pas l'esprit tranquille quand j'y pense, car j'ai à me reprocher d'avoir présenté le fiancé dans la maison Qui pouvait
se douter, pourtant, que la pauvre fille le prendrait en grippe à première vue !
— Cela va si loin? dit le prince, dont le cœur se mit à battre si fort qu'il eut peur que madame Souftsof ne l'entendît.
— Le jour des fiançailles, elle a déclaré publiquement, dans la salle de bal, qu'elle le détestait. Jusque-là, du reste, elle n'en avait rien fait paraître ; la comtesse dit que c'est pour attirer l'attention sur elle qu'elle se pose en victime, et qu'au fond elle est très-satisfaite de son sort.
— Quand le mariage doit -il avoir lieu?
demanda le prince qui crut avoir reçu l'injure qu'on faisait à Vassilissa.
— Le dimanche après Pâques : dans une quinzaine de jours, par conséquent.
— Et vous, madame, est-ce que vous partagez l'opinion de la comtesse sur mademoiselle Vassilissa ?
Madame Souftsof resta silencieuse pendant un moment, qui parut bien long à Chourof. Il avait peur de s'être montré indiscret.
— Non, dit-elle enfin, je sais que la comtesse, dont l'excellent cœur est bien connu, se fait facilement illusion sur les choses qu'elle désire : — elle aime à se voir obéie, il est bien
probable qu'elle prend la résistance de sa nièce pour de Tamour-propre. Je regrette de m'étre mêlée de cette affaire : c'est une leçon, et on ne me reprendra plus à arranger des mariages.
Le prince se sentit plus navré que jamais.
Celle qu'il aimait était-elle donc si malheureuse qu'elle ne pût même pas parler librement sans se voir accusée de mensonge ?
— Je suis curieux de voir ce M. Tchoudessof, dit-il. J'ai connu les deux demoiselles de la comtesse toutes petites filles, et je m'intéresse à leur sort. Où peut-on rencontrer ce monsieur?
— Il dîne le plus souvent, à ce que je crois, au club de la petite noblesse, vous savez, près du pont de Police. Vous le trouverez là probablement vers six heures. Je sais qu'il s'y rend communément en quittant sa fiancée.
Après quelques minutes d'entretien banal , qui lui coûtèrent beaucoup de force d'âme, il prit congé de madame Souftsof.
Ainsi, en ce moment même, le monstre à longs favoris et à cheveux noirs et plats, avec la raie au milieu, courtisait sa malheureuse fiancée et la forçait d'entendre ses odieuses protestations d'amour ! Peut-être même baisait-il les mains de Vassilissa, ces mains adorables que lui, Chourof, n'avait baisées qu'en rêve !
L'idée de cette insolence fit faire au prince de si grandes enjambées, qu'il arriva au club de la petite noblesse un des premiers.
Il n'avait pas ses entrées, c'était pour la première fois de sa vie qu'il mettait les pieds dans ce refuge» de la noblesse récente acquise dans la bureaucratie, refuge fort méprisé de l'aristocratie et fort envié de la bourgeoisie, qui n'y pouvait entrer. Mais quand le suisse, ne le reconnaissant pas pour un habitué, voulut lui demander son permis, il lui jeta au nez sa carte avec un geste de dédain.
Le suisse, déjà suffisamment convaincu par cette noble façon d'agir, lut : «prince Chourof » , et s'inclina bien bas.
Le prince monta l'escalier et pénétra dans les [salons. Pendant qu'il parcourait l'immense établissement, fort bien aménagé, du reste, et luxueusement meublé, les regards curieux des abonnés se portaient sur lui.
— C'est un nouveau membre, disaient-ils entre eux» — On ne l'a jamais vu! — Qui Ta présenté? — C'est probablement un invité.
Chourof prit un journal et se mit à le lire, levant la tête à chaque nouvel arrivant. Deux fois le garçon vint lui demander s'il dînerait à table d'hôte ou à la carte, deux fois le prince