‹ Les Koumiassine (volume 2)Chapitre 3 sur 3 · répondit qu'il n'avait pas faim et qu'il y pen · texte numérisé non relu

répondit qu'il n'avait pas faim et qu'il y pen

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Enfin, les favoris et les cheveux plats qu'il avait rencontrés devant la porte de la comtesse firent leur apparition dans l'embrasure de la porte.

— Ah ! bonjour, Tchoudessof, dit un habitué.

■ Vous êtes en retard aujourd'hui.

— Cela se comprend : auprès d'une fiancée, t le temps parait court, dit un autre.

s Chourof bouillait. Le nom de VassiUssa pro-

noncé dans cet endroit public où le premier i venu, s'il avait seulement un an de service dans i les bureaux, pouvait venir dîner pour 60 kopeks!

Tchoudessof, souriant d'un air fat, répondit quelques mots. Au moment où il frôlait Chourof pour se rendre dans la salle à manger, le prince lui barra le passage.

— Pardon ! dit-il, monsieur Tchoudessof, je crois?

— C'est moi-même , monsieur. A qui ai-je l'honneur de...

— Le prince Alexandre Chourof. Voici ma carte.

Tchoudessof s'inclina avec la flexibilité propre à soii échine en présence d'un grand personnage

— En quoi puis-je être agréable à Votre Excellence? dit-il du ton le plus aimable.

— N'y a-t-il pas ici un endroit où nous puissions causer un instant sans être dérangés? demanda sèchement le prince.

— Parfaitement ! Si Votre Excellence veut me suivre...

L'Excellence emboîta le pas derrière Tchoudessof, et au bout d'un instant ils s'assirent tous deux sur d'excellents fauteuils, dans un joli boudoir bleu et or. Un domestique vint allumer deux becs de gaz et se retira.

— J'irai droit au fait, monsieur, dit Chourof, qui n'était pas né diplomate et qui ava:it passé une rude journée à déguiser sa pensée. On faisait tout à l'heure allusion à votre mariage : est-ce bien vous qui voulez épouser mademoiselle Gorof, la nièce et pupille de madame la comtesse Roumiassine?

— C'est moi, monsieur. J'ai l'inestimable bonheur d'être agréé par madame la comtesse et par mademoiselle Gorof.

— Étes-vous bien sûr de ce que vous avancez, monsieur? fit Chourof en s'approchant un peu sur son fauteuil.

Toute Tardeur guerrière qu'il avait ressentie à

S ébastopol l'enflammait en cet instant, bien que son adversaire ne méritât pas tant d'honneur.

— Mais, monsieur... je n'ai nul motif d'en douter, répondit Tchoudessof , secrètement inquiet, mais décidé à faire &ce à cette attaque inattendue.

— On m'a dit autre chose, à moi. On m'a dit, et je ne vous cacherai pas que ce bruit court la ville entière, que vous vous obstinez à réclamer la main de mademoiselle Gorof, malgré l'aversion qu'elle vous témoigne. Or, monsieur, dans la noblesse — Chourof appuya sur ce mot de façon à faire comprendre à son interlocuteur qu'il ne le considérait pas comme faisant partie de cette noblesse — nous avons une grande solidarité, et nous ne pouvons accepter une mésalliance, — je dis : « une mésalliance, » — que si elle a la passion pour excuse. Le cas n'est point celui de mademoiselle Gorof, me suis-je laissé dire.

— Mais, monsieur, fit Tchoudessof avec un sourire sarcastique qui lui donna l'air d'un singe aux prises avec une noix récalcitrante, vous n'êtes ni le père, ni le tuteur de mademoiselle Gorof, et si madame la comtesse agrée ma recherche...

En faisant son petit discours, il se leva comme

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pour faire comprendre au prince que le sujet de la conversation lui paraissait épuisé. Chourof ne bougea pas plus qu'un terme, mais il essaya de précipiter le dénouement :

— Vous n'en restez pas moins un cuistre, dit-*il, pour vouloir épouser une jeune fille qui vous a donné des preuves publiques de son aversion et de son mépris.

— Cela, monsieur, c'est mon affaire !... dit Tchoudessof, qui battit en retraite vers les salles communes.

Le prince se leva vivement et le saisit par le bras.

— C'est aussi la mienne, monsieur ! lui dit-il d'une voix contenue. Depuis des siècles... oui, monsieur, des siècles ! . . . ma famille est l'alliée et la voisine de la famille Koumiassine. Je ne puis permettre qu'elle se commette avec vous! En attendant que le comte revienne pour vous couper les oreilles comme vous le méritez, je vais faire part à madame la comtesse du dossier privé qui contient l'histoire de votre vie, et que je me suis procuré, par des moyens honnêtes, monsieur. Peut-être la comtesse changera-t-elle d'avis.

/ Ils étaient arrivés presque au seuil de la salle

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à manger. Des têtes curieuses s'avan aient de tous côtés au bruit des voix irritées .

— Le comte est loin, monsieur le prince , répliqua Tchoudessof, Et quant à vos calomnies. . .

Ce mot n'était pas prononcé que Tchoudessoi recevait le gant du prince au travers de la figure.

— Vous me rendrez raison de ces paroles, monsieur ! dit Ghourof > qui avait peur que son adversaire ne gardât l'injure sans vouloir la venger.

Tchoudessof, blême de rage, n'avait qu'une idée : quel malheur que le prince edt attendu jusque-là pour le souffleter ! On eût pu s'arranger, tandis que maintenant le duel était néces-^ saire !

Faisant de nécessité vertu, et pensant qu'après tout un duel pour sa fiancée le relèverait aux yeux de tout le monde , de toutes les femmes, sans excepter Yassilissa elle-même, il s*écria en fausset :

•— Nous nous battrons, monsieur !

— Parbleu! je ne me suis dérangé que pour cela! répondit le prince. Vous avez mon nom, je demeure hôtel Demouth, à deux pas d'ici. Je me considère comme l'offensé : mais,

de par mon gant, vous avez le choix des armes. J'attendrai vos témoins toute la soirée , sinon... Mais j'espère y monsieur, que vous avez honne mémoire et que je ne serai pas forcé de rooi répéter ce que je vous ai dit tout à l'heure.

Les camarades de Tchoudessof, furieux, voulaient faire un mauvais parti au prince ; quelques-uns d'entre eux ne se gênaient guère pour exhiber, chez eux, des manières de crocheteurs, qu'une légère couche de vernis conventionnel couvrait au club. Mais Ghourof les reg^arda d'un air si hautain, sa noble physionomie et la droiture de son âme, visible dans ses yeux, contrastaient d'une façon si remarquable avec l'air louche et la colère haineuse de son rival, que les honnêtes gens — • et il y en avait beaucoup de présents — protégèrent la retraite de Ghourof jusqu'au dehors et lui témoignèrent les égards de la meilleure compagnie.

Rentré chez lui, Ghourof commença par se laver et changer de toilette , pour se débarrasser de l'odeur de graillon truffé que ses vêtements avaient contractée dans la salle à manger du club. Puis il se rendit chez Zakharief.

Gelui-ci dîuait en famille. Ghourof lui fit passer sa carte , avec la prière de venir le trouver dès qu'il aurait fini.

Vingt minutes après, Zakharief entrait dans le salon du prince.

— Je me bats demain, lui dit celui-ci.

— Allons donc ! pas de mauvaise plaisanterie après dîner! Cela trouble la digestion.

— J'en suis bien fâché pour votre digestion, mon cher ami , mais c'est la vérité. Je vais faire monter du café et des liqueurs pour rétablir cette digestion troublée, et l'on m'apportera à dîner, car j'ai grand faim; — et, en attendant que les gens m'aient servi, car on attend toujours à l'hôtel, je vous raconterai mon histoire.

Zakharief fiit bientôt au courant de l'histoire. Le prince lui donna la raison officielle, à savoir que la comtesse s'était laissé tromper par un intrigant; qu'en l'absence du comte Koumiassine, lui, prince Ghourof, son voisin et ami, avait sommé le malotru de renoncer à entrer dans une noble famille, et ce qui s'ensuit.

— Mais pourquoi, dit Zakharief après un moment de réflexion, ne vous étes-vous pas adressé à la comtesse elle-même?

Ghourof haussa les épaules.

— J'ai commencé par aller la voir, dit-il, elle m'a reçu à peine poliment. Elle s'est mis ce mariage en tête; elle ne veut pas même

attendre le retour du comte pour le conclure Elle aurait le reste de sa vie pour le regretter, je lui rends un service dont elle me saura gré plus tard . Nous sommes un peu pairents , vous savez...

— Et vous courez risque de vous faire estropier pour empêcher un intrigant d'entrer dans sa famille? dit Zakharief pensif .

— Enfin, voyons, mon cher! s'écria Chourof, qui, à bout de ressources, trouva une idée lumineuse : supposez que j'eusse l'intention de demander en mariage la jeune comtesse Zénaïde, croyez-vous qu'il me serait agréable d'avoir ce monsieur pour cousin?

— Ah ! très-bien ! très-bien ! répondit Zakharief. Je comprends. Parfait!... Vous voulez que je sois votre témoin?

— C'est ce que je voulais vous demander.

— Et qui sera le second?

— Je n'en sais rien. Amenez-moi un de vos amis.

— Mon neveu! Je cours le chercher,

— Non, dit Chourof, restez ici. On peut venir à toute minute. Mon domestique ira le prévenir.

Une demi -heure après entra le neveu de Zakharief, tout jeune oflScier de dix-neuf ans;

qui se mit au service du prince avec un vif plaisir. C'était sa première affaire.

— Vous n'allez pas le tuer, n'est-ce pas? dit Zakharief ; vous êtes trop fort à toutes les armes pour saigner à blanc ce coq d'Inde?

— Cela dépend de lui, dit le prince. S'il se soumet, il en sera quitte pour une première égratignure; mais s'il fait le méchant et qu'il persévère dans ses projets, ma foi, je crois que j'en débarrasserai la terre sans remords. Vous l'avez dit, c'est un coq d'Inde, et je le traiterai comme tel. En attendant, allumons un cigare.

Le cbois des armes»

La soirée s'écoula tranquillement chez le prince Chourof. Les trois amis, car le neveu de Zakharief n'avait pas tardé à passer du rôle de témoin à un rôle plus intime, fumèrent quelques cigares, prirent quelques verres de thé, parlèrent du prochain dégel, de la Neva qui allait débâcler, du Théâtre-Français, d'un futur voyage à l'étranger, de tout, en un mot, excepté des témoins qu'ils attendaient.

Le jeune officier ne pensait pourtant pas à autre chose : il ne craignait rien pour Chourof, qui lui semblait invulnérable, mais il se disait en lui-même :

— Quelle figure devrai-je faire devant les témoins? Faut-il être tout à fait à mon aise? Mais trop d'aisance paraîtrait de l'affectation! Un peu de roideur ne messiéra pas. Du reste, je regarderai mon oncle.

Son oncle, en effet, n'en était pas à sa pre-

mière affaire, bien que les duels en Russie soient beaucoup plus rares — mais en revanche beaucoup plus sérieux — qu'en France, où Ton se bat tous les jours pour un fiitile prétexte, où par conséquent le duel à Tépée et au premier sang suffit dans la plupart des cas. Zakharief savait d'ailleurs que le prince, tireur de premier ordre, charmait souvent les interminables loisirs de la vie de campagne en abattant des hirondelles au vol avec des pistolets de prée::- cision.

en!: Cependant deux bonnes heures s'étaient écou-

le i^ lées depuis la fin du dîner, et les témoins atten-

ra; dus n'arrivaient pas.

Il y avait à cela une bonne raison : Tchoudessof , après l'insulte publique qu'il avait reçue, s'était efforcé de trouver de bons témoins, c'està-dire des témoins pacifiques , sérieux , un peu imposants , capables d'arranger une affaire , ou du moins — car cette fois il n'y avait guère de place pour un arrangement — assez habiles pour organiser un petit duel anodin. Par malheur, les gens raisonnables n'étaient pas ses amis au club du pont de Police ; tout en lui , ses paroles, son attitude, ses gestes, exhalait un parfum de friponnerie qui mettait les gens en garde contre lui. Au bout de quelques minutes, dans

la g[rande salle du club y il ne restait plus autour de notre hëros que quelques énergumènes.

— C'est une insulte grave ! disait l'un. Il faut qu'elle soit lavée dans le sang ! — Vous ne souffrirez pas, disait un autre» que notre club supporte sans vengeance un pareil affront?

Nous passerons sous silence toutes les phrases belliqueuses , voire même héroïques par procuration, qui furent prononcées dans cette circonstance. La comédie des amis qui se sentent outragés se reproduit invariablement la même partout. Le siècle et le pays n'y font absolument rien.

— Qui est-ce qui me servira de témoin» demanda Tchoudessof d'une voix émue.

Les amis belliqueux s'entre-regardèrent. Ils savaient qu'en Russie les peines édictées contre le duel sont très-sévères.

— Moi, dit le plus enragé de tous, j'aurais bien voulu, mais ma femme est malade en ce moment, et vous comprenez, mon cher, qu'une émotion...

Tous les autres trouvèrent des motifs d'abstention aussi sérieux que celui-là. Il y eut même un employé du ministère des finances qui se déclara enrhumé.

-<- Si on pouvait se battre dans une chambre

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bien chauffée, je serais votre homme, n'en doutez pas... Mais il faudra courir pas mal loin, par ce temps de dégel, et, si mon coryza devenait une fluxion de poitrine, je ne me le pardonnerais pas. Un seul des assistants restait immobile et muet. Sa figure rébarbative, sa moustache et ses favoris coupés d'une façon martiale semblaient indiquer qu'il avait, comme Tchoudessof, connu le noble métier des armes. En réalité il n'avait jamais connu que le métier de plumitif. Il avait des allures de guerrier à cause de son nom, Voïnof, qui signifie guerrier. Il profita d'un moment de silence pour venir frapper sur l'épaule de son collègue dans l'embarras.

— C'est moi qui serai votre témoin ! Seulement, vous concevez bien que je ne me dérangerai pas pour une affaire qui se terminerait en queue de poisson. Il nous faudra des excuses par écrit... sinon. ..

— Pourquoi par écrit? dit Tchoudessof d'un accent désespéré.

La discussion s'engagea sur ce point. VoYnof eut beaucoup de peine à faire la concession demandée. Il y vint pourtant, car l'idée d'assister à un duel l'avait mis en goût , et il craignait de manquer l'affaire s'il se montrait par trop tenace.

Ce fut bien autre chose quand il s'agit des

conditions du combat. Tchoudessof, qui avait conservé le goût des armes à feu depuis le temps où il chassait dans le petit bois de bouleaux, avait chez lui une paire de pistolets dont il se servait assez proprement.

— Mettez-nous à trente pas, dit-il à Voïnof . . . On tirera au commandement.

— Vous plaisantez ! répliquait son adversaire (nous voulons dire son interlocuteur). Il n'y a que les bourgeois qui se battent ainsi ! Vous oubliez, mon cher, qu'il vous a mis son gant sur la figure ! Un bon duel à la barrière, voilà ce qu'il nous faut. On vous mettra à trente pas, si vous voulez ; mais vous pourrez faire dix pas chacun , et vous tirerez à volonté. Le premier qui aura fait feu devra s'avancer jusqu'à la limite. C'est la règle; il n'y a pas moyen d'y échapper... A propos, il faudrait se procurer des pistolets...

- J'en ai chez moi, dit Tchoudessof, qui vit poindre dans sa nuit désolée un rayon d'espérance.

— Chez vous? mais si vous vous en êtes déjà servi...

— •* Jamais ! jamais ! se hâta de dire Tdhoudessof.

— Mais alors pourquoi les aviez-vous, si ce n'était pas pour vous en servir ?

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'2. — C'est un cadeau d'un ami qui me devait

quelque argent, et qui me les a laisses faute de J-. pouvoir rembourser. . .

— Vous m'affirmez que vous ne vous en êtes jamais servi ?

5 — Jamais! vous pouvez m'en croire. D'ail-

leurs, où aurais-je pu m'en servir? Mon logement est trop petit. . .

. Tchoudessof ne disait pas que derrière son

logement il y avait une vaste cour déserte, faite à souhait pour le plaisir d'un amateur de tir au

, pistolet.

— C'est parfait ! dit Voïnof, qui ne demandait pas mieux que de croire à cette affirmation, car cela lui épargnait l'ennui de se procurer des armes.

— Je vous avoue, insinua Tchoudessof, que la bonne foi du pnnce me paraît un peu suspecte... Puisque j'accepte le combat dans les conditions plus dangereuses que vous trouvez seules convenables, faites-moi une petite concession... Il pourrait se faire que le prince apportât des armes faussées, qu'il aurait essayées à loisir... Après tout, je ne le connais pas,^oi, ce monsieur ! Un coup de lime sur une mire est vite donnée... Je viserais droit avec son pistolet, et ma balle irait de travers...

— Mais que voulez-vous que j'y fasse? On tirera les armes au sort...

— ;• Non... ofirez au prince de choisir,.. Ou je me trompe fort, ou il nous laissera le choix !

— Il n'est donc pas si canaille que vous voulez bien le dire?

— C'est-à-dire qu'il n'osera pas faire autrement !

— Vous tenez donc bien à tirer avec vos armes ? dit Voïnof impatienté.

— Je vous ai dit le motif... Et puis, il y a peut-être dans mon fait un peu de superstition.

— Vous me donnez; votre parole d'honneur que vous ne vous êtes jamais servi de vos armes ? Votre parole d'honneur? insista Voïnof en regardant son homme dans le blanc des yeux.

— Je vous la donne!... Du reste, si ce que je vous demande ne vous plaît pas, vous n'avez qu'à le dire, il n'y a rien de fait. . .

En voyant Tchoudessof se lever comme un homme bien décidé, Voïnof sentit ses scrupules se fondre. Il ne voulait pas manquer son duel :

— Bah! se dit-il, après tout, un pistolet ou un autre, qu'est-ce que ça fait? Gomme il vous plaira, ajouta-t-il tout haut.

— Un pistolet ou un autre, ça fait beaucoup ! se disait à part lui Tchoudessof, Me voilà bien

tranquille. A présent, prince Chourof, à nous deux : vous allez passer un mauvais quart d'heure, c'est moi qui vous le dis.

Ce n'était pas tout : il fallait trouver encore un témoin; Voïnof se chargea de l'affaire. Il alla chercher un jeune homme timide, du même bureau que lui, un pauvre garçon qu'il amena là comme on mène un agneau à la boucherie.

Il fallut, en outre, faire un bout de toilette, mettre un habit.

Voilà pourquoi Chourof et ses amis attendaient.

Ils commençaient à trouver le temps fort long et à devenir un peu nerveux, quand un coup de sonnette retentit. Le domestique apporta deux cartes. Noms inconnus. Évidemment, c'étaient eux.

Voïnof, suivi de son jeune ami blond, entra d'un air vainqueur ou qui essayait de l'être. On se salua froidement. Le prince s'était retiré dans une pièce voisine pour laisser le champ libre aux négociations.

M Tchoudessof faisait savoir, par Tinterméitiaire de ses témoins, que si M. le prince Chourof voulait bien exprimer en présence de quelques personnes -~ peu nombreuses, d'ailleurs, — le regret d'avoir été un peu brusque, d'avoir

été trompe par un malentendu, M. Tchoudessof se contenterait de cette explication verbale » sans demander d'excuses par écrit.

Au mot « excuses » le jeune officier tressauta dans son fauteuil, et une expression peu parlementaire faillit lui échapper. Heureusement, il regarda son oncle, qui, souriant avec aménité , demandait à ses interlocuteurs :

— M. Tchoudessof a-t-il prévu le cas d'un refus?

— Sans doute ! dit Voïnof.

— Je m'en doutais , répliqua Zakharief toujours souriant. Et alors, quelles armes choisirat-il?

— Le pistolet, monsieur! Il s'agit ici d'une injure grave et qu'un homme d'honneur...

— Le pistolet? interrompit Zakharief. Fort bien...

— Permettez, messieurs, dit le second témoin d'une voix flûtée, avant de parler de ces choses, ne serait-il pas plus rationnel, plus humain, de chercher le moyen de terminer à l'amiable un différent qui...

— Il n'y en a qu'un , monsieur, interrompit Zakharief toujours souriant , et M. Tchoudessof le connaît. Vous en a-t-il parlé?

Les deux témoins de Tclioudessof se regardèrent un peu déconcertés.

— Il n'a parlé que d'excuses... dit le jeune homme blond.

— De quelle part? dit le jeune officier, se contenant à peine et haussant un peu la voix.

— Mais, naturellement, de la part de Tofifenseur !

— Allons, reprit Zakharief, je vois que M. Tchoudessof ne vous a pas parlé de mon moyen. Revenons aux conditions de la rencontre.

Les conditions furent aussitôt acceptées que proposées, sans réflexions ni contestations inutiles.

— C'est très-correct... Telle fut la réponse de Zakharief. Et, ajouta-t-il, avez-vous quelque préférence pour un lieu de rendez-vous?

— Non, M. Tchoudessof nous a laissés libres de choisir.

— Eh bien, avez-vous choisi?

— Pas encore...

— Voulez-vous que je vous aide? Prenons Tîle de Krestovsky. Les premiers arrivés attendront près du pont, dans le taillis. Je connais là une clairière qui semble faite tout exprès...

Zakharief, en disant ces mots, eut un léger sourire qu'il réprima soudain. Cette clairière

était celle où, une quinzaine d'années auparavant, il avait fait ses premières armes contre un de ses camarades, hussard de Grodno. Il avait eu, ce jour-là, toutes les chances : d'abord, la cause du duel était une créature éminemment frivole qu'il avait soufflée au hussard — et, dans des circonstances semblables, on aime toujours mieux être l'offenseur que TofFensé; — ensuite, quoique fort médiocre tireur, il était parvenu à blesser son camarade juste assez pour que l'honneur fût déclaré complètement satisfait, et pas assez pour avoir des remords; enfin, ce duel avait été l'origine d'une étroite amitié entre les deux adversaires.

Zakharief se rappelait tout cela et mettait une sorte de superstition dans le choix de cette même clairière pour le duel du prince.

La superstition, en effet, n'est pas, comme on pourrait le croire , l'apanage exclusif de quelques esprits faibles. Elle pénètre dans les cœurs les plus fermes, toutes les fois qu'il s'agit de soumettre son bonheur, sa fortune, sa vie ou celle d'un être cher aux chances d'un inconnu toujours redoutable. Y a-t-il beaucoup de marins qui soient exempts de cette faiblesse? c'est qu'ils savent combien la mer est perfide, combien tous les calculs de la prudence humaine

LES KOUMIASSINE. tTl

sont peu de chose contre Touragan qui peut survenir d'une minute à l'autre, contre une étincelle qui suffit à allumer l'incendie en pleine mer, contre le brouillard qui cache la route des étoiles et qui empêche les navires d'éviter les bas fonds ou les récifs ! Combien de militaires, à la veille d'une bataille, n'ont-ils pas eu pour eux ou pour un cher camarade des pressentiments de mort! Et les joueurs... en est-il un sur cent, un seul, qui ne croie pas être doué du pouvoir mystérieux de pressentir la chance ou la déveine? Encore ce centième, ce joueur impassible qui ne croit pas, comme il dit, « à toutes ces bêtises » , demandez-lui pourquoi, jouant au baccarat ou au lansquenet, il augmente brusquement son enjeu quand c'est à lui de prendre la main! Il sait bien qu'à chaque coup les chances sont égales pour les deux adversaires, mais il a confiance, sans vouloir s'en rendre compte, il a confiance uniquement parce qu'il tient les cartes dans sa main !

Le jour où il n'y aura plus de superstition dans le monde, c'est que la terre sera habitée par une race de sages. Nous n'en sommes pas jencore là.

Mais revenons à nos héros.

— Krestovsky? dit le compagnon de Voïnof

avec une hésitation visible, c'est bien loin... Et puis, il dégèle, ce soir...

— Eh bien, nous mettrons des galoches! riposta Zakharief. On ne peut pourtant pas se battre dans la grande salle de l'Assemblée de la Noblesse, que diable! Ce serait peut-être dangereux pour les glaces! Voyons, quelle heure choisissez-vous?

— Sept heures du matin , dit Voïnof.

— Fort bien! heure militaire.

Zakharief se leva ; son neveu , qui ne le quittait pas des yeux et qui admirait son sang-froid imperturbable, fut debout aussitôt que lui.

Les témoins de Tchoudessof , comprenant ce langage muet, mais expressif, se levèrent à leur tour. On se salua cérémonieusement, et ils firent une sortie plus modeste que leur entrée.

— Nous couchons ici, n'est-ce pas? dit Zakharief au prince après Tavoir mis au courant des résultats de l'entrevue.

— Merci , mes amis , dit Chourof.

— Ah! diable! Et ma femme que j'oubliais !

Elle va me tirer les oreilles demain , bien sûr. Je vais écrire un mot pour lui dorer la pilule. Toi, mon neveu, va-t-en chercher tes pistolets de tir. Si ces animaux en apportent aussi, on tirera au sort.

— Sont-ils bons, les vôtres? demanda le prince au jeune officier.

— Des Devisme.

— Tant mieux pour le Tchoudessof. Si j'ai de bonnes armes , je pourrai lui casser ce que je voudrai sans trop l'endommager.

Le prince serra la main à ses deux compagnons, s'occupa de leur coucher, et rentra dans sa chambre. Il ne se mit pas au Ut tout de suite ; son premier soin fut d'écrire un testament olographe dont voici la teneur :

« En cas de mort, je lègue à mademoiselle Vassilissa Gorof , fille unique de madame veuve Go^ rof, et demeurant actuellement chez madame la comtesse Koumiassine, la pleine et entière propriété de tous mes biens meubles et immeubles, à la seule charge de faire usage, pour le bien-être physique et moral de mes anciens paysans, d'une portion de mes revenus déterminée par elle selon ce que son bon cœur lui dictera. »

Après avoir signé et daté cet important document, il plia la feuille de papier, la mit sous enveloppe , et la laissa sur sa table pour la confier à son ami Zakharief.

Le duel.

Le lendemain matin y quand Zakharief et son neveu frappèrent à la porte de la chambre à coucher du prince, celui-ci était déjà debout :

— Tenez, dit-il à ZakharieF, mettez ce pli dans votre poche. S'il m'arrivait un malheur...

'— - Allons donc, voulez- vous bien ne pas plaisanter !

— Il faut tout prévoir. J'aurais bien tort, certes, de me plaindre de la vie , mais, après tout, je n'y tiens pas outre mesure.

— Tenez-y dans la bonne mesure, cela suffira ! dit Zakharief avec son rire. En attendant, permettez à un homme pratique de vous donner un bon conseil, que votre estomac vous donnerait bientôt, mais un peu tard : mangez un morceau avant de partir ! avec cela deux doigts de vin; mais pas de thé, cela excite les nerfs et fait trembler la main. Tiens ! voilà une heureuse chance! ajouta-t-il en regardant par la

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fenêtre. Il a gelë ferme, cette nuit; nous ne pataugerons pas.

Quelques minutes après, un déjeuner froid était servi. Les trois amis mangèrent sobrement, égayés par l'intarissable babil de Zakharief.

Deux traîneaux bien attelés les attendaient en bas.

— Prenez-moi avec vous ! dit Zakharief au prince.

— Non, si cela vous est égal, j'aimerais mieux aller seul.

— Très-bien ! si vous aviez dix ans de moins, je m'accrocherais avons, mais... sufiSt! Allez, nous vous suivrons.

Chourof monta en traîneau et dit un petit mot à l'oreille du cocher. L'équipage glissa rapidement sur la couche glacée qui couvrait d'un vernis étincelant les minces flaques d'eau et de boue liquide de la veille.

La Neva fut franchie sur le pont Nicolas. Le traîneau, courant droit au Nord, enfila les longues avenues rectilignes du Vassili*Ostrof et du Vieux-Pétersbourg.

Le prince regardait d'un œil distrait la ville encore à moitié endormie ; il vit glisser, à droite et à gauche, d'abord les rangées de hautes mai-

soDs, puis les bâtiments à deux étages, puis les modestes maisons de bois séparées les unes des autres par d'interminables palissades qui dessinaient les rues de Tavenir. Il traversa un pont de bois, un autre encore, entra dans un grand parc désert — et là, un spectacle admirable le secoua de sa rêverie.

Rêverie n'est pas le vrai mot : il en faudrait un autre, qui n'existe pas, pour désigner la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait.

Pendant les vingt premières minutes de cette course vers le lieu du duel, le prince n'avait réellement pensé à rien, ni aux événements qui allaient avoir lieu, ni à la possibilité de recevoir une balle dans la tête, ni aux précautions qu'il devait prendre si « par maladresse » il tuait son adversaire, ni même, chose étrange, à la cause première de tout ce remue-ménage, à Vassilissa! C'était pourtant le cas ou jamais d'y penser. Peut-être se dira-t-on qu'il refusait volontairement d'évoquer cette image, parce qu'il savait ou croyait n'être pas aimé? Eh bien, non; il ne pensait à rien et ne désirait pas penser.

Tout semblait lui être devenu indifférent. Il avait fait certaines démarches nécessaires — le soufflet donné à Tchoudessof en était une qui

lui avait paru plus nécessaire <[ue les autres, — et maintenant il se reposait, comme un mécanicien qui a lancé sa machine et qui se croise les bras en attendant l'arrivée.

Pure affaire de tempérament, sans doute!

D'autres ont un courage non moins réel, mais plus actif, plus bouillant, moins équilibré, plus troublant pour eux et pour les autres. Le même homme, d'ailleurs, n'est presque jamais deux fois dans le même état d'esprit : il suffit d'une circonstance extérieure , d'un changement de saison, d'heure ou de Ueu, pour rendre un homme — sinon moins résolu — en tout cas, au t rement résolu .

En entrant dans le parc désert, le prince avait levé les yeux. Il regarda sa montre, qui marquait six heures quarante. Dix minutes suffisaient pour arriver au lieu du rendez-vous.

— Mets ton cheval au pas, dit-il à son cocher.

Le second traineau, qui suivait à cinquante mètres de distance, ralentit aussi sa marche.

En ce moment, le soleil, quoique bas sur l'horizon , était levé depuis environ une heure et demie.

L'équinoxe du printemps était déjà passé depuis trois semaines , et l'on sait combien , I. 16

dans les pays du Nord, les jours grandiss^t vite.

La veille encore, à l'heure du coucher du soleil, ceux qui avaient traverse ce parc avaient dû le trouver bien lugubre. En effet, pendant ces heures de dégel, les chemins étaient couverts d'une boue épaisse; les grands arbres, buvant comme des éponges la neige qui les avait parés tout l'hiver, avaient l'air de grands spectres noirs comme de l'encre, dont les mille bras bizarrement tordus semblaient plus noirs encore par contraste avec la coupole de vapeurs grises sur laquelle ils se profilaient. . .

Une belle gelée de quelques heures avait suffi pour mettre à chaque tronc d'arbre, à chaque branche, au moindre brin d'herbe sèche, une mince gaine de givre. Ce n'était plus une forêt d'hiver à l'écorce noirâtre : de son coup de baguette, une fée Tavait transformée en une forêt de cristal.

Un clair soleil brillait là-dessus.

A chaque mouvement du traîneau, le spectacle changeait. Sur la gauche, les rayons du soleil, renvoyés par réflexion, allumaient partout des milliers d'étincelles qui semblaient courir et se poursuivre comme d'agiles scarabées sur les rameaux transparents.

A droite, du côté de l'Est, chaque arbre, passant devant le disque du soleil, devenait tout à coup une immense girandole de diamant, où Tœil ne distinguait plus les branches emmêlées et noyées dans une puissante irradiation.

Cet étrange paysage de givre n'avait pas la blancheur des paysages de neige — blancheur satinée ou veloutée, selon le moment, mais toujours opaque ; — il était sans couleur, comme l'eau des fontaines, comme la glace immaculée des premiers jours de froid, comme l'éther infini des belles nuits claires de Tété dans les pays du Nord. Uniquement formé de reflets et de transparences, il n'avait d'ombre nulle part : la lumière enveloppait les surfaces brillantes, tournant autour des grands troncs, fouillant dans toutes leurs sinuosités les brindilles des arbrisseaux et les touffes d'herbe séchée, glissant horizontalement sur la terre gelée qui avait l'air d'une glace de Venise sans commencement ni fin, où la fée du givre avait répandu à profusion ses trésors de diamants et de pierreries.

Le prmce , ébloui , regardait ce merveilleux spectacle, dont tous ceux qui l'ont vu connaissent l'irrésistible fascination. Il se plongeait avec délices dans ce bain de lumière. Sa pensée avait quitté le vilain monde où nous sommes^ pour se

réfugier dans Tidëale sérénité d'un autre monde plus parfait où l'atmosphère n'a pas de vent, où le ciel n'a pas de nuages, où la lumière n'a pas d'ombres — où les femmes, peut-être, n'auraient pas eu de dédains pour lui.

— Vous allez vous fatiguer les yeux, mon ami ! dit une voix.

Il tressaillit et retomba dans la réalité. Cette voix était celle de Zakharief, dont le traîneau s'était mis de front avec le sien.

— Nous n'avons que le temps d'arriver ! Allongeons le trot ! Pourquoi me faites-vous les gros yeux?

— Je ne vous fais pas les gros yeux, dit le prince un peu confus ; je ne vous vois pas ; je suis encore tout ébloui.

— Là! que vous disais-je? Il faut avouer que le moment était bien choisi pour regarder le soleil en face! Gomment ferez-vous pour viser à présent? Il n'y a qu'un moyen de réparer la faute : fermez les yeux, mettez votre main pardessus, et ne les rouvrez plus jusqu'à l'arrivée.

Chourof suivit ce conseil. Pendant une minute encore, il vit dans ses yeux fermés tous les rayons de lumière qu'il y avait pour ainsi dire emmagasinés. Le feu d'artifice diminua ensuite peu à

peu, non sans quelques subites recrudescences; puis enfin l'obscurité complète se fit.

En se voyant ainsi plongé dans la nuit noire, après les éblouissements de la minute précédente, le prince éprouva une étrange impression. Il lui sembla qu'un voile de mélancolie ensevelissait à plis épais son âme brusquement désenchantée. La vie lui apparut comme un désert aride et sombre, où l'on ne rencontre pas un seul cœur aimant, pas une main amie.

— A quoi bon vivre?... se dit-il amèrement.

J'ai légué mes biens à Vassilissa... autant vaut que ce soit elle qui en profite avec un autre plus heureux. Après tout, Tai-je aimée seulement?

J'ai demandé sa main parce qu'il me semblait qu'elle ferait une bonne femme, et que, pauvre comme elle était, j'avais moins de chance d'être refusé par elle... Voilà un beau calcul, qui m'a bien réussi!... Eh bien, mon testament sera ma vengeance ! Peut-être alors pleurera-t-elle un peu en pensant à moi... Mais si le Tchoudessof me tue? c'est lui qui sera son mari... Non : Lissa millionnaire sera laissée libre. — Et puis, franchement, si elle ne sait pas résister, elle ne sera qu'une sotte et n'aura que ce qu'elle mérite... Plaise au ciel que le Tchoudessof soit bon tireur :

il me délivrera d'un lourd fardeau.

282 LES ROUMIASSINE.

C'est au milieu de ces pensées qu'il arriva au lieu du rendez-vous.

— Nous y voilà, s'écria ZakharieF, et les premiers, encore! Gela m'aurait vexé de les trouver ici avant nous. Ah! il n'était que temps; les voici qui arrivent de l'autre côté. Ils ont pris par le Kamennoï Ostrof.

Le prince, en apercevant la figure de son adversaire, sentit fortement diminuer l'envie qu'il avait eue de mourir.

— Être tué par ce sacristain? pensa-t-il, ce serait trop ridicule.

Il est vrai que les choses ridicules arrivent quand c'est leur tour, et d'ailleurs la mort n'est jamais ridicule pour personne.

— Messieurs, dit Zakharief au trois arrivants, nous n'avons que deux cents pas à faire. Veuillez nous suivre par ici.

Ils entrèrent dans les taillis de Krestovsky , aujourd'hui peuplés d'élégantes villas et parsemés de jardins d'agrément.

La neige, dans cet endroit presque désert et exposé à tous les vents, s'était tant soit peu tassée sous l'action du dégel à son début, mais formait encore une couche de six à huit pouces d'épaisseur. La légère surface de givre qui la

recouvrait cédait en craquant sous les pieds des six promeneurs.

Au bout de dix minutes de marche, la clairière s'étala devant eux, presque circulaire, large d'environ cinquante pas. Zakharief , voyant le terrible Voïnof tirer une boîte à pistolets de dessous sa pelisse , fit le même mouvement :

— Messieurs, dit-il, j'ai aussi apporté des armes» Nous vous donnons notre parole d'honneur que le prince ne les connaît pas. M. Tchoudessof, sans aucun doute, n'a jamais essayé les vôtres?

— Jamais ! dit Tchoudessof avec empressement.

— Nous allons donc tirer au sort. . .

— A quoi bon ? dit Voïnof, qui avait l'air de réciter une leçon apprise par cœur. Que le prince daigne choisir... Sa loyauté nous est connue...

Zakharief, mécontent, interrogea Chourof du regard. Celui-ci répondit par un haussement d'épaules qui voulait dire : Que m'importe? je ne dois pas me mêler de ces détails.

— Le prince n'y tient pas. Choisissez vousmêmes, messieurs. Nous avons autant de confiance dans votre loyauté que vous en avez dans la nôtre! répliqua Zakharief, qui n'était pas fâché de montrer a à ces gens-là » qu'on ne voulait rien leur devoir.

Voïnof, sans répondre, saisit une des armes qu'il avait apportées, et se mit en devoir de la charger. Zakharief voulut prendre l'autre pistolet de la méme.paire.

— Oh ! monsieur, dit Voïnof d'un air chevaleresque , confiance pour confiance ! ce serait nous blesser! Donnez au prince un de vos pistolets, nous vous en prions.

Tchoudessof regardait ce manège d'un air qui voulait être distrait; mais une satisfaction mal dissimulée rayonnait sur sa figure. En vérité, il y avait de quoi. Il connaissait l'arme dont il allait se servir, comme un bon écuyer connaît son cheval, et, si son adresse n'allait pas jusqu'à tuer des hirondelles au vol, du moins avait-il le droit de se dire excellent tireur. En outre, il ignorait parfaitement que le prince fût d'une force quelconque à cet exercice.

— Je tirerai le premier, se disait-il in petto, A trente pas, je suis sûr de mon coup.

— Désirez-vous compter les pas? dit Zakharief . Voïnof se mit en marche sans répondre. Il

n'avait pas fait trois pas, que Zakharief l'arrêta.

— Pardon, lui dit-il, vous tournez tout juste le dos au soleil.

— Eh bien, qu'est-ce que ça peut faire?

— Gela fait qu'un de ces messieurs aura le

soleil en face et ne pourra viser. Voulez-vous permettre?

Voïnof s'inclina avec la même raideur que s'il eût été un vieux militaire blanchi sous le harnais.

Zakhariefy rasant le bord de la clairière, chercha un point de départ commode; puis il se mit en marche, sans faire de trop g^randes enjambées, et ses pieds laissèrent trente fois leur trace bien visible dans la neige, que le poids de son corps faisait légèrement céder. Rien ne fîit plus facile que de diviser cet espace en trois parties égales, pour marquer la limite que les deux adversaires ne devaient pas dépasser en marchant l'un sur l'autre.

Les distances bien mesurées et les adversaires placés après avoir mis bas leurs pelisses, les témoins s'écartèrent à droite et à gauche .

Un court silence suivit.

— Allez ! dit une voix.

Les deux adversaires restèrent parfaitement immobiles. Chacun d'eux semblait viser soigneusement. Au bout d'une seconde, qui parut terriblement longue aux témoins, un coup retentit.

C'était Tchoudessof qui jouait son va-tout.

Les regards se tournèrent tous instinctivement du côté d'où le coup était parti, puis volèrent comme un éclair vers le point opposé.

288 LES ROUMIASSINE.

Le prince était debout, mais un peu pâle, et sa mnin droite , qui tout à l'heure soutenait Tarme à la hauteur de l'œil, pendait maintenant , à son côté. Ses doigts se détendirent, le pistolet glissa doucement sur le verglas, dans une touffe d'herbe sèche qui émergeait au-dessus de la couche glacée.

Le prince baissa la tète et mit un genou en terre.

A trente pas de là, Tchoudessof savourait ce spectacle avec une farouche avidité. La joie de n'avoir pas à essuyer le feu, le plaisir de la vengeance, la perspective de son prochain mariage, désormais sans obstacle... tout cela bouillonnait en lui dans un délicieux péle-méle...

Tout à coup la figure jaune de Tchoudessof devint verdâtre. Le prince n'achevait pas de tomber : il saisissait son pistolet de la main gauche, se relevait et, d'une allure ferme, faisait dix pas en avant.

Son bras droit pendait toujours à son côté.

— Malheur ! se dit Tchoudessof, c'est le bras droit qui a paré le coup!

Et il resta immobile comme une statue , n'ayant pas l'air de comprendre l'invitation pressante qui se lisait pourtant bien clairement dans le regard fixe du prince.

— Avancez donc! dit la voix indignée de Zakharief.

En entendant cette voix, Tchoudessof tres^ saillit. Les regards méprisants qu'il sentait peser sur lui étaient aussi terribles et Tatteignaient aussi sûrement qu'une balle de pistolet. \

Il se mit donc en marche, pas trop vite d'abord, s'effaçant toujours et se faisant tellement mince, qu'il pouvait réellement se croire à l'abri derrière son pistolet comme derrière un bouclier.

Si Dmitri avait été là, quelle grotesque silhouette il eût trouvé à copier !

Puis, voyant que le prince ne prenait pas la peine de le viser d'avance, Tchoudessof parcourut franchement les quatre ou cinq pas qui lui restaient à faire, et s'effaça plus que jamais.

— Imbécile ! murmura le prince Ghourof en le regardant avec des yeux furieux.

Le prince visa soigneusement , longtemps , trop longtemps même au gré de Zakharief, car dans ces moments-là une demi-seconde est une durée interminable.

-— Il lui en veut donc bien? pensa Zakharief.

Mais il n'avait pas eu le temps d'énoncer mentalement sa pensée , que le coup partit.

Tchoudessof ouvrit des yeux effarés, tourna à

demi sur lui-même, et tomba comme une masse inerte.

— Ah! mon Dieu!... Taurais-je tué? s'ëcrir Chourof. J'avais pourtant bien visé !

Tout le monde se précipita vers le blessé.

Quelques gouttes de sang rougissaient la neige : elles sortaient de son épaule gauche. Un petit trou dans la manche prouvait à tout le monde que la blessure ne pouvait être aucunement grave. Il y avait eu plus de peur que de mal.

— Ah! je respire! dit Chourof tout bas à ses témoins. Cet imbécile s'effaçait si bien, que j'ai eu toutes les peines du monde à voir un petit bout de son bras gauche !

— Mais vous-même, vous êtes blessé ! Montrez-nous ça.

Vérification &ite, pendant que le Tchoudessof reprenait ses sens, il fiit constaté que le prince avait reçu la balle au coude, au moment où il était déjà en position pour viser.

Le projectile avait enlevé un morceau de la manche, éraflé la peau et froissé vivement quelques nerfs contre l'os, ce qui avait causé une douleur vive et passagère, en amenant un engourdissement momentané de l'avant-bras ; ceux qui ont eu l'occasion de se heurter le coude contre un objet dur connaissent, en petit, ce

LES KOCMIASSINE. 289

phénomène-là; puis la balle avait continué sa route en égratignant une côte, mais sans pénétrer le moins du monde. Le prince en serait quitte pour une nuit de repos et quelques petites bandes de sparadrap.

Quant à Tchoudessof, il était blessé tout près de l'articulation de Tépaule; mais« par un bonheur qu'il ne méritait guère, l'humérus n'était pas cassé. On lui fit un premier bandage expéditif.

Il rouvrit enfin les yeux.

— Monsieur, lui dit le prince, je suis heureux de voir que votre blessure n'est pas grave. J'y avais mis tous mes soins. La prochaine fois, ce serait plus sérieux, d'autant plus que vous tirez fort bien. Je vous en fais mon compliment sincère. Est-il absolument nécessaire que nous recommencions?

— Prince, dit Tchoudessof avec dignité, j'ai tenu à vous prouver que l'on n'obtient rien de moi par la menace. Maintenant que nous avons fait tous les deux notre devoir. . .

— Hum! tous les deux... murmura le neveu ' de Zakharief.

— Je peux vous affirmer, continua le blessé, que mon intention, avant notre première entrevue, était déjà d'écrire à madame la comtesse

pour lui déclarer que je ne voulais point forcer

rindination de...

— Parfaitement! interrompit le prince. Votre intention n'est pas changée?

— Non, prince.

— Vous écrirez aujourd'hui même dans ce sens?

— Non, prince, c'est déjà fait. La lettre est sur mon bureau. Je n'ai pas voulu que ma résolution pût avoir l'air d'être dictée par le résultat, quel qu'il f&t, de cette rencontre.

— Veuillez être persuadé que je vous félicite .sincèrement de cette bonne résolution... dit le prince.

On se salua et les deux groupes se séparèrent.

— Je ne l'aurais pas cru capable... Après tout, c'est peut-être un mensonge, et la lettre n'est pas encore écrite! dit Zakharief.

Il se trompait. La lettre était écrite. Mais Tchoudessof s'était promis de la jeter au feu si '' le duel tournait à son avantage. Il est toujours bon de se donner le beau r6le«

Tckoudessof ne vient pas!

Depuis sa rencontre avec le prince ^ Zina ne pouvait rester en place : tantôt c'étaient les aiguilles qui se brisaient à tout moment, tantôt ses épingles à cheveux qui tombaient en pluie autour d'elle, tantôt ses crayons qui refusaient le service ; et puis Tencre était bourbeuse , les plumes crachaient, son col lui serrait le cou, ou les boutons de ses bottines — moins solidement cousus qu'à l'ordinaire, sans doute ^^ couraient sur le parquet comme de petits négrillons noirs très-pressés i

Miss Junior passa les vingt-quatre heures les plus orageuses de son existence. Dans le silence de la nuit, elle eut un cauchemar : elle crut voir Zina, debout près de la lampe des images, griffonner quelque chose au crayon sur du papier. Elle se souleva, et l'apparition disparut.

— J'aurai rêvé ! se dit-elle.

Et elle se retourna du côté du mur^ suivant

292 LES KOOMIASSINE.

le proverbe : Pour changer de cauehemar, changez de côte.

Le lendemain matin, Zina, en se levant, sonna sa fenmie de chambre, et, avant de la laisser lui rendre le moindre service, elle la chargea de porter à la femme de chambre de Lissa un pain de savon qu'elle avait acheté la veille — avec ordre de lui remettre immédiatement et à ellemême, comme un petit souvenir.

Le pain de savon fit son ascension dans les escaUers, et, sous le propre nez de mademoiselle Justine, fiit remis dans les mains de Yassilissa.

Celle-ci, triste et préoccupée — à mesure que le jour de son mariage approchait, elle se détachait de plus en plus de la vie — prit en souriant faiblement le petit souvenir, ordonna de remercier sa cousine, et déposa le savon, bien et dûment enveloppé dans son papier parfumé, sur sa toilette, à côté d'elle.

Une fois ses beaux cheveux nattés, elle se leva, prit le petit paquet, se dirigea vers le petit meuble où elle mettait ses effets et chercha sa clef pour l'ouvrir. Le parfum pénétrant du savon l'attirait. • • elle fit sauter un bout du papier, et, ô surprise! aperçut l'écriture de sa cousine. .. Elle ferma vivement le meuble, glissa le mysté-

LES ROUMIASSINE. 293

rieux objet dans sa poche, et retourna à ses occupations ordinaires.

Justine n'avait rien remarqué. Presque tous les jours Zina envoyait à sa cousine quelque bagatelle y un fruit , une fleur, un petit objet qui lui disait combien l'exilée était présente à ses pensées. ^

La protégée descendit bientôt pour vaquer à ses occupations, savoir : faire le tour de la maison, des communs, du refuge, et rapporter à la comtesse tout ce qui pouvait nuire à quelqu'un.

Yassilissa courut à la porte, la ferma à clef, tira le savon de sa poche et, l'ayant développé, elle trouva un billet de Zina. La jeune comtesse, craignant d'être découverte, parlait un langage tant soit peu obscur, plein d'allusions que Yassilissa devait seule comprendre, et cependant assez banal en apparence pour qu'on pût s'y méprendre et n'y voir que des enfantillages.

Un mot terminait cette effusion enfantine, et ce mot fit palpiter le cœur de la pauvre Yassilissa de toutes les espérances les plus folles : « Nous avons vu des amis, disait la lettre énigmatique; on s'intéresse à toi et on désire ton bonheur. Aie courage. »

Hélas! le cœur est ainsi fait, que c'est ce qu'on désire que Ton croit posséder. Ce mot « amis »

ne réveilla pas en Vassilissa le souvenir du pauvre prince Charmant, qu'elle aimait pourtant bien. « Amis » voulut dire pour elle Maritsky, parce qu'elle pensait à lui plus souvent qu'à tout autre.

— Que peutJl pour moi? se dit-elle ensuite tristement. Du courage, ah! certes, j'en ai, car s'ils veulent me conduire à l'ëglise, je resterai trois jours sans manger, et ils seront obliges de m'y porter.

Ils , c'étaient ses deux ennemis, Tchoudessof et la comtesse.

La comtesse autrefois tant aimée! Quel changement étrange avait dû se produire en elle, pour que cette fée protectrice de son enfance fut devenue son mauvais génie !

— Que lui ai«je fait, se disait constamment l'orpheline, pour qu'elle me déteste?

Et ses larmes coulaient, autant sur sa bienfaitrice devenue son ennemie , que sur ellemême, pauvre jouet d'une grande dame capri* cieuse.

Cette blessure de son cœur était peut-être la plus douloureuse de toutes. En effet, blâmer et détester ce qu'on a jadis respecté et adoré — c'est une des plus cruelles épreuves que nous soyons obligés de subir — - et pourtant, quel est

celui de nous qui, une fois dans sa vie, n'a passé par là?

Le jour de la provocation du prince fat pour Vassilissa un des plus longs de sa vie. Le billet qu'elle avait reçu le matin la préoccupait ; elle pensait bien qu'il avait dû se passer quelque chose; mais quoi^?... Elle descendit comme d'ordinaire à quatre heures. L'odieux Tchoudessof vint lui faire sa cour, ou plutôt parler avec la comtesse du cinq pour cent, de l'emprunt prochain et du logement nuptial que le tapissier mettait peu de zèle à terminer.

En disant ces mots, il glissa un tendre regard de côté de l'impassible fiancée, mais, ne trouvant point de sympathie, il se remit à parler de choses pratiques avec la comtesse Koumiassine.

Il s'en alla enfin et Vassilissa poussa un soupir de soulagement; elle allait être vingt-trois heures sans le voir, et c'était bien quelque chose.

Muette et résignée^ elle resta dans le boudoir de sa tante, qui ne la voyait pas et qui lisait une revue sans s'apercevoir de son existence. Enfin le domestique annonça le dîner; elle descendit, précédant sa tante, et, un moment après, Zina parut dans la salle à manger.

Un regard qui dit merci, un baiser officiel, un serrement de mains où leurs deux tendres petits

cœurs de fillettes mirent tout ce qu'ils possédaient d'énergie, et les deux cousines se séparèrent. Pas un mot n'était possible : Yassiiissa, depuis

qu'elle était promue au grade de fiancée, dînait entre sa tante et M. Wachtel.

Tout à coup, au milieu du dîner, Dmitri, qui n'avait pas parlé à table depuis plus de trois semaines, s'adressa à miss Junior :

— Avez-vous rencontré mon ami Chourof?

dit-iL Je l'ai tu aujourd'hui, en revenant de la promenade. N'est-ce pas, monsieur Wachtel?

Mais il faisait de grands pas, et il ne nous a pas reconnus.

Miss Junior feignit de n'avoir pas entendu. Il y avait, d'ailleurs, deux ou trois invités, et Ton causait autour de la table.

Au nom si imprudemment prononcé par l'enfant, Yassilissa avait senti une secousse électrique de la tête aux pieds. Mais depuis quelques mois, elle avait appris à cacher ses émotions : elle resta immobile, le front baissé, comme d'ordinaire. Au bout d un mstant seulement, elle leva les yeux et rencontra le regard de Zina, clair, rieur, indéfinissablement joyeux et malin, et cependant fort posé, car on les observait de toutes parts.

Le regard de Yassilissa retomba sans même

avoir pu dire merci, car elle comprenait maintenant tout ce qu*avait nsqué^a vaillante cousine ; et ses yeux, en le lui disant, pouvaient la perdre.

Jamais le long diner ne parut plus long aux jeunes filles, malgré le plaisir qu'elles éprouvaient à se voir de loin, faute de mieux. Il se termina enfin, et Yassilissa, après avoir embrassé sa cousine sous l'œil sévère de sa tante, remonta à ce que Zina appelait son perchoir. Mais elle avait désormais à quoi penser.

Le prince était venu, venu à l'appel de Zcnalde ! Donc il pensait à elle, il l'aimait ! A cette idée, la pauvre orpheline fondit en larmes : il y avait au monde quelqu'un qui l'aimait, quelqu'un qui avait fait un long voyage pour la tirer de peine, pour la sauver! Gomme elle pria Dieu pour^ cet homme de bien, qu'elle avait affligé et qui l'aimait pourtant!

— Oh ! se dit-elle, si je sors de là et s'il veut encore de moi, comme je ferai une bonne femme dévouée et consciencieuse !

Pour la première fois depuis qu'elle habitait cette chambre désolée, elle s'endormit avec un vague sourire sur les lèvres.

Le lendemain lui réservait bien d'autres surprises. Elle descendit à l'heure ordinaire ets'in-

stalla, sa tapisserie à la main^, dans le boudoir de de sa tante...

Mais Tchoudessof ne parut point !

La comtesse donnait des signes non équivoques d'humeur. Le couteau à papier grinçait férocement dans les feuillets de rëternelle revue, la soie faisait entendre des craquements gros d'orages dans les plis épais de la jupe agitée par un pied impatient, et l'œil de la comtesse inspectait, toutes les cinq minutes, les aiguilles imperturbables de la pendule.

Cinq heures sonnèrent , le domestique parut, annonça le dîner. Yassilissa descendit avec sa tante sans qu'elles eussent échangé un mot.

Ce que ressentait la comtesse est au-dessus de toutes les plumes humaines. On avait osé la faire attendre! Et qui? Un homme de rien, un petit employé qu'elle protégeait, qu'elle allait condescendre à nommer son neveu ! C'était inouï. . • et peu s'en fallut que le mariage ne fût rompu sans autre auxiliaire.

Le dîner s'acheva silencieusement. A l'aspect austère et sombre de la comtesse, chacun devina qu'il devait se passer quelque chose d'extraordinaire. Zina, sachant que Tchoudessof n'avait pas fait son apparition accoutumée, se réjouissait

déjà intërieurement du succès de ses petites ma- ^ nœuvres ; miss Junior tremblait dans sa peau et craignait que d'une niinute à l'autre la coupable participation à laquelle elle s'était laissé entraîner par la rusée petite comtesse ne fût découverte et punie. Les protégées et Wachtel firent seuls honneur au diner.

A peine le dessert avait-il circulé ^ que la comtesse se leva, reçut d'un air préoccupé les remerctments de ses subordonnés, et se retira dans son boudoir après avoir fait signe à Yassilissa de la suivre.

Quand elles furent seules, la comtesse s'assit, et laissant sa nièce debout devant elle :

— Votre fiancé n'est pas venu, dit-elle :

avez-vous agi de quelque façon propre à motiver cette étrange conduite?

Yassilissa regarda sa tante d'un air assuré : ,

— Non, ma tante, dit-elle.

— Vous pouvez me donner votre parole d'honneur que par aucun acte, par aucune parole, vous n'avez essayé de le détacher de la pensée de vous épouser?

— Je vous demande pardon, ma tanjte, dit la jeune fille, qui se sentait animée d*un couragô invincible : le jour où vous l'avez présenté

comme mon fiancé — bien contre mon désir, vous le savez, — j'ai supplié M. Tchoudessof , au nom des sentiments d'honneur qu'il pouvait avoir en lui, de renoncer à un mariage qui ferait notre malheur à tous deux.

La comtesse fronça légèrement le sourcil.

— C'était , dites- vous , le jour de vos fiançailles ?

Oui, ma tante. Il y a deux mois environ.

— C'est bien, retournez chez vous.

Vassilissa obéit, et la comtesse, restée seule^ s'enfonça dans de profondes méditations. Pour* quoi Tchoudessof, ainsi adjuré, avait-il persévéré dans ses projets? Jamais la comtesse n'eût cru sa nièce capable d'un acte aussi hardi ; de fait, elle ignorait absolument le caractère de Vassilissa, et, en dépit de la longue persévérance de celle-ci, elle continuait à la regarder comme une jeune fille boudeuse et capricieuse.

Cette échappée de vue dans les dispositions de Vassilissa la mit en garde contre la possibilité d'autres audaces du même calibre. Mais, cette pensée de prévoyance une fois casée dans son cerveaU| la comtesse se remit à penser à Tchoudessof, et se demanda encore pourquoi celui-ci ne lui avait jamais parlé de cette adjuration si

nette y si franche et si extraordinaire chez une jeune fiancée.

— Graignait-il, se demanda la noble dame, que je ne cédasse au désir de ma nièce en rompant ce mariage? Mais un homme vraiment amoureux et vraiment délicat consentirait-il à épouser une jeune fille qui ne l'aime pas, et qui, au nom de son honneur, le supplie de renoncer à elle?

Ici, pour la première fois, la comtesse se demanda si Tchoudessof était vraiment amoureux. On lui avait dit que ce bouillant jeune homme était réellement amoureux de sa nièce pour l'avoir vue à l'église : tant qu'elle approuvait le mariage, cette raison lui paraissait suffisante; mais, du moment où elle concevait des doutes sur l'irréprochabilité du personnage à l'endroit de ce qu'il lui devait à elle, comtesse Koumiassine, la susdite raison n'était plus si bonne... Au bout d'un instant, la comtesse la trouva à peine valable.

Elle en était là, quand un valet de pied lui apporta, sur le plateau d'argent spécial, une lettre cachetée de cire rouge.

— De la part de M. Tchoudessof, dit le domestique. Il n'y a pas de réponse.

Il se retira sur la pointe des pieds.

802 LES ROUMIASSINE.

La comtesse considéra cette lettre : le pli de l'enveloppe était net, le cachet de cire pur et brillant, la lettre était irréprochable. Tchoudessof remonta instantanément au niveau habituel...

Vassilissa sort de sa cage.

Le cachet sauta, et la comtesse, effarée, si ce mot peut s'appliquera sa dignité imperturbable, lut ce qui suit, en russe :

« Très-estimée madame la comtesse,

a Vous avez eu la bonté de consentir à m'admettre au sein de votre famille, et je vous garderai toute ma vie une éternelle reconnaissance pour votre généreuse conduite; mais les sentiments non équivoques d'aversion que mademoiselle votre nièce m'a toujours témoignés me font un devoir de ne pas persévérer dans ma recherche. Je ne veux pas sentir sur ma conscience le poids du malheur d'une jeune fille que je ne cesserai jamais de chérir, de respecter, et dont je préfère le bonheur au mien... »

— Qu'il est filandreux, mon Dieu ! se dit la comtesse à elle-même.

a Veuillez donc, madame U comtesse^ an-

noncer à Mlle Yassilissa que je la prie de me rendre ma parole, et que je lui rends celle qu'elle ne m'avait donnée qu'à contre-cœur. . . »

— Tu pourrais même dire, imbécile, qu'elle ne te l'avait pas donnée du tout ! murmura la comtesse.

u ... Et soyez assurée, avec les regrets d'un cœur déchiré qui sait se taire, d'un respect qui ne finira qu'avec la vie de

« Votre très-hiunble serviteur,

« N. TCHOUDESSCF. »

La comtesse lut deux fois cette missive, la seconde fois sans réflexions, et, chose extraordinaire, en sondant les profondeurs de son âme, elle y trouva une certaine joie qu'elle ne se pressa point de définir. Au fond, elle était enchantée de la circonstance qui lui permettrait de ne point terminer une affaire qu'elle eût déjà laissée de côté sans l'entêtement naturel qui faisait partie de ses principes.

Ce qui la choquait vivement, en revanche, c^était que M. Tchoudessof se iùi arrogé le droit de rompre, comme si ce n'était pas à elle, à elle seule, qu'incombait le droit de faire et défaire ce mariage !

Pendant cinq minutes, elle flotta 'ainsi de la

colère à la joie, de l'indignation contre ce malotru à l'humeur contre la petite sotte, cause de tout ceci ; puis une idée sublime lui vint. Elle attira à elle le papier et les plumes, et écrivit de sa belle écriture large, un peu ancienne, prodigue d'encre et d'espace, le billet suivant :

« Cher monsieur,

« Au moment où j'ai reçu votre lettre, j'apprenais de la bouche de ma nièce qu'elle vous avait déclaré son aversion d'une façon, comme vous le dites, non équivoque, il y a d«ux mois environ y et je la blâmais de me l'avoir laissé ignorer. La seule chose qui m'étonne, c'est que vous ayez eu besoin de réfléchir pendant deux mois pour arriver à la conclusion que vous m'annoncez. Pour ma part, si j'avais su que vous aviez gardé le silence lorsque ma nièce vous a conjuré, au nom de l'honneur^ de renoncer à elle, je lui aurais épargné le chagrin de subir pendant si longtemps les assiduités d'un homme qu'après une semblable prière, suivie d'un semblable effet, elle ne pouvait plus estimer.

« Agréez, cher monsieur, l'assurance de ma considération,

tt Comtesse Kouuiassine. »

306 LES ROUMIASSINE.

La comtesse relut ce billet, ajusta sur leurs i quelques points réfractaires, mit des virgules, data d'après l'heure exacte de sa montre, et appela son domestique :

— Portez ceci à mademoiselle Vassilissa , et allez chercher une corbeille d'osier.

Elle lui remit quelques mots qu'elle venait de tracer au crayon sur un bout de papier, et, en attendant l'exécution de ses ordres, elle cacheta méthodiquement son billet dans une enveloppe triangulaire. Elle ne voulait pas que cette lettre eût rien de solennel : le sire n'en valait certes pas la peine!

Gomme elle achevait cette opération, Vassilissa parut chargée de bibelots de toute espèce, et portant par-dessus le tout l'écrin qui contenait le bracelet des accordailles.

— Mettez tout cela sur le canapé et asseyezvous, dit-elle à sa nièce, qui, le cœur palpitant, n'osait rien dire... Est-ce bien tout ce que vous avez reçu de M. Tchoudessof ?

— Oui, ma tante.

— Vous n'avez rien oublié?

— Oh ! non, ma tante ! dit joyeusement VassiUssa.

Elle venait de voir le domestique qui entrait, muni de sa corbeille.

— Du papier! commanda la comtesse. Et vous, YassiUssa, emballez soigneusement tous ces objets. Prenez bien garde de rien endommager !

— Je serai bien soigneuse, ma tante, répondit Vassilissa soumise; mais ce sera long» si...

— Allez chercher votre cousine pour vous aider, dit la comtesse devenue soudain 'débonnaire.

Vassilissa vola jusqu'au seuil de la salle d'études. Là, sans oser entrer, elle dit d'une voix si changée que Zina et sa gouvernante en res* tarent stupéfaites.

— Zina, veux-tu venir m'aider dans le boudoir de matante?

Elle disparut comme elle était venue, sans bruit.

Zina accourut. A la vue des objets dispersés sur le canapé, elle comprit tout et baisa avec une ardeur passionnée la main de sa mère, qui fut touchée de ce baiser sous la cuirasse d'indifférence qu'elle portait orgueilleusement.

Les quatre mains alertes eurent bientôt disposé les petits riens de la manière la plus engageante ; l'écrin précieux fîit posé tout en dessus, et le couvercle fut attaché avec des ficelles roses.

Le domestique reçut l'ordre de porter immé-

diatement la corbeille et le billet chez M. Tchoudessof.

— Tu ne le remettras qu'à lui-même, dit la comtesse; il y a des objets de prix dans la corbeille.

Cinq minutes après , toute la maison , sauf Justine, savait que la princesse renvoyait les présents à Tchoudessof et que le mariage de Yassilissa était rompu.

Quand le domestique fut parti, la comtesse silencieuse restait abîmée dans ses réflexions. Zina fit un signe à sa cousine, et elles s'approchèrent doucement de la majestueuse jupe noire. D'un commun mouvement, elles s'agenouillèrent dans les plis, à droite et à gauche, et la comtesse sentit ses deux mains couvertes de baisers et de larmes.

Émue, elle se pencha sur les deux tètes inclinées et les embrassa d'une tendresse égale.

— Gela te faisait donc beaucoup de peine, ma pauvre enfant? dit-elle à Yassilissa.

— Oh ! ma tante. . . j'en serais morte !

La comtesse baisa encore une fois la tête blonde de la jeune fille, qui sanglotait dans les plis de sa robe.

— Voyez-vous, dit-elle doucement, c'est votre faute. Si vous aviez eu confiance en moi

dès le premier jour que vous avez vu monsieur Tchoudessof, vous seriez venue me dire : « Ma tante, ce monsieur me déplaît beaucoup, pour telle et telle raison. » Alors, n'étant pas trompée par vos coquetteries, car vous avez été trèscoquette, ce qui est une grande faute — ici la comtesse adressa un regard d'avertissement à Zina, qui avait Tair d'être la coupable, tant elle baissait la tête ; — n'étant pas trompée, vous dis-je, je ne vous aurais pas proposé pour époux un homme dont le caractère n'est point à l'abri...

La comtesse pensa tout à coup qu'en accusant le caractère de Tchoudessof de n'être pas à l'abri du reproche, elle incriminait son propre choix, et elle s'arrêta sagement.

— Vous êtes libre, Yassilissa!...

Celle-ci baisa avec effusion les plis de la robe qui enveloppait une si bonne tante.

— Mais n'oubliez pas que votre résistance entêtée et votre manque de confiance ont été les seules causes de la sévérité que j'ai dû déployer envers vous ! Vous avez donné à ma fille de déplorables exemples de révolte et d'insurbordination.

Ici, Zina, que sa mère ne voyait point, regarda la comtesse d'un air si comique que la

310 LES KOUMIASSIINË.

délinquante elle-même eut peine à garder son

sérieux.

-^ Vous serez plus sage à l'avenir?

— Oh! oui, ma tante, je serai très -obéissante ! s'écria Vassilissa, dont le cœur débordait de joie et de tendresse.

— Nous le Terrons bien, dit la comtesse en manière de conclusion.

— Maman, hasarda Zénaïde, puisque ma cousine n'est plus punie, est-ce qu'elle ne reviendra pas demeurer avec moi? Je vous assure, maman, que je m'ennuie depuis qu'elle est làhaut, à son perch... — Zinà s'arrêta au moment de prononcer le mot vulgaire « perchoir » par lequel elle entendait la chambre de Justine — à la chambre du second, voulais-je dire. C'està-dire, maman, continua-t-elle en voyant que la comtesse goûtait médiocrement son raisonnement, ce n'est pas que je m'enntiie, mais je manque d'émulation, je deviens paresseuse, et puis je ne joue plus du tout à quatre mains, et j'ai déjà oublié nos symphonies. ; .

— - Eh bien ! soit ! dit la comtesse, que le mot d'émulation avait touchée à l'endroit sensible. Vous pourrez faire descendre les effets de Vassilissa demain matin.

LES KOUMIASSIINE. 311

— - Piô ce soir, maman? dit Zina d'une voix câline

La comtesse regarda la pendule.

— Il est trop tard. Allez vous coucher, mesdemoiselles. Demain matin vous reprendrez vos études conununes. Puisque Yassilissa ne se marie pas, elle doit s'efForcer d'acquérir ce qui lui manque et de perfectionner ce qu'elle possède.

Les deux cousines sortirent du boudoir à pas comptés et entrèrent entrelacées dans la salle d'études. Miss Junior n'en croyait pas ses yeux, elle eut peur d'une nouvelle escapade. Quelques mots la mirent au courant de ce qui s'était passé ; mais le motif qui avait provoqué ce changement radical dans les destinées de Yassilissa restait obscur pour tout le monde.

— Nous le saurons bientôt, dit Zina en embrassant sa cousine. Regrimpe à ton perchoir, tu le quitteras demain pour toujours, j'espère.

Lissa, toute heureuse, s'envola jusqu'au perchoir, et, dans l'excès de sa joie, se mit à préparer ses effets pour les faire emporter dès son réveil. C'est à cette agréable occupation qu'elle se livrait lorsque Justine rentra dans la chambre.

-=^ Que faites-vous, mademoiselle Yassilissa? dit-elle de sa voix écoèurante comme un gâteau rassis et trop sucré.

— Je déménage, mademoiselle Justine! répondit Lissa du même ton.

Dans sa surprise, Justine laissa tomber ses bras.

— Vous déménageÉ? Où allez-vous? On ne se marie pas en carême !

— Je ne me marie pas du tout, mademoiselle Justine ! Si le cœur vous en dit, vous pouvez revendiquer Tchoudessof pour vous-même : il vous offrira le bracelet que je viens de lui renvoyer par Tordre de ma tante.

Justine fut obligée de s'asseoir. Quoi! sans sa participation, la comtesse avait rompu ce mariage si sagement agencé, si parfaitement combiné? Qui donc avait pu se mettre à la traverse?

— Gomme cela vous contrarie! lui dit malignement Lissa, qui se vengeait en ce moment de deux mois de tortures. J'aurais dû prendre plus de précautions pour vous annoncer une nouvelle qui m'est agréable. Voulez-vous un verre d'eau pour vous remettre?

Justine se leva, belle d'indignation.

— Tout cela ne peut être qu'une plaisanterie inconvenante, et je m'informerai auprès de la comtesse.

— Je comprends votre surprise : il s'est fait ici quelque chose sans que vous y ayez mis votre

nez... Mais peut-être ma tante serait-elle peu flattée de savoir que vous décorez du nom de plaisanterie inconvenante une décision qu'elle vient de prendre. Soyez tranquille , je ne le lui dirai pas.

Justine, muette de rage, se coucha sans mot dire. Le lendemain, avant huit heures, les femmes de chambre transportèrent les effets et le lit de Vassilissa à leur ancienne place ; et la comtesse eut la satisfaction d'entendre les exercices à quatre mains rouler du haut en bas du piano pendant une bonne moitié de la journée.

La comtesse n'aime pas qu'on fasse son ouvrage.

Le bruit du duel se répandit bientôt. Tchoudessof n'était pas homme à ce qu'on s'occupât beaucoup de lui, mais la façon dont le prince l'avait accommodé était assez originale pour faire sensation. Et puis, le motif du duel, quand on n'y regardait pas de trop près, était fort acceptable. Le prince avait combattu pro arts etfocis, pour l'honneur de la vieille noblesse , qui ne doit point se ternir au contact de la noblesse de bureau, fraîche émoulue de n'importe où.

On trouva cela galant, chevaleresque, et le prmce se vit tellement à la mode, que, s'il l'eût voulu, une bonne douzaine de mères de famille lui eussent donné leurs charmantes filles en mariage sans aucune réclamation de la part de celles-ci.

Le rôle dé la comtesse n'était point aussi brillant, et le prince, qui tenait immensément à lie point se brouiller avec elle, eut beaucoup de

peine k arranger les apparences de manière à ne l'attaquer d'aucun côté.

L'esprit lui venait positivement, à ce pauvre prince Charmant, et il eut à en dépenser une forte dose pour prouver aux gens que la comtQ^e avait été trompée, que tout le monde eût été trompé comme elle, que Tchoudessof était un homme très-rusé, très-dangereux, et que personne ne pouvait se douter de ce qu'il avait déployé de génie dans le rôle d'un homme de bonne noblesse, qui n'avait pas eu de chance.

Le prince, cependant, fut trois jours avant de se résoudre à aller voir la comtesse. Il ignorait absolument comment il y serait reçu. Prenant enfin son courage à deux mains, un jour que le soleil brillait dans un azur sans nuages et que tout Saint-Pétersbourg barbotait à qui mieux mieux dans l'immense nappe d'eau grise formée par le dégel — c'était le jeudi de la semaine sainte, — il se décida à sonner à la porte de ce lieu redoutable.

La comtesse écrivait. Il monta inquiet, et tacha en passant de plonger un œil dans la chambre d'études : elle était déserte ; par ce beau soleil d'avril, les demoiselles participaient au barbotage universel.

— Eh bien ! prince, lui dit la comtesse en le

voyant entrer, c'est donc vous qui avez pourfendu ce pauvre Tchoudessof?

Cette aimable plaisanterie mit du baume dans le cœur du prince Charmant; il hasarda un sourire modeste et fin.

— Que vous avait-il fait? reprit la comtesse qui avait bonne envie» comme dit le vulgaire, de tirer les vers du nez à Chourof, qu'elle ne considérait point comme doué d'une intelligence surhumaine.

— Ce n'est pas à moi qu'il avait fait quelque chose, répondit le prince sans défiance; mais pouvais-je permettre qu'un tel personnage se fit donner ses entrées dans la société?

— Qui donc les lui aurait données, ses entrées? demanda la comtesse.

Comme à un cheval de race, le moindre chatouiUement de l'éperon lui faisait dresser les oreilles.

— Mais... le fait de son mariage avec votre nièce.

— C'est pour cela que vous lui avez cassé le bras? Je croyais, moi, que c'était une jalousie! Le chien du jardinier, vous savez... je ne mangerai pas les fruits de mon jardin, c'est vrai, mais tu ne le mangeras pas non plus...

Chourof rougit bien au delà de ses oreilles.

LES KOTJMIASSINE. 317

La crainte d'être soupçonné d'un sentiment aussi ridiculement romanesque le priva de ses ressources intellectuelles nouvellement acquises.

— Ne croyez-vous pas, comtesse, dit-il, que le déplaisir de vous voir dupée par un faquin, vous que j'estime et que j'honore...

Il s'interrompit, sentant vaguement qu'il avait feit fausse route.

Ce que la comtesse détestait par-dessus tout, c'était l'idée qu'on pouvait penser à la tromper. « Il n'y a que les imbéciles qui se laissent duper » était un de ses axiomes favoris. Elle faisait ainsi bon marché des trésors d'expérience que l'histoire et la philosophie ont accumulés depuis des siècles pour notre profit; elle oubliait que le sage se trompe septante fois sept fois par jour, et que, de Sésostris jusqu'à nous, en passant par les papes, les généraux d'armée et les simples banquiers, chacun est dupé en raison même de sa droiture et de sa conscience

— On ne me dupe pas comme on veut, mon cher prince! dit -elle à Chourof d'un ton qui lui prouva, en effet, qu'il n'était pas dans la bonne voie.

— Sans doute, comtesse, mais tout le monde peut se tromper... et l'absence de renseigne-

lt$.

ments suffisants.:, dit le malheureux en achevant de se fourvover.

— Alors, reprit la comtesse de sa voix la plus sèche, c'est pour me rendre service que vous êtes venu casser le bras à ce monsieur?

C*est pour me rendre service que vous racontez probablement partout, depuis votre arrivée, que je me suis laissé embobiner par lui comme une ingénue? Je vous en suis vraiment reconnaissante, cher voisin; et vous m'avez véritablement rendu le plus grand des services en me faisant passer aux yeux de tout Saint-Pétersbourg pour un pauvre esprit que tout le monde peut tromper sans la moindre peine ! Apprenez, cher prince, que le mariage de ma nièce était déjà rompu dans ma pensée lorsque ce misérable Tchoudessof m'a envoyé la belle épître que vous lui avez sans doute dictée pour plus de sûreté. Pour juger ce monsieur à sa valeur, il m'avait suffi d'apprendre de la propre bouche de ma nièce comment il avait persévéré dans ses projets de mariage après avoir reçu l'assurance de l'aversion de sa fiancée ; et si Vassilissa s'était décidée à me confier cela'^plus tôt, ce mariage eût été rompu plus tôt, ou même n'eût jamais été projeté.

Ghourof resta abasourdi sous le poids de cette dé*

claration, lancée avec l'aplomb d'une conscience impeccable. La comtesse se serait fait hacher pour soutenir ce qu'elle venait de dire. Elle y croyait comme à l'Évangile. Que pouvait le pauvre don Quichotte vis-à-vis de ce redoutable moulin à vent? Un instant, il crut que Zina s'était trompée; puis, réflexion faite, donnant une plus grande preuve de sagacité qu'il ne s'en croyait capable, il se dit que la comtesse était versatile et qu'il s'en apercevait pour la pre* mière fois.

Il essaya de répondre, de se disculper, mais le mal était fait. Cinq minutes après il se retira, emportant pour tout remercîment de la comtesse ces mots aimables :

— Au revoir, cher voisin, nous nous retrouverons cet été à Koumiassina.

Ainsi, pour prix de ses peines, on le mettait poliment dehors ! Jusqu'à l'arrivée de la comtesse à la campagne, il ne pourrait pas revoir Vassilissa, pour laquelle il avait fait le voyage, risqué sa vie — Vassilissa qui l'aimait peut-être mieux à présent!...

Il s'en allait, tout mélancolique, barbotant à pied dans l'eau claire qui coulait à flots des gouttières trop pleines sur les trottoirs de granit,

320 LES ROUMIASSII^E.

polis et glissants comme des miroirs, lorsqu'il s'entendit appeler.

C'était Zina.

— Prince! prince! criait-elle avec Taplomb de l'innocence.

Miss Junior avait beau l'assaillir de remontranceSy elle continuait à appeler le prince de sa voix de cristal qui traversait comme une flèche l'air pur et printanier.

Les deux jeunes filles étaient sur l'autre trottoir, du côté de l'ombre. Fort soucieux du ridicule, le prince hésita une seconde avant d'oser traverser la rue : un véritable océan chamarré de petits archipels de glace, sur lesquels, en posant le pied, on avait trois chances contre une de glisser dans l'eau. Se sentant regardé, Ghourof manqua le dernier petit bloc de glace, et entra jusqu'à la cheville dans l'eau, qui rejaillit sur les deux jeunes filles. Peu fier de cet exploit, il arriva devant elles son chapeau à la main, et commença par s'excuser.

— Laissez cela, dit Zina en russe — miss Junior ne comprenait pas un traître mot de cette langue; — nous vous remercions... elle surtout! dit-elle en indiquant Yassilissa rouge et muette. Ne me trahissez pas, je vous prie.

LES ROUMIASSINEu 3S1

— Soyez persuadée, mademoiselle commença le prince.

— C'est beau, ce que vous avez fait, prince, c'est chevaleresque ! Et si cette ingrate ne vous en sait pas le gré qu'il faudrait, — elle regarda Yassilissa qui rougissait de plus en plus, — c'est moi qui prendrai sa reconnaissance sur moi. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour vous, je vous en donne ma parole.

La candeur seule a le droit de proférer de semblables choses sans en comprendre la portée. Le prince, ému de cette jeune ardeur, remercia en quelques mots qui, sortant de son cœur, cette fois, ne furent pas embarrassés, et s'éloigna rapidement, car miss Junior témoignait d'un évident malaise.

— Pourquoi u'as-tu rien dit, nigaude? commença Zina quand le prince fut loin. C'est moi qui l'ai remercié, et c'est pour toi qu'il s'est battu !

Yassilissa se contenta de rougir et de se taire. Hélas ! son cœur lui faisait de sanglants reproches; elle s'était bien promis, si jamais elle rencontrait le prince, si elle pouvait lui parler, de mettre dans ses mains tout son cœur et elle* même... et puis, tout à coup, elle avait senti sa résolution s'évanouir, s'éteindre, la laisser aussi

32t LES KOUMIASSINE.

faible qn'un enfant au berceau... Et pourquoi? Au détour du quai, elle avait rencontre Maritsky.

Elle supporta religieusement les reproches que Zina ne lui ménageait pas et s'excusa sur sa timidité ordinaire.

La nuit venue , elle put réfléchir et examiner sa conscience. Elle se morigéna de son mieux et se promit de tenir la promesse qu'elle avait faite, si le prince la sauvait, d'être une bonne femme consciencieuse...

Elle s'endormit sur cette résolution. Le lendemain, quand elle s'éveilla, le vent lui apporta l'écho lointain d'un sifflet de locomotive. C'était Je train de Moscou qui emportait à Ghourova le prince, triste, mécontent de son sort, et cependant content de lui-même.

Ce jour-là même, pour la première fois depuis les événements qui avaient interrompu la douce monotonie de leur existence en commun, les jeunes filles allèrent au Jardin d'Été.

On ne sait comment se répandent les nouvelles. Il faut bien accorder une part de vérité à l'expression banale qui leur donne des ailes, car Vassilissa était libre depuis quelques heures à peine, et déjà plusieurs demoiselles du grand

LES KOUMIASSINE. âSS3

monde, habituées à causer un instant avec elle quand elles la rencontraient, se bornèrent à lui adresser un salut. Dans aucun monde on n'aime les mariages rompus.

Si la comtesse avait pensé à ce changement dans la situation de Lissa, elle aurait eu certai-* nement beaucoup de mérite à montrer ainsi sa nièce en public à côté de sa fille, mais la bonne dame n'y avait pas même songé ; et la première personne qui lui en fil l'observation, le fait une fois accomph, fut reçue de façon à n'y pas re-* venir.

La comtesse n'aimait pas à avoir tort, et encore moins qu'on lui parlât de ce qui pouvait avoir été une erreur. Aussi cette méfiance à regard de Yassihssa, qui aurait dû la rendre moins favorable à l'orpheline, produisit-elle liil effet tout opposé.

Les jeunes filles faisaient , pour la sept ou huitième fois au moins, le tour du Jardin d'Été, leur promenade habituelle, lorsqu'elles rencontrèrent Maritsky. Celui-ci, trop bien élevé pour leur parler, se contenta de les sa-^ luer; mais son regard, dirigé particuhèremetlt sur Yassihssa , exprimait une satisfaction non ambiguë. Lui aussi se réjouissait de la voir libre.

324 LES KOU.MIASSINE.

La jeune fille rougit et baissa les yeux sous ce regard de fëlicitation.

Maritsky, depuis ce jour, manqua rarement Toccasion de rencontrer les jeunes filles à l'heure de la promenade.

FIN DU TOME PREsIlfiB

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