‹ Les Koumiassine (volume 3)Chapitre 3 sur 14 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

Le comte était un excellent homme, suffisamment intelligent, spirituel même à ses heures, mauvais administrateur — car il était trop généreux et trop mdulgent — et, par-dessus le.

marché , gentilhomme dans toute la force du terme, au point qu'il saluait les servantes parce qu'elles étaient femmes.

Il avait épousé la comtesse par amour. Riche de son côté, il était devenu plus riche par ce mariage. Mais, depuis le jour de leur union, bien des choses s'étaient passées : premièrement, vingt-huit ans de mariage , et , pour qui sait compter, vingt -huit et seize font quarantequatre; de sorte que le comte, tout en étant le modèle des époux et des pères, aimait beaucoup les voyages — à la suite de l'empereur quand cela se pouvait : ce devoir de service était de ceux qu'il ne déclinait jamais; — les congés, les missions d'inspection dans les provinces éloignées , où l'envoyé extraordinaire est reçu comme un roi; bref, tout ce qui le tenait, à son extrême désespoir, éloigné de sa fidèle et vaillante épouse.

Cette fois, cependant, le télégramme était si impérieux et la nécessité si urgente , que le pauvre comte abandonna le reste de son congé — il n'en avait plus que pour un mois, — la

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belle terre de Grimée, où il employait si bien son temps, et une jolie Lesghise, passée, on ne sait par quel miracle, du rang de prisonnière du Caucase à celui de grande cocotte, et qui trônait admirablement dans ce séjour enchanté. Leurs adieux furent courts, du reste, et il n'y eut point de larmes répajdues, ou, s'il y en eut, elles furent bientôt essuyées. La prisonnière emportait, dans un joli petit portefeuille, de quoi acheter beaucoup de mouchoirs de batiste pour essuyer ses beaux yeux.

Le comte arriva donc à Pétçrsbourg et s'empressa de présenter ses devoirs à son souverain, qui^ connaissant son goût pour les excursions lointaines, le remercia — non sans rire — d'avoir mis tant de hâte à venir lui apporter ses félicitations. Puis il jeta les yeux autour de lui et fut tout étonné de ce qu'il vit dans son foyer domestique.

Vassilissa, qui était devenue fort différente de la fillette qu'il avait quittée l'année précédente, lui parut très-agréable. Comme il ignorait totalement ce qu'elle avait subi en son absence, il se promit d'en parler à sa femme et de lui chercher pour époux, parmi ses jeunes amis, un gentil garçon chez lequel il pourrait aller dîner de teujps à autre, fuyant ainsi le cérémonial auquel

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sa femme tenait — pour employer l'expression vulgaire — comme à la prunelle de ses yeux.

Mais, à sa grande surprise, le premier mot qu'il toucha de ce projet à la comtesse fut reçu d'une façon ëninemment peu encourageante.

— Cher comte, lui dit sa moitié, ce sont mes affaires; j'ai pris cette jeune fille sous ma protection, et je me chargerai d'elle jusqu'au bout, si vous le voulez bien.

— Je ne demande pas mieux , ma chère »

mais deux têtes valent mieux qu'une, dit le proverbe.

La comtesse regarda son mari d'un air dubitatif. A son sens, sa tête à elle seule valait bien deux ou trois têtes comme celle de son mari.

Mais elle était trop bien élevée pour le contredire sans nécessité. Elle attendit le reste.

— A ce propos, comtesse, dites-moi donc d'où vous était tombé ce... — son nom m'échappe — cet employé que vous aviez voulu marier avec Vassilissa. Pourquoi un employé?.. . Il me semble qu'un militaire... Elle ne tenait pas beaucoup à lui, je suppose... autrement le mariage se serait fait. . . Vous n'auriez pas voulu la séparer d'un homme qu*elle aurait aimé?

Le comte parlait d'une façon assez. amphigourique, mais c'est qu'il était gêné par le regard

de sa femme. Celle-ci le contemplait comme un objet curieux et mal agencé, dont on cherche à deviner le mécanisnie endommage. Que venait-il lui chanter, avec cet employé que Yassilissa aurait u aimé n , ce mariage qui. se serait fait si Yassilissa avait tenu à lui?... Le comte n'y était pas du tout, du tout! Et c'est ce que lui disait ce regard qui lui avait fait construire si maladroitement sa phrase...

— Je vois, dit la comtesse, en se laissant aller dans son fauteuil, je vois, mon cher, que vous n'êtes pas au courant.

Le comte prévit un discours , et sa pensée infidèle s'envola avec un regret vers les rivages de Grimée, où l'on était si bien, où personne ne faisait de discours... Puis il fit un effort et ramena la vagabonde aux pieds — pas trop petits — de sa vertueuse moitié.

— J'ai choisi pour Yassilissa , comme vous dites, un employé; mais elle ne l'a jamais aimé. D'abord je vous serai reconnaissante de ne pas mettre dans la tète de cette enfant, dont je réponds devant Dieu, des billevesées romanesques d'amourette. Elle n'a pas de fortune, elle ne peut pas courir le risque de se trouver mariée par amour à un homme pauvre, avec une demidouzaine d'enfants. ..

— Mais ne la dotons-nous pas? fit le comte, un peu ému par le spectacle évoqué devant luî de cet intérieur pauvre, avec une demi-douzaine d'enfants.

— Nous la dotons, certainement; mais vous ne voulez pas dépouiller vos enfants pour une personne qui, après tout, nous est étrangère, à y bien regarder ?

— Sans dépouiller nos enfants, dit le comte, qui avait bon cœur et qui pensa à leur million de revenu, on pourrait, je crois bien, donner à Yassilissa la satisfaction de se marier selon son cœur, quelle que soit la fortune...

La comtesse regardait son mari avec résigna-tion, attendant la fin de sa phrase dans un esprit de mortification si évident, que le comte ne voulut pas la faire souffrir plus longtemps et s'arrêta net.

— Nous lui donnons dix mille roubles et un joli trousseau, dit la comtesse, six douzaines de tout.

— Dix mille roubles!... mais avec cela elle peut épouser n'importe qui! s'écria le comte. C'est bien à vous, ma chère. C'est gentil! Elle pourra avoir sa voiture et ses chevaux... et, pour peu que le fiancé ait de quoi vivre...

Il s'arrêta, car le même regard inquiet et cher-

cheur qui l'avait précédemment troublé recommençait à juger de son degré d'insanité.

— Dix mille roubles de revenu?.., dit-il avec moins de confiance.

La comtesse haussa les épaules imperceptiblement, car il faut respecter son mari — on le jure au pied des autels, ce fameux jour où l'on jure tant de choses que l'on exécute si peu.

— Dix mille roubles de capital... cinq cents roubles de revenu !

Ces deux phrases tombèrent comme deux petits coups de marteau. Le comte baissa la tête et réfléchit. Dix mille roubles de capital, c'est à peu près ce que lui avait coûté la royauté éphémère de la belle Lesghise dans son palais de Grimée.

— En effet, reprit-il, avec cinq cents roubles de revenu, elle n'aura pas de quoi rouler carrosse. Mais ne pourrions-nous augmenter?

— Vous avez deux enfants, mon cher. Après cela, vos revenus sont à vous; c'est à vous de voir à quel usage vous voulez les employer.

La comtesse dit cela si froidement, en pinçant légèrement les lèvres, que le comte garda pour lui ses intentions charitables et trembla d'avoir été trahi relativement à... à... La liste de don Juan se déroula devant lui : mille e tre. Il se dit

que Tëritablement c'était l'efFet d'un miracle s'il n'avait pas ëtë dénoncé, et cette réflexion rétrospective amena un silence.

— En fin de compte, elle n'épousera pas cet employé? dit-il pour rallumer la conversation éteinte.

-— Non... Toutes informations prises, il s'est trouvé que cet homme n'était qu'un intri{;ant qui ne recherchait Vassilissa que pour sa dot.

Le comte pensa que la dot était bien peu de chose, que Vassilissa était bien joHe, et que si c'avait été lui... mais il se repentit de cette pensée folâtre et écouta sa femme avec componction, d'autant plus que' ceci se passait à la fin de la semaine sainte, et que c'était temps de jeune.

— Bref, continua la comtesse, j'ai rompu ce mariage. Vassilissa a renvoyé les cadeaux, et tout est fini.

— On m'a parlé d'un duel.

— Oui, Ghourot se trouvait à Saint-Péters* bourg, et il a cassé le bras à Tchoudessof , mais cela n'a rien à voir dans ce qui nous regarde.

C'est que la comtesse en était persuadée I II n'eût pas fait bon lui dire le contraire!... Le comte I qui n'était pas suffisamment informé pour lui tenir tête sur ce point, battit en retraite.

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— Alors, Vassilissa reste fille jusqu'à nouvel ordre? dit-il en souriant.

— Gomment voudriez-vous qu'elle restât?

répondit sa femme avec ce haussement de sourcils étonné qui rappelait le pauvre mari au sentiment de son infériorité.

Il tourna la chose en plaisanterie, ne parvint pas à dérider sa moitié et s'en alla tout penaud dans son cabinet. Il n'y était pas depuis cinq mmutes, que deux ou trois amis, venus pour le voir, riaient et causaient avec lui de manière à lui rendre le sentiment de sa valeur personnelle*

La nuit de Pâques.

Le samedi Sciint arriva. Cette fête de Pâques, considérée en Russie comme la plus grande fête de Tannée, remplace notre fête de Noël, pour la messe de minuit comme pour le réveillon.

Dès onze heures du soir, la comtesse Kou* miassine, son fils, les jeunes filles et le groupe des protégées, entassés dans plusieurs voitures, partirent pour se rendre à l'église.

Dmitri avait revêtu, pour la circonstance, un costume neuf de soie blanche garni de galons d'argent, qui lui donnait l'air d'un sylphe.

Il assista très-sérieusement aux trois messes, de minuit, de l'aurore et du jour, un peu fatigué à la troisième, malgré le repos qu'on avait eu soin de lui faire prendre après le dîner. C'était la première fois qu'il se rendait à l'église la nuit de Pâques.

Le prêtre annonça trois fois d'une voix claire et distincte : « Christ est ressuscité ! » Le peuple

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assemblé répondit trois fois : « En vérité, il est ressuscité! » et, dans toute Téglise, chacun des assistants échangea le triple baiser de paix avec ceux que le hasard lui avait donnés pour voisins.

Dmitri choisit ce moment de confusion pour glisser à l'oreille de sa cousine :

— Il ne t'embrassera pas, ton mari de papier découpé! Nous l'avons enfoncé, hein?

Vassilissa , très-surprise , très-rouge , avait bonne envie de tancer son jeune cousin pour l'irrévérence de ses paroles dans le lieu saint, a un moment si solennel; mais Dmitri, redevenu complètement sérieux, les yeux fixés sur l'ico* nostase, accompagnait à demi-voix le chœur qui chantait : « Il est ressuscité, il a vaincu la mort » , et force lui fiit de renoncer à son idée.

D'ailleurs Zina, qui avait entendu, contenait son envie de rire avec tant de peine, que pour un rien elle eût éclaté; et son hilarité secrète gagna bientôt Yassihssa.

C'était dans cette même église, où, par parenthèse, il n'était jamais venu, que Tchoudessof s'était, soi-disant, épris d'elle. Elle embrassa d'un coup d'œil la foule parée qui remplissait la partie de l'église où elle se trouvait. •• et tout d'un coup elle perdit contenance : elle venait de recevoir un salut à peine indiqué, mais très-res*

it LES KOUMIASSINE.

pectueuXy de Muiitsky. Évidemment, le jeune homme attendait depuis longtemps le regard de Vassilissa.

Celle-ci s'enfonça dans de profondes méditations où la fête chrëtienne n'entrait pas pour grand'chose. Était-ce le hasard seul qui lui faisait si souvent rencontrer les yeux de ce jeune homme? Et pourquoi, lorsqu'elle se trouvait en quelque lieu où sa présence était possible, pourquoi n'avait-elle pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'il était là?

Cette question intérieure amena une rougeur subite sur les joues de la jeune fille, et la réponse qu'elle se fit l'augmenta encore.

— Tu as très-chaud, dis? fit Zina en la poussant légèrement du coude.

— J'étouffe, répondit Vassilissa^ qui ne mentait pas.

— Ce sera bientôt fini, murmura Zénaïde en se rencognant dans la balustrade, au grand dommage de sa ceinture de soie.

Dmitri dormait les yeux ouverts ; de temps à autre il relevait la tête et écarquiiiait les yeux de toute sa force pour montrer qu'il était bien éveillé; puis, cet effort accompli, il se laissait aller à une douce somnolence.

Enfin f l'office s'acheva, et les enfants furent

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expédiés à la maison pendant que la comtesse s'attardait à des félicitations sans nombre avec une foule de personnes de sa connaissance.

Les rues étaient brillamment éclairées. Les petites bornes de granit qui garantissent les trottoirs contre Tinvasion des traîneaux portés par la neige tassée, étaient fraîchement peintes de noir brillant. — On les a cirées à neuf! disait Dmitri, qui n'avait plus envie de dormir du tout depuis que l'office était fini. Au pied de chaque borne, brûlait un lampion. La nuit était magnifique, douce et claire comme une nuit de mai. Les équipages brillants roulaient au trot rapide des chevaux de prix dans les rues pleines de monde. Le bourdonnement joyeux de toutes les cloches de Saint-Isaac faisait trembler le pavé, et par toute la ville les églises envoyaient sans interruption les notes claires et grêles des petites cloches, coupées à intervalles réguliers par les coups des lourds battants sur les bourdons énormes.

— C'est gai, dit Dmitri. C'est très-joli la nuit de Pâques. Et puis nous allons souper!

Le canon de la forteresse retentit. L'empereur, en ce moment, recevait dans la chapelle du palais d'hiver les compliments de fête de toute la cour.

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Dmitri se mit à danser sur son siège, marquant les coups de canon par des battements joyeux de ses petites mains. Il était seul dans la voiture, avec sa sœur et sa cousine, et depuis longtemps il n'avait déployé tant de gaieté.

La voiture s'arrêta, les enfants en descendirent, et elle retourna à l'église chercher une nouvelle cargaison de fidèles.

Les domestiques, les femmes de chambre, tout le personnel de la maison, rentré avant les maîtres, se tenait dans la vaste antichambre pour offrir les félicitations accompagnées de l'œuf symbolique qu'on échange avec le triple baiser traditionnel. Les enfants passèrent par les accolades inévitables ; puis, au moment où les roulements continus à l'extérieur annonçaient l'arrivée de la comtesse et des protégées, ils s'envolèrent dans la salle à manger.

— Nous allons manger tout ça ! dit à demivoix Dmitri , qui mourait de faim ; et ses yeux brillants d'appétit se promenaient de l'énorme jambon cuit, le plus gros qu'on eût pu trouver par toute la ville, au quartier dé veau froid qui lui faisait vis-à-vis , en passant par l'agneau de beurre à toison frisée — obtenu en pressant avec les mains le beurre mou à travers un morceau de toile; hâtons-nous de dire qu'on ne goûte j a-

mais à cette pièce d'honneur; — puis venait Ténorme koulitch, gâteau de fleur de farine aux raisins secs, couronné de {prosses roses en papier; puis les œufs durs teints en rouge, que certains Busses peuvent avaler par douzaines à l'aide d'un peu de sel fin. Tout cela faisait venir l'eau à la bouche du petit garçon.

La comtesse fit son entrée. Toute vêtue de soie blanche, sa longue tratne roulant à flots derrière elle, elle avait l'air d'une souveraine au milieu de sa courde protégées et de domestiques. Le canon, qui tonnait toujours dans le lointain, semblait n'être là que pour donner plus de pompe à sa réception.

Enfin , toutes les salutations , toutes les accolades terminées — car la comtesse Koumiassine, de par les commandements de l'Église, devait échanger trois baisers avec chacun de ses serviteurs, jusqu'au dernier garçon d'écurie, et elle tenait à honneur de ne pas s'y soustraire, comme la plupart des dames élevées dans des principes plus modernes, — tout étant fini dans les règles, la comtesse s'assit, réservant une place pour son mari, retenu au palais par son rang, et le réveillon commença.

Les pièces énormes circulèrent autour de la table , et Ton rompit le jeûne de cinquante

jours, jeûne sans lait et sans œufs, au poisson et à l'huile, et certains jours même sans poisson.

Mais tout le monde était si fetigué, que les honneurs du réveillon furent pour une tasse de café avec un nuage de crème qui réveilla les intelligences assoupies.

Le comte entra vers la fin du repas. Invité par sa femme à s'asseoir auprès d'elle, il déclina cet honneur en disant qu'il avait soupe au palais et qu'il tombait de sommeil. La comtesse se leva, et ce fat le signal d'une déroute générale.

En cinq minutes, la salle à manger fat vide et les flambeaux éteints. La table, desservie, fut resservie au plus vite et préparée pour le matin, car pendant la semaine de Pâques tout Russe, riche ou pauvre, tient table ouverte : le jambon terminé est remplacé par un autre jambon, le quartier de veau par un autre quartier, et ainsi de suite jusqu'au dimanche de la Quasimodo.

Rentrées dans leur chambre, Zina et Yassilissa, étroitement embrassées, s'approchèrent de la fenêtre. L'illumination de la rue se mourait; quelques lampions vivaces jetaient de temps en temps de grandes clartés qui illuminaient subitement une façade, puis retombaient modestement sur le trottoir. Quelques voitures attardées retournaient au logis, et,» à l'Orient, une bande

blaDcbâtre dans le ciel, clair et joyeux, annonçait Taurore.

— Je ne sais pourquoi, dit Zina, je me sens pleine d'heureux pressentiments ! Voici Pâques, le printemps... Le printemps, c'est si bon ! C'est comme nous... tout jeune encore, et tout béte — elle s'interrompit pour embrasser sa cousine et pour rire ; — les petites feuilles ont l'air si gauche, au sortir des bourgeons... On dirait qu'elles ne savent pas où se placer... Je suis contente.

Yassilissa sourit à Zénaïde et lui rendit son baiser ; mais, son sourire n'ëtait pas le même : une rougeur fugitive, une pensée secrètement caressée, lui parlaient aussi de printemps.

— Nous partirons bientôt pour la campagne, dit Zina, j'en suis charmée... Tu ne dis rien! Est-ce que tu n*en es pas contente ?

— Si !... répondit Lissa, qui se dit avec un serrement de cœur qu'à la campagne elle ne rencontrerait pas Maritsky.

— J'ai envie de revoir le prince Charmant, reprit Zina tout en se déshabillant à la hâte. C'est qu'il est beaucoup moins laid qu'avant ! Tu n'as pas remarqué ?

— Non.

— Mais à quoi donc penses-tu ? s'écria Zina

stupéfaite, qui s'arrêta, les bras en Tair, au moment de nouer son filet de nuit.

Lissa ne répondit que par un sourire un pe forcé. Les bras de Zina retombèrent, et elle se mit au lit.

Une fois bien installée sur l'oreiller, elle se redressa, entoura ses genoux de ses bras et se mit à réfléchir. Lissa semblait déjà s*endormir.

— Eh bien, oui, dit tout à coup Zina (miss Junior n'était pas là, elle avait obtenu deux jours de congé), j'aime beaucoup le prince! Il n'est plus laid du tout — il n'est plus béte du tout, — c'est un vrai don Quichotte ! Evviva il principe ! s'écria-t-elle en faisant un bond qui la renfonça sous ses couvertures.

Deux minutes après, elle dormait profondément.

Mademoiselle Justine ne perd pas courage.

La comtesse avait passe la semaine sainte à faire ses dévotions pascales et à se mortifier. Elle pratiquait sa religion sincèrement, et au moment de sa confession annuelle, elle s'imposait un examen de conscience scrupuleux.

Cet examen, bien entendu, tournait toujours h sa gloire, car, n'agissant que par principes, elle avait toujours d'excellentes raisons pour appuyer tous ses actes.

Cette fois, cependant, en repassant dans son esprit tous les événements importants qui s'étaient succédé depuis ses dernières pâques, quand elle arriva à l'histoire des fiançailles de sa nièce, elle eut un doute.

— Je n'avais pas pris d'assez amples renseignements, se dit-elle ; j'ai eu tort.

Ce point mis à son passif, elle continua ses investigations personnelles.

— Ai-je fait tout ce qu'il fallait pour obtenir

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la confiance de Yassilissa? se dit-elle. C'est une nature un peu sournoise...

Semblable en cela au reste des humains, la bonne comtesse ne demandait pas mieux que de charger les autres pour expliquer ses propres erreurs.

— J'aurais dû la rapprocher davantage de moi et lui donner plus d'occasions de parler librement.

Ici la comtesse prit la résolution de se montrer plus affectueuse avec sa nièce.

Le reste de son examen de conscience n'ayant rien à faire avec ce récit, nous le passerons sous silence.

Le résultat de ces méditations fut une ])liis grande affabilité de la comtesse envers les eufants, et en général envers toute la maison. Lu fête de Pâques amenait tous les ans cette détente générale qui suit les crises; pendant deux on trois mois, tout allait bien, tout était doux et facile; puis, peu à peu, les principes resserraient leur cadre rigide, les rapports avec la comtesse devenaient de plus en plus tendus ; chacun était forcé de se surveiller davantage ; il n'était pas rare qu'une disgrâce, comme celle de mademoiselle Bochet, causât une consternation générale et une exacte observation des moindres

règles dans toute la maison, ce qui amenait les choses tant bien que mal, sans autres accidents, jusqu'à la semaine sainte.

Puis la comtesse retrouvait la douceur ëyangëlique au pied des ciutels, et la roue recommençait à tourner dans le même sens.

Le dimanche de Pâques apporta donc la paix, dans la plus belle acception de ce mot, à la maison Koumiassine. Yassilissa, en particulier, fut très-touchée de l'aménité de sa tante : son bon petit cœur oublia tout ce qu'elle avait subi de tortures pour ne plus sentir que l'élan d'une reconnaissance sincère.

L'heureuse issue de l'événement qui avait mis en danger les jours du tsar prétait à des fêtes sans nombre. Ce fut, pendant une quinzaine, une cohue de bals et de raouts. Les jeunes filles furent autorisées à danser partout où ce n'était pas exclusivement un bal de grandes personnes, et pas n'est besoin de dire que Maritsky eut plus d'une occasion d'entretenir Vassilissa.

Si l'on eut demandé au jeune officier ce qu'il recherchait, il n'eût su que répondre. Mademoiselle Gorof n'était pas ce qu'on appelle « un parti » convenable pour lui. Ses parents étaient riches, su famille comptait des alliances dans les

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maisons les plus marquantes du pays, — il pouvait prétendre à tout autre chose qu'à la main d'une jeune fille déjà légèrement discréditée par un mariage rompu — - un mariage avec un homme qui n'était pas « né » , par-dessus le marché ! — Et pourtant, quand il lui arrivait d'entendre la plus légère allusion à ce malheureux mariage, Maritsky devenait rouge de colère et se tenait à quatre pour ne pas faire d'esclandre.

Depuis qu'elle n'était plus fiancée, Yassilissa avait cessé d'être coquette. Quand nous disons cessé, nous espérons que le lecteur ne prendra pas ce mot au pied de la lettre. Une jeune fille ne peut cesser tout à coup de vouloir plaire, mais le désir de plaire, si naturel, ne se montrait plus chez elle au grand jour. A peine se laissait-il deviner dans une réponse fîitée, à l'ombre d'un éventail.

Les dames admirèrent beaucoup mademoiselle Gorof pour cette tenue irréprochable dans sa position délicate, et la barrière qu'on avait d'abord étabUe entre elle et les autres jeunes filles se trouva insensiblement écartée.

Ne recevant partout que des compliments au sujet de Lissa, la comtesse se montrait de plus en plus satisfaite, lorsqu'un contre-temps inattendu vint retourner les cartes et resserrer les

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principes de la noble dame bien ayant Tépoque habituelle.

Depuis la rupture du mariage projeté, Justine Adamovna n'accompagnait plus Yassilissa, qui sortait avec sa cousine et miss Junior. La protégée avait eu 9 par conséquent, beaucoup de temps pour sasser et ressasser ses pensées mélancoliques.

Tout contribuait à sa douleur : les fauteuils commandés par ses soins, où elle avait espéré trôner chez la nouvelle mariée; le samovar en ruolz qu'elle avait choisi à sa hauteur pour y faire sans fetigue le thé des jeunes époux; les tentures de l'appartement posées par ses soins, tout cela était monté au garde-meuble avec les six grandes malles qui contenaient le trousseau ! £t Justine en ressentait un extrême chagrin, car, au fond, tout cela était pour elle ! Elle avait bien compté être souveraine sans appel au logis Tchoudessof, de par l'autorité de madame la comtesse et la reconnaissance du mari. Tchoudessof, disons-le, avait eu d'autres sentiments : sa première pensée avait été de chercher à se débarrasser de Justine dès que le mariage serait célébré, et c'est avec la plus sincère satisfaction qu'il avait constaté Taversion non déguisée de Lissa pour la protégée.

— Gela ira tout seul, s'ëtait-il dit. Le troisième jour, ma femme la mettra à la porte, et nous en serons débarrasses.

Mais le destin capricieux, qui se plait à renverser méchamment les plus nobles desseins, avait décidé que Justine ne trônerait pas et que Tchoudessof ne la mettrait pas à la porte.

Tchoudessof, presque guéri, portant son bras en écharpe, arpentait mélancoliquement la Per- * spective. Sa pâleur intéressante, qui contrastait élégamment avec ses beaux cheveux noirs — si plats — attirait sur lui l'attention des «petites cocottes n . Mais Tchoudessof ne se mariait plus, et ce monde enchanté de la veloutine Fay et de l'Ylang-Ylang ne devait pas encore s'ouvrir pour lui.

Aussi s'abstenait-il de lever les yeux, lorsqu'au détour de la Sadovaïa il aperçut un sac qu'il croyait avoir vu quelque part. Ses yeux remontèrent du sac à la main qui le tenait, et de cette main au visage, et il reconnut les yeux compatissants de Justine.

Un coup d'œil suffit au couple pour s'entendre. Ils montèrent directement l'escalier du premier étage au Gostinnoï-Dvor, et ce lieu, témoin de leur première rencontre, prêta son abri tutélaire à leur chaste entretien.

LES ROUMIÂSSINE. 25

— Ah ! mon pauvre ami, que d'événements !

dit Justine.

Les femmes ont un talent particulier pour entrer en matière. Pendapt qu'un homme tourne autour de son sujet comme un ours autour d'une ruche à miel^ elles ont trouvé vingt manières d'entamer une conversation.

— Oui, répondit l'employé d'un air morne.

Pour une affaire manquée, c'est une affaire manquée !

— Bah ! répliqua Justine, consolante comme l'ange qui visite les prisons dans les tableaux de l'école italienne, on peut trouver mieux !

— En attendant, j'ai un trou dans Tépaule et une sotte réputation.

— Votre bras est guéri, n'est-ce pas? fit Justine avec intérêt, glissant sur la réputation.

— Oui, dit Tchoudessof en agitant un peu son écharpe. Je pourrais m'en servir, mais...

— Non, non!... dit la protégée avec émotion; conservez votre écharpe jusqu'aux chaleurs : cela pose ! Le prince est loin, il aura tous les torts...

Tchoudessof sembla penser un instant que cette phrase, en mettant les torts au futur, pouvait bien l'en gratifier au passé et au présent... Il regarda même Justine un peu de travers ;

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mais il n'était pas marié, elle pouvait encore lui être utile peut-être...

— C'est dommage ! reprit-elle après un moment de réflexion. C'était une affaire bien ar* rangée.

— Oh ! la demoiselle était bien désagréable ! fit Tchoudessof d'un air pincé.

— J'en conviens, mais...

— Et la dot était misérable !

— D'accord, mais la protection et les espérances !

Les deux alliés soupirèrent d'un conunun accord.

— D'où est-il tombé, ce prince de malheur ?

dit Justine avec colère.

— C'est ce que je voulais vous demander.

Elle a dû lui écrire.

— Non, c'est impossible : je ne la quittais pas.

Tchoudessof doutait encore*

— C'est peut-être cette |£utée de Zénaïde, la petite comtesse... continua Justine.

— Alors ce bel oiseau va épouser mademoiselle Gorof dès son retour à la campagne ! C'est un voisin, m'avez^vous dit?

Justine hocha la tête affirmativement.

— Il ne l'épousera peut-être pas, dit-elle en

méditant : la comtesse ne le veut pas, et quand elle ne yeut pas quelque chose...

— Ah ! tant mieux ! s*écria Tchoudessof. Et sa belle âme rayonna sur son noble visage.

— D*ailleurs, reprit Justine, je lui en veux pour ce bras blessé, elle me le payera avec toutes les insolences que j'ai subies à cause de vous.

— Vous, ma pauvre Justine, des insolences?

dit Tchoudessof, pensant à part lui que les apparences étaient bien trompeuses, car s'il n'eût pas été édifié sur ce point, il eût certainement mis les insolences à l'actif de la protégée, et non à celui de mademoiselle Gorof.

— Oui, oui ! Il n'est pas d'horreurs qu'elle ne m'ait dites quand je lui parlais de vous !

— Par exemple ? interrogea Tchoudessot tout en sondant la galerie de l'œil, pour s'assurer qu'on ne les épiait pas.

— Par exemple... jusqu'à... — le visage de Justine se couvrit d'une pudique rougeur — jusqu'à me dire de vous prendre pour moi, puisque je vous trouvais très-agréable.

Tchoudessof sourit d'un air fat ; puis jugeant que la conversation prenait une tournure dangereuse, il fit un pas en arrière.

— Adieu ! dit-il, on vient là-bas. Ne vous retournez pas. Je passe devant.

Il s*en alla, et Justine — 6 candeur cligne de louange — n'eut pas l'idëe de se retourner. Personne ne venait cependant, et Tchoudessof profita de sa supercherie pour s'éyader.

Justine rapporta de cet entretien une haine de plus en plus invétérée contre Vassilissa.

— Non, se dit-elle le soir, en faisant ses réflexions, non, ma belle, vous ne serez pas princesse, si je peux Tempécher. Ce qu'il vous faut, c'est une belle humiliation qui rabatte votre caquet, et s'il ne tient qu'à moi, vous l'aurez.

Depuis le retour du comte, la protégée voyait * beaucoup moins sa noble protectrice.. Non que le comte fCit souvent à la maison, mais il y était précisément aux heures inoccupées du jour qui ne sont bonnes ni pour faire des visites, ni pour en recevoir — et c'étaient des heures qui avaient appartenu à Justine. Aussi regardait-elle le comte de travers, comme une espèce de voleur — avec les yeux de l'âme s'entend, car elle lui prodiguait des marques extérieures de vénération.

Ne pouvant plus fréquenter le boudoir, comme précédemment, elle eut une idée de génie. Elle alla chercher dans un coin un gigantesque métier de tapisserie, monté d'un tapis antédiluvien commencé par la comtesse quelques an*

nées auparavant, et se mit en tcte de le finir pour une église.

La comtesse approuva ce saint projet, et lui conseilla d'employer tous les doigts disponibles de la maison pour l'aider dans sa tâche.

Seulement, quand le métier fut descendu du garde-meuble, il se trouva si énorme qu'on ne pouvait le caser nulle part. Le petit salon qui précédait le boudoir avait juste un coin de la largeur voulue : on enleva un fauteuil et une étagère, et Justine eut un poste fixe aux écoutes du boudoir.

Le premier jour elle eut, il est vrai, une secousse désagréable à subir; mais le génie est sujet aux affronts, par cela seul qu'il est le génie !

Gomme elle s'installait, après le dtner, derrière le métier :

— Tiens ! lui dit Dmitri en s'approchant, vous avez mis votre grande machine tout près de la porte de maman!... Justine Adamovna, reprit-il d'un air innocent, que vous avez de longues oreilles ! Mon enfant, c'est pour mieux entendre ! fit-il en grossissant la voix pour imiter le loup.

Justine rougit jusque dans les semelles de ses bottines.

— Qu'est-ce que tu dis là, gamin ? dit le comte qui passait, et qui Tenleva dans ses bras.

— Je récite le Petit Chaperon rouge, papa !

C'est très-intéressant. Mademoiselle Justine le sait par cœur.

Le comte, qui se souciait peu de Justine, embrassa son fils et passa outre.

Dès le lendemain, cependant, il s'ennuya de trouver le métier à tapisserie sur son chemin toutes les fois qu'il entrait dans le boudoir ou qu'il en sortait, avec la figure calme et insignifiante de Justine penchée sur le dessin passé de mode. Cette main, qui tirait méthodiquement les aiguillées de laine, lui donnait sur les nerfs.

Il s'en ouvrit à son épouse.

— C'est une œuvre de piété, répondit celle-ci de sa voix la plus évangélique.

— Mais est-il nécessaire que cette œuvre de piété soit si près de vous ? On n'est plus chez soi !

La comtesse tourna ses yeux surpris vers son mari.

— Je n'ai pas de secrets, dit-elle d'une voix qui proclamait hautement son innocence soupçonnée : ma vie est au grand jour, comme dans une cage de verre.

Le comte sourit et baisa la main de sa femme«

— Je ne suis pas aussi vertueux que vous, ma chère, dit-il, et j'ai des secrets !

— Ah ! Eh bien, fermez la porte.

Ces quelques mots furent lancés avec un dédain suprême.

Le comte ferma la porte juste au moment où Justine apparaissait sur le seuil du petit salon. Pendant qu'il s'asseyait, il entendit grincer le métier, la chaise de Justine cria sur le parquet, et il put recueiUir la douce certitude que la porte était fermée, oui, mais que néanmoins la protégée ne perdrait pas une de ses paroles.

— Enfin, c'est l'affaire de la comtesse, se dit-il; puisqu'on n^a pas de secrets dans cette maison, faisons comme tout le monde !

Il s'assit en face de sa femme et commença avec un léger sourire.

Le comte obtient un succès inattendu.

— Vous avez fait un chef-d'œuvre, ma chère, dit le comte Rpumiassine à sa femme.

La comtesse dirigea ses sourcils étonnes vers son époux. Mais comme la phrase était un compliment, elle ramena la ligne droite sur son visage et sourit vaguement.

— L'éducation de Yassilissa me paraît ne rien laisser à désirer.

Le vague sourire disparut et fit place à l'expression d'une attention soutenue , pénible même. Le comte ne se laissa pas intimider et continua :

— C'est ce que me disait hier le général Zanine ; vous lui fîtes l'honneur de l'inviter à dîner quelquefois?

— Je crois que oui, répondit la comtesse.

— Il a beaucoup remarqué Yassilissa, qui lui parait comme à moi une jeune fille charmante

LES ROUMIASSIISE. 83

de tout point. Ayant appris la rupture de son

mariage malencontreux

Le mot était mal choisi. La comtesse prit une attitude très-digne, croisa les mains sur les plis majestueux de sa robe, et attendit le reste avec résignation. Le comte continua :

— Le général m'a demandé hier — en riant, je ]e yeux bien, — mais il m'a demandé s'il me déplairait de l'appeler mon neveu...

Le comte se mit à rire... et s'arrêta, car son rire était sans écho.

— Et vous avez répondu? fit la comtesse d'un air aimable.

— J'ai répondu que pour moi je serais charmé de devenir l'oncle d'un ancien et excellent camarade, mais que vous aviez pris votre nièce sous votre protection immédiate, et que ces choses-lâ vous regardaient particuHèrement... Tout cela en riant, bien entendu.

La comtesse approuva de la tête et sourit un peu.

— Alors, reprit le comte, j'ai promis de vous en parler, et j'ai tenu parole, vous voyez.

Les deux époux restèrent muets, chacun dans son fauteuil, le comte attendant et la comtesse faisant attendre la réponse , sans témoigner d'empressement malséant.

34 LES ROUMIASSINE.

— Eh bien, mon cher, vous direz à votre ami, dit enfin la noble dame, que sa recherche fait beaucoup d'honneur à ma nièce, mais que nous la considérons comme une aimable plaisanterie.

— Hein? fit le comte, très-effarouché.

— - J'ai dit une aimable plaisanterie, reprit la comtesse avec aménité. Le général Zanine, qui porte avec beaucoup de grâce la graine d'épinards et ses cinquante... combien? deux, trois, quatre ans?

— Quarante-huit! repartit un peu vivement le comte mortifié. Nous sommes du même âge et de la même promotion !

— Quarante-huit ans, soit... et qui porte en outre avec une grande dignité un nombre considérable de décorations sur sa large poitrine... (la comtesse réprima un sourire incompatible avec la gravité des circonstances) comment voulez-vous, mon cher, que cet aimable général — je l'aime, du reste, de tout mon cœur — devienne l'époux de Vassilissa , qui n'est encore qu'une enfant! Non, mon ami, « il faut des époux assortis » , dit la comtesse avec gaieté, en indiquant à peine l'air du couplet célèbre.

Cette ébauche de chanson, cette citation, cette gaieté inattendue, consternèrent le comte, qui perdit totalement le fil de ses idées.

LES ROUMIASSINE. 35

— Alors, vous refusez? balbutia-t-il déconfit.

— Totalement, mon cher. Mais c'est absurde !

Comnoient ayez-vous pu songer sérieusement à cette bouffonnerie?

— J'ai vu des choses plus bouffonnes réussir fort bien , répliqua le comte , qui avait eu le temps de retrouver son sang-froid. Et à tout prendre, mon ami vaut mieux, révérence parler, que Tell...

Il s'arrêta et se mordit la langue, car toute trace de gaieté avait disparu du visage de sa femme.

— J'avais pensé, reprit-il pour arranger les choses, que vous étiez pressée de vous débarrasser...

— Ah! mon cher comte, vous parlez comme un bonnetier de vaudeville ! dit la comtesse avec dédain. Me débarrasser de ma nièce? Eh! mon Dieu, je n'avais qu'à ne pas m'en embarrasser, il y a dix-sept ans !

Le comte pensa que cela eût peut-être été mieux pour tout le monde, y compris Yassilissa elle-même.

' — Je ne suis pas pressée de la marier, reprit la comtesse, qui avait refait provision d'aménité. Zina ne paraîtra dans le monde que l'hiver prochain, et d'ici là...

se LES KOUMIASSINE.

Le visage du comte devint radieux. Il se rappela Ghourof , le duel qui avait rompu le mariage de Lissa ; il entrevit la possibilité d'une union magnifique qui ferait de sa nièce bien-aimée une des plus riches propriétaires de Russie...

— A propos, ma chère amie! dit-il, j'ai rencontré Chourof l'autre jour ! Quel intrépide voyageur ! Figurez-vous qu'il était déjà presque arrivé dans ses terres quand il a appris l'attentat. C'est à peine s'il a pris le temps d'aller jusqu'à son domaine pour y jeter le coup d'œil du maître et faire quelques visites dans les environs — et le voilà reparti dare<lare avec une adresse de félicitations dont l'avait chargé la noblesse de son gouvernement! Il m'a demandé de vos nouvelles; je l'ai engagé, naturellement, à venir vous voir... Il viendra, n'en doutez pas... Ce qui m'étonne, c'est que nous ne l'ayons pas encore vu arriver... Entre nous, ce duel... je m'étonnerais bien que ce cher prince n'eût pas quelque chose à vous demander .. . Hé! hé! voilà qui ne serait pas si bouffon ! Où avais-je la tète, que je n'ai pas pensé à cela plus tôt!

La comtesse écrasa de toute la hauteur de son dédain l'époux si malencontreusement inspiré.

— Votre Chourof est un imbécile, et je le lui ai (lit ou à peu près.

Le pauvre comte se demanda s'il rêvait.

— Vous êtes brouillés? dit-il pour dire quelque chose.

< — Pas le moins du monde ! Ma maison lui est ouverte comme par le passe. Il faudrait que votre cher prince fût bien mal élevé pour ne pas savoir accepter d'une personne comme moi une leçon méritée. Je le crois plus galant homme que cela. Soyez sans crainte, s'il vient nous voir, il sera reçu avec la plus parfaite bonne grâce.

Cette fois, le comte trouva l'énigme trop compliquée et n'essaya plus de rien dire : cela ne hii réussissait pas assez bien. Il resta un bon moment silencieux, tirant sur sa moustache gauche et mordant sa moustache droite, ce qu'il ne faisait que dans ses grandes perplexités. A bout de ressources, il se leva et baisa galamment la main de sa fenune en disant d'un air détaché r*

— Tout ce que vous faites est bien fait» chère amie.

— Vous sortez? lui dit celle-ci, qui avait repris sa belle humeur.

— Je vais au palais, répondit le comte.

Il allait toujours au palais quand il ne savait plus que faire. Il y trouvait bien quelques amis uu quelques officiers de la garde de service, et là II. 8

il se sentait dans un abri sûr où la vertueuse indignation de sa moitié ne saurait l'atteindre.

— Bien du plaisir, mon ami! repartit la comtesse.

— Merci, dit-il en faisant sonner ses éperons.

Il avait ouvert la porte et se préparait à passer outre...

— Vous ai-je dit que nous partions jeudi pour la campagne? lui lança son épouse en manière de flèche du Parthe.

— Non!... fit le comte surpris, qui se retourna tout d'une pièce à cette nouvelle imprévue. Déjà?

— Mais nous voilà au mois de mai, c'est le meiUeur moment pour la santé. Â bientôt...

Et la comtesse rentra dans ses appartements en fredonnant : « Il faut des époux assortis. » Elle fredonnait rarement, mais quand elle se permettait cette distraction, c'était d'une voix plus fausse que celle du roi Louis XV.

Le comte s'en aUa de son côté et fut longtemps avant de recouvrer l'usage complet de son intelligence , paralysée par ces commotions de tout genre.

A mi-chemin du palais, son équipage croisa celui de Ghourof. Les deux cochers, avec cette espèce de divination qui leur est particulière,

LES ROUMIASSINE. 80

arrêtèrent leurs chevaux avant même d'en avoir reçu Tordre,

— Où allez-vous, prince? dit le comte.

— Je n'en sais rien... Trouverais-je la comtesse chez elle?

— Chut! Vous êtes quelque peu en disgrâce.

N'y allez pas à présent!

— Merci; mais alors quand faudra-t-il...?

— Â propos, vous savez que la comtesse part jeudi pour la campagne?

Le pauvre prince Charmant se demanda si quelque diable noir ne se mêlait pas de ses affaires... Il ne croyait pas si bien dire. Rentré chez lui, il pensa au départ pour Ghourova.

Qu'espérait-il? Rien, probablement; mais peutêtre pensait-il que sa disgrâce serait plus facile à supporter là-bas, ou que l'air pur de la campagne tournerait du bon côté la girouette de la comtesse.

Justine, à L'affût derrière son redoutable métier à tapisserie comme une araignée derrière sa toile, n'avait pas perdu un mot de la conversation des deux époux.

Le soir même, admise à l'audience de madame la comtesse, la protégée lui demanda si elle devait se préparer à suivre la maison de la châtelaine, ou si elle resterait à Pétersbourg^

40 LES ROUMIASSII^E.

Il lui fut répondu, avec beaucoup de bonté, que sa présence était trop utile au Refuge pour qu'on pût songer à Ten priver. La comtesse lui annonça, en même temps, qu'elle lui confiait, pendant son absence, la haute main sur tous ses établissements de charité, avec Tordre de lui adresser, tous les samedis, un rapport circonstancié des événements survenus pendant la semaine.

Justine fut un peu mortifiée de cet honneur.

D'abord, ce qu'on lui donnait à faire était ennuyeux, et puis, vivre dans la maison de la comtesse quand les maîtres n'y étaient pas, ce n'était plus le luxe royal auquel elle s'était si bien accoutumée. On lui servait tous les jours un bon dîner, quatre plats! mais quelle différence!

Cependant l'ordre était péremptoire, et puis la position lui permettait de s'assurer des avantages pour l'hiver. Elle ne hasarda qu'une timide observation :

— Est-il convenable, madame la comtesse, dit-elle, que je reste dans une miaison habitée par M. le comte seul?

La comtesse la regarda avec cette surprise qui la faisait tomber des nues, le cas échéant.

— Qu'est-ce que cela peut faire, dit-elle, que le comte et tous viviez dans la même maison ?

— Bien!... je pensais... c'est une sotte idée que j'ai eue, et j'en demande humblement pardon à madame la comtesse, dit platement la protégée en voyant que le vent ne soufflait pas du bon côté.

— C'est bon, dit la comtesse en lui tournant le dos. Bonsoir!

La noble dame resta de mauvaise humeur pendant assez longtemps. Fallait-il que cette fille fût sotte pour avoir été s'imaginer que quel» qu'un au monde s'inquiéterait de la savoir sous le même toit que le comte Koumiassine! Cette parole imprudente fit plus de tort à Justine que cent mensonges avérés ; elle eût pu se défendre malgré Tévidence et sortir victorieuse d'accusations intentées par d'autres , mais elle avait donné elle-même une preuve irréfutable de bêtise!

La comtesse fut bien obligée de convenir avec elle-même que cette idée saugrenue accusait chez Justine une lacune dans le bon sens, — et rien n'est terrible comme un premier coup porté à ces convictions absolues qui n'ont pour base que le caprice. La première illusion qui s'en va emporte la clef de voûte de l'édifice entier.

Mais , jusqu'à un certain point , Justine fiit sauvée par les vagues échos que la mauvaise ré-

M LES K0UMIA8SINE.

putation du comte avait apportes chez la comtesse, qui en savait, au fond, plus qu'elle ne voulait en avoir l'air.

— C'est encore la faute de mon mari, se ditelle ; s'il ne passait pas pour un abominable coureur, cette fille n'aurait pas eu la pensée... Faut-il pourtant qu'elle ait l'esprit borné !

Cette réflexion à deux tranchants, qui atteignait à la fois Justin» et son mari, lui fit du bien, et elle se coucha rassérénée.

Deux jours avant le départ pour la campagne, elle donna un dîner diplomatique, où, par parenthèse, le prince Charmant ne fut pas invité.

Les enfants avec les protégées, le gouverneur et la gouvernante, dînèrent en haut; ils n'eurent guère que la musique des cristaux et le fumet des plats.

Dmitrî finit par s'insurger contre ce menu sommaire. Regardant fixement le maître d'hôtel, qui lui présentait d'un air aimable un plat orné de pattes de gibier pour tout rôti, avec tous les croûtons au grand complet, — triste compensation, — il lui dit d'un air doctoral :

— Je ne comprends pas pourquoi, quand il y a douze personnes à dîner en bas, et que tu fais plumer vingt-quatre cailles, il ne nous reste plus rien à manger!

— Oh! vingt-quatre, mon jeune comte! vous exagérez.,.

— Du tout ! il y en avait vingt-quatre : je les ai comptées tantôt à l'office. Où sont les douze qu'ils n'ont pas mangées? Tu sais, je le dirai à maman !

— Je les gardais pour demain... murmura le vieux coquin devenu tout pâle, car huit bouches au moins, autour de la table, approuvaient d'une façon muette la réclamation de Dmitri.

— Pour demain? fit celui-ci. Tu n'as pas d'esprit, mon bonhomme ! Il fallait dire que le chat les a mangées ou que le cuisinier les a laissé brûler ! Va les chercher, nous les mangerons tout de suite. Allons, va I

Le maître d'hôtel s'exécuta, non sans maudire ce petit insolent qui fourrait son nez partout. Et voilà comment la « table des chats » , — comme disait Dmitri d'après l'expression allemande qui nomme ainsi la table des enfants punis, — mangea des cailles le jour du diner diplomatique de la comtesse Eoumiassine.

Ce qui n'empêcha pas la maisonnée de partir le surlendemain matin pour la campagne»

Vassilissa tient tête à sa tante.

Les deux cousines ne trouvèrent pas à Koiimiassina toutes les joies de l'année précéden(o. L'élément de la lutte était entré dans leur vie jusqu'alors monotone à force d'être paisible.

Miss Junior avait retrouvé ses anciennes habitudes : son petit café à la crème le matin, une douce sieste dans la journée et le lit de bonne heure. C'était le paradis pour elle , après les courses à pied et les longues soirées passées à fair^ tapisserie pendant que les jeunes filles s'a« musaient au bal.

Bien, cependant, ne semblait troublé dans la routine féodale de la noble maison. La comtesse était bonne iivec tout le monde, un peu distraite en parlant à Yassilissa, moins sévère pour, les escapades de son fils, — moins sévère , hâtons* nous de le dire, parce qu'elle n'en avait guère

LES ROUMIASSINE. 45

connaissance, grâce à l'espace et à la vie en plein air.

Mais cette douceur même semblait pleine de périls aux deux cousines, devenues perspicaces à leurs dépens.

Du prince, pas de nouvelles. Le pauvre Chou* rof, revenu dans ses terres le lendemain même de l'arrivée de la comtesse, était dans une situation assez embarrassante. Les rigueurs de la terrible châtelaine lui faisaient un peu peur, pas trop, mais il avait encore une autre crainte. S'il se présentait à Koumiassina, n'aurait-il pas l'air de se targuer devant Vassilissa de son rôle de sauveur? Et si celle-ci allait se figurer qu'elle devait l'aimer par reconnaissance ! . . . Six mois auparavant, cela lui aurait peut-être suffi... Â présent , non ! Il voulait être aimé pour luimême et rien que pour lui-même. En vieillissant, il devenait ambitieux!

Tous les jours, vers midi, il faisait atteler pour se rendre à Koumiassina; puis, à midi et demi, craignant d'être mal reçu par la comtesse — ou trop bien reçu par Vassilissa — il ordonnait de dételer ou s'en allait ailleurs dans les environs. Juin était ainsi arrivé à sa moitié sans qu'on l'eût vu. Il avait envoyé, selon l'usage, prendre des nouvelles de la comtesse dès son arrivée, et,

f 46 LES KOUMIASSINE.

depuis 9 il rôdait autour de Eoumiassina sans oser y entrer. Tel Adam chassé du paradis terrestre...

Les deux jeunes filles, une après-midi, en courant dans le jardin, arrivèrent devant une tente de coutil que la comtesse avait fait installer dans la partie la plus élevée du parterre. C'était une sorte d'observatoire — si un tel mot peut s'appliquer à l'asile élégant d'une femme aussi distinguée que l'était la comtesse; mais, dans son élégance, cette tente avait des portières qui pouvaient se relever à volonté de tous les côtés et qui présentaient des points de vue aussi variés qu'enchanteurs sur toutes les parties du jardin et du parc.

Les jeunes filles, hors d'haleine, se précipitèrent dans la tente, qu'elles croyaient vide, et se laissèrent tomber en riant sur le gazon, à l'abri des chauds rayons du soleil.

— Vous courez trop, mesdemoiselles, dit derrière elles la voix pédagogique de la comtesse.

Effrayées , les déUnquantes bondirent sur leurs pieds et restèrent debout, rouges de chaleur, de surprise et de confusion à la fois. Leurs oues empourprées donnaient envie de mordre à même, comme le velours d'une belle pèche mûre.

— Il est malsain de courir ainsi par la chaleur; vous pouvez vous rendre malades, continua la voix maternelle, qui s'adoucit un peu.

Zina, droite, les mains pendantes, les yeux baissés, essoufflée, respirant à peine pour cacher son essoufflement, ses cheveux bruns mêlés par la course, offrait aux regards la plus admirable silhouette de jeune fille. Tout son être souple et harmonieux semblait à peine toucher la terre, non comme les anges, mais comme Atalante, prête à reprendre sa course. Ses cils battaient avec des mouvements d'ailes; le nœud de sa ceinture froissée s'agitait imperceptiblement , soulevé par sa respiration haletante et comprimée; de fait, les pieds de la jeune insoumise frémissaient de l'envie de reprendre leur course.

— Passe encore pour vous, Zina, vous n'êtes * qu'une enfant! dit la mère pleine d'orgueil, regardant sa fille et ne pouvant s'empêcher de sourire dans l'épanouissement de sa joie maternelle. Mais vous, Lissa, continua-t-elle en tournant les yeux vers sa nièce avec bonté, sans que le sourire disparût de son visage, vous êtes une grande demoiselle — une demoiselle à marier ! Vous ne devriez plus jouer à la petite fille. Comme vous voilà faites, toutes les deux! Approchez.

^8 LES ROUMIASSINE.

Les coupables obéirent; la comtesse rajusta les nœuds froissés, passa la main sur les boucles rebelles, donna un petit coup amical à chaque joue, puis dit paisiblement :

— Allez, petites folles, et ne courez pas si fort.

Zina et Lissa, après avoir baisé la main qui se montrait si indulgente, sortirent à pas comptés de la tente auguste, pendant que la comtesse, étendue sur sa chaise longue, reprenait sa lecture interrompue.

Quand elles furent à une centaine de pas, dans une allée bien couverte, et que deux ou trois massifs les dérobèrent à la vue des murailles de coutil rayé, Zina s'arrêta, fronça les lèvres et les narines par un petit mouvement d'un comique achevé.

— Hum! dit-elle, je sens la poudre. Maman est trop bonne, ça n'est pas naturel. Et toi, sens-tu la poudre, hein, mon vieux soldat?

Lissa hocha la tête affirmativement.

— Bah! répondit-elle. A présent que j'ai vu le feu...

Elles éclatèrent de rire en même temps ; boucles blondes et boucles brunes tourbillonnèrent emmêlées autour des deux têtes réunies.

— En attendant, reprit Lissa, courons! Je

rae sens légère, légère... comme un oiseau! Si je n'avais pas peur de déchirer ma robe, il me semble que je grimperais jusqu'au haut de ce peuplier sans plus de peine que je n'en ai à courir.

— N'essayons pas, dit Zina, les yeux brillants de malice. Du haut du peuplier, on voit maman, c'est-à-dire que c'est maman qui nous verrait.

Faute de pouvoir s'envoler, elles se roulèrent ensemble sur le gazon.

— Ah! fit Zina, en se relevant, avec un soupir de satisfaction, ah! que c'est bon de faire des bêtises ! Gela rajeunit.

Et de rire !

Les deux jeunes filles n'avaient pas tort de sentir la poudre.

Le lendemain matin, Vassilissa reçut l'ordre de se rendre chez sa tante, après le café.

— Déjà? fit Zina d'un air boudeur.

Mais Lissa avait encore dans le cœur un rayon de sa gaieté de la veille et ne put se faire un visage de circonstance. Malgré la gravité que commandaient ces sortes d'audiences et qu'elle arborait comme on met ses gants, elle arriva sur la pointe du pied, légère comme une bergeronnette, dans la grande pièce nue qui servait à sa tante de cabinet d'affaires.

50 LES KOTTMIASSINE.

— Asseyez-Tous, ma chère^ lui dit la comtesse avec aménité.

Lissa prit une chaise et se plaça docilement en face de sa tante.

— J'espère, mon enfant, lui dit celle-ci, que vous n'avez pas oublié ce qui s'est passé cet hiver à Pétersbourg?

Le visage de Lissa se couvrit de rougeur. Un mouvement nerveux de ses mains jointes sur sa robe prouva qu'elle n'avait rien oublié.

— J'espère de même, continua la bienfaitrice, que vous aurez compris à quels errements peuvent mener l'entêtement et Torgueil.

Vassilissa rougit de plus belle; ses doigts se serrèrent encore un peu, et ses mains demeurèrent désormais immobiles.

— Vous m'avez obligée, mon enfant, à user de sévérité, de rigueur même, tandis qu'il eût été si simple, si facile, en me témoignant de la confiance et de la soumission, d'éviter tous les désagréments qui vous sont survenus.

La comtesse fit une pause. Son discours était préparé, elle pouvait se donner le loisir d'en observer l'effet. Pauvres sires, à son avis, que ceux qui se laissent emporter par le courant facile de l'improvisation! Ils vont où le vent les pousse, et non où ils veulent aller.

— Je VOUS ai laissé le temps de vous reconnaître, ma nièce, reprit la comtesse après une pause assez longue pendant laquelle Yassilissa demeura aussi immobile, aussi attentive que si Tappareil d'un photographe eût été braqué sur elle. Vous avez eu le loisir de réfléchir, de vous rappeler les faits et, j'aime à lé croire, de reconnaître vos torts?

Ceci était une question, le ton l'indiquait La jeune fille avait cessé de rougir; ses joues avaient repris leur rose délicat; elles pâlirent légèrement, et la tête blonde s'inclina gravement, sans qu'il fût possible de lire dans ses yeux baissés si cet acte de soumission était une politesse ou bien la preuve d'une conviction sincère.

— C'est dans l'espoir, reprit la comtesse, que vous aviez compris combien vous fûtes ingrate envers moi — qui ne voudrai jamais que votre bonheur, — c'est dans cet espoir que je vous ai pardonné, entièrement pardonné, mon enfant, lorsque je fis mes dévotions pascales, car je vous aime tendrement, vous le savez.

Vassilissa leva les yeux cette fois, et le regard humide de ses yeux prouva à la comtesse que ce jeune cœur, si fortement éprouvé, connaissait aussi les émotions salutaires de la gratitude et de l'amour filial. Lissa baisa deux fois la main

de sa tante : une première fois avec déférence, comme il convenait, une seconde fois avec passion, parce qu'elle Faimait.

— Mais ce pardon, mon enfant, Tavez-vous mérité? reprit la comtesse. Jusqu'ici, je vous ai laissée absolument libre, vous avez repris vos anciennes habitudes, je crois même que vous êtes devenue un peu plus paresseuse — en été, d'ailleurs, cela ne tire pas beaucoup à conséquence — vous n'avez eu aucune occasion de me montrer votre désir de m'étre agréable : je n'ai pas éprouvé votre soumission . . . Pouvezvous me promettre que désormais cet entêtement déplorable qui m'a si fort affligée a disparu de votre cœur et sera banni de votre vie?

Vassilissa, sincèrement disposée à faire de son mieux, répondit :

— Je vous promets, ma tante, de ne pas être entêtée.

— C'est bien, mon enfant. Je prends acte de cette promesse librement exprimée. Et je vous prie à l'avenir de n'avoir de moi aucune méfiance. Je suis votre meilleure amie : mon expérience supérieure voit les pièges du monde et ses dangers là où votre ignorance de jeune fille ne voit rien ou ne voit que des plaisirs, ce qui est bien pis. Remettez-vous-en donc à moi pour

le soin de votre conduite, et soyez soumise. Me promettez-vous?

Vassilissa regarda sa tante bien en face. Ses yeux innocents exprimaient pourtant un doute : jusqu'à quel point faudrait-il être soumise?

— Me le promettez-vous? répéta la comtesse.

Sa voix avait changé ; son visage, tout à l'heure

placide, devenait dur et menaçant... Vassilissa, les yeux fixés sur ceux de sa tante , répondit d'une voix basse, mais ferme :

— Je vous le promets, ma tante... excepté dans ce qui serait au-dessus de mes forces.

— Au-dessus de vos forces? s'écria la comtesse. Au-dessus de ses forces, juste Dieu!

L'orage, que rien n'avait fait présager, éclata tout à coup avec une violence inouïe.

— - Au-dessus de vos forces? Mais vous me prenez donc pour un bourreau, fille dénaturée que vous êtes? Je vous parle avec bonté depuis une heure, je m'efforce de vous prouver que je ne vous veux que du bien, et vous mettez des restrictions dans vos promessfts! Et poin* un rien, vous me feriez signer par devant un tribunal que je ne vous demanderai rien au-dessus de vos forces ! Mais où avez-vous pris des idées pareilles? Vous êtes folle, je crois!

Vassilissa écoutait ce torrent de paroles impé-

54 LES ROUMIASSINE.

tueuses. La comtesse s'était levée et l'écrasait de toute sa colère, de sa haute taiQe, de ses bras gesticulants, levés au ciel. Elle, toute petite, frêle et mignonne comme une enfant, se tenait debout devant sa redoutable tante, et gardait le silence.

— Mais, répondez donc! s*écria la comtesse exaspérée. Où avez-vous vu que je pourrais vous demander quelque chose au-dessus de vos forces? Quand cela est-il arrivé? De quel droit me soupçonnez-vous d'une pareille brutalité? Suis-je un bourreau d'enfants? Quand vous ai-je donné le prétexte de me parler ainsi, de me poser des conditions, de faire des restrictions? Quand?

Vassilissa se taisait toujours.

— Quand? répéta la comtesse. Parleras-tu, misérable fille? dit-elle, hors d'elle-même, en la secouant violemment par le bras.

Vassilissa leva ses grands yeux clairs sur sa bienfaitrice et répondit :

— Le jour où vous avez voidu me marier malgré moi à M. Tchoudessof.

La comtesse recula, muette de colère. Elle à qui les plus hauts personnages de la cour témoignaient déférence et respect, on osait lui tenir tête! Et c'était ce vermisseau, cette petite fille qui lui devait tout — tout, excepté la naissance,

— qui osait lui reprocher comme un crime un lie ses bienfaits, celui qui couronnait une éducation si largement donnée.

Jamais , depuis qu'elle était au monde , la comtesse n'avait ressenti une telle commotion. Elle voulut parler, sa voix s'étrangla dans son gosier desséché. Elle voulut marcher et fouler aux pieds l'ingrate , ses pieds restèrent rivés au parquet» Et les yeux de Vassilissa, en ce moment clairs et durs comme l'acier, la regardaient fixement.

Vassilissa, toute pâle, mais toute droite, n'avait pas peur.

^ — A genoux! cria enfin la comtesse d'une voix rauque. A genoux!

Voyant que Vassilissa ne bougeait pas, elle fit un pas vers elle, lui saisit le bras et la jeta à genoux sur le parquet. La jeune fille ne résista pas.

— Demandez-moi pardon! dit la comtesse reprenant un peu ses sens.

— De quoi, ma tante? répondit Vassilissa h genoux.

— De votre noire ingratitude ! D'avoir insulté votre bienfaitrice !

— Si j'ai montré de l'ingratitude, ma tante,

je vous en demande pardon. Je sais tout ce que je vous dois et ne l'oublierai jamais.

-— Demandez-moi pardon de m*ayoir insultée.

Vassilissa, toujours à genoux, secoua lentement la tête de gauche à droite.

— Devant Dieu qui me juge, ma tante, la pensée de vous insulter a été loin de mon cœur, et je ne vous ai pas insultée, du moins à mon escient.

— Gomment!... En prétendant que j'ai voulu vous marier malgré vous?

Vassilissa se leva délibérément.

— Ma tante, dit-elle, que Dieu me préserve du malheur de vous offenser; devant lui et devant vous , je n'ai aucunement l'intention de vous blesser par mes paroles, mais vous savez très-bien que vous m'avez fiancée à M. Tchoudessof malgré mon refus absolu. £h bien ! ma tante, je vous serai soumise en tout — mais pas jusqu'à accepter un homme que mon cœur repousserait.

— Voyez-vous cela! dit la comtesse avec un mépris écrasant. Mademoiselle a un cœur, qui accepte et qui repousse, suivant qu'il lui platt, les époux qu'on lui propose!... Vous regrettez le prince, probablement? Eh bien, allez donc

lui dire que vous ne demandez pas mieux que de l'épouser. Sans nul doute, cela lui fera bien plaisir, et il pourra se dire qu'il a pour femme une demoiselle qui ne craint pas grand'chose ! . . .

— Vous ne m'avez pas élevëe dans des sentiments qui me permettent une semblable démarche, ma tante, répondit simplement Vassilissa.

Un fin regard, semblable à une lame de canif, glissa entre les cils baissés de ses beaux yeux bleus et l'avertit que le coup avait porté.

— Vous le regrettez donc beaucoup, ce beau mariage? Car, pour le prince, je ne puis admettre qu'il soit Tobjet de vos regrets... Vous l'aviez si peu vu!... Vous regrettez beaucoup qu'il n'ait pas voulu vous épouser?. ••

— Tout au plus, ma tante, pourrais-je me permettre de regretter que vous n'ayez pas cru devoir me'prévenir de ses intentions.. •

La comtesse leva la main pour souffleter la joue impudente de celle qui lui parlait ainsi... \ Mais elle s'arrêta et fit le signe de la croix.

— Vous me feriez m'oublier, mademoiselle!

dit-elle. Que Dieu vous pardonne mon péché... car c'est à votre conscience qu'il en demandera compte !... Alors, c'est vous qui avez écrit au prince de venir vous défendre contre moi?... et

58 LES ROUMIASSINE.

il n'a pas trouvé d'autre moyen que de pourfendre votre fiancé! C'est du dernier galant... c'est chevaleresque tout à fait!... C'est vous qui lui avez écrit, avouez-le.

— Non 9 ma tante! répondit fermement Vassilissa. Je ne lui ai pas écrit.

— Menteuse! cria la comtesse pleine de rage.

Vassilissa regarda sa tante d'un air de défi qui mit la noble dame absolument en fureur.

— Vous m'avez élevée à respecter la Tërité, ma tante, dit-elle. Où aurais-je appris à mentir?

— Sortez! cria la comtesse en firappant du pied.

Pâle y les yeux brillants, le front haut, Vassilissa se disposait à sortir.

— Avant tout, demandez-moi pardon de vos insolences ! dit sa tante les dents serrées.

Vassilissa s'arrêta muette.

— Demandez-moi pardon, vous dis-jel répéta la comtesse, détonnant en fausset dans l'excès de sa colère.

- — Je n'ai pas voulu vous offenser, ma tante, dit la jeune fille sans la regarder. Je regrette que mes paroles tous semblent toutes des injures. L'injure est loin de ma pensée; Dieu m'en est témoin ; mais je ne puis me soumettre à avouer

LES ROUMIASSINE. 59

que j'ai menti ou que j'ai commis quelque faute lorsque je sens mon cœur pur devant Dieu.

— C'est bien, sortez ! dit la comtesse, qui se dirigea vers son oratoire.

Vassilissa sortit , traversa la pièce voisine, referma la porte, fit quelques pas et tomba sans connaissance dans le corridor.

La comteMe forme un nouveau projet.

Pendant qu'une femme de chambre, effrayée de trouver Lissa étendue sans mouvement, se bâtait de prévenir miss Junior et qu'on transportait la pauvre enfant sur son lit, la comtesse, prosternée devant les images dans son oratoire, essayait de recouvrer la paix par la prière.

Dans un élan de ferveur sincère, elle demandait à Dieu de lui donner l'humilité et de l'éclairer sur la véritable route — et c'est avec un regret véritable de s'être laissé déborder par la colère qu'elle faisait son acte de contrition.

Lorsqu'une demi-heure de station à genoux eut suffisamment refroidi son sang échauifé par la lutte qu'elle avait eu à subir, elle se releva, fit un dernier signe de croix et s'assit dans un moelleux fauteuil près de la fenêtre, qui donnait sur le jardin.

La tendre verdure, le bruissement de la source

LES ROUMIASSINE. «i

qui coulait dans le ravin, l'ombre fraîche et parfumée des tilleuls qui protégeaient la maison contre l'ardeur du soleil rétablirent bientôt chez la comtesse le courant de ses idées femilières, et elle s'abandonna à la méditation.

Avec une humilité touchante, fraîche émoulue de sa récente prière, la comtesse écarta le souvenir des injures passées de sa nièce et s'appUqua à se tracer une ligne de conduite pour l'avenir.

— C'est évident, se dit-elle, cette fille a un caractère intraitable : sa feinte douceur n*est qu'à la surface. Dès qu'on touche à ce qui l'intéresse réellement, le véritable individu insolent, entêté, ingrat, paraît avec une violence bien faite pour surprendre.

Ici l'idée fugitive d'un diable surgissant d'une tabatière traversa Tesprit de la comtesse, mais sans laisser de traces. La chose était trop sérieuse pour supporter une comparaison aussi folâtre.

— La douceur Fa perdue, se dit la comtesse avec douleur; le bien-être, les bons traitements, l'habitude d'une société polie et choisie, au Ueu de protéger l'éclosion des bons instincts, n'ont

1 fait qu'exalter les mauvais. Il y a de tristes natures, en vérité. ••

62 LES ROUMIASSINE.

La comtesse secoua la tête avec chagrin et reprit :

— Il eût fallu la discipline la plus sérieuse, la rigueur salutaire, la sévérité appliquée judicieusement, pour vaincre les rébellions de cette 'tête blonde! C'est étonnant, quand elle était petite, et même jusqu'à Tannée dernière, rien ne faisait présager un tel déploiement d'obstination, une telle audace dans la pensée ! Elle paraissait bonne enfant, facile à vivre... Serait-ce à dire que ces défauts se fussent développés tout dernièrement?

Ici, comme tout à l'heure, l'idée du diable, accompagnée du souvenir de mademoiselle Bochet, traversa l'esprit de la noble dame, et s'évanouit assez semblable à une ombre chinoise. La comtesse ressentait tant d'antipathie pour la pauvre Suissesse, qu'elle tourna la tête pour ne plus y penser.

— Oui. . . tout dernièrement. . . depuis PalFaire Tchoudessof ! . . . Qu'avait-elle donc contre ce jeune homme? Il était fort bien, — les cheveux un peu trop plats, mais c'est un détail insignifiant. — C'était un pauvre sire, la suite l'a bien prouvé... Mais, outre qu'elle n'est pas en âge de discerner la valeur d'un homme, elle l'a pris

en grippe à première vue, par le fait seul que c'était le fiancé que je lui proposais...

Une lueur subite illumina l'esprit de la comtesse :

— L'esprit de contradiction ! C'est cela! c'est l'esprit de contradiction !

Enchantée d'avoir trouvé l'ennemi qu'il fallait combattre, la comtese allongea ses pieds sur un tabouret, joignit les mains et repartit de plus belle pour le pays inconnu où la conduisaient ses réflexions instinctives.

— On lui propose un époux, elle le refuse; et comme il lui déplaît, elle est coquette avec lui ! Toujours l'esprit de contradiction ! Et si on lui défend de songer à quelqu'un, soyez sûrs que c'est ce quelqu'un-là qu'il lui faudra, et pas un autre.

La comtesse eut un moment la pensée de tenter l'épreuve; mais elle la repoussa en se disant que la lutte s'était trop brusquement engagée pour permettre une perte de temps.

— Pauvre enfant! reprit-elle, pleine de pitié pour l'infortunée. Quelle triste existence elle se prépare ! Hélas ! notre vie, à nous autres femmes, est de céder toujours, depuis le mariage jusqu'au cercueil : le mariage est une soumission sans bornes et sans appel... Quel avenir elle se ré-

64 LES ROUMIASSINE.

serve! La lutte constante avec le mari, les scènes d'intérieur, les violences — car cette malheu* reuse est d'une violence inouïe; — si elle a osé me parler ainsi à moi, sa tante et sa bienfaitrice, jusqu'où ne s'oubliera-t-elle pas en présence de son mari ! Quel enfer que son intérieur ! La comtesse frissonna d'horreur et rendit mentalement grâce à Dieu, qui avait béni son ménage en y mettant, dès l'aurore de la lune de miel, la soumission et la tolérance la plus parfaites — seulement elle ne se souvint pas que, dans la balance divine, ces vertus se trouvaient sur le plateau de son mari...

— Quel avenir ! et elle n'a pas dix-huit ans ! Avec l'âge, ces défauts deviendront de véritables vices de caractère ! Il faut absolument s'efforcer de lui mettre dans le cœur un peu de ce moelleux, de cette douceur sans laquelle il n'est pas d'épouse accomplie ni de femme du monde supportable. Il faut qu'elle se corrige, il le faut ! . . .

La comtesse se leva; tels autrefois les premiers croisés partirent au cri : Dieu le veut !

— Eh quoi, se dit-elle avec ardeur, j'aurais pris cette enfant au berceau, je lui aurais donné ce qui peut plaire, j'aurais cultivé les dons de son corps et de son âme, et, au dernier mo-

LES KOUMIASSINE. ttô

ment, lorsqu'elle va se marier, car il faut qu'elle soit mariée avant que je produise Zina, il n'y a pas à dire...

Après cette réflexion en vile prose, le lyrisme reparut dans les pensées de la noble dame, emportant son langage jusqu'aux plus hautes cimes de l'exaltation poétique.

— - Au moment de la remettre aux mains d'un époux, de choisir le foyer où elle devra garder le feu sacré et élever ses enfants dans la crainte de Dieu et de moi-même, je reculerais devant la perspective d'achever mon œuvre, parce que cette œuvre est difficile ? Je livrerais à toutes les luttes de la vie une âme mal préparée, mal conformée peut-être, sans avoir essayé de lui enseigner ses devoirs, sans la redresser moralement?

La comtesse se rassit, calmée par cette effusion d'enthousiasme, et la netteté qui caractérisait ses décisions la rendit à son véritable naturel.

— Il faut qu'elle se corrige... et qu'elle me demande pardon, se dit-elle : non pour moi, qui ai offert à Dieu cette humiliation cruelle, la première de ma vie, comme une expiation pour mes fautes journalières ; mais il faut qu'elle me demande pardon pour l'exemple, pour le prin-

cipe ! On ne peut pas permettre à une enfant de manquer ainsi à sa bienfaitrice : ce serait renverser le principe de l'autorité paternelle, remis désormais en mes mains. Donc, elle me demandera pardon, d'abord ; et puis il faudra qu'elle se soumette. Je lui demanderai des preuves d'obéissance, plus ou moins importantes, et il faudra bien qu'elle me les donne !

Après cette décision solennelle, la comtesse ajouta, dans sa bonté maternelle :

— Nous commencerons par la douceur.

Un tintement de clochettes, qui s'approchait rapidement depuis quelques minutes, arrêta les réflexions de la noble dame à cette phase miséricordieuse de leur évolution.

Les clochettes s'arrêtèrent devant le perron, un monsieur bien mis descendit d'une calèche

attelée de trois chevaux en arc de cercle — la troïka proprement dite — et fît demander à madame la comtesse si elle daignerait recevoir l'wpravnik du canton.

La comtesse daigna répondre que oui, et l'ispravnik fut reçu dans le petit salon contigu à la salle à manger.

Contrairement à la plupart des gens de sa classe, ce fonctionnaire, dont les attributions équivalent à celles d'un commissaire de police

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« rural » , était un homme encore jeune, d'une tenue soignée et d'un langage choisi.

La comtesse le traitait avec une politesse un peu dédaigneuse, mais qui n'excluait pas la familiarité, à peu près comme un chien de chasse bien élevé appartenant à un hôte tenu en estime et qu'on ne voudrait pas blesser en quoi que ce soit.

L'ispravnik venait fort à point pour rasséréner les esprits troublés de la comtesse. Elle le retint à déjeuner — la cloche sonnait en ce moment — et se fit raconter par lui les petits scandales, les petits cancans du district, comment le meunier d'un petit propriétaire voisin avait fait sortir toutes les truites du vivier de son seigneur sans qu'il y eût trace d'effraction, etc., etc.

Vers la fin du repas, la comtesse daigna s'apercevoir que sa nièce n'était pas là et s'enquit au maître d'hôtel. Celui-ci répondit que mademoiselle était malade.

La comtesse, à ce propos, remarqua que les yeux de sa fille et le nez de miss Junior étaient fort rouges, et que le jeune comte paraissait impatient de sortir de table. Mais elle attacha peu d'importance à ces détails, dominée qu'elle était par cette vague impression « qu'ils en verraient bien d'autres ! » et n'en prit que plus de plaisir

68 • LES ROUMIASSINE.

à la conyersation de Tispraviiik, qui, tout fier de son succès, fit de son mieux pour le mériter.

Dans le courant de l'après-midi cependant la conversation languit un peu, faute d'aliment. La comtesse, décidée à garder son hôte jusqu'au soir — car elle n'avait pas envie de rester seule — proposa une promenade dans le jardin, et l'on descendit dans les allées ombreusesjg

— Je n'ai jamais vu votre femme, dit-elle tout à coup, ne sachant que dire.

— Mais, Votre Excellence, je ne suis pas marié ! dit agréablement Tispravnik.

— Ah ! oui, c'est vrai... c'était l'autre, votre prédécesseur ! Je n'avais jamais vu sa femme non plus. C'était une fille de prêtre, je crois?

— Je n'en sais rien, Votre Excellence.

— Et vous, pourquoi n'étes-vous pas marié?

— Pourquoi ? c'est difficile à dire ; je n'en sais trop rien. On ne trouve pas facilement femme dans notre classe. Je ne voudrais pas d'une fille de prêtre. Quand on a reçu de l'éducation, vous comprenez, madame la comtesse...

— Oui, oui, je comprends très-bien. Vous voudriez une femme distinguée.

— Évidemment I je ne suis pas sans fortune ; je possède un joli bien à quelque distance • Je

ne voudrais pas non plus prendre pour épouse une personne absolument dénuëe de ressources. Et puis, la famille ! Vous savez, c'est si désagréable, quand on a de beaux-parents mal élevés.

— Vous êtes difficile ! dit la comtesse en riant.

Elle jouait avec cet homme comme avec un de ses chiens de garde. Gela Famusait, de se faire raconter les projets de mariage d'un ispravnik.

— Mais oui, comtesse ! dit le fonctionnaire avec un air aimable, mélange de fatuité et de modestie, bien fait pour attirer la réponse.

— Vous en avez le droit ! fit la comtesse moitié riant, moitié sérieuse. Vous êtes riche, ditesvous?

— Riche... Pour vous, madame la comtesse, riche veut dire millionnaire : en ce cas, je suis pauvre. Je possède deux ou trois mille roubles de revenu de mes biens-fonds, une belle forêt que je n'ai pas encore voulu mettre en coupe, la considérant comme un capital en cas de quelque événement imprévu... (la comtesse approuva cette sagesse d'un signe de tête) et. . . mon traitement. Voilà tout.

— Mais c'est très-gentil, cela, dit la châte-

70 LES KOtJMIASSINE.

laine. Et vous me paraissez un homme sérieux... Voulez-vous que je vous marie ?

— Comtesse... Un tel honneur*. •

— Avez-vous confiance en moi ?

— Je me livre pieds et poings liés. Mais cette faveur insigne me laisse confondu.

— Je ne. vous promets pas de vous trouver femme, comme vous le dites, tout le monde ne vous conviendrait pas, mais si je trouve, je vous le ferai savoir.

— Ah ! madame, je ne veux être marié que de votre main.

— Vous prendrez votre fismme les yeux fermés?

— Les yeux fermés, madame la comtesse, tant j'ai de confiance dans le tact et dans le goût de Votre Excellence.

Tout ce colloque avait été débité sur le ton de la plaisanterie, mais les regards des interlocuteurs accentuaient la note sérieuse.

Ils achevèrent la journée le plus gaiement di monde, et, le soir venu, Tispravnik s'éloigna dans sa jolie calèche, le cœur plein d'espérances ambitieuses.

Chose inouïe, après ce qui s'était passé le matin, la comtesse rentra chez elle en chantonnant.

Vasâilissa reprend courage.

Yassilissa avait passé une triste journée. Revenue à elle après un évanouissement d'une demi-heure, elle avait commencé par se refuser à toute espèce d'explication. La comtesse n'avait pas été prévenue au premier moment, parce que c'était l'heure où elle n'entendait pas être dérangée. Lorsque l'orpheline revint à elle et qu'on parla d'annoncer cet accident à sa tante, elle insista si vivement pour qu'on n'en fît rien, que les femmes de chambre, devinant quelque chose d'insolite, se retirèrent sur la pointe du pied.

Yassilissa se leva en chancelant de son lit, où elle avait été déposée, fit un pas et tomba en pleurant dans les bras de Zina.

— Ah ! ma chérie, lui dit-elle, j'ai offensé ta mère ! Elle ne me le pardonnera pas... je n'ai plus qu'à mourir.

Miss Junior et Zina, la voyant pleurer, fondi-

72 LES ROUMIASSINE.

rent en larmes, et le trio s'abandonna un moment à la douceur de pleurer à cœur joie.

Lissa avait besoin de cette révolution nerveuse pour se remettre tout à fait. Lorsqu'elle fiit en état de donner des explications et que les autres furent assez calmées pour les entendre, elle raconta en quelques mots ce qui s'était passé.

— Elle est ta mère, Zina, dit-elle en terminant, et elle est ma bienfaitrice. Devant toi comme devant Dieu, je ne voudrais pas l'offenser en pensées ni en paroles — mais je ne peux pas convenir qu'elle ne m'ait pas forcée à accepter Tchoudessof, et je ne peux pas promettre d'en accepter un autre sans savoir s'il me conviendra ! Si je le faisais, je ferais mal, je le sens !

Un profond silence suivit ces paroles. Miss Junior admirait la fermeté de Lissa — et Zina, dans son cœur, sans que ce jugement portât atteinte à son amour filial, se disait que sa mère avait outre-passé ses droits*

— Qu'adviendra-t-il de tout ceci? s*écria l'Anglaise en levant ses mains jointes.

— Je n'en sais rien ; probablement, je serai très-malheureuse — mais je vous en supplie, miss Junior^ s'il le faut, soyez-moi témoin que

je n*ai pas voulu manquer à ma tante, et que, si afQigée que je sois de sa sévérité et de son in« justice, oui, de son injustice à mon égard, je n'ai pas cessé de l'aimer et de la respecter.

L'Anglaise promit tout. Elle entrevoyait une arène avec des bêtes féroces, et la vision de Lissa confessant sa foi comme les vierges chrétiennes lui arrivait vaguement à travers le voile de ses souvenirs... Il faut dire qu'un volume des Mar^' tyrs, de Chateaubriand — lecture interrompue — gisait ouvert sur sa table.

Après le déjeuner, Zina se trouva seule avec sa cousine. Miss Junior n'était pas assez émue pour résister à l'heure de la sieste.

— Vois- tu, Zina, dit Yassilissa, on va nous séparer encore, j'en suis sûre : ce qui s'est passé ce matin est trop grave pour que je ne sois pas sévèrement punie. On ne peut me punir qu'en me séparant de toi; le reste m'est bien égal.

— Mais on me punit aussi, moi, de cette façon ! s'écria Timpétueuse Zina.

— Tu verras qu'on va nous séparer. Je me sens malade... ne m'abandonne pas! Tâche de venir me voir dans le coin où l'on m'aura mise. Tu m'as déjà protégée une fois, protége-moi encore !

Et Lissa, tout en pleurs, faible, défaillante,

74 LES ROUMIASSIISE.

se laissa aller sur le sein généreux de Zina, qui ressentit une forte envie de trépigner et de casser quelque chose en présence de sa mère.

— Je te protégerai ! dit-elle avec énergie. Je te le jure... quand il faudrait mettre le feu à la maison !

— Ça ne servirait pas à grand'chose, dit Lissa en souriant à travers ses larmes ; mais ta promesse me rendra l'exil plus supportable.

La journée se passa sans que rien annonçât que les pressentiments de Lissa dussent se réaliser. La jeune fille ne parut pas au dîner ; sa cousine lui fit porter quelques aliments dans sa chambre ; elle ne put y toucher. Depuis le matin, à part les moments d'expansion fébrile, la pauvre enfant était comme endormie, restait couchée et parlait peu.

— Si cet état continue, dit miss Junior à son élève, je ferai prévenir madame la comtesse.

— Faites comme vous voudrez, répondit Zina; mais, à votre place, je ne dirais rien. C'est toujours autant de gagné pour ma pauvre cousine que le temps pendant lequel ma mère l'oublie.

La nuit vint. Vassilissa s'endormit d'un sommeil tranquille.

Plus d'une fois, Zina sauta à bas de son lit pour venir écouter la respiration de sa cousine :

LES RO0MIASSINB. 75

ce calme Teflrayait ; après une telle crise, plus d'agitation lui eût paru naturel.

Enfin, lasse de ce râle de garde-malade, nouyeau pour elle, la jeune fille s'endormit, vers le matin, d'un sommeil profond dont elle ne fut tirée que par l'appel de sa gouvernante.

— Levez-vous donc, miss Zina, disait celle-ci, il est bientôt neuf heures. Si votre maman venait, nous aurions une belle semonce I

Zina commença prestement sa toilette. La fenêtre était ouverte, l'air pur et parfumé entrait à torrents. Elle se tourna vers le lit de Vas-' silissa et fut surprise de la voir endormie.

— Gomment ! dit-elle, nous parlons tout haut, on fait du bruit, et elle dort?

— J'attends que vous soyez prête pour faire prévenir madame la comtesse ; ce sommeil pro* longé me parât t bien étrange.

Zina acheva sa toilette silencieusement et dépécha aussitôt une femme de chambre à sa mère, avec un message verbal*

Pendant l'absence de la messagère, elle s*wp* procha de sa cousine avec une tendresse craintive et regarda le doux visage soudain pâli, qui reposait sur l'oreiller^ Les tresses blondes avaient retroussé le petit bonnet de nuit et formaient un collier à la jeune endormie ; les longs cils om-

76 LES ROUMIASSINE.

brageaient la joue ; la bouche, entr'ouverte, respirait doucement, mais si faiblement qu*il fallait une attention soutenue pour saisir le mouvement de la respiration.

— Elle me fait peur... dit Zina à demi-yoix.

Elle a Tair d'être morte... Tant pis, je vais la réveiller.

Miss Junior l'arrêta vivement par la robe au moment où elle se penchait pour embrasser Lissa.

— Attendez, lui dit-elle, il faut que votre mère la voie ainsi. Je ne suis pas plus tranquille que vous.

Un frôlement dje soie annonça l'arrivée de la comtesse, qui entra d'un air assez indifférent.

— Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle. Vous m'avez fait dire que ma nièce est malade ?

Zina, sans répondre, s'effaça, et les yeux de la comtesse se fixèrent sur le joli visage pâle, immobile, insensible, de sa nièce coupable.

Certes, la comtesse avait préparé en route un beau discours, mais ses paroles et ses pensées se figèrent en elle à la vue du changement qui s'était fait dans cette jeune créature, si pleine de gaieté la veille, et maintenant semblable à une morte. Que s'était-il passé dans cette âme re-

belle ? quel effroyable travail de la pensée avait pu arrêter ainsi les ressorts de la vie ?

— Y a-t-il longtemps qu'elle est dans cet état ? demanda la comtesse à miss Junior.

— Depuis qu'elle est revenue de son évanouissement.

— Elle s'est évanouie?... Quand cela?

— Hier, en sortant de l'entretien pour lequel vous l'aviez fait mander, maman ! répondit Zina, devenue brave tout à coup.

— Pourquoi ne m*a-t-on pas prévenue ? dit impérieusement la comtesse, qui se sentit soudain coupable d'avoir attaché si peu d'importance à l'absence de sa nièce aux deux repas de la veille.

— Elle n'a pas voulu.

Zina fit cette réponse si catégoriquement que sa mère la regarda de travers. Mais le souci maternel fit place à la préoccupation plus grave de Torpheline malade, et malade peut-être par la faute de celle qui eût dû la protéger. Non que la comtesse se reprochât rien au moral, mais on aurait pu donner des soins matériels. Heureusement il était encore temps.

— Se plaint-elle ? demanda la comtesse en s'approchant du lit.

— Non, madame, elle a dormi presque toute

la journée d'hier et toute la nuit sans se réveiller. Elle n'a rien mangé, ne demande rien et refuse tout.

La comtesse s'approcha plus près : sa robe de soie, bruyante sur le parquet, faisait un froufrou agaçant. Zina fronça ses beaux sourcils noirs, mais sa cousine ne remua pas.

La comtesse eut peur. Se penchant sur Torpheline, elle écouta sa respiration faible et irrégulière. Elle se releva, regarda encore ce visage où la douleur avait désormais laissé sa trace ineffaçable, et, emportée par un mouvement de pitié irrésistible :

— Mon enfant ! dit-elle, ma pauvre enfant !

Et elle posa un baiser sur le front décoloré. Yassilissa, réveillée en sursaut, ouvrit les yeux

avec frayeur; un tremblement universel la parcourut; elle ne vit d'abord que la robe noire de sa tante, à la hauteur de ses yeux, et se crut morte. Mais deux mains tièdes et parfumées saisirent la sienne, qui reposait glacée sur la couverture. Elle leva les yeux et vit sa tante qui la regardait, penchée sur elle, avec une bonté, une compassion qu'elle ne s'attendait pas à trouver dans ses yeux.

— Oh! ma tante, dit-elle faiblement.

Une rougeur passagère colora ses pommettes,

puis disparut comme une lumière à une fenêtre, la nuit. Ses yeux cherchèrent encore le regard, nouveau pour elle, qui rouvrait les sources fer* mées de son âme.

Ce que la comtesse lut dans les yeux de sa nièce, de reproche, de pardon, de regret et d'amour, est resté un secret entre elle et Dieu.

La jeune fille essaya de se soulever sur le coude et retomba. Elle essaya encore, et cette fois ce fut sur le sein de sa tante qu'elle appuya sa tête fatiguée.

La comtesse la reposa doucement sur Toreiller, que Zina et la gouvernante venaient d'arranger.

— Où soufFrez-vous, ma chère enfant? dit-elle.

— Nulle part, ma tante; je suis faihle seulement; mais il me semble que je vais mieux...

Oh! ma tante, que vous êtes bonne I...

Un flot de larmes coupa la phrase de Vassilissa. Sa tante s'assit près d'elle, prit une de ses mains dans les siennes et fit signe qu'on les laissât seules. On lui obéit, et la porte se referma discrètement.

Lissa pleura longtemps. Sa tante, fort émue, la laissa faire, pensant que les jeunes filles ont parfois besoin de pleurer, et que, d'ailleurs, après

80 LES ROUMIASSINE.

cette crise évidemment nerveuse , les larmes ne pouvaient être que salutaires.

Quand sa nièce fut enfin calmée, la comtesse prit la parole.

— Vous voyez, mon enfant, combien il faut que je vous aime pour être venue ainsi, après ce qui s'est passé hier.

Vassilissa hocha la tête affirmativement et regarda sa tante avec tendresse et reconnaissance.

— Ne parlons plus de tout cela; Dieu s'est chargé de vous punir, vous le voyez vous-même. Je consens à passer l'éponge sur la scène affligeante d'hier matin.

Elle embrassa sa nièce, qui couvrit ses mains de baisers.

— Pour le moment, vous allez manger un peu et vous lever, si vous le pouvez. Si vous n'alliez pas mieux, j'enverrais chercher le médecin, mais je pense que les forces vont vous revenir dès que vous aurez pris un peu de nourriture ; puis vous viendrez me trouver dans mon cabinet et nous parierons ensemble sérieusement. Êtes-vous convaincue, à présent, que je vous aime et que je ne suis point une ogresse?

La comtesse avait, quand elle le voulait, un sourire irrésistible : elle regardait sa nièce avec des yeux pleins de bonté ; le sourire qui jouait

sur ses lèvres donnait à son visage un charme incroyable. Yassilissa, fascinée, répondit docilement :

— Oui, ma tante, je le crois.

— Eh bien , une fois persuadée de cette vérité, fiez-vous à moi, et le reste ira tout seul. Je vous quitte. Je viendrai voir dans une heure comment vous allez.

Elle s'éloigna et, au moment de sortir, se retourna encore pour regarder la malade ; le même sourire enchanteur, le même regard de tendresse ensorcelèrent encore Yassilissa, qui répondit par un sourire faible et pale encore, mais plein de confiance.

Zina rentra aussitôt.

— Ahl que ta mère est bonne! lui dit Yassilissa d'une voix plus forte. Nous sommes réconciliées.

Par un heureux privilège de son âge. Lissa oubliait en une minute tous les maux qu'elle avait soufferts. Bien mieux, son jugement sur la comtesse s'était brusquement retourné. Qu'elle est bonne ! s'écriait -elle. C'était pourtant la même comtesse qui l'avait violemment mise à genoux pour lui faire avouer le contraire de la vérité ! Mais cette facilité aux illusions n'est-elle pas un des plus solides éléments du bonheur?

Ceux qui voient clair ne payent que trop cher leur clairvoyance.

— Réconciliées? Quel bonheur, quel bonheur !

s'écria Zina, cabriolant par la chambre. Elle cabriolait si bien , qu'elle faillit renverser un bouillon qu'on apportait à Lissa.

Celle-ci mangea un peu, puis essaya de se le^ ver. Ses pieds mignons fléchirent sous elle d'abord ; mais elle reprit des forces peu à peu, et bientôt elle se trouva dans un fauteuil, installée à la fenêtre, regardant au dehors le soleil se jouer dans les feuilles et jouissant avec passion du bonheur de vivre.

Gomme il serait bon, tout alanguie encore, de marcher sous ces beaux arbres, le soir, à l'heure où la nuit tombe, pas toute seule, elle ne le pourrait pas, mais avec... avec Zina!

Non, Zina est trop vive, trop turbulente; son bras l'entratnerait à courir malgré elle... Avec un bras d'homme, fort et dévoué, tendre et respectueux, auquel eUe s'attacherait sans crainte. . . Et si elle était morte là, à la campagne, sans avoir revu Pétersbourg, sans avoir revu Ma ritsky!...

C'est avec Maritsky qu'elle aurait aimé à parcourir les avenues, le soir. . . Non, elle n'aurait pas voulu mourir avant de le revoir, car...

Car elle l'aimait !

Mais elle était vivante, bien vivante, et réconciliée avec la comtesse. Celle-ci avait reconnu son injustice , puisqu'elle s'était montrée si bonne! Tout irait bien! Ah! quel bonheur de vivre en été quand il fait beau et qu'on a cru mourir! Et des larmes délicieuses inondèrent le visage de Vassilissa.

— Eh bien, voilà que tu pleures, à présent?

dit doucement sa cousine, qui étudiait sur son visage les nuances de sa rêverie.

— Ah! ma chérie, je suis si heureuse! dit h voix basse Lissa, qui lui mit ses deux bras autour du cou»

Autre proposition.

La comtesse n'avait pas reconnu son injustice, comme le supposait la tête fantasque de sa nièce. Une injustice? Laquelle? A propos de quoi?

Non : elle avait reconnu le doigt de Dieu dans le mal soudain qui avait frappe sa nièce, et, la jugeant assez punie pour cette fois , elle se disposait à continuer le plan de rééducation qu'elle avait mûri la veille.

— Du reste, je ne crois pas, se disait-elle, que ce soit aussi difficile que je l'avais supposé. Décidément, ma nièce n'a pas l'àme méchante, son entêtement est un défaut de caractère et non un vice du cœur. Elle n'est pas ingrate, elle n'est qu'orgueilleuse et obstinée : donc, il y a de la ressource^ Par la même occasion, je mettrai sa discrétion à l'épreuve...

Et puis, une petite voix secrète lui disait tout bas qu'il faut battre le fer pendant qu'il est

LES KOUMIASSIISE. 85

chaud, et que, pour achever de vaincre cette fille obstinée , il ne fallait pas attendre que ses forces fussent revenues.

C'est dans ces sentiments qu'elle attendit sa nièce, après le dîner, dans la tente de coutil rayé. Zina la lui amena et se retira, en fille bien dressée.

La comtesse offrit à Yassilissa, près d'elle, un siège bas , fort commode pour une convalescente , et lui caressa affectueusement les cheveux.

Le soleil penchait vers l'occident; le ciel encore bleu prenait par endroits des teintes verdàtres ; de légers nuages se coloraient en rose ; d'autres,, d'un jaune d'or, flottaient au zénith, poussés par un vent léger ; l'herbe se redressait après la chaleur du jour, et Yassilissa, fortifiée d'ailleurs par un bon repas, se sentait revivre.

— Il est convenu, mon enfant, que vous serez désormais raisonnable? dit la comtesse avec bonhomie.

— Oui, ma tante ! dit gaiement Yassilissa.

— Eh bien! je vais vous confier un secret; j'ai dans Fesprit une affaire qui vous concerne.

Yassilissa sentit brusquement renaître toutes ses terreurs, mais ne dit mot.

— Cependant, comme elle ne vous concerne

86 LES KOTTMIASSINE.

pas seule et que les indiscrétions peuvent devenir dangereuses pour... pour tout le monde en gënëraly — vous allez me donner votre parole d'honneur de ne parler à personne de ce que je vais vous confier. Connaissez-vous l'importance d'une parole d'honneur?

— Je vous en donne ma parole d'honneur, ma* tante! répondit loyalement Vassilissa d'un ton qui prouvait bien qu'elle parlait en femme et non pas en enfant.

— Eh bien, ma chère Vassilissa, voici ce que c'est. Vous m*avez promis une entière confiance, vous verrez que je n'en suis point indigne; mais il faut auparavant que vous me prouviez, par quelque sacrifice, que votre soumission n'est pas une vaine parole. Êtes- vous prête à faire la première chose que je vous demanderai?

De peur de rompre la bonne entente qui semblait exister, Lissa se décida à répondre affirmativement, mais avec un palliatif.

— Je crois que oui, ma tante, dit-elle avec une aisance destinée à faire passer le mot : je crois... pour une plaisanterie, en cas de besoin.

La comtesse n'insista pas. Elle avait une autre idée.

— Voici ce dont il s'agit. On m*a parlé d'un jeune homme qui prétend à votre main. Il est

jeune, bien de sa personne, noble de naissance; il possède une fortune très-satisfaisante...

Le cœur de Yassilissa bondit. Ce jeune homme serait-il Maritsky? Avait-il écrit ou fait écrire? Elle attendit.

— Puis-je lui faire répondre que vous agréez

sa demande? acheva la comtesse.

— Sans le connaître, ma tante? dit évasivement Lissa.

— Vous n'avez pas assez de confiance en moi, mon enfant... Puis-je vouloir autre chose que votre bien? Vous serez dame et propriétaire....

Yassilissa gardait le silence et sentait s'évanouir comme une ombre le rêve insensé qu'elle avait entrevu.

— Vous voulez absolument savoir son nom?

reprit la comtesse. Songez que c'est une marque de défiance et que nous étions convenues...

Enfin, je veux bien vous le dire — mais sous le sceau d'un inviolable secret. J'ai votre parole, c'est M. Kouznof, notre ispravnik.

Un silence glacial suivit ces paroles. Vassilissa leva la tète et regarda sa tante. La douceur d'aujourd'hui n'était qu'un piège; c'est la cruauté, l'arrogance de la veille qui étaient la réalité ! De quel métal était faite cette femme, qui jouait

88 LES ROUMIASSINE.

avec elle comme un chat avec mie souris avant de l'égorger froidement?

Sur ce point, Yassilissa se trompait. La comtesse ne tenait pas du tout à marier sa nièce avec Kouznof, quoique , après tout, avec ses idées sur la nécessité de a diriger » la frivole imprudence des jeunes filles, cette union lui semblât être ce qui convenait le mieux à Lissa. Les confidences de Tispravnik, la veille, l'avaient mise en belle humeur, et elle s'était promis de mettre Tobéissance de sa nièce à l'épreuve en lui offrant ce prétendant. Si YassiUssa eût dit oui, elle l'eût serrée contre son cœur, l'appelant sa chère enfant, la louant de sa soumission, et elle n'eût probablement pas donné suite à ce projet. Peutêtre même lui aurait-elle annoncé sur-le-champ que cette proposition n'était qu'une épreuve.

Mais le regard pénétrant de Yassilissa creusa soudain un abîme cent fois plus profond que la veille entre ces deux femmes désormais implacables ennemies.

— Yous ne répondez pas!... J'attends votre réponse, dit la comtesse avec hauteur.

— J'espère, ma tante, que c'est une plaisanterie? dit Yassilissa presque du même ton.

Une idée traversa le cerveau de la comtesse : ne valait-il pas mieux avouer que c'était, en ef-

LES KOUMIASSINEci 89

fet, une plaisanterie et renoncer à cette épreuve véritablement trop dangereuse?

Pendant une demi-seconde, le sort de Lissa fut en suspens.

Mais le ton dont cette parole avait été prononcée excita la fibre dominatrice de la noble dame, et le mot irréparable sortit de ses lèvres.

— Je n'ai pas l'habitude de plaisanter, mademoiselle. Veuillez prendre un autre ton quand vous me parlez.

— Je n'ai pas cru , ma tante , que vous pussiez, de propos délibéré, offrir à la nièce du comte Koumiassine d'épouser l'ispravnik de ce canton. C'est ordinairement dans une autre classe de demoiselles à marier que ces messieurs vont chercher femme.

Lissa termina cette phrase avec un incroyable dédain. Tout l'orgueil de sa race parlait en elle.

— Votre mère n'était pas d'une classe plus relevée! riposta la comtesse.

— J'en conviens! mais mon père était votre cousin et d'antique noblesse! Et c'est le mari qui anoblit la femme.

Pour le coup, la comtesse faillit tomber à la renverse. Qui donc avait pu enseigner à cette petite fille des préceptes aussi absolus?

La bonne dame oubliait que, cent fois elle-

90 LES KOUMI'ASSINE.

même, à sa propre table, en compagnie des plus illustres hôtes, avait professe ces maximes et d'autres semblables.

— Quand on n'a pas de fortune, rëpliquat-elle en biaisant un peu, on n'a pas le droit d'être si difficile. Que reprochez-vous à ce monsieur?

— Rien, ma tante. Je ne l'aime pas...

— Vous ne l'aimez pas? Mais je l'espère bien, que vous ne l'aimez pas !

— Et vous m'avez dit vous-même qu'on doit aimer son mari.

Oui, c'est vrai, la comtesse l'avait dit, et elle se repentait cruellement de cette parole devenue une arme si puissante dans les mains de sa nièce.

— Je ne vous demande pas de l'aimer. . . je vous demande de me dire, par soumission, que vous consentez à épouser le mari que je vous propose. Dites-le-moi par obéissance..

C'était une grande concession, et la comtesse espéra qu'elle serait comprise. Sa nièce la regarda un instant et faillit accepter cette convention tacite qui mettait une feinte soumission en regard d'une feinte demande... puis elle se rappela comment on en avait agi avec elle lors de

Tafiaire Tchoudessof, et elle eut peur de se trouver prise au piège.

— Vous ne voulez pas me donner cette marque de soumission? répéta la comtesse.

— Je ne puis, ma tante. Demandez-moi tout, excepté cela. C'est le bonheur ou le malheur de ma vie entière, et je n'ai pas encore dix-huit ans. C'est trop terrible.

— Alors, fit la comtesse, dont les yeux flamboyaient, vous refusez de m'obéir?

— Pas de vous obéir, ma tante! Je refuse d'épouser un homme qui n'a avec moi aucun rapport d'éducation, d'habitudes et de goûts... et que je n'aime pas.

— Vous finirez bien par pUer, pourtant. •• dit la comtesse avec une rage froide en se levant.

Vassilissa ne répondit pas.

< — Écoutez, ma nièce, dit la bienfaitrice, voici mon dernier mot : il ne sera pas dit qu'une petite fille m'aura tenu tête et m'aura bravée ouvertement après que je l'aurai comblée de bienfaits. Vous êtes entêtée — je suis d un caractère Ferme, — il faudra qu'une de nous deux cède. . . Eh bien, je vous jure que ce ne sera pas moi !

— Moi non plus! dit Vassilissa, devenant blanche comme un marbre.

La comtesse fit un pas... Si ses yeux, comme

92 LES KOUMIASSII^E.

disent les bonnes gens, avaient été des pistolets. . • Heureusement, elle se rappela la scène de la veille et ne voulut pas en donner une répétition •

— Vous voulez me mettre en colère? dit-elle d'une voix brève, vous n'y parviendrez pas. La lutte est engagée, Yassilissa , vous serez brisée, je vous en préviens.

— Vous pouvez me faire mourir de chagrin, ma tante, dit la jeune fille, mais' vous n'obtiendrez pas par la force un consentement que j'ai refusé à votre bonté, à vos paroles affectueuses. Après avoir refusé tout à l'heure, si je consentais dorénavant, ce serait une lâcheté.

Si Yassilissa avait été la fille de la comtesse, et si elle avait ainsi résisté à une tante quelconque, avec quel org[ueil la comtesse l'aurait embrassée! Mais c'est elle qui était la tante, et rien ne change autant le point de vue.

— Très-bien, dit-elle. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous que c'est vous qui l'aurez voulu.

La grande dame sortit de la tente de coutil et se dirigea vers la maison. Le bruit de sa robe de soie sur le gravier s'éloigna peu à peu , puis s'éteignit.

Yassilissa, restée seule, regarda le paysage. Devant elle , la rivière — infranchissable sans secours — bornait le jardin. Derrière elle, la

maison, qui allait devenir une prison. A gauche, l'église, les maisons du prêtre et des desservants. A droite, à quelque distance, bornant la vue, un petit bois qui servait de cimetière aux paysans. On ne voyait pas les croix de sapin, mais on les devinait à travers la coudraie. Plus loin, derrière le cimetière, passait la route, la route qui menait à Pëtersbourg, à la liberté... Mais le cimetière barrait le passage.

Et d'ailleurs, eût-elle pu s'échapper à travers le cimetière, que serait-elle devenue sur cette grande route, seule, sans passe-port, sans argent? Que faire? Écrire à sa mère? Mais la pauvre femme, qui n'avait pas eu le courage d'élever la voix lors de ses fiançailles avec Tchoudessof, où prendrait- elle l'énergie nécessaire pour venir disputer sa fille à la comtesse, pour faire un long voyage, seule aussi et sans argent?

Yassilissa se tordit les mains.

— Quand je serai morte, se dit-elle, on m'enterrera là... Je prierai qu'on m'enterre là, au bord de la route qui va à Pétersbourg. . . On ne refusera peut-être pas d'accomplir mon dernier vœu!

Elle réfléchit un instant, tordant toujours ses mains par un mouvement nerveux.

— C'est fini y dit-elle, je suis condamnée.

Pourvu que ce ne soit pas long !

Le pas léger de Zina, qui traversait la pelouse en courant, comme toujours, au lieu de prendre les allées, se fit entendre, et la jeune comtesse entra aussitôt dans la tente.

— J*ai vu rentrer ma mère, dit-elle, je suis venue te chercher. Qu'as-tu?

— Ta mère est plus fâchée que jamais. Je ne peux pas obéir...

— Qu'est-ce qu'elle veut? dit Zina courroucée.

— Elle veut... J'ai promis de ne pas le dire.-

— Par exemple! Elle t'a fait promettre cela?

C'est donc bien vilain?

Vassilissa ne répondit pas.

— Voilà une idée ! Et tu dis que tu ne peux pas faire ce qu'elle veut?

— Impossible!

— Elle est très-fachée?

— Elle a juré qu'elle ne céderait pas — et j'ai juré de même que je ne céderais pas non plus. C'est la guerre , Zina , la guerre à mort entre elle et moi -«- moi, une fourmi qu'elle peut écraser sous son pied! Je suis perdue... Mais je mourrai bravement.

LES ROUMIÂSSINE. 95

Yassilissa releva la tête. C'était un bon soldat, comme disait sa cousine.

— Tu sais que je suis là pour te protéger? dit Zina par manière de consolation.

— Que peux-tu, toute seule, contre ta mère?

Zina, qui avait pris sa cousine sous le bras

pour la soutenir, baissa la tête et réfléchit profondément.

— D'abord, je ne suis pas toute seule, dit-elle enfin : Dmitri m'aidera!

Lissa, pour ne pas attrister son amie, eut l'air d'acquiescer à cette idée. Mais, au fond de son cœur, elle n'espérait rien. Beau secours, en effet, que celui de Dmitri!... Ghourof peutêtre... Mais il ne pouvait poiurtant pas provoquer la comtesse en dueli

Les enfants doivent obéissance et soumission.

Les jeunes filles revinrent à la maison lentement, car la faiblesse du matin avait repris Vassilissa.

A peine rentrée dans la grande chambre, celle-ci fut prise de frissons : elle se mit au lit, et la fièvre se déclara bientôt.

La comtesse, prévenue de cet accident, envoya chercher un médecin ; mais en Russie les distances sont effrayantes : la ville voisine était à vingt-cinq verstes ; le médecin n'arriva que le lendemain, dans l'après-midi.

Vassilissa n'avait plus de fièvre. La torpeur qui avait suivi son évanouissement de Tavantveille était revenue. Le médecin n'était pas bien savant, et, de fait, il aurait fallu une clientèle plus variée que n'était la sienne pour lui donner la clef de ces affections étranges qui déroutent parfois les célébrités médicales les plus renommées.

Il conseilla le repos, les fortifiants, le sulfate de quinine si la fièvre reparaissait; pas d'émo* tions surtout ! ajouta-t-il quand il apprit que la maladie avait débuté par un évanouissement causé par une commotion morale.

Lh-dessus, le brave homme partit. Que celui qui eût pu mieux dire lui jette la première pierre.

La comtesse, à vrai dire, ne croyait pas à la maladie de sa nièce. Une maladie qui ne se traduisait que par la faiblesse et une somnolence invincible n'était pas une maladie, à son sens; Yassilissa mangeait une aile de poulet, des œufs à la coque, buvait de bons bouillons, du vin de Bordeaux. Que fallait-il de plus pour la remettre sur pied ?

Après avoir accordé trois jours de répit à la maladie, la comtesse vit là une ruse pour obtenir par la pitié une seconde réconciliation semblable à la première, et, outrée de cette prétention exorbitante, elle fit transporter Yassilissa dans une petite pièce attenante à sa chambre à coucher, et qui n'avait pas d'autre issue.

La fenêtre donnait sur le jardin, qui n'était qu'à cinq pieds au-dessous, et la lumière entrait à flots. Mais pour une enfant malade, cette II. 6

pièce riafite devenait une prison, et toutes les prisons sont noires.

Pour plus de vigilance, la comtesse fit enlever la porte qui donnait dans sa chambre : l'ouverture béante fut masquée par un rideau, et Vassilissa se trouva ainsi absolument séparée du reste du monde.

Au bout de vingt-quatre heures, la comtesse fut bien forcée de s'apercevoir que sa nièce était réellement malade : on ne joue pas ainsi l'hébétude et la torpeur quand on est activement surveillée.

Yassilissa souffrait. De quel mal ? Le médecin n'avait pu le dire.

On le rappela, il n'en dit pas plus long que la première fois. Gomme la première fois, il recommanda le calme, — pas d'émotions.

La comtesse n'en tint pas compte, et pour cause.

-^— Maladie romanesque! disait-elle. Faudraitil céder parce que cette petite fille aurait assez mauvais caractère pour s'en rendre malade !

La comtesse était arrivée à ce point d'aberration où tous les événements, quels qu'ils soient, paraissent subordonnés à l'idée que l'on poursuit. Pour moins que rien, elle eut fait entrer les éléments dans ses combinaisons. Il fallait

que sa nièce obéit... le reste n'était plus rien. Â partir du jour où elle lui aurait dit : « Ma tante , je ferai ce que vous voudrez » , Vassilissa eût été choyée comme une reine, et Ton se serait bien gardé de la presser pour l'exécution de sa promesse. La comtesse se flattait d'obtenir bientôt ce beau résultat, grâce auquel sa nièce acquerrait les vertus d'humilité et de soumission qui lui faisaient si grandement défaut.

Les jours passaient cependant, et Vassilissa ne montrait point de symptômes d'affaissement moral. Tous les matins et tous les soirs sa tante entrait dans sa chambre et lui disait d'une voix calme :

— Avez-vous réfléchi, ma nièce? Êtes- vous décidée à m'obéir?

— Non, ma tante, répondait la courageuse victime.

— Fort bien. Réfléchissez.

La comtesse se retirait là-dessus, et la longue journée d'été, étouffante et poussiéreuse, passait sur le corps somnolent de la jeune fille. Nous disons le corps, car son cerveau, bien affaibli, n'avait de vie que pour la résistance.

Cet emprisonnement durait depuis huit jours, lorsqu'un soir Vassilissa vit une tète s'élever audessus du bord de la fenêtre. Nous avons dit

100 LES ROUMIASSINE.

que cette fenêtre donnait sur la partie la moins fréquentée du jardin, du côté du potager.

Il y avait des hôtes au salon ; plusieurs personnes avaient passé la journée chez la comtesse.

La prisonnière crut d'abord que c'était quelque domestique étranger , oisif et curieux.

— Lissa! dit la voix contenue de sa cousine.

Vassilissa, couchée comme d'ordinaire , se

souleva sur son coude , leva la tète et entrevit confusément les traits de Zénatde.

— Toi! dit-elle, toi, ma chérie!

Zina, s*aidant de ses deux mains, et utilisant ses anciennes leçons de gymnastique, sauta dans la chambre. Ce qu'elle avait employé d'adresse et d'activité pour se procurer une chaise sans être vue est impossible à raconter ici. Il avait fallu voler cette chaise dans les communs, lui faire traverser la cour sous des prétextes ingénieux, la glisser dans le jardin... C'était «une épopée que nous passerons sous silence, faute de temps.

Les deux cousines s'embrassèrent étroitement, et Zina frémit en sentant sous le linge la maigreur de son amie.

— Est-ce qu'on te donne à manger? dit-elle avec horreur.

LES ROUMIASSINE iOl

— Oui, oui, de tout! Rassure-toi.

— Je t'ai apporté des fruits ; cache-les dans ton lit, dit Zina en vidant ses poches à la hâte. . . Aie patience, je travaille pour toi.

— Gomment ? Tu as pu. . .

— Oui, le prince est ici.

— Ici?

Le visage de Yassilissa s'anima d'une vive rougeur.

— Gomment est-il venu?

— Il fallait bien qu'il vint! L'imbécile, qui n'est pas venu plus tôt ! Je lui tirerai les oreilles comme il faut, pour sa bêtise. Dis-moi, Lissa... l'épouserais-tu, s'il voulait?.-.

— Non, Zina, répondit-elle tout bas.

— Pourquoi?

— Je ne l'aime pas assez... je...

— Un autre? dit vivement Zina.

La rougeur de Lissa augmenta.

— Ça va être plus difficile, alors, dit la jeune comtesse pensive. Je supposais que tu l'aurais épousé... Il t'aurait enlevée, on vous aurait mariés chez lui, et voilà ! Tu ne veux pas? vrai?

— Non, dit faiblement Lissa. U y a trois mois, oui ; — maintenant. . .

Depuis sa réclusion, elle ne pensait fln^ qu'à Maritsky. Elle se réfugiait dans cette vision

i02 LES KOUMIASSINE.

comme dans une oasis pendant les heures où le sommeil la quittait. Son cerveau, épuisé par Tanémie, ne pouvait plus concevoir qu'une seule idée : — les yeux profonds dont le regard l'avait troublée la nuit de Pâques la poursuivaient jusque dans ses rêves.

— Eh bien ! dit Zina, prenant son parti, ça va être beaucoup plus difficile, mais je n'en suis pas fâchée. Gomme il est bon, si tu savais !

— Le prince?

— Oui. Il a demandé de tes nouvelles, on lui a répondu que tu es malade ; alors moi je lui ai cligné de l'œil... Qui est-ce qui disait qu'il était béte? Il a compris tout de suite ! Pendant que maman causait avec le vieux général, qui est sourd comme un pot, tu sais, il ^ut crier très-fort, — le prince est venu me trouver dans une fenêtre, je lui ai dit : « On la tourmente, il faut l'enlever. » Il a répondu : « Bien., je vais m'en occuper. » Et puis , nous avons parlé d'autre chose, parce que, tu comprends, on pouvait nous entendre* Si tu ne veux pas te marier avec lui, il faut que je lui dise...

— Oui, répondit Lissa.

— Naturellement, ça va changer bien des choses... Adieu, aie courage, tu vois que je ne t'oublie pas.

Elle embrassa sa cousine avec effusion et sortit par la fenêtre comme elle ëtait venue.

Cette nuit-là, dans son sommeil, Lissa yit la route de Saint-Pétersbourg qui s'allongeait, s'allongeait indéfiniment; tout au bout, un petit point noir lui tendait les bras : c'était Maritsky.

Mais, hélas! le lendemain matin, en se retrouvant dans la petite chambre qui lui servait de prison, elle s'aperçut que ce n'était qu'un rêve.

— M'enlever! se dit-elle. Quelle folie! C'est une idée bien digne du tendre cœur de Zina.

Mais on n'enlève pas ainsi une jeune fille ! Le prince pourrait le faire, qu'il ne le voudrait pas... Et puis, enlevée par un homme qui ne doit pas être mon mari!... C'est pour le coup que personne ne voudrait plus me recevoir...

La pauvre enfant retourna sa tête sur l'oreiller et se mit à pleurer amèrement.

— C'est fini, conclut-elle, je sens que je m'en vais Celui qui m'enlèvera d'ici sera le fossoyeur.

Zénaîde s*a8sure du renfort.

En quittant sa cousine, ZénaYde était retournée au salon, où son absence n'avait pas été remarquée, et se glissant près du piano, elle se mit à feuilleter des cahiers de musique.

Le prince Ghourof , qui la guettait, s'approcha d'elle en louvoyant avec une habileté vraiment extraordinaire.

Que n'avait-il pas souffert, le pauvre prince, depuis le n^oment où, s'asseyant dans sa calèche, il avait donné Tordre à son cocher de se diriger sur Koumiassina!

Il avait regretté cet ordre ; trois fois il avait ouvert la bouche pour le contremander et s'était renfoncé dans son coin, laissant aller ses chevaux. Étonné de ne pas se voir ordonner de tourner bride aux endroits où son maître se décidait d'ordinaire à revenir sur ses pas, le cocher avait ralenti l'allure de son quadrige. ' Peine superflue ! Le prince était résolu à fouler

la terre de Roumiassina ce jour même, — et son équipage l'avait déposé devant le perron, stupéfait de sa propre audace et enhardi par cet acte d'énergie.

La comtesse, par bcnheur, avait déjà du monde : deux ou trois vieilles filles, le 'juge de paix du district, le vieux général sourd dont Zina avait si irrévérencieusement parlé, et quelques voisins ou voisines.

C'était un dimanche, et l'on était toujours sûr, à moins qu'on n'arrivât de trop bonne heure, de trouver du monde chez la comtesse, qui tenait table ouverte ce jour-là.

Le prince fut mieux reçu que nul n'eût osé le prédire. La comtesse elle-même eût été fort en peine de dire pourquoi elle lui avait si gracieusement donné sa main à baiser ! Peut-être étaitce une secrète affinité de caste qui lui faisait reconnaître dans le prince un honnête homme de son monde, au milieu de ce troupeau de menue noblesse. Peut-être aussi un vague instinct lui conseillait-il de multipUer ses amabilités à tous et à chacun, pour faire contre-poids à la cruauté... pardon! à la sévérité légitime qu'elle déployait envers Vassilissa.

Tant il y a que le prince, enchanté de cette

réception, fiit brillant, eut de l'esprit et charma tout le monde.

Depuis la lettre anonyme qui Tavait fait voler au secours de Yassilissa, Ghourof était devenu un autre homme. Sa vie, jusque-là sans but comme celle d'une grande partie de la noblesse russe de son temps, lui était devenue précieuse depuis qu'il la sentait utile à d'autres qu'à lui.

En l'appelant si déUbérément au secours d une opprimée, Zina avait constaté aux yeux du prince sa propre valeur morale, dont jusquelà il ne s'était pas douté; et, à la joie d'être utile, s'était mêlée une douce satisfaction d'amour-propre .

— La jeune comtesse a discerné en moi des qualités sérieuses, se disait le brave garçon, tout radieux; et cette entente tacite, cette sorte de complicité muette avec « la jeune comtesse » lui était douce ; si bien qu'il se prit plus d'une fois à y rêver, tantôt pour en rire, tantôt pour en sourire seulement avec une sorte de contentement de soi-même.

Quel fut le bouleversement du prince quand il apprit par ce mot sec : « Elle est malade » et par le clignement d'yeux de Zina que Vassilissa non-seulement souffrait, mais encore était dans la plus complète des disgrâces !

Un instant, il crut même en être la cause ; ' mais l'aménitë de la comtesse à son égard lui démontra que sa personne n'avait rien à voir là-dedans.

C'était donc une nouvelle disgrâce , toute différente de la première.

Les quelques mots de Zina l'avaient jeté dans une perplexité mille fois plus grande, et, lorsqu'elle rentra, il se hâta, avec prudence, de reprendre l'entretien interrompu.

— Jouons une valse, prince, voulez- vous?

dit Zina en le voyant s'approcher.

En même temps, elle jeta à sa mère un regard suppUant.

— Il y a si longtemps que je n'ai joué à quatre mains, lui dit-elle.

La comtesse acquiesça de la tête. Sa fille avait touché la vraie corde. Tout ce qui pouvait servir à perfectionner l'éducation de Zina prenait aux yeux de la mère une importance sans égale.

La valse fut bientôt ouverte sur le pupitre.

Le prince l'avait choisie dans le tas de musique, parce qu'il pouvait l'accompagner les yeux fermés. Après les huit premières mesures, les conversations reprirent un peu partout dans le saloué

— Je viens de la voir! dit Zina en faisant un trille. Elle est enfermée.

— Gomment avez -vous fait? répondit le prince, qui attaquait la basse avec fureur,

— Par la fenêtre !

Le prince, abasourdi, fit une série de fisiusses notes telles que la comtesse leva la tête.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, dit-il h haute voix du ton le plus poli, j'avais oublié la reprise.

Ils recommencèrent de plus belle, et la valse continua sans encombre.

— Elle ne vous épousera pas, je vous en préviens ! dit Zina en détachant consciencieusement un pizzicato.

— Ça ne fait rien ! répondit son interlocuteur sur un vigoureux plaqué.

— Gomment!... ça ne vous fait rien? répéta Zina.

A son tour elle fit une fausse note, mais se hâta de réparer sa bévue par une gamme chromatique des plus brillantes. La comtesse, qui avait fironcé légèrement le sourcil, reprit sa causerie un instant suspendue.

— Si elle ne m'aime pas, je n'y peux rien !

répondit le prince. Mais ce n'est pas une raison pour la laisser souffrir.

— Philosophe! répondit Zina dans un langage télégraphique qui était bien d'accord avec les circonstances.

— Que faut-il faire? reprit Ghourof, flatté par le sourire bienveillant qui avait accompagné l'apostrophe de la jeune fille.

— L'enlever, comme et quand vous voudrez, et la conduire en heu silr. C'est à vous de voir. . .

— Gomment nous entendre? dit-il.

— Venez souvent. Mais hàtez-vous. Elle est très-faible.

— Écrire? jeta le prince, au milieu d'une fusée éblouissante que Zina envoyait jusqu'aux cordes les plus aiguës.

— Oui... remettre à moi seule le billet...

Le final couvrit le dernier mot, prononcé un

peu trop haut, peut-être, et les deux exécutants se levèrent pour recueilh'r les compliments de l'assemblée. Entre nous, ils les avaient bien mérités .

— Vous avez un joli talent , prince ; je ne vous savais pas si bon musicien ! dit la comtesse. Il faudra venir jouer un peu avec ma fille, qui perd l'habitude des duos depuis que ma nièce est indisposée.

— Mademoiselle Gorof n'est pas dangereu-

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