II
sèment malade, j'espère? demanda une des visir teuses avec intérêt.
— - Non, répondit la comtesse en souriant d'un air entendu. Je la crois moms malade qu'elle ne se plaît à le penser. Il y a un peu d'entêtement là-dessous.
Et l'on parla d'autre chose.
Prétextant la longue distance , le prince fit bientôt demander son équipage. Il poussa un soupir de soulagement en respirant l'air frais de la nuit. La chaleur du salon, l'éclat des bougies, le bruit des conversations l'avaient harassé. L'idée qu'une enfant sans défense souffrait, enfermée , prisonnière à quelques pas de ce salon brillant où les visiteurs se bourraient de glaces parfumées, lui faisait une impression étrangement douloureuse, semblable à quelque tauchemar.
Quelle confiance lui témoignait Zénaïde, cependant !
Il se sentit touché jusqu'aux larmes. L'idée que cette jeune fille le considérait comme le chevalier naturel de l'infortune, qu'elle le mettait de moitié dans son ingénieux complot, qu'elle se fiait à lui au point d'entrer en correspondance avec lui, correspondance secrète et faite pour la perdre si leur secret était découvert, — toutes
LES KOUMIASSIISË. iii
ces pensées jetèrent le prince dans une sorte d'extase.
— Quel courage et quelle énergie ! se dit-il plein d'admiration. EUe est bien supérieure à sa cousine !
Le bon Ghourof se reprocha aussitôt de penser plus à Zinn qu'à la malheureuse opprimée, et se hâta de réparer cette faiblesse,
— L'enlever ! se dit-il. C'est plus facile à dire qu'à faire... Et comme elle ne veut pas m'épouser...
Le prince fut tout surpris de voir que cette idée ne lui causait aucune peine, et qu'au contraire la tâche lui paraissait plus agréable sous cette nouvelle condition.
-—Comme elle ne veut pas m'épouser, reprit-il, je ne peux pas me mêler ouvertement de cette affaire. Il faut même éviter que mon nom soit prononcé : la pauvre fille en souffrirait un dommage irréparable.
Là-dessus^ le prince imagina un plan fort habile. Nous épargnerons au lecteur les indécisions^ les résolutions prises et délaissées, les courses au bureau télégraphique le plus voisin, bref toutes les vicissitudes qui accompagnèrent la mise au jour de ce plan admirable.
Une semaine entière s'écoula. Zénaïde n'a-
vait pu revoir sa cousine, et, comme elle n*élait pas extrêmement patiente, elle commençait à trouver le temps d'une longueur démesurée. La rie, à Koumiassina, poursuivait son cours monotone, ce qui n'était pas fait pour la désen* nuyer.
Dmitri seul semblait partager sOn impatience secrète. Il tournait autour d'elle comme prêt à lui adresser quelque question, puis s'en allait sdns rien dire.
Un jour enfin, comme ils se trouvaient seuls ensemble, après une bonne partie de jeu, Dmitri fourra sa petite main sous le bras de sa grande sœur et l'emmena délibérément dans un espace tout à fait dépourvu d'arbres, où personne ne pouvait se cacher, par conséquent, pour les entendre.
— Quelle envie as-tu d'aller là, au soleil? lui dit sa sœur. Gomme s'il ne faisait pas assez chaud !
— Il fait chaud, ma chère grande sœur, mais il y a parfois des loups dans les allées ombragées, répondit Dmitri d'un air entendu. Croismoi, restons ici.
Le « crois-moi » était si drôle, que Zénaïde embrassa son frère en riant, sans plus insister.
— Tu ris parce que j'ai parlé de loups? rér
pondit Dmitri d'un air capable. Il y a des loups dans nos bois, l'hiver; ceux-là sont des vrais, — on s'en débarrasse avec un fusil, — mais il y a des loups ailleurs que dans les bois : il y en a dans le Petit Chaperon rouge, il y en a dans la ebambre de Justine Adamovna, à Saint-Péters bourg.
Zenaïde éclata de rire. Dmitri restait sérieux. Il reprit :
— Et il y en a ici à Koumiassina, fit-il en baissant les yeux*
— Où donCy mon cher savant? fit Zina, que sa gravité amusait.
— Dans la chambre de la cousine Lissa, il y a un loup qui finira par la manger, dit Dmitri, les yeux attachés au sol.
Sa main trembla sur le bras de Zina, et un sanglot vite réprimé gonfla sa jeune poitrine.
Zénaïde, très-surprise de cette explosion de sensibilité inattendue, enveloppa Tenfant de ses bras et le serra fortement sur son cœur. Les yeux du petit garçon rencontrèrent ceux de sa sœur aînée, et ils se comprirent aussitôt.
— Tu Tas vue? lui dit Zénaïde à voix basse.
Marchons, pour qu'on ne nous épie pas.
— Oui, je l'ai vue. Hier, pendant que maman était dans le jardin, je me suis faufilé, comme
114 LES KOUMIASSINK.
en courant après ma balle, jusque dans sa chambre. Il n'y avait personne. Je suis entré à quatre pattes, et je Tai regardée. Elle dormait. Oh ! Zina, comme elle est changée ! Elle mourra !
— Ne pleure pas, je t'en supplie, dit Zénaïde émue elle-^méme jusqu'aux larmes : on te de* manderait pourquoi.
— Je dirai que je me suis fait mal, et je ne mentirai pas ! s'écria l'enfant exaspéré.
D'un coup d'ongles de sa main droite, il marqua trois ou quatre raies sanglantes sur le dos de sa main gauche. Zina n'eut pas le temps de l'en empêcher.
— Voilà ! dit-il, je peux pleurer, maintenant ! Avec quelle ardeur enthousiaste Zina salua
son frère dans ce jeune héros ! Elle l'embrassa encore, avec passion cette fois, et passa un bras sur son épaule, le serrant ainsi contre elle pendant qu'ils continuaient à marcher.
— Elle est très -malade, alors? reprit-elle d'une voix altérée.
— Je te dis qu'elle mourra ! Et c'est notre mère qui est le loup! Sais-tu que c'est horrible, ma sœur? Qu'est-ce qu'elle a pu lui faire, à notre mère, pour qu'elle la tourmente ainsi?
— Je ne sais pas. Elle ne peut pas le dire.
On le lui a défendu
LES KOUMIASSINE. il5
— Oh f le loup ! le loup ! murmura Dmitri en serrant son poing fermé. Sais-tu, Zina, qu'en ce moment-ci je n'aime plus du tout maman ?
Zénaïde s'efforça de calmer cette petite âme exaspérée par l'injustice.
— Qu'elle la renvoie, si elle ne l'aime plus ! disait Dmitri avec la logique de l'enfance. Mais elle n'a pas le droit de la faire mourir, puisque ce n'est pas sa fille ! Oh! si j'étais plus grand ! ajouta-t-il avec rage.
— Que ferais-tu ?
— Je la ferais sauver une nuit! J'enverrais des voleurs, de faux voleurs, a l'autre bout de la maison ; maman irait voir ce que c'est, on ferait beaucoup de bruit, et pendant ce temps-là, pst ! plus de Yassilissa ! Le loup n'aurait plus rien à manger.
Zina avait hésité jusque-là à faire de Dmith son confident, se disant qu'il était bien jeune; mais décidément une âme aussi énergique et un cœur si dévoué pouvaient lui être d'un grand secours.
— Écoute, dit-elle, promets-moi de ne jamais rien dire.*, quand même tu verrais des innocents punis injustement.
— Même alors? fit Dmitri inquiet.
— Même alors, ou bien je ne te dirai rien.
116 LES KOUMIASSINB.
— Je te le promets... ma parole ! fit l'enfant.
— On va enlever Vassilissa.
— Vrai? s* écria l'enfant transporté.
— Prends garde ! Oui, on la sauvera.
— Qui?
— Le prince.
— Mon bon ami ? Oh ! que je l'aime ! dit Dmitri, qui se mit à gambader dans l'excès de sa joie.
Les égratignures de sa main le rappelèrent à la réalité, et il se rapprocha de sa sœur.
— Tu peux nous être utile. Il y aura une lettre bientôt, pour nous dire ce qu'il faudra faire. Si je ne peux pas la porter à Lissa, tu la lui porteras, toi.
— Oui, oui ! j'irai à quatre pattes, comme hier! s' écria l'enfant. A quatre pattes ! A quatre pattes !
— Tues un bon garçon, toi, dit Zina, touchée de cette expansion d'une âme généreuse.
— • J'apprends à être bon en te regardant faire, toi, ma bonne, mon excellente, ma chérie! s'écria le petit garçon en lui sautant au cou. Et le loup ne la mangera pas !
— Et maintenant, va jouer tout seul, pour qu'on ne soupçonne pas que tu fais partie d une conspiration.
LES KOUMIASSINE. il*
Dmitri partit en courant. Gomme ils rentraient, à l'heure du dîner, la comtesse remarqua la figure fiévreuse de son fils.
— On dirait que vous avez pleuré, lui ditelle. Qu'est-ce qu'il y a encore?
— J'ai pleuré, maman, dit Dmitri.
— Pourquoi ?
Le petit garçon allongea sa main où les quatre raies rouges étaient bien marquées.
— Pour cela? Un garçon ! Cela en vaut vraiment la peine ! Je vous croyais plus courageux, mon cher! fit la comtesse d'un ton méprisant.
Dmitri jeta un regard à sa sœur et se sentit pleinement récompensé par celui qu'il reçut en échange.
Entretien dans la serre aux ananas.
Le lendemain était le jour de charité de la comtesse.
Les paysans malades des villages environnants savaient que, deux fois par semaine, ils trouvaient à Koumiassina des conseils, des remèdes, du pain blanc, du bouillon, quelquefois un peu de vin.
La comtesse, si dédaigneuse, si acharnée à la défense de son autorité, se faisait alors pa* tiente et douce; sans se rebuter de Todéur nauséabonde, elle démaillottait les enfants, tâtait les petits corps malades, pansait les plaies, parfois horribles, donnait sans frémir un coup de lancette dans un dépôt, saignait et vaccinait sans se plaindre de la fatigue et du dégoût.
En remplissant ces humbles devoirs de petite sœur des pauvres, Taltière comtesse ne se croyait pas supérieure au reste de l'humanité. Les dames russes ont, pour la plupart, Thabi-
LES KOTTMIASSINE. 119
^ tude d'agir ainsi dans leurs terres. Les énormes distances entre les villes forcent les paysans à se passer de médecins, et les propriétaires considèrent généralement comme le plus élémentaire de leurs devoirs de donner des secours à ces pauvres gens. Les jeunes filles apprennent ainsi près de leurs mères quelques principes d'hygiène et un peu de médecine domestique. Çne petite pharmacie se trouve dans chaque maison seigneuriale, et bien rarement les malades s'en retournent sans quelque soulagement.
La matinée avait été pluvieuse, de sorte qu'il n'était venu personne. A midi, le temps s'éclaircit, et moins d'une demi-heure après, l'antichambre et le perron étaient envahis par une ibule de souffreteux appartenant au voisinage. Ceux qui venaient de loin étaient encore en route.
Gomme d'habitude, la comtesse parcourait les rangs; sa femme de chambre l'accompagnait, pour distribuer les médicaments et les friandises aux malades et aux convalescents.
La voiture de Chourof s'arrêta devant le perron au plus fort de cette consultation domestique.
— Excusez-moi pour le moment, je vous prie, mon cher prince, dit la comtesse sans se troa*
iiO LES KOUMIASSINE.
bler. J^en ai encore pour une heure ou deux.
Veuillez aller au jardin : ma fille va vous montrer les serres, et j'irai vous rejoindre.
Trop heureux de cette circonstance, sur laquelle il avait compté, mais qui aurait pu lui faire défaut, Chourof se dirigea vers le jardin, pendant qu'un domestique prévenait la jeune comtesse.
Celle-ci, escortée de l'inévitable miss Junior, parut bientôt, salua d'un sourire affectueux tous les visages hâves ou souffrants qui se tournaient vers elle, trouva — grâce innée que sa mère ne possédait pas, mais qu'elle tenait de son père — une bonne parole pour chaque misère, une caresse pour chaque enfant, et disparut promptement, laissant derrière elle un sillage de joie et de consolation.
La comtesse continua méthodiquement son œuvre de charité, sans enthousiasme comme sans répugnance. Quand elle était là, elle n'avait plus de nerfs.
Le prince était assis sur un banc, à l'entrée du jardin. A l'approche de Zina, il se leva ; elle lui tendit la main, il y mit un billet qu'il tenait caché dans la sienne, et la jeune fille le fourra prestement dans sa poche avant que miss Junior
eût pu seulement répondre aux enquêtes réitérées du prince sur Tétat de sa précieuse santé.
— Maman m'a dit de vous faire voir les serres, dit Zénaïde. Allons, prince, c'est une jolie promenade. Je suis sûre que, sans valoir les vôtres, elles auront l'heur de vous plaire.
On causa, on rit, on effleura la politique et la littérature ; miss Junior était charmée de l'amabilité du prince, qui, de sa vie, ne lui en avait dit si long.
Les serres étaient en partie ouvertes, à cause de la beauté de la saison. Les visiteurs admirèrent consciencieusement jusqu'au moindre ragot. Zina semblait prendre plaisir à compter les feuilles, pour ainsi dire, de chaque myrte et de chaque oranger. Jamais cicérone n'accomplit son devoir plus scrupuleusement.
— Maintenant, dit-elle, allons voir les ananas. Miss Junior I ajouta t-elle en anglais, si la chaleur doit vous faire mal, je vous conseille de ne pas venir avec nous.
— Oui, c'est vrai, j'ai la migraine toutes les fois que j'entre dans ces vilaines serres chaudes : mais que dira votre maman ?
— Maman? Elle ne dira rien , vu qu'elle n'en saura rien. Allons, tenez, voilà un livre. Je Tavais dans ma poche. Asseyez-vous là. Si ma-
man vient, vous la verrez de loin, et vous entrerez. Du reste, je ne serai pas longtemps.
Vous comprenez qu'il ne s'agit pas de rôtir tout vivants ?
Zina ouvrit la porte de la serre et, d'un sourire, invita le prince à la suivre ; puis, de peur des vents coulis sur les ananas, elle referma la porte.
Le jardinier vint à leur rencontre; elle le congédia d'un mot et se trouva seule avec Chourof dans la cage de verre.
— Je vous admire ! dit celui-ci. Vous pensez à tout.
Zina rougit et détourna brusquement la tête.
— Aïe ! pensa Chourof. Lourdaud que je suis ! voilà un compliment qui a Tair d'une méchanceté... Oh! pardon, mademoiselle, miirmura-t-il, croyez bien que jamais ma pensée...
— Je ne peux vous prêter aucune pensée qui me fasse rougir, dit noblement la jeune comtesse en tournant vers lui son visage encore empourpré. C'est la faute des circonstances si je me suis mise dans le cas d'éprouver quelque confusion... Ne croyez pas, monsieur, ajoutât-elle vivement , que je puisse faire pour moimême ce que je fais à présent pour une autre...
Mon audace m'étonne... Mais ne perdons pas un temps précieux ! Qu'avez-vous à me dire ?
— D*abord, je veux vous dire, mademoiselle, répondit le prince d'un ton grave et pénétré, que je n*ai jamais rencontré nulle part autant de véritable courage uni à une telle abnégation de soi-même. Mon estime et mon respect vous sont acquis entre toutes les femmes.
Zina remercia d'un signe de tête, et le sourire reparut sur son visage.
— Et puis ? dit-elle avec enjouement.
*— Vous avez dans votre poche un plan de conduite qui doit être suivi de succès. Madame Gorof est à la ville voisine.
-— Ma tante Gorof? Oh ! c'est bien cela !
Quelle bonne idée !
— Mademoiselle Gorof ne pouvait partir
qu'avec- sa mère. J'ai prévenu celle-ci; elle
attend — dans des transes que vous pouvez
vous imaginer — que sa fille la rejoigne. Il faut
que vous tentiez l'évasion sans mon secours.
Pour que votre cousine sorte la tête haute de
cette maison, il est nécessaire que je passe la
soirée ailleurs, chez un voisin que votre tante
connaisse. C'est ce qu'on appelle un aUbi, je crois.
— C'est très-bien, prince, très'bien pensé !
A mon tour, je vous admire.
— Mademoiselle Gorof trouvera tgut ce dont elle aura besoin dans la voiture. Le cocher m'est dévoue ; je l'ai fait venir d'une autre terre, on ne le connaît pas ici, et il s'en retournera chez lui; tout est à la ville voisine, prêt à venir au signal. Quel jour?
— Demain , s'il est possible , répondit Zina sans hésiter : elle s'affaiblit de jour en jour.
— Mais qu'a-t-elle?
— Elle se meurt de chagrin. Vous m'excuserez, prince, d'éviter ce triste sujet.
Le prmce s'inclina. Il n'était plus béte du tout et comprenait à demi-mot les choses les plus abstraites.
— Demain soir, alors ? Gomment la ferez- vous sortir sans que votre mère le sache?
— J'ai mon idée, dit 2ina en baissant la tète. Ma mère sera occupée ailleurs. . • Mais ceci est mon secret.
— Fort bien. Peut-elle marcher?
Les bras de Zina descendirent piteusement le long de sa robe.
— Marcher? J'ai grand^peur que non !
aut-il aller loin?
— Hélas! mademoiselle, ce ii^ëst pas bien
LES ROUMIASSIISE. 125
loin, mais c'est terrible : il faudra traverser le petit cimetière ; plus près nous serions découverts ; la route fait là un coude qui nous protège. N'avez -vous ici personne de confiance ?
—^Personne, répondit la courageuse fille.
Mais, s'il le faut, je la porterai. Je suis grande et forte.
Le prince s'inclina profondément et baisa avec un respect sans bornes le bout de la ceinture de la jeune^comtesse.
— Ceci, mademoiselle, dit-il, est l'hommage d'un homme qui se sent bien peu de chose auprès de vous.
Zina, troublée d'abord par cette marque de dévotion, la première qu'elle eût reçue d'un homme de son rang, releva la tète et tendit la main à Chourof.
— Je crois, dit-elle, prince, que nous sommes dignes de nous entendre.
Chourof eut grande envie de baiser cette main, un peu grande, mais admirable de lignes, qui se présentait si franchement à lui, mais il se dit que le moment était mal choisi, et il lui imprima l'étreinte chaleureuse d'un camarade , d'un ami.
'— Allons ! dit Zina. Vous n'oublierez pas
iî6 LES KOUMIASSINE.
de direàma mère que, de votre vie, vous n'avez vu d'aussi beaux ananas. Rien ne peut lui faire autant de plaisir.
Elle allait sortir, quand elle s'arrêta , saisie de douleur. . .
— Ah ! dit-elle, imprudente ! Il faut de l'argent pour voyager, et je "n'ai presque rien!
J'aurais dû écrire à mon père I
— Madame Gorof y pourvoira , répondit le prince discrètement. Elle s'est procuré une somme suffisante...
Zina n'osa regarder Chourof, mais la rougeur de son cou et de ses joues ne put être uniquement attribuée par lui à la chaleur de la serre.
— Vous êtes bon, dit-elle enfin, et je vous remercie au nom de ceux qui souffrent.
Et la conversation reprit aussitôt, variée et intéressante, jusqu'au moment où la comtesse vint rejoindre le trio dans le jardin.
Zina profita de cet instant de répit pour s*esquiver, et miss Junior pour aller achever sa sieste interrompue.
Un regard assura Zina que sa mère emmenait le prince dans la tente de coutil, et elle se dirigea sans hésiter vers la chambre de la comtesse.
VastiliMa fait de l'exercice.
Yassilissa était en réalité beaucoup moins malade que ne le croyait tout le monde, et beaucoup plus que sa tante ne voulait Tadmettre.
L'anémie, qui couve sous la belle santé apparente de la plupart des filles du grand monde dans ces climats du Nord, s'était emparée d'elle avec rapidité. Mais, à part la diminution des forces, suite naturelle de l'appauvrissement du sang, aucun germe de mal sérieux ne se montrait en elle.
Dès le premier jour^ se sentant impuissante à lutter, elle avait abandonné la partie. « Je mourrai plutôt que de céder » , s'était- elle dit, et comme elle ne voyait pas d'autre issue que la mort à sa situation, elle avait pris le parti de se laisser mourir, pensant que le plus tôt serait le mieux.
Elle restait au lit parce que se lever était une fatigue, elle se laissait aller à la somnolence
parce qu'elle ne pensait pas pendant qu'elle dormait, elle s'affaiblissait parce qu'elle mangeait peu, et, plus elle était faible, plus son pauvre appétit diminuait. De sorte que, faute d'une réaction puissante, elle se fût probablement laissée aller jusqu'au bout^ c'est-h-dire jusqu'à la tombe.
La visite de sa cousine l'avait sinon sauvée et guérie, du moins arrêtée sur cette pente fatale, en faisant entrer dans sa vie un vague rayon d'espérance. La perspective d'une évasion, si invraisemblable qu'elle lui eût paru au premier abord, se mêla désormais à toutes ses pensées.
Dès le lendemain de cette visite, pendant que sa tante était dans le salon, s'apercevant qu'elle était seule, elle se laissa glisser de son lit sur le tapis, ce qu'elle n'avait pas fait depuis plus de quinze jours.
Qu'ils étaient faibles, ces pauvres petits pieds déshabitués de la marche! Gomme ils fléchissaient sous elle ! comme la tête lui tourna promptement! A peine avait-elle eu le temps de se mettre debout, qu'elle se sentit défaillir. Mais elle tint bon : une force nouvelle lui était venue ; elle fît trois pas et, sans haleine, sans voix, mais joyeuse, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
La matinée était fraîche encore; la chaleur
LES ROUMIASâlNS. iàO
n'avait pas atteint le côté du jardin sur lequel donnait sa fenêtre; elle aspira Tair avec délices : là-bas^ derrière le monticule semé de croix , on voyait la route, la route de Pétersbourg !
Elle sourit joyeusement. Les croix blanches ne lui causaient plus de crainte. Si les forces venaient à lui manquer, elle s'appuierait à ces croix tutélaires pour reprendre haleine et continuer son chemin.
Au bout d'un instant, elle regag[na son lit, non sans peine, et se promit de recommencer dès qu'elle serait seule.
En effet , à partir de ce moment, le courage dont elle avait donné tant de preuves pendant l'hiver, l'énergie de l'action aussi bien que celle de la résistance lui revinrent peu à peu, à mesure qu'elle exerçait ses pas encore faibles du fauteuil à la fenêtre, de la fenêtre au lit.
Elle prit l'habitude de faire baisser le store -— diminuant ainsi sa ration d'air et de lumière pendant une partie de la journée, plutôt que de courir le risque d'être aperçue du dehors debout et marchant.
La comtesse, au fond très-fâchée du tour que prenaient les choses , lui faisait tous les matins et tous les soirs sa visite obligée.
-^ Ëtes-vous disposée à m'obéir? disait-elle.
— Je ne puis, ma tante, répondait Yassilissa.
— Fort bien ! disait la comtesse ; et elle sortait, blessée et réellement vaincue, quoi qu'elle en eût, par cette petite fille résignée qui ne craignait rien, forte de sa faiblesse même.
La comtesse eût bien donné dix mille roubles à celui qui lui eût procuré le moyen de sortir du mauvais pas où elle s'était mise. Déjà, dans la maison, parmi la domesticité, le bruit courait vaguement que la demoiselle était très-malade, parce que c'est malsain de ne voir personne et d'être enfermée. On accusait la comtesse de forcer sa nièce à rester au lit afin de l'affaiblir; mille autres bruits semblables que la comtesse devinait — car quel mortel assez osé se fût ren* contré pour les lui répéter ! — ces rumeurs insaisissables la flagellaient rudement dans son
orgueil.
a Je ne céderai pas, je vous le jure ! » ayait^ elle dit à sa nièce. Faudrait-il qu'elle cédât, malgré son serment?
Une fois de plus, elle manda le médecin.
Celui-ci, étonné de trouver au lit une malade k laquelle il eût fallu les voyages, l'hydrothérapie^ les toniques, les stimulants, tout ce qui peut ranimer les forces de la vie quand elles nous abandonnent, exprima son étonnement à la comtesse.
— Il lui faut de l'exercice, dites-vous, docteur? Fort bien ; elle en fera dès demain.
Le lendemain était précisément le jour où Dmitri s'était glissé près de Vassilissa endormie. En se levant, la comtesse fît apporter à sa nièce une robe de chambre et des pantoufles.
— Vous allez vous lever, lui dit-elle, et faire trois fois le tour de cette pièce. C'est l'ordonnance du médecin.
Lissa craignit un instant d'avoir été surprise pendant ses moments d'exercice. Elle feignit une grande faiblesse, se laissa mettre la robe de chambre et les pantoufles, et, d'un air dolent, fit trois pas, appuyée sur sa soubrette; après quoi, elle se déclara fatiguée.
— C'est bien, dit la comtesse, asseyez-vous.
Vous recommencerez tout à l'heure.
Vassilissa fut obligée de déployer ses forces nouvellement acquises, et bien lui en prit d'avoir essayé seule, car sa tante n'entendait pas qu'on lui désobéit sur ce chapitre plus que sur les autres. *
Aussi, quand la comtesse eut permis à Lissa de regagner son lit, la pauvre enfant, vraiment harassée — autant, il est vrai, par la contrainte morale que par les efforts physiques, — s'endor-
mit d'un profond sommeil, avec cet air de fatigue qui avait si vivement frappé Dmitri.
En quittant sa mère , qui causait avec le prince, Zina prit le meilleur parti, c'est-à-dire le plus audacieux. Elle passa de pied ferme devant la pièce où jasaient les femmes de chambre — par bonheur, elle ne fut point aperçue ; — elle gagna la chambre de sa mère et, d'un bond, se trouva auprès de Vassilissa, qui profitait de sa solitude pour tourner lentement autour de sa prison.
Zénaïde n'avait plus revu sa cousine depuis le soir de sa conversation avec le prince : elle remarqua le changement en mieux qui s'opérait chez elle. La jeune fille était toujours bien maigre, mais ses yeux plus vifs et une teinte plus chaude sur les joues témoignaient d'une vitalité plus énergique.
— Tu es debout? s'écria-t-elle.
Elle mit aussitôt sa propre main sur sa bouche pour étouffer cette parole imprudente... Personne n'avait entendu... Elle continua plus bas :
— Tu marches donc?. . . Quel bonheur'l
— C'est ta mère qui me l'ordonne ! mais elle ne sait pas que -je suis si forte, répondit Lissa avec un sourire malicieux, ombre de celui qui charmait tous ses danseurs de Pétersbourg.
-^ Tant mieux! dit Zina. Écoute... c'est demain !
— Demain? dit Yassilissa qui s'arrêta, pâlit et faillit tomber.
— Que je suis béte , mon Dieu ! s*ëcria Zina en la conduisant à son lit, où elle lui mit une masse de couvertures sur le corps dans l'excès de son zèle. J'aurais dû te dire cela avec plus de précaution. .
— Parle, parle! reprit Vassilissa. Le premier coup est porté. Je suis forte, maintenant.
— C'est demain. Tiens, lis ça, je n'ai pas eu le temps de lire, tu me le rendras.
Elle lui mit dans la main la lettre du prince, que liissa cacha sous sa couverture.
— Demain soir, à neuf heures moins un quart.
Sois prête. C'est le moment où l'on sert le thé. As-tu ta montre?
La montre de Vassilissa était sur la table.
Zina la mit à l'heure de la sienne.
— Seras-tu prête?
— Oui, certainement. Mais je ne peux pas sortir en pantoufles.
— C'est vrai!... répondit Zina, perdue dans un océan de perplexité. Et si l'on t'apporte trop tôt des bottines, quelqu'un les trouvera ici...
— Non, répondit Lissa, je les mettrai à mes