II- ik
242 LES ROUMIASSINE.
— Eh bien ! quand cela serait? se dit- elle avec orgueil. Je n'ai pas à rougir d'aimer le prince Ghourof.
Aimer... déjà? Pourquoi pas?
— Je vais avoir dix-sept ans, pensa-t-eUe, et ce n*est pas ma faute si j'ai été forcée de vivre vite.
Elle s'endormit en rêvant à la serre.
Vassilissa exprime nettement son opinion à Tchoudessof.
Le prince revint la semaine suivante, puis il revint encore; la comtesse le trouvait bon.
Zénaïde, heureuse, laissait couler sa vie sur une pente charmante. Il arrivait de bonne heure; quelquefois on se promenait, puis souvent on restait au jardin; le soir venu, le piano était là, avec ses inépuisables ressources de morceaux à quatre mains; tout y passait, ouvertures, symphonies, opéras, jusqu'à des oratorios en entier, la comtesse fut obligée de faire venir de la musique de Moscou.
De temps en temps, elle disait que c'était beaucoup de musique et d'intimité, queZénaïde avait l'air bien contente les jours où la troïka du prince entrait dans l'avenue... puis elle ajoutait en elle-même qu'après tout ce serait une alliance fort convenable, à laquelle personne ne trouverait rien à redire. Et puis, n'avait-elle pas
beaucoup trop bien élevé sa fille pour redouter de sa part la moindre inconvenance?
La comtesse ne se tourmentait plus de sa nièce, mais pas le moins du monde ! Elle avait reçu la lettre de Moscou, l'avait lue et mise de côté avec les pensées désagréables y attenantes. Une lettre de Justine fit ensuite mention de la visite de Yassilissa à son oncle. Ce détail avait rappelé à la comtesse qu'elle avait négligé de prévenir son mari des événements survenus.
Réparant son oubli, elle avait écrit au comte pour le tenir au courant de ce qui se passait à la campagne, et elle avait ajouté :
a Yassilissa a jugé à propos de nous quitter ; c'est une ingrate dont nos bienfaits n'ont pu fléchir le naturel indomptable. £lle vous a fait visite, à ce que j'ai appris. Ne l'abandonnez pas si, dans le besoin, elle s'adresse à vous, mais ne vous inquiétez plus de son sort. Les personnes de son espèce, ingrates comme les chats, de même que ces animaux, s'arrangent toujours pour retomber sur leurs pattes sans se faire de mal. »
Après l'expédition de cette missive, la comtesse avait repris sa quiétude lorsque la seconde lettre de sa nièce vint la tirer de ce doux repos.
Yassilissa se mariait ! Elle épousait Maritsky !
LES ROUMIASSINE. 245
Ce même Maritsky classé par la comtesse parmi ceux qu'elle autorisait à faire la cour à sa fille ! Maritsky 9 de bonne et authentique noblesse, riche, très-riche, très-bien posé! Mais c'était absurde! monstrueux! impossible!
Absurde, oui; impossible, non. La lettre était là, et Vassilissa n'eût pas osé pousser la mystification jusqu'à inventer de toutes pièces une fable aussi fantastique. Au lieu de répondre à sa nièce^ la comtesse écrivit à son mari pour lui demander ce que cela voulait dire.
« Gela veut dire, ma chère, lui répondit le comte, que Maritsky, déjà épris de notre nièce l'hiver dernier — à ce qui m'est revenu d'autre part — l'a revue, l'a trouvée ce qu'elle est : joUe à ravir, spirituelle, extrêmement bien élevée, grâce à vos soins maternels, et qu'il l'épouse, ce dont je ne saurais le plaindre. »
— Voilà bien les hommes! Un joli visage leur fait perdre la tête ! pensa dédaigneusement la comtesse. On ne sait si cette réflexion visait le comte Koumiassine, ou simplement le fiancé de Vassilissa. I
Indignée de voir son mari l'abandonner dans cette crise douloureuse, elle prit aussitôtson papier le plus cassant, sa plume d'oie la plus hargneuse, et de son écriture la plus menaçante elle écrivit *
* Mademoiselle,
« En quittant ma maison, vous avez rompu fc les liens qui m'attachaient à vous. Vous me « demandez ma bénédiction ; vous prenez une « peine inutile, car je ne vois pas à quoi vous « servirait une chose dont vous avez fait si peu « de cas jusqu'ici. Pour moi, je ne sépare pas ' a ma bénédiction de mon amitié, et je ne puis « plus vous donner ni l'une ni l'autre. Cepen- « dant, comme mes promesses doivent recevoir « une exécution, je fais envoyer chez vous votre « trousseau, qui est resté à Saint-Pétersbourg. u Vos meubles seront remis à celui qui se pré- « sentera de votre part. Votre dot est déposée « chez le banquier N... Vous pourrez la toucher a le jour de votre majorité; jusque-là, l'intérêt « vous en sera servi mensuellement à domicile.
« Comtesse Koumiassine. »
Cette lettre, qui croisa celle de Maritsky, tomba chez Vassilissa juste à point pour mettre le comble à la colère et à la douleur de la malheureuse enfant. En cJUittânt les arrêts, le jeune homme trouva sa fiancée dans un abattement profond, qui rappelait la faiblesse de Koumidssina; il eut beaucoup de peiné à liii feire re-
LES ROUMIASSINE. 847
prendre courage, d'autant plus que lui-même 'j était fort éprouvé, et ne parvint à souffler un \ peu d'énergie à la jeune fille qu'en lui démontrant la nécessité de faire face à l'orage et de ne pas donner à l'ennemi anonyme la satisfaction de voir que ses coups avaient porté.
Cette idée rendit en effet des forces à la jeune fiancée, et elle trouva moyen de paraître chaque soir au concert, souriante comme si rien ne fût venu troubler son bonheur.
Autour d'elle, cependant, elle sentait des réticences; certains sourires sur le visage de certains hommes, pendant qu'ils lui parlaient, lui faisaient monter au front une rougeur de colère autant que de honte. Une nuance de froideur plus accusée dans les saints des femmes de sa connaissance, un signe de tête pressé, au lieu de quelques bonnes paroles de la part de celles qui lui avaient jusque-là témoigné de la bienveillance , lui prouvaient que Figaro n'a pas tort, et que, si sotte que soit la calomnie, il en reste toujours quelque chose.
Ce qui la faisait le plus souffrir était de ne pouvoir se rencontrer avec l'auteur de la lettre anonyiHë.
— Que iÉe soit Justine, que ce soit Tchoudessof, et ce Hé peut être qu'un des deux, se
S48 LES ROUMIASSINË.
disait-elle, si je rencontre Tétre abject qui a voulu me perdre, je le reconnattrai rien qu'à son regard.
Un soir, Maritsky, retenu par son service, n*avait pu raccompagner au Waux-Hall; elle s*y rendit en compagnie de mademoiselle Hochet. Distraite, en proie aux agitations qui consumaient sa vie, elle écoutait, ou plutôt n'écoutait pas la musique, tout en répondant avec un sourire forcé aux réflexions de la bonne Suissesse. Celle-ci , à bout de ressources pour égayer la jeune fille, avait fini par devenir moqueuse : elle, qui de sa vie n'avait pu tolérer le sarcasme, épluchait avec maUce les toilettes et les allures des allants et venants autour d'eux; mais le sourire navré qui accompagnait ses remarques lui prouvait clairement que ce suprême efFort était aussi vain que les autres. Le sifflet de la locomotive qui amenait le train de Saint-Pétersbourg fit tressaillir Vassilissa qui retomba dans son indifférence. Le jardin, éclairé a giorno, se remplit bientôt de nouveaux arrivés que made* moiselle Bochet continua à critiquer sans miséricorde.
Tout à coup elle s'arrêta court au miUeu d'une phrase, saisit ses lunettes dans sa poche et les mit vivement sur son nez. La jeune fille
suivit ce mouvement, non sans quelque surprise, et sous les feux d'un candélabre, à quel-
ques pas d'elle, elle aperçut Tchoudessof.
Plus jaune que jamais, les cheveux plus plats et plus luisants que ses bottes vernies, le bel employé cherchait des yeux autour de lui, non sans une certaine prudence.
Yassilissa saisit la main de mademoiselle Hochet.
— Il ne nous a pas vues, ne dites rien, murmura-t-elle; ne remuez pas; je suis sûre qu'il nous cherche. N'ayons pas l'air de l'avoir aperçu.
Mademoiselle Bochet dirigea aussitôt ses lunettes sur le chef d'orchestre. On entamait un pot-pourri fort à la mode quelques années auparavant, nommé le Tour du monde, où la France, par parenthèse, était désignée par l'air de Marlborough, Les deux dames s'absorbèrent dans le genre d'attention que réclamait une musique aussi sérieuse.
En effet, Tchoudessof avait fait trente kilomètres en chemin de fer pour contempler son ouvrage. Il rôdait par le jardin de l'air indifférent d'un homme venu pour s'amuser; il rencontra deux ou trois visages de connaissance, distribua quelques poignées de main, courba son
échine pour accomplir un de ces élégants saluts qui n'avaient pas trouvé grâce jadis devant son implacable fiancée, et continua à chercher.
• Après avoir vainement fait le tour du jardin, il , se rapprocha du centre et revint à son candélabre, excellent poste d'observation. De là, il continua à scniter la foule, et bientôt son coup d'œil d'aigle rencontra le visage qu'il cherchait.
Alors il s'abandonna tout entier au plaisir de savourer le changement qui s'était accompli en celle qu'il avait voulu honorer de son nom. Elle était bien jolie... Hélas ! on n'avait pas pu lui ôter cela; mais qu'elle était amaigrie ! Que ses yeux bleus semblaient grands dans ce doux visage pâli ! Quel air de fatigue et de chagrin ! Elle avait payé cher la sotte infatuation de ne pas le trouver assez bon pour elle, et vraiment, cette Justine était inappréciable ; elle avait superbement réussi son ouvrage !
Il s'absorba si bien dans la joie légitime de
• Tartiste en présence de son œuvre, que le morceau de musique s'acheva sans qu'il s'en aperçût. Au dernier accord, Vassilissa leva soudain la tête, et ses yeux se rivèrent avec la ténacité d'un clou sur ceux de Tchoudessof. Les lunettes de mademoiselle Bochet suivirent son mouvement. Les deux dames se levèrent, et
regardant toujours le malheureux employé, elles s'avancèrent sur lui.
Ce brusque changement l'avait pris au dépourvu, et son regard plein de haine satisfaite ne prétait pas à l'équivoque. Vainement voulut-il donner à ses traits la vague expression de l'indifférence : les grands yeux bleus qui parlaient si clairement s'approchaient comme les fanaux d'une locomotive lancée à fond de train. Il eut l'idée que Yassilissa allait passer sur Im et l'écraser ; déjà il se faisait petit dans sa peau pour amoindrir le choc, mais arrivée à deux pas de lui, si près qu'elle lui barra le passage, comme il se trouvait pris entre elle et son candélabre, elle le montra du geste à mademoiselle Bochet.
— Lâche, vil calomniateur! dit-elle doucement de sa voix posée qui ne trahissait pas d'émotion ; faute de mieux on a recours à la lettre anonyme ; mais on est parfois pris à son propre piège !
— Oh! mademoiselle! s'écria-t-il d'une voix étranglée par la frayeur plus que par la colère.
Quelques personnes se retournèrent , Vassilissa la première. Son visage exprima une telle surprise, un dégoût si profond qu'il n'osa continuer. Les spectateurs crurent qu'il avait mar-
252 LES KCUMIASSINE.
ché sur sa robe et voulait s'en excuser. N'osant s'avancer davantage, il alla méditer son injure à l'écart, en attendant Fheure du train , qui n'était pas proche, tant s'en fallait.
Yassilissa prit une autre place et, contre son habitude, resta jusqu'à dix heures ; mais Tchoudessof n'eut garde de se montrer.
LU
La comtesse prend une resolution généreuse
Ce sohr-là précisément était témoin d'un grand remue-ménage à Koumiassina.
La veille seulement la comtesse avait reçu la lettre de Maritsky; la poste n'arrivait en ces lieux reculés que deux fois par semaine , comme partout en Russie, du reste , excepté dans les villes qui se trouvent sur le parcours direct d'une ligne de chemin de fer ; et Maritsky étant pressé, le sort malin , qui se mêle toujours de nos affaires pour contrecarrer nos désirs, lui avait feit manquer d'un jour le départ du courrier.
La comtesse, en ouvrant la lettre, la parcourut d'abord sans la comprendre, puis courut à la signature. •• Cette signature la pétrifia sur placé* •• Gomment! ce n'était pas assez que ce jeune homme voulût épouser la nièce qui lui avait si audacieusement manqué? Il se permettait encore de lui écrire. «. à elle?
Après avoir donné un libre cours à son indi-