XL VI
Le comte Roumiassine reçoit une lûite imprévue.
Un joli soleil du commencement d'août dorait de ses rayons paille les quais en granit de la Neva, faisant scintiller la splendide rivière ; les flots bleus, poussés vers la mer par un petit vent d'est, avaient Tair de s'en aller joyeusement à des affaires pressées. Il pouvait être onze heures du matin*
Le trotteur noir du comte Koumiassine, attelé à un égoïste irréprochable, à peine assez large pour qu'un homme de mince corpulence pût s'y tenir en équilibre, stationnait devant la porte, attendant son mattre; déjà le cocher barbu regardait les fenêtres avec inquiétude et se demandait combien de temps encore il serait condamné à garder dans l'immobilité parfaite cei\j^ bête indocile. Plusieurs fois, rendant les rênes, il avait permis à l'animal î encore peu discipUné, de faire un petit tour dans la rue déserte, àt cette heure et à cette saison ; mais
cet avant-goût de la course ne faisait qu* exciter Tirritabilité nerveuse de Titan. Tout à coup, au détour de la rue, apparut une voiture de louage : le cocher, vêtu d*une longue robe de drap bleu marine rongée dans le bas par la vétusté, excitait d'un mouvement giratoire de son poignet gauche, auquel pendait un petit fouet de ficelles, deux chevaux poussifs, efQanqués et boiteux, dont Tun trottait et l'autre galopait; cet équipage étrange, qui était alors le type le plus répandu de la voiture de louage à Saint-Pétersbourg, s'arrêta devant le perron des Koumiassine avec un bruit de vieille ferraille.
Le cocher du comte fit reculer sa noble bête, comme s'il eût craint le contact ou même l'approche de ces animaux antédiluviens.
— Encore une visite, grommela-t-il tout bas; me voilà collé ici pour une heure, avec ce cheval qui ne veut pas se tenir tranquille ! Que le diable emporte... Mademoiselle! s'écria tout haut le serviteur, oubliant la consigne, qui défend de parler sous les armes.
C'était mademoiselle Vassilissa elle-même, encore maigrelette, mais fraîche et pimpante dans sa jolie robe de percale imprimée. Elle sourit au vieux cocher, qui l'avait reconnue, ferma d'un ^ petit coup sec la portière délabrée de son piteux
équipage avec la même aisance qu'elle mettait autrefois à descendre de la somptueuse voiture de sa tante, gravit d'un mouvement leste et gracieux les quatre marches du perron et sonna délibérément.
— Mademoiselle ! s'écria le valet de chambra du comte en ouvrant la porte. Mon Dieu! il n'est rien arrivé, j'espère !
— Rien du tout, mon ami, répondit tranquillement la jeune fille; mon oncle est chez lui? Puis-je Iç voir?
— Certainement, mademoiselle.
Le domestique, ahuri, se présenta dans le cabinet de toilette, où le comte donnait un dernier coup de peigne à ses moustaches, ces vilaines moustaches blondes qui , on ne sait pourquoi, s'étaient mises à grisonner dans les derniers temps.
— Mademoiselle Gorof demande à voir monsieur le comte, dit-il d'une voix encore troublée par la surprise.
Koumiassine se retourna, pensant avoir mal entendu.
C'est la mère, se dit-il, qui vient m'emprunter quelque argent. Allons, soyons généreux !
Il prit sur la table son mouchoir et ses gants« " il
iSt LES ROUMIASSINK.
et se dirigea d*un pas distrait vers la porte d» son cabinet de travail.
— Bonjour, cousine, allait-il dire. — Au lieu de madame Gorof, il vit devant lui Yassilissa grandie, maigrie, blanchie, mais les yeux vifs, et un peu de couleur sur les joues; elle lui souriait de sa bouche rose , agrandie par sa maigreur. D'abord il ne vit que les yeux bleus et les dents blanches.
— Seigneur Dieu! d*où tombes-tu? s'écriat-il, pendant que sa nièce l'embrassait tendrement. Depuis sa plus tendre enfance il l'avait toujours caressée et elle était restée avec lui câline comme un petit chat.
— J'arrive de la campagne, mon oncle, répondit - elle en s^asseyant sur le canapé, comme une dame en visite. Je me suis arrêtée deux jours à Moscou pour me reposer et puis pour acheter une robe et des bottines.
— Une robe... des bottines... répéta le comte ahuri. Le petit pied de sa nièce, dépassant un peu la robe, montrait en effet des bottines toutes neuves.
— Oui, mon oncle, j'étais partie en robe de chambre.
— En robe de chambre ! Le comte s'abstint d'essayer dé comprendre. «— ^ Et la comtesse?
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— Elle 6st à la campagne, mon oncle.
— A la campagne ? Mais comment es-tu venue?
— En chemin de fer, avec maman.
— Ta mère? Je n'y suis pas... Quand esrtu partie?
— Vendredi dernier, il y a huit jours.
— Et pourquoi es-tu partie? fit le comte, saisissant enfin un fil conducteur dans le dédale de ses pensées.
— Ma tante était fâchée contre moi...
— Elle t'a renvoyée?...
Les yeux de la jeune fille étincelèreut de malice pendant qu'un pied de rouge montait à «es joues.
— Non, mon oncle, je me sms sauvée...
J'étais très*malade, enfermée dans une petite chambre.
— Pourquoi enfermée?
— J'avais désobéi. Ma tante voulait ma parole de me marier avec... j'ai promis de ne pas dire avec qui; mais, mon oncle, c'était quelqu'un que vous ne pouvez pas nommer votre neveu.
— Dans le genre de Tchoudessof? fit le comte d'un ton peu approbateur.
— Pis que Tchoudessof. •• comme position sociale.
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Le comte se mit à tirer sur une de ses moustaches, mâchonnant l'autre dans sa perplexité.
— C'était une idée fixe! se dit-il pour sa consolation particulière. — Alors tu n'as pas voulu?
— Non, mon oncle. Peut-être bien qu'au fond ma tante ne tenait pas à ce mariage, mais elle tenait à avoir ma promesse d'épouser, les yeux fermés, celui qu'elle choisirait pour moi, et moi je n'ai pas voulu promettre.
— Pardieu ! je le crois bien ! s'écria le comte exaspéré. Il faut être fou pour...
Il s'arrêta, se rappelant qu'il parlait de sa moitié.
— Et tu t'es enfuie?
— Oui, mon oncle.
— Gomment as-tu fait?
— Zénaïde m'a aidée : elle a tout préparé, et un soir elle m'a conduite jusqu'à la voiture où ma mère m'attendait.
— Bravo ! s'écria le comte, électrisé par cet acte inouï d'audace.
Il s'était levé, dans son enthousiasme; mai*^ il se rassit, calmé par une pensée réfrigérante.
— Et ta tante, qu'est-ce qu'elle a dit?
— Je n'en sais rien, mon oncle; je ne l'ai pas revue ; je lui ai écrit quelques lignes quand
je suis arrivée à Moscou, mais elle ne peut pas encore avoir répondu. J'ignore absolument ce qui s'est passé après mon départ , et je crains...
— Quoi?
— Que Zénaïde et Dmitri n'aient eu à souffrir à cause de moi. C'est pour cela que je suis venue...
— Dmitri aussi?
— Mais oui, mon oncle, il nous a été trèsutile.
— Âh ! le petit chenapan ! s'écria le comte ravi. Ah ! le petit gredin ! est-il fin ! est-il rusé ! Je lui donnerai un cheval cet hiver pour sa récompense.
Il était tellement heureux d'avoir de si braves enfants, des enfants qui avaient joué un tour pendable à la comtesse, qu'il se mit à marcher par la chambre en se frottant les mains et en riant de tout son cœur.
Yassilissa le regardait, souriant aussi de cette joie paternelle; il se tourna vers elle, et ce sourire le ramena au sentiment des convenances, légèrement écomiflé dans cette expansion d'une joie pourtant bien naturelle.
•^- C'est très-vilain, tu sais, ce que tu as fait là, reprit le comte d'un air sévère; ta tante...
Yassilissa ne souriait plus; im tremblement
imperceptible agitait ses paupières baissées ; le comte vit qu'elle allait pleurer; il n'eût pas voulu faire du mal à une mouche ; il s'assit près d'elle et lui prit les mains.
— Tu as été bien malheureuse, hein? lui dit-il avec bonté. Mon Dieu ! que tu es maigre ! ajoutat-il en promenant ses doigts sur le poignet dia« phane de sa nièce.
— Oh! j'ai engraissé, répondit la jeune fille; j'étais bien plus maigre il y a quinze jours; mais quand Zina m'a promis de me faire sauver, j'ai recommencé à manger un peu, et maintenant je vais très-bien.
— Tu ne mangeais plus?
— Non, j'avais envie de mourir.
L'oncle l'embrassa paternellement sur le front en caressant les bandeaux de ses cheveux frisés.
— Que vas-tu faire à présent? dit-il, frappé soudain des difficultés sans nombre qui allaient surgir de tous côtés.
— Je vais m'installer avec maman dans son petit logement... je chercherai des leçons de piano ; ma tante m'a donné une éducation dont je lui serai toujours reconnaissante ; c'est un gagne-pam assuré.
— Tu es une bonne enfant, répondit le comte^
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plus touche de sa modération qu'il ne l'eût été du rëcit détaillé de ses souffrances.
Il se leva et alla à son bureau. Dans un tiroir spécial était la somme réservée aux pertes de jeu dont le chiffre dépassait la moyenne; il y prit une liasse de billets de banque et la déposa sur les genoux de sa nièce.
— Tiens, lui dit-il, je ne jouerai pas ce mois-ci , et ça nous fera le plus grand bien à tous les deux. Ne t'installe pas à Pétersbourg à cette saison, c'est l'époque des fièvres. Loue une petite mai* son à Tsarskoé-Sélo ou à Pavlovsk; repose-toi, prends un peu de bon air et de bon temps ; bois du vin de Bordeaux, mange de la viande — va voir notre médecin, j'en fais mon affaire, et achète-toi des robes, ajouta-t-il en riant. Quand tu n'auras plus grand'chose, tu reviendras me voir. • . ou plutôt, se reprit-il, songeant que, hélas ! il ne serait pas toujours seul , écris-moi , et je viendrai te voir. .
y assilissa , très-touchée , le regarda à travers les larmes qui lui montaient aux yeux.
— • Je ne veux pas, reprît-il d'une voix légèrement enrouée, exiger de toi la même promesse qu'exigeait ta tante; mais si un brave homme, un gentil garçon me demandait ta main, tu me permettrais bien de te le présenter?
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— Oh ! mon oncle ! de vous. . .
Le comte posa un doigt sur ses lèvres.
— Il ne faut pas dire : « Fontaine. . . » , dit-il ; mais il ne faut pas non plus s'engager imprudemment; sur ce chapitre, d'ailleurs, je crois n'avoir rien à t'apprendre !
Yassilissa sourit, baissa doucement la tête et se leva;
— Pourquoi ta mère n'est-elle pas venue?
demanda «on oncle. Tu es seule?
— Seule, dans une grande vieille voiture affreuse; maman a craint de vous déranger.
— Veux-tu que mon cocher te reconduise?
Titan doit être à la porte avec l'égoïste; il est superbe... Veux-tu?
— Non, merci, mon oncle, je ne dois pas, en l'absence de ma tante...
— Tu as cent fois plus de bon sens et d'esprit que moi, dit le comte en l'embrassant. Souhaite le bonjour de ma part à ta mère.
Yassilissa s'arrêta sur le seuil de la porte.
— Mon oncle, dit-elle, ma tante ne sait peutêtre pas que Zénaïde et Dmitri m'ont aidée — dans tous les cas, Dmitri au moins aura été épargné; Zina aura tout pris sur elle, ne la trahissez pas.
— Bon, bon, sois tranquille ! D'ailleurs, avant d'écrire, j'attendrai qu'on m'annonce ton dé-
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part; je suis ton onclcy que diable! et, depuis huit jours, il me semble qu'on aurait bien pu prendre la peine...
Le comte acheva en lui-même ses réflexions conjugales. Il reconduisit sa nièce jusqu'à la porte et donna ordre à son valet de chambre de la mettre en voiture.
Pendant que Yassilissa attendait sur le perron que le cocher fit avancer ses haridelles, un petit drochki arrivait cahin-caha de l'autre côté et déposait sur le trottoir mademoiselle Justine, retour d'une visite de charité. Occupée à payer son isvostchik, elle ne fit pas d'abord attention à ce qui l'entourait; mais, après avoir remis son porte-monnaie dans sa poche, elle releva le devant de sa robe pour monter les quatre marches.... et se trouva nez à nez avec Yassilissa, qui la regardait faire.
— Ah! Seigneur! s'écria-t-elle.
Dans son saisissement, elle laissa tomber son sac et son ombrelle, que les domestiques se gardèrent bien de ramasser. Elle les ramassa ellemême, puis tendit les bras à la jeune fille, qui s'effaça avec un geste plein de fierté.
— Ne me touchez pas, mademoiselle, dit-elle d'un ton moqueur, j'ai la peste, je suis en disgrâce. Jugez un peu : si vous aviez l'imprudence
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de m'embrassefi vous pourriez perdre vos honneurs et dignités ! Ce serait grand dommage, ils vous vont si bien !
— La peste? en disgrâce? répéta la protégée saisie d'efiroi à cette terrible nouvelle.
— Oui , mademoiselle , telle que vous me voyez, j'ai fui nuitanmient la maison de ma tante , avec ma mère , dois-je dire , de peur que vous ne soyez suffoquée par l'excès de votre joie; — il y a une place à prendre ici; voyez si vous êtes munie de diplômes suffisants !
Là-dessus, Vassilissa monta dans sa voiture centenaire et partit, toujours au petit trot d'une de ses rosses et au galop de l'autre, allure incommode s'il en fut.
La protégée regardait le véhicule s'éloigner ; dans l'excès de sa surprise, elle eût pu rester longtemps sur le perron, si le domestique ne lui eût dit sans trop de cérémonie :
Eh bien ! mademoiselle, est-ce que vous
entrerez?
Elle entra sans mot dire, monta à sa chambre, 6ta son chapeau et tomba dans une méditation profonde.
Que s'était-il passé? Â moins que Vassihssa ne se fût outrageusement moquée d'elle, la disgrâce devait être vraie. Mais comment le savoir?
Interroger le comte? Impossible. Le comte avait une manière de saluer Justine quand, par hahasard, il la rencontrait, qui envoyait celle-ci aussi loin que le Sahara. Restait la petite police particulière.
Afin de soutenir ses esprits animaux, comme disaient nos pères , Justine se fit donner une bonne tasse de café à la crème, puis elle remit son chapeau et partit en guerre,' semblable h plus d'un héros épique»
Gomme on se retroavel
Une fois le premier mouvement de joie passé, madame Gorof se tronya assez embarrassée de sa fille. Cette jeune créature brillante, aux mains soignées, aux allures aristocratiques, était peu en harmonie avec son intérieur mesquin; les voisines et amies de la bonne dame étaient d'excellentes personnes vulgaires, de la petite noblesse , et dans ce troupeau d'oies , Vassilissa semblait un cygne dépareillé. Aussi l'arrivée des billets de banque du comte Koumiassme fut-elle cent fois la bienvenue, car elle permit aux deux dames d'émigrer à Pavlovsk pour le reste de l'été.
Madame Gorof courut le jour même s'assurer dans une maison bourgeoise un petit appartement meublé, à un prix relativement modique, vu la saison avancée.
Pendant son absence, Vassilissa reçut une visite dont elle fiit aussi charmée que surprise;
vers trois heures de Taprès-midi, elle vît arriver, cahotée sur un drochki, mademoiselle Bochet, son ancienne gouvernante. On s'embrassa, on s'expliqua, on prit des arrangements; mais la bonne Suissesse ne dit pas tout, et elle fit bien, car Yassilissa eût refusé un secours qui lui arrivait cependant à point nommé.
Au moyen de l'adresse qu'il s'était feit donner par Zina, le prince avait écrit à mademoiselle Bochet à peu près en ces termes :
« Mademoiselle Gorof ne peut vivre seule avec « sa mère, les habitudes et les goûts de ces deux a dames différant totalement; au nom de Tami- « tié qui vous a longtemps attachée à votre élève, « abandonnez vos occupations actuelles. Vous a trouverez sous ce pli une compensation pécule niaire que j'augmenterai si elle est insuffisante, « à la seule condition de ne plus quitter made- « moiselle Gorof et de lui laisser ignorer de « quelle part lui vient la boiine fortune de vous « avoir près d'elle. Je désire expressément que a mon nom ne soit jamais prononcé en sa pré-
« sence.
a Gomme ces dames seront probablement gé-
« nées par les dépenses que va nécessiter leur
« genre de vie, veuillez mettre vos économies à
' « leur disposition ; je m'engage à couvrir toutes
> VOS aTances. Il est indispensable que madeu môiselle Gorof se montre partout où Ton peut « rencontrer du monde; après ce qui s'est passé, « les bruits calomnieux ne manqueront proba- « blement pas sur son compte. Que son indiffé- « rence et votre présence auprès d'elles les dé- « mentent de la façon la plus formelle. »
Suivaient quelques compliments, du reste bien mérités par la brave fille , qui comprit aussitôt ce que le prince voulait d'elle et, disons-le à son honneur, ne lui prêta aucune mauvaise pensée.
Madame Gorof, on ne peut plus heureuse de n'avoir plus à s'occuper de promener sa fille, accepta l'offre que lui fit mademoiselle Bochet de vivre avec elles sans émoluments, et, dès le soir du lendemain, la petite colonie se transporta à Pavlovsk.
La saison était magnifique; tous les soirs, plus spécialement le lundi et le vendredi, la foule aristocratique des Pétersbourgeois en villégiature se portait aux concerts de l'excellent orchestre qui remplaçait alors celui de Johann Strauss.
Certainement, on né mettait pas la même passion à suivre ces concerts qu'au temps où l'inimitable Strauss, sans rival au monde, dai-
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gnait parfois jouer lui-même la partie de violon d'une de ses valses qui ont fait en tournoyant le tour du monde ; le chef d'orchestre allemand , un peu chauve et très-prosaïque, ne pouvait pas transporter au septième ciel les âmes des patriciennes comme son prédécesseur; ce brave homme n'avait ni le coup d'archet diabolique, ni le coup d'œil fascinateur, ni l'air inspiré et presque pythique du divin Johann Strauss ; mais l'orchestre d'élite qu'il dirigeait n'en exécutait pas moins de main de mattre un riche répertoire de morceaux choisis, dont le seul tort était d'être parfois un peu trop sérieux.
Sérieuse ou non, la musique a cela de bon qu'on est libre de ne pas l'écouter, et tous les soirs, dès sept heures et demie, un torrent d'équipages non interrompu franchissait la grille du parc. Quelques-uns déposaient leur somptueux fardeau dans le jardin du Vauxhall ; mais beaucoup de calèches restaient en Ugne dans l'allée qui borde le canal, et les belles paresseuses écoutaient sans se déranger les accords adoucis par la faible distance et par les buissons à hauteur d'homme de quelques bosquets.
Cavaliers et piétons allaient d'une calèche à l'autre, causant et riant; quelle occasion sans pareille de faire un peu de coquetterie, assaison-
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nëe d'un peu de sentiment! Parfois^ interrom^ pànt un éclat de rire, un doigt levé en l'air commandait le silence : on écoutait, murmurée par les violons ou lancée par les cuivres retentissants , une phrase célèbre, une mélodie immortelle, qui passait ailée au-dessus de ces têtes profanes pour aller se perdre dans les grands arbres du parc; puis la causerie et le jabotage reprenaient de plus belle.
Le Yauxhall s'illuminait dessinant les maigres lignes de son architecture sur le ciel devenu moins clair ; les lanternes des voitures s'allumaient comme des yeux dans l'ombre, esquissant une longue traînée d'équipages ; les étoiles se montraient au ciel gris perle entre les hautes cimes des arbres ; de temps en temps, un couple quittait le jardin bruyant et lumineux, traversait la route et se perdait dans les méandres du grand parc discret. . . et , régulièrement , le sifflet strident du train de Pétersbourg sonnait l'heure, comme la main du temps implacable, rappelant aux belles oisives couchées dans leurs calèches, aux cavahers penchés sur les portières, aux groupes amoureux perdus dans la verdure, que la réaUté sans pitié nous force, quoi que nous en ayons , à revenir sur la terre, au milieu du rêve le plus enchanteur.
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C'est dans ce milieu mondain, parfumé, irréprochable, du lundi, que Yassilissa fit son apparition. Sa beauté transfigurée, sa toilette élégante et de bon goût attirèrent l'attention de cette foule où tout le monde se connaît de vue, où chaque visage nouveau excite une question.
— Eh ! c'est mademoiselle Gorof ! s'écrièrent quelques-uns.
— C'est la nièce de la comtesse Koumiassine ! dirent ceux qui ne s'étaient jamais inquiétés de savoir son nom.
Plusieurs mères de famille s'approchèrent de la jeune fille, lui demandèrent des nouvelles de sa tante, et, en apprenant que Yassilissa venait de Pétersbourg avec sa mère seulement, battirent en retraite avec les signes de la plus prudente réserve.
Les hommes n'avaient pas les mêmes raisons de se tenir à l'écart ; plus d'un vint faire sa cour à mademoiselle Gorof, encouragé peut-être dans une mauvaise pensée par le bruit vague de la rupture avec la comtesse. Yassilissa contemplait les désertions et les empressements avec le même dédain amer; on apprend vite à connaître le monde dans les situations exceptionnelles; elle en savait plus désormais sur la véritable amitié et sur la fausseté des apparences, que telle mère
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de famille blanchie sous le harnais avec son escorte de filles à marier. E-Ile classa au même rang les hommes trop empressés et lès femmes trop froides, et se promit de leur prouver plus tard qu'elle avait de la mémoire.
Deux ou trois amies de sa tante, madame Souftsof entre autres , eurent le courage de leur opinion et traitèrent la jeune fille en amie. A celles-là, Vassilissa jura une reconnaissance éternelle.
Depuis huit jours environ, accompagnée de mademoiselle Bochet, elle assistait aux concerts, le dimanche excepté, à cause de la vulgarité du pubHc dominical, et dans son âme elle commençait à se sentir navrée de tout ce bruit, ce vide égoïste et affairé — lorsqu'un soir elle vit s'avancer Maritsky.
Tout son sang sembla l'abandonner ; involontairement elle se cramponna à son fauteuil de jardin.
— S'il passe sans me voir, pensa-t-elle, prise soudain d'un immense ennui de la vie, j'irai au couvent.
D'où lui venait cette résolution subite et désespérée? Elle n'eut pas le temps de s'en rendre compte. Le jeune homme l'avait d'abord regardée avec étonnement, doutant que ce fiit elle,
tant il la trouvait changée, et maintenant il s'avançait d'un pas rapide.
— Mademoiselle, lui dit-il chaleureusement, que je suis aise de vous revoir! Vous avez été malade?
— Qui vous a appris? dit faiblement Vassilissa, en s'efforçant de ne pas laisser trembler la main qu'elle mettait dans celle de Maritsky.
— Il suffit de vous regarder! Votre tante?... Cette question ! toujours cette question qui
énervait VassiUssa comime le grincement d'un canif sur une vitre !
-— Ne parlons pas de ma tante, répondit-elle avec une sorte de fièvre; demandez à qui vous voudrez de vous raconter cette histoire; voilà huit jours qu'on ne me parle pas d'autre chose.
Maritsky la regarda plus attentivement; elle avait l'air bien fatigué. En effet, une fatigue immense venait de s'abattre sur elle : la fatigue de sa position douteuse, de son avenir incertain.
— Je ne parlerai que de ce qui vous plaira, mademoiselle, répondit le jeune officier. Vous permettez? ajouta-t-il en prenant une chaise, mais attendant la réponse de Vassilissa pour s'asseoir.
Aucun des hommes qui lui avaient parlé depuis son arrivée à Pavlovsk n'avait témoigné tant
de réserve^ et son cœur lui proclama une fois de plus combien Maritsky était supérieur au reste du monde.
Ils causèrent une demi-heure environ ; mademoiselle Bochet s'inquiétait bien un peu de la longueur de cet entretien, mais elle estimait assez son élève pour la croire incapable d'une /?irtation ordinaire. Elle resta donc témoin bienveillant de cette causerie innocente.
— Vous me permettrez peut-être de rendre visite à madame votre mère? dit Maritsky en se levant.
Incliné devant la jeune fille, il attendit la réponse.
— Ma mère sera charmée de faire votre connaissance , répondit-elle.
Personne n'avait encore demandé à voir sa mère.
Quand le jeune officier se fut mêlé à la foule : — Rentrons, dit Vassilissa; je suis fatiguée.
Les deux dames reprirent silencieusement le chemin de la maison. Il leur fallait traverser le parc, déjà presque sombre; Vassilissa prit le bras de mademoiselle Bochet.
— Il y a longtemps que vous connaissez ce jeune homme? demanda la gouvernante.
— Depuis l'hiver dernier. Ma bonne amie,
s'il VOUS interroge, dites-lui tout — oui, tout, répéta Yassilissa songeuse — tout!
— Très-bien ! fit mademoiselle Bochet, qui n*osait s'avancer.
— S'il ne vous demande rien... s'il ne vient pas voir ma mère... j*irai au couvent, acheva la jeune fille ; et maintenant, s'il vous plaît, nous n'en parlerons plus.
Le lendemain, vers quatre heures, un drochki élégant s'arrêta devant la porte de la petite maison de bois qu'habitait madame Gorof, et Maritsky se fit annoncer par la petite femme de chambre. Sans paraître surpris ni choqué de l'extrême modestie de leur installation, il présenta ses hommages aux dames — s'adressant parlîiCuUèrement à madame Gorof et à mademoiselle Bochet. Combien Yassilissa lui sut gré de la laisser de côté, et que cette conduite délicate lui parut de bon goût! Madame Gorof, qui n'avait pas le tact le plus parfait, se montra un peu trop aimable envers le bel officier; mais mademoiselle Bochet sut la retenir adroitement dans la limite des convenances.
Lorsque le jeune homme se fut retiré, après une courte visite, madame Gorof s'approcha de sa fille, qui restait muette, assise auprès de la croisée :
— Ëh ! dis-moi, Lissa , c'est un promis pour toi? Il est gentil. Est-il riche?
— Je ne sais pas, maman, répondit la jeune fille, si c'est un promis, ni s'il est riche. Je sais seulement que c'est un honnête homme.
Ainsi rabrouée, la mère s'en fut verser le flot de ses espérances matrimoniales dans le sein de la bonne Suissesse , qui ne lui donna pas beaucoup plus d'encouragement, mais qui la laissa parler.
Gomme l'avait prévu l'orpheline , Mantsky s'adressa à mademoiselle Bochet pour connaître les circonstances qui avaient séparé la jeune fille de sa tante, et l'institutrice lui parla firanchement, suivant qu'elle y avait été invitée. Les circonstances dramatiques de la réclusion et de l'évasion de Yassilissa inspirèrent au jeune homme un enthousiasme sans bornes; il avait toujours été un peu amoureux d'elle, et son premier mouvement en la revoyant avait été une joie véritable; opprimée et sans fortune, elle lui devenait cent fois plus chère.
Il n'était pas de ceux que les traces de la douleur et de la maladie effrayent sur un beau visage ; ce n'est pas le beau visage seul qu'il aimait, et dans les yeux bleus il voyait autre chose que ]a forme admirable et le velouté du regard.
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Lorsqu'il fut au courant de cet été fertile en événements, il choisit une belle soirée pour en parler avec Yassilissa.
— Vous m'aviez permis de m'informer des circonstances dans lesquelles vous aviez quitté votre tante, dit-il, je Tai fait. M'autorisez-vous à vous dire combien je vous admire pour votre courage et votre fermeté?
La jeune fille ne répondit rien.
— Vous avez refusé deux fois d'unir votre sort à celui d'un homme indigne de vous; — est-ce le mariage, ou le mari qm vous faisait peur?
Vassilissa sourit.
— Ce n'était pas le mariage, dit-elle; d'aur très se sont mariées et sont heureuses.
La soirée était superbe. Ils se rendaient à la musique; madame Gorof et la Suissesse marchaient à quelques pas derrière eux dans le parc assombri. Us étaient seuls, puisqu'on ne pouvait les entendre.
— Et vous, espérez-vous être heureuse un jour? demanda Maritsky d'une voix grave.
— Je ne sais, répondit-elle tout bas, pour ca< cher l'émotion de sa voix.
Ils firent quelques pas ; un gros buisson de lilas qui commençait à perdre ses feuilles les cacha aux deux dames.
— Si VOUS vouliez vous fier à moi, reprit le jeune officier en saisissant la main que Vassilissa laissait pendre à son côté , je crois que vous seriez heureuse, car je vous aime.
L'orpheline le regarda bien en face. Ses yeux bleus brillaient d'une fierté sans égale.
— Je suis pauvre, dit-elle, en disgrâce; le monde me blâme, me méprise peut-être; et vous, m'estimez-vous?
— Je vous aime, répliqua Maritsky ; ses yeux brillèrent aussi du feu de l'orgueil le plus légitime. — Qui donc oserait ne pas estimer ma femme?
Les deux regards qui s'étaient croisés comme deux lames d'acier se fondirent en une inexprimable caresse, et Maritsky, s'inclinant, posa ses lèvres sur la main qu'il tenait encore.
— Eh bien! que faites-vous? s'écria madame Gorof en doublant le buisson de lilas.
— Nous vous attendons, maman, dit le jeune homme. Je pense que nous ne ferions pas mal de retourner à la maison. J'ai beaucoup de choses à vous dire.
Il offrit son bras à Vassilissa , et ils traversèrent ainsi le parc au grand ébahissement des promeneurs, accoutumés à ne voir marcher ainsi
que les jeunes mariés et tout au plus les fiancés officiels.
t Maritsky s'expliqua en long et en large ; madame Gorof ne put maîtriser son émotion en apprenant que le jeune officier était fils unique de parents riches qui l'adoraient et n'avaient d'autre volonté que la sienne. Vassilissa jeta un regard d'orgueil sur son fiancé, en pensant qu'elle n'avait jamais su ni voulu savoir s'il était riche ou pauvre, et que lui la prenait telle quelle, sans dot et pour elle-même.
— Ce n'est pas tout, dit la jeune fille lorsque sa mère eut béni les promis et versé sur leurs épaules tout ce qu'elle avait de larmes disponibles, il faut que j'écrive à ma tante.
— Est-ce que vous ne lui avez pas écrit depuis votre départ? demanda Maritsky.
— Quelques lignes seulement, datées de Moscou; mais elle ne m'a pas répondu.
— Écrivons donc à notre tante ! s'écria gaiement le fiancé.
On apporta une petite table et « ce qu'il faut pour écrire » ; la lampe fut rapprochée, et les deux promis s'installèrent côte à côte pour confectionner la fameuse épître.
Malgré les efforts les plus louables, ils n'arrivèrent pas à produire quelque chose de satisfai- II. 12
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sant. Peut-être cet insuccès était-il dû en partie à ce que Maritsky avait emprisonné dans sa main droite la main gauche de Yassilissa, et l'on sait combien il est difficile d'écrire sans tenir son papier. Tant est-il qu'à dix heures madame 60rof, malgré les réclamations de celui-ci, mit son futur gendre à la porte, lui démontrant, pour le consoler, qu'il habitait à Tsarskoé-Sélo, que le dernier train allait partir et qu'il aurait la ressource de revenir le lendemain.
Maritsky finit par dire à madame Gorof qu'elle abusait du droit qu'ont les belles-mères de malmener leur gendre, et nant à qui mieux mieux, le groupe finit par se séparer, non sans que Maritsky eût manqué le train.
Il ne voulut pas prendre le drochki de louage et s'en alla à pied par les allées pittoresques du jardin anglais qui relie les deux villes Pavlovsk et Tsarskoé-Sélo. Cette promenade de quatre kilomètres ne lui parut pas longue. Son cerveau était calme, il n'avait agi sous l'empire d'aucune pas»sion impétueuse, mais son cœur était plein.
a Ton bonheur est là! » lui avaient crié à la fois le sentiment et la raison ; le jeune homme avait écouté leurs voix, et maintenant il planait dans cette félicité calme propre aux tendresses sérieuses. Il rentra chez lui complètement heureux.
LES ROUMIASSINE. 207
Vassilissa s^endormit ce soir-là dans le septième ciel. Ceux qui n'ont pas souffert ne peuvent connaître le prix 4u bonheur acheté par des tortures; leur vie est à l'abri des orages, mais la joie ineffable de posséder en paix un bien qu'on a cru inaccessible leur est inconnue, et tels qu'ils sont, je plains ces pauvres heureux !
Vassilissa n'était pas de ceux-là, et son bonheur, chèrement acheté, fut pour elle un enivrement complet.
Il fallait pourtant fabriquer la fameuse lettre, et ce n'était pas une chose aisée ; elle y mit tous ses soins et finit par mettre au jour la chose suivante :
« Ma chère tante et bienfaitrice !
« Depuis que j'ai quitté votre maison, avec les « apparences de l'ingratitude, bien qu'au fond (t mon cœur fût plein de reconnaissance pour » vos bienfaits , il m'est arrivé un grand événeii ment. Je suis fiancée à Alexis Maritsky, de qui « j'avais fait la connaissance chez vous Thiver tt dernier. J'espère, ma bonne tante, que ce maie riage aura votre agrément et que vous voudrez a bien me bénir et me conduire à l'autel.
« Votre nièce reconnaissante et soumise. »
208 LES ROUMIASSINE.
— C'est un peu court, fit observer Maritsky après avoir lu.
— Tu crois?
Suivant la coutume russe, les fiancés se tg,toyaient ; charmantes prémices du mariage , quand on s'aime. Elle regarda le papier, penchée sur son épaule.
— Oui, décidément, c'est un peu court! répéta Maritsky d'un air perplexe.
— Que veux-tu que je lui dise de plus?
— Le fait est, répondit-il en riant, que je ne vois pas ce qu'on pourrait y ajouter. Court et clair! Crois-tu qu'elle te réponde?
— Certainement ! fit la jeune fille en appuyant avec énergie le cachet dans la cire molle.
— Qu'est-ce qu'elle te répondra?
— Un sermon en quatre pages — peut-être six. Oh ! que je voudrais avoir une lettre de Zina!
— Écris-lui !
— Elle ne lira pas ma lettre, ce n'est pas la peine; et puis, que veux-tu que je lui écrive quand je sais que c'est ma tante qui se régalera de mon style! Pauvre Zina, elle serait si contente !
— Tout de même, ta tante est joliment mau-
LES ROUMIASSINE. 209
vaise ! s'ëcria Maritsky après un moment de réflexion.
— Au fond, elle n'est pas méchante , fit Vassilissa de sa voix douce.
— L'ogre non plus n'était pas méchant, reprit Maritsky, parodiant Dmitri sans s'en douter; — mais quand il avait faim, il mangeait les petits enfants !
— C'est très-mal, répondit Yassilissa en faisant une jolie petite moue.
— Qu'est-ce qui est très-mal? fit Maritsky en l'imitant.
Elle éclata de rire, et, jusqu'à nouvel ordre, on ne parla plus de la tante •
Le complot.
Pendant que les amoureux attendaient sans trop d'impatience la fin des délais que, dans sa bonté, le ciel impose aux époux avant de leur passer au cou les chaînes de Thyménée : production d'actes de décès ou de naissance, autorisation de la famille, etc., etc., Justine Adamovna ne perdait pas son temps.
Sa petite police particulière avait travaillé d'une façon tout à fait méritoire et lui avait appris deux choses très-importantes.
Premièrement, la veille du jour où elle avait quitté Pétersbourg pour aller chercher sa fille, madame Gorof avait reçu une lettre chargée.
Or, la loi suivant laquelle s'effectuait alors en Russie la remise des lettres chargées exigeait que le destinataire se présentât en personne au bureau central, ou bien transmit ses pouvoirs à une autre personne, le tout accompagné de longues formalités de police. La prudente Justine avait
LES KOUMIASSINE. %i\
appris de la sorte que la lettre chargée venait du prince Chourof — obligé de donner son nom et son adresse à Textérieur de l'enveloppe.
C'était un grand point, mais ce n'était pas tout; une seconde information lui avait appris que le même prince Chourof avait également envoyé une lettre chargée à mademoiselle Bochet, et que celle-ci avait aussitôt quitté sa villégiature pour s'installer auprès de Vassilissa, qui, vêtue selon son rang, se promenait tous les jours à Pavlovsk.
Donc, mademoiselle Gorof vivait aux dépens du prince, attendant sans doute que celui-ci vint la rejoindre, et Justine se disait avec amertume qu'il ne tarderait pas à l'épouser. Tout à coup — 6 miracle ! — une lettre de Vassilissa à l'adresse de son oncle fut déposée à la maison Koumiassine. Le comte se trouvait alors absent. . • On n'a jamais su par quel prodige Justine se rendit mattresse du contenu de la lettre ; — toujours est-il que le soir même elle savait d'une manière positive que mademoiselle Gorof se préparait à devenir madame Maritsky dans le plus bref délai.
Cette nouvelle stupéfia d'abord la protégée.
Quoi! cette méchante fille, indocile, insolente, qui Tavait outragée de toutes les façons, allait
212 LES KOÏÏMIASSINE.
épouser un beau jeune homme, qui n*ëtait pas le prince Chourof? Mais alors... le prince?...
Une clarté céleste illumina mademoiselle Justine. Alors, c'était bien simple! le prince avait acquitté une dette, et Maritsky passait en second lieu. Quoi de plus élémentaire?
C'était élémentaire, et cependant Justine ne put s'empêcher de s'incliner devant la haute sagesse qui avait présidé à cet arrangement.
— Je ne l'aurais pas crue si forte ! se dit-elle avec une sorte d'admiration.
Ce n'était pas assez que d'avoir pénétré tous ces mystères ; les belles âmes ne peuvent se résoudre à garder leurs joies pour elles seules.
Justine s'assit à son bureau, celui-là même qui servait à sa vertueuse correspondance avec la comtesse, et de la plume habituée à écrire des rapports sur les établissements de charité — 6 chastes muses, voilez votre face! — Justine assigna un rendez-vous — oui ! un rendez-vous ! — à Nicolas Tchoudessof.
Nicolas Tchoudessof pensait atout autre chose lorsqu'il reçut la lettre. En voyant les caractères pour ainsi dire officiels de l'adresse, il s'imagina recevoir quelque message bureaucratique et mit le message dans sa poche sans l'ouvrir. Quelques heures plus tard, cependant, il
se reprocha sa négligence, chercha la missive oubliée, et la signature de Justine, signature dis* crête, deux initiales entrelacées, fit sur lui l'effet que les anciens attribuaient à la tête de Mé-< duse.
Le plus désagréable souvenir lui était resté de sa dernière campagne sous les ordres de cette vaillante fille. Il lut cependant et regarda sa montre : l'heure était proche, si proche qu'elle était même un peu entamée ... Il prit un drochki et, prompt comme l'éclair^ vola au lieu du ren* dez-vous.
Le jour baissait, les réverbères s'allumaient de toutes parts dans l'air poussiéreux de cette soirée d'août; le square peu soigné des Ingénieurs, où Justine devait Tattendre, était parsemé de papiers de toutes sortes, enveloppes de bonbons ou de saucisses ; des peaux d'oranges oubliées par les balayeurs depuis le printemps parsemaient les massifs d'arbrisseaux malingres ; quelques femmes de chambre devisaient avec des artisans; le lieu était vulgaire, l'heure déplaisante, la poussière suffoquait Tchoudessof; il ne put s'empêcher de faire un rapprochement mental entre l'endroit, dépourvu de toute fraîcheur, et la demoiselle qui s*avançait vers lui, voilée et impatiente.
su LES ROUMIASSINE.
— Vous êtes en retard, lui dit-elle d'un ton de reproche enjoué.
Le spectre jauni de ses jeunes années passa devant les yeux de Temployé, qui chassa promptement cette image importune.
— ^ J'avais un mauvais cheval à mon drochkiv répondit-il.
Les gens qui arrivent trop tard ont toujours eu un mauvais cheval à leur drochki.
Elle l'entraîna vers le coin le plus désert du square, où ils trouvèrent un banc.
— Vous souvenez-vous de Vassilissa Gorof?
dit brusquement Justine.
-^ Si je m'en souviens ! J'ai de bonnes raisons pour ne pas l'oublier, répondit Tchoudessof en passant légèrement l'index de sa main droite sur son bras gauche.
— Voulez-vous vous venger? murmura la protégée en plongeant ses yeux acérés dans ceux de son ami.
Celui-ci amortit sous ses paupières baissées l'éclair subit de son regard, et répondit innocemment II
— Me venger? De qui?
— D'elle et de lui,
— Qui, lui?
— Le prince.
LES KOUMIASSINK. 215
Tdboudessot garda le silence. Les grandes joies sont muettes, avons-nous dit;
— Pourquoi pas? répondit -il doucement quand il fut maître de sa voix. Mais cela se peut-il?
— Sans cela 9 vous en aurais-je parlé? vous aurais-je dérangé?
— Oh! Justine Adamovna, le plaisir de vous vou»...
La vieille fille laissa tomber sur lui un regard où une sorte de question se mêlait à je ne sais quel dédain amer.
— Laissons là le plaisir de me voir, vous n'en êtes pas friand d'ordinaire. Oui| cela se peut, vous dis-je.
— Mais, j'entends, cela se peut-il sans danger?
— Sans danger aucun... pour nous, ajouta-^ t-elle en découvrant, dans un doux sourire, toute une rangée de perles jaunes d'un bel orient.
— C'est ainsi que je le comprends, répliqua Tchoudessof en montrant ses dents pointues > semblables à celles d'un loup.
Justine raconta alors les faits — rien que les faits, à son ami, le laissant libre de tirer luirméme les conclusions évidentes. Mais son ami ne l'enr
216 LES ROUMIASSINE.
tendait pas ainsi, il avait peu de goût pour les responsabilités.
— Alors, vous concluez?. «. fit-il quand elle eut terminé.
— Vous le concluez aussi bien que moi, ditelle avec humeur. Le prince paye, c'est probablement parce qu'il a acheté.
— Mais la vengeance? Je ne saisis pas...
Justine pensa qu'en comparaison des femmes,
les hommes sont bien bétes.
— Elle veut se marier avec Maritsky, dit-elle avec une sorte de compassion pour le manque d'intelligence de son ami.
— Oui, eh bien?
— Eh bien ! Maritski a une famille, une famille très-noble, très-ancienne, irréprochable; croyez-vous que cette noble famille consente à admettre la demoiselle quand elle saura la vérité?
— Ah! c'est juste I Vous êtes extraordinaire, Justine Adamovna! Je n'aurais pas pensé à cela. Et si la famille refuse, le jeune homme sera au désespoir...
— Et il tuera Chourof... en duel, bien entendu.
Les deux amis se mirent à rire avec un ensemble parfait.
LES KOUMIASSINE. Îi7
— Mais il n'épousera pas la demoiselle !
acheva Tchoudessof.
— C'est ce qu'il faut! qu'elle meure fille!
s'écria la protégée avec l'accent d'une haine implacable.
Tchoudessof l'écoutait ravi et se confirma de plus en plus dans l'opinion qu'elle irait bien toute seule.
— Mais les parents, comment l'apprendront-ils?
— On écrit — et l'on ne signe pas, répondit Justine en regardant l'ourlet de son mouchoir.
— Fort bien! c'est très -ingénieux; mais qui est-ce qui écrira?
— Vous ! puisque c'est vous qui vous vengez ! riposta la protégée pleine de candeur.
— Moi? non! répliqua nettement Tchoudessof. J'ai une position. Je ne puis me compromettre. Je préfère y renoncer.
Ayant dit, il croisa ses jambes avec l'air d'un homme complètement détaché des choses d'icibas.
— Ce sera donc moi, murmura son amie d'un air sombre. Ah ! Tchoudessof, vous aurez fait de moi ce que vous aurez voulu toute votre vie!..*
Le reste de cette pensée s'éteignit dans un soupir.
218 LES ROUMIASSINE.
L'ami se leva pour couper court aux entraînements d'une situation qui rendait encore plus dangereuse l'heure propice aux épanchements.
— Vous êtes ma véritable, ma seule amie, dit-il avec efFusion; vous êtes bonne et dévouée. Je vous en remercie de tout mon cœur.
' Un second soupir fut toute la réponse de Justine.
— Et. . . quand ferez-vous cette petite affaire? reprit Tchoudessof d'un air distrait.
— Le plus tôt possible; peut-être ce soir même; en tout cas demam. Nous ne serons pas longtemps avant d'en connaître les résultats.
Le couple se serra affectueusement la main et se sépara.
M aritsky se met en colère.
Depuis plusieurs jours déjà, Maritsky avait e'crit à ses parents pour leur faire part de ses projets de mariage et leur demander leur approbation ; il s'étonnait même de ne pas avoir encore de réponse, lorsqu'enfin le facteur se montra. Le jeune homme fît vivement sauter le cachet) et en même temps que la lettre de son père, il vit tomber sur la table une feuille de papier commun, couverte d'une écriture grossière; mais d'acte de naissance point. Il commença la lettre de son père ; aussitôt le feu de la colère et de la honte lui monta au visage.
« Nous étions prêts, mon cher fils, écrivait le tf vieux Maritsky, à t'envoyer tes papiers avec « notre consentement, lorsque nous avons reçu a une lettre bien extraordinaire, et qui nous a « donné beaucoup à penser. Non, certes, que tt nous attachions beaucoup d'importance à ces «sortes de dénonciations; mais on ne saurait
220 LES KOUMUSSINE
« prendre trop de précautions quand il s'agit « de mariage, puisque c'est pour toute la vie, « Informe-toi et fais-nous part de ce que tu « auras appris; après quoi, nous verrons s'il y « a lieu de t'envoyer tes papiers et notre béné- • « diction. »
Maritsky sauta sur le chiffon de papier gris et lut ce qui suit :
« Un ami qui veut rendre service à d'hontt nétes gens les prévient que la demoiselle re- « cherchée en mariage par M. Alexis Maritsky « est entretenue par le prince Chourof, du gou- « vernement de N..., et vit actuellement à ses « dépens, après s'être enfuie de chez sa tante « Koumiassine aux frais et avec l'aide dudit « prince. »
Sous le poids de la colère du jeune officier, une chaise qui se trouvait là vola en éclats; il trépigna dessus jusqu'à ce qu'elle eût l'air d'un, paquet d'allumettes. Ce petit exercice Tayant quelque peu soulagé, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, en répandant sur l'auteur de la lettre anonyme toutes les épithètes que put lui fournir sa connaissance approfondie du russe, riche en invectives.
SoQ.brosseur, croyant que son mattre l'appelait, se présenta timidement.
— Te voila! Fais seller mon cheval! lui jeta Maritsky... Dépêche!
— Mais, monsieur, vous avez rexercice dans une demi-heure...
— Au diable Texercice! Pas de raisons! Fais seller mon cheval.
Le brosseur obëit, et dix minutes après Maritsky se dirigeait à fond de train vers les allées du grand parc de Tsarskoé-Sélo, du côté désert semblable à un bois, qui gagne la station du chemin de fer de Varsovie.
Gomme il sortait de la ville, il rencontra un camarade qui lui cria :
— Eh ! Maritsky, l'exercice ! Tu vas te faire mettre aux arrêts !
— Au diable les arrêts et l'exercice, et le colonel, et toi, et moi-même! Eh bien! j'irai aux arrêts quand on m'y aura mis! s'écria Maritsky exaspéré.
Il enfonça les éperons dans le ventre de son cheval. La noble bête, qui de sa vie n'avait subi tel outrage, se cabra de telle sorte que pendant un moment le jeune homme eut de quoi s'occuper sans penser à son nouveau souci. Il calma de sa voix caressante le cheval injustement puni pour une faute qui n'était pas sienne, et, peu
après, cheval et cavalier galopaient en bonne intelligence sur le sable fin.
— Qui diable a pu écrire ça? répétait Maritsky; quel est le misérable, le... Et les épithètes de recommencer. Il n'eut pas un moment l'idée de croire que la calomnie eût quelque fondement et ne s'en prit qu'au calomniateur. Mais quand on a fait le tour d'une maison à plusieurs reprises, on songe parfois à pénétrer dedans; de même, après s'être demandé quel pouvait être l'auteur de la calomnie, le jeune officier se demanda à quel propos on l'avait inventée,
— C'est Vassilissa qui peut me le dire, pensat-il; je vais le lui demander. Il dirigea son cheval vers Pavlovsk, et, vingt minutes plus tard, il entrait chez sa fiancée.
— Gomment! c'est toi? s'écria celle-ci radieuse. Que je suis contente! Je te croyais à l'exercice?
Sans mot dire, Maritsky saisit la jeune fille dans ses bras et la serra contre sa poitrine, couvrant ses cheveux blonds de baisers passionnés.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle toute pâle lorsqu'il eut relâché son étreinte. Tu as l'air bien ému,
— Écoute-moi, Lissa, dit le jeune homme, je ne puis rien te cacher; tu devinerais tout.
LES KOUMIASSINEé Î23
d'ailleurs; écoutez-moi, maman, dit-il à madame Gorof, qui entrait tout effarée. J'attendais mes papiers pour le mariage , et voilà ce qu'on m'a envoyé; ils l'ont reçu à là campagne.
Il tira de sa poche la lettre anonyme qu'il allait mettre dans les mains de Vassilissa, — il la retira vivement.
— Non, pas toi, dit-il, pas toi, ma chérie; tes yeux ne peuvent lire cette infamie. Tenez, vous, maman.
Madame Gorof prit le papier, le lut, le laissa tomber et chercha une chaise pour s'asseoir.
— C'est indigne! dit-elle d'une voix étranglée.
— N'est-ce pas? fit Maritsky ; mais nous trou verons l'auteur !
Vassilissa avait ramassé la lettre et l'avait lue tranquillement. Son fiancé, en se tournant vers elle, s'en aperçut et la lui retira vivement des mains.
— J'ai lu, dit-elle simplement; dis, tu ne le crois pas?
Maritsky s'agenouilla devant elle et lui prit les deux mains.
— Regarde dans mes yeux, dit-il; ai-je Tair de le croire?
Vassilissa le regarda attentivement, les sour-
cils lëgçrement froncés... puis ses traits se détendirenty et elle se pencha vers lui ; ils échangèrent un baiser.
— Quelle créature assez ignoble*. • dit Maritsky en se relevant.
La jeune fille étudiait attentivement le papier.
-^ C'est le même papier qu'à l'école de charité de ma tante, dit-elle. Je ne serais pas étonnée que cela vint de Justine ou de Tchoudessof, ou des deux; j'ai toujours eu dans l'idée qu'ils se connaissaient plus qu'ils ne voulaient en avoir Tair. Elle m'a dit trop de bien de lui.
— Quelle Justine? demanda Maritsky. Ce nom n'avait jamais été prononcé devant lui de façon à lui laisser des souvenirs précis.
Yassilissa lui raconta l'histoire de ses premières fiançailles.
— Oui, je me rappelle, dit Maritsky; le prince Ghourof a blessé cette espèce de civil...
— Le prince ! répéta Lissa ; son joli visage se couvrit de rougeur. Une idée désolante lui était venue à l'esprit :
— Maman, maman! s'écria-t-elle, où avezvous pris de l'argent pour venir me chercher?
-^ Hélas! sanglota madame Gorof, hélas!
c'est le prince qui me l'a envoyé !
Les fiancés se regardèrent d'un air consterné.
Un morne silence se fit, interrompu seulement par le bruit que faisait madame Gorof en se mouchant toutes les trente secondes.
— Combien? demanda Maritsky.
— Cinq cents roubles, répondit la malheureuse mère.
Vassilissa courut à son petit bureau, compta rapidement ce que contenait son tiroir, retira un billet de cent roubles et jeta le reste sur la table, devant sa mère.
— Quel bonheur! s'écria-t-elle, il me reste encore six cents roubles de l'argent que m*ayait donné mon oncle! Maman, vous allez écrire tout de suite au prince, le remercier cent fois de sa bonté, de la peine qu'il s'est donnée pour m'aider à fuir, et lui rendre son argent.
— Il vous a aidée? dit Maritsky , devenu sombre.
— Oui, mais je ne l'ai pas vu ; c'est avec Zina qu'il a tout arrangé ; il n'a pas voulu qu'on pût seulement soupçonner qu'il était mêlé à cette affaire; il n'a envoyé ni les chevaux ni la voiture dont il se servait, et je ne l'ai pas vu.
— Pas une fois?
— Pas une fois depuis le commencement d'avril, quand je l'ai rencontré dans la rue en me promenant avec Zina et la gouvernante.
— Ah ! que tu me fisiis du bien ! s'écria le jeune homme radieux en pressant sur ses lèvres les mains de Yassilissa, glacées par l'émotion.
— Tu avais douté , méchant?
— Non, mon ange, je n'ai pas douté! Mais si quelqu'un t'avait vue une seule fois en sa compagnie, ne fût-ce qu'une minute, la calomnie eût eu beau jeu, tandis qu'à présent nous pouvons la combattre.
— Qui donc a pu savoir qu'il m'avait envoyé de l'argent?, murmurait piteusement madame Gorof ; je ne l'avais pourtant dit à personne !
— Il suffit, répondit Maritsky, que vous ayez perdu l'enveloppe.
— C'est vrai! s'écria la pauvre dame consternée ; j'ai jeté l'enveloppe, et son nom était dessus ! Mais nous sommes donc environnés d'espions?
A partir de ce moment, de peur des espions, madame Gorof ne se coucha plus sans fureter partout, et spécialement sous son lit.
— Adieu, dit Maritsky; j'ai manqué l'exercice, je m'en vais aux arrêts... j'avais la tête perdue. J'ai bien fait de venir; au moins je suis , tranquille. {
Il embrassa sa fiancée et sa future belle-mère et partit» plus tranquille en effet, mais non
joyeux. Il s*agissait de démontrer la fausseté d'une accusation monstrueuse pour lui, mais admissible pour tous les autres, et il n'est peutêtre pas de tâche plus ardue au monde.
Gomme il s'en allait, triste et prévoyant à son mariage bien des retards , sinon des empêchements formels, une idée lumineuse traversa son cerveau. Seule, la comtesse Roumiassine était en état de prouver que le prince n'avait pas vu sa nièce depuis leur arrivée à la campagne, et que depuis le départ de la jeune fille, il ne s'était pas absenté. La comtesse ne pouvait guère être bien disposée à l'égard de sa nièce, c'était clair ; mais en s'adressant à la noblesse de ses sentiments, on pourrait probablement obtenir son témoignage.
Pendant les trois jours qu'il passa aux arrêts, Maritsky eut le temps de préparer et d'écrire sa lettre; aussi cette lettre fut-elle un petit chefd'œuvre de style et de sentiment. Mais la poste n'a pas d'ailes; elle se sert des moyens ordinaires, et le jeune officier eut le loisir de calculer les chances bonnes et mauvaises dans toutes leurs combinaisons avant d'avoir une réponse.
Gomment on ya aux serres avec des parapluies.
Par une heureuse inspiration, ou plutôt par un coup de tête d*une audace inouïe, le prince s'était présenté chez la comtesse Roumiassine le lendemain même du départ de Yassilissa. Il arriva peu après que Zénaïde avait obtenu le pardon de sa mère; elle jouait du piano dans la g^rand salle et s'arrêta net en le voyant. Le regard joyeux de la jeune fille répondit à la question muette de Ghourof, et il passa dans le salon voisin.
— Bonjour, prince! lui dit amicalement la comtesse. Depuis quelque temps, elle était toujours contente de le voir arriver. Après le premier échange de civilités :
— Ma nièce nous a quittés, lui dit-elle d'un ton dégagé.
— Ah ! fit le prince, surpris de se voir annoncer si paisiblement un événement qui avait du causer un grand remue-ménage dans la maison.
— Oui; sa mère est venue la chercher.
Le prince était encore assez « béte » pour s'étonner de la façon aisée dont la comtesse lui présentait la chose.
— Ah ! elle est venue la chercher? répéta-t-il — il ne savait plus bien à quoi s'en tenir; était-il possible que madame Gorof se fût en effet présentée et eût emmené sa fille ouvertement? — Âh ! et mademoiselle Vassilissa l'a suivie de bon cœur?
— Mais oui, cher prince! fit la comtesse,. qui ne put s'empêcher de rire de la figure penaude de son visiteur.
— Ah ! fit le prince abasourdi, très-bien. Alors mademoiselle Vassilissa va mieux?
— Beaucoup mieux, à ce qu'il parait. Et vous, qu'avez-vous fait depuis qu'on ne vous a vu?
— J'ai passé la soirée en face, de l'autre côté de la rivière ; il m'a semblé voir une lueur chez vous, vers les neuf heures!
— Oui, nous avons eu un petit incendie sans conséquence : une grange. . . rien de sérieux. S'est-on amusé chez nos voisins?
— • On a dansé jusqu'à minuit. J'ai recondmt le général Rortsof chez lui, et j'y ai passé la nuit ; je ne suis pas rentré chez moi, c'est si loin...
230 LES ROUMIASSINE.
— Vous auriez dû venir déjeuner ici, puisque vous ëtiez si près^ fit aimablement la comtesse.
Dans le courant de l'après-midi, elle fit plus d'une fois la réflexion que le prince devait s'être beaucoup fatigué la veille, car il n'était pas en possession de toutes ses ressources. A vrai dire, le pauvre garçon ne comprenait rien à l'indifférence souriante de son hôtesse. Il avait cru tomber chez une lionne irritée , et voilà qu'il se trouvait en face d'une chatte de salon, faisant ronron avec sa grâce habituelle. Si fort homme du monde qu'il fût, la secousse était un peu trop rude.
Vers quatre heures, Zina vint à la rescousse. C'était le moment où sa mère la chargeait du soin d'entretenir ses hôtes, pendant qu'elle s'habillait pour le diner. Miss Junior la suivait, mélancolique et préoccupée, assez semblable à un ruban fripé qu'on laisse traîner sur les meubles. EUe voyait des incendies sans fin illuminer les nuits futures, et machinalement elle cherchait dans ses poches pour se convaincre qu'elle ne possédait point d'allumettes et qu'on ne s'en prendrait pas à elle.
La pluie continuait.
— Allons voir les serres! dit ZénaYde après cinq minutes de conversation décousue .
— Oh ! miss Zina, il pleut, fit la gouvernante.
— Tant mieux ! en cas d'accident, ça éteindrait le feu, répliqua la malicieuse créature.
Un frisson passa entre les maigres épaules de l'Anglaise qui regarda son élève de travers.
— Nous prendrons des parapluies, n'est-ce pas, prince? C'est très-amusant de se promener avec des parapluies !
Très- amusant, en effet, pour les grandes dames qui considèrent un parapluie comme faisant partie d'un valet de pied, quand on monte en voiture par un mauvais temps.
Ceux qui s'en servent journellement y trouvent peut-être moins de charme, mais Zina était de celles qui ne touchent aux parapluies que pour s'amuser.
Les trois promeneurs furent bientôt dans l'antichambre. Les domestiques, étonnés de cette fantaisie, ouvrirent trois parapluies; chacun se munit de son arme, et les voilà sautillant à travers les flaques d'eau dans les allées saturées de pluie. Zina, la plus alerte et la plus vive, cognait à tout moment son gigantesque parapluie contre celui du prince — elle avait pris le plus grand — et riait comme une enfant. Miss Junior, plus exercée à manier cet instrument, s'avançait avec précaution et marchait lentement pour ne pas
$32 LES ROUMIASSINE.
mouiller sa robe pudiquement abaissée sur ses pieds d'autruche. Zina s'était arrêtée à quelque distance et la. regardait venir , picorant ça et là une place plus sèche pour y poser la pointe du pied*
— Il nous manque quelqu'un! s'écria la jeune comtesse, la partie n'est pas complète. Miss Junior, je vous adorerai et je déposerai dans vos mains innocentes toutes les allumettes que je puis encore posséder. Vous allez être un ange anglais, Fange des poètes, et vous irez chercher mon frère. Vous direz à Wachtel qu'il me faut mon frère. Et surtout qu'il prenne un parapluie !
Miss Junior , peu semblable , quoi qu'en dit Zénaïde, à un ange, même anglais, s'en re* tourna, toujours sur la pointe des pieds, chercher le jeune polisson .
Wachtel, par ses principes autant que par sa nature, était constamment disposé à laisser aller son élève. Dmitri se fit ouvrir une demi-douzaine de parapluies, les trouvant tous trop petits, et finit par se décider pour une ombrelle de toile écrue, grande à peu près comme un champignon de belle taille.
Il suivit miss Junior, singeam si bien sa démarche anguleuse, que Zina se tiit à rire du plus loin qu'elle les vit.
LES ROUMIASSINE. 233
Pendant ce moment de solitude, elle avait pourtant parlé de choses sérieuses avec le prince, et ses yeux étaient humides.
— Elle est partie? avait dit Ghourof.
— Oui ; bien malade, bien faible, évanouie.
— Évanouie ! Gomment a-t-elle pu aller jusque-là?
— Je vous avais dit que je la porterais ! fit Zina avec un orgueil ingénu.
Le prince la regarda de telle feçon qu'elle baissa les yeux.
— Et votre mère? dit-il après un silence.
— Oh! j'ai bien cru qu'elle me maudirait!
Elle m'a reniée devant tout le monde !
Ils étaient seuls ; mais, dans ce jardin ouvert de toutes parts, il n'osa lui prendre la main.
— Gomment vous y êtes-vous prise pour la feire sortir?
La jeune fille le regarda de ses yeux pétillants d'esprit et de malice.
— J'ai mis le feu à la grange! Je suis dangereuse, prenez garde!
— Dangereuse... répéta le prince à mi-voix, dites : héroïque...
Zina baissa ses longs cils sur ses y«>ux bruns.
— Héroïque, et telle qu'on ne pour/a jamais
assez vous admirer, ni... ni vous aimer, ajoutat-il en baissant la voix.
Ils gardèrent le silence ; Zina sentait son cœur s'ouvrir comme une fleur qui déroule ses pétales à l'ardeur du soleil; le rose de ses joues s'accentua.
— Ma cousine est sauvée, dit-elle, grâce à vous. Je vous en remercie; c'est ma seule amie. .•
En ce moment Dmitri apparaissait au bout de l'avenue.
— Regardez mon frère, dit-elle; et le fou rire reprit, partagé bientôt par le prince ; malgré la gravité de la situation, il ne put garder son sérieux à la vue de la caricature exacte, mais artistique, que le petit garçon faisait de la pauvre Anglaise. En quelques bonds, il fut près d'eux. Zina lui ôta son ombrelle des mains et le poussa vers le prince.
— Embrassez-le, dit-elle, c'est un jeune héros. Le prince enleva dans ses bras le petit héros
tout crotté et ne le déposa à terre qu'après avoir baisé plusieurs fois ses joues hàlées où la santé était revenue avec le soleil.
— C'est ma sœur qui est brave, répondit Dmitri ; ma grande sœur ! elle n'a peur de rien ; je voudrais bien lui ressembler !
Miss Junior arrivait; Dmitri reprit son om-
brelle , et gambadant , sautillant , la troupe joyeuse finit par atteindre les serres.
— Taquine un peu miss Junior, dit tout bas Zënaïde au petit garçon , j'ai à parler à notre ami.
Dmitri ne se le fit pas dire deux fois; avant que l'Anglaise eût eu le temps de se demander où il allait, elle entendit des piaillements forcenés partir de l'autre côté de la serre.
— Oh! s'écria-t-elle éplorée, cet enfent est encore allé à la volière! Comme la dernière fois, il va se faire mordre par le perroquet !
On entendit la voix de Dmitri, de tout point semblable à celle de son adversaire emplumé, lui prodiguer des apostrophes désagréables. Le perroquet répondait dans sa langue avec une telle ardeur, que miss Junior s'enfuit vers la volière, où Dmitri s'escrimait de son mieux avec le manche de son ombrelle.
Le jardinier en chef s'approcha des visiteurs, les débarrassa de leurs parapluies et se retira. Zina sortit un petit sécateur de sa poche et se mit à couper un bouquet.
C'était une vieille serre à l'ancienne mode : de lourds châssis de chêne encadraient de petites vitres verdâtres; mais qu'importait l'extérieur? Les plantes étaient anciennes pour la plupart :
de gros orangers, des myrtes énormes, des pamplemousses de quinze pieds de haut, heurtaient du front le toit vitré ; les gradins étaient couverts de plantes rares, rosiers de toutes espèces, géraniums variés, fougères exquises; des gloxinias de velours, des calcéolaires fantastiques, des bégonias de toutes couleurs représentaient les goûts modernes.
Le prince écoutait d'une oreille préoccupée les piaillements lointains de la volière; il se disait que les minutes étaient comptées, et pourtant il en perdit deux avant d'ouvrir la bouche.
— Je voudrais bien, dit enfin Zina en coupant résolument au milieu d'un gros myrte une pluie serrée de branches en fleur qu'elle recueillait dans sa robe — je voudrais bien que ma cousine pût se marier prochainement selon son cœur. Le mariage seul lui donnera une position définitive.
— En efifet, répondit Chourof, ce serait pour le 'mieux. Je m'associe de toute mon âme à ce vœu.
— Vraiment? fit la jeune fille en moissonnant fiévreusement des roses, je croyais que...
Elle s'arrêta troublée, son sécateur tomba; le prince se précipita pour le ramasser et le lui rendit.
— Vous voulez faire allusion, dit-il, aux sentiments que m'avait inspirés votre cousine? Oui, j'en conviens, je l'ai tendrement aimée, et je crois même Taimer en ce moment autant que jamais, — seulement l'affection que j'éprouvais pour elle n'avait rien de passionné et provenait plutôt, je le vois maintenant, de sa position pénible, de sa dépendance.
Zina se remit à couper sans pitié tout ce que son sécateur rencontrait ; les fleurs débordaient de sa robe, légèrement relevée.
— Et puis, elle me parlait avec bonté, elle me prenait au sérieux, elle ne riait pas de ma gaucherie...
Zina rougit plus fort que jamais.
— Vous-même, continua le prince en faisant tourner une branche de lierre autour de ses doigts , l'été dernier, vous ne me parliez guère sans rire...
— J'étais une petite fille, s'écria Zina, une enfant capricieuse et méchante parfois, je ne vous connaissais pas...
Le petit sécateur fouilla précipitamment au milieu d'un pélargonium superbe qui devint chauve en un moment.
— Alors, à présent, je ne vous fais plus rire? demanda le prince redevenu timide.
— Vous? le meilleur des hommes, le plus généreux! car si ce n'est pas par... par amour, ' continua-t-elle bravement, que vous avez secouru ma cousine, quel nom donner à votre générosité?
— Non, répondit lentement le prince, ce n'est pas par amour; à présent, j'en suis à me demander si je l'ai réellement aimée. J'aimais en elle l'idée d'une épouse, d'une amie, d'une jeune fée à mon triste foyer de vieux garçon. , . Mais quand j'ai appris qu'elle ne m'aimait pas, je n'ai point ressenti un de ces chagrins violents qui brisent une existence ; je me suis ennuyé, ajouta-t-il en souriant.
Zina s'était arrêtée devant lui, tenant toujours dans sa main gauche le pan de sa robe, d'où les fleurs s'échappaient en longues traînes.
— Et puis ? fit*elle anxieusement.
— Et puis, quand j'ai reçu votre lettre...
— Avez-vous pensé que c'était de moi ? interrompit-elle, curieuse é
— Non, je l'avoue.
— Et moi qui avais pensé à vous tout de suite !
— Je n'avais pas assez d'outrecuidance pour supposer que quelque part dans le monde on attachât tant a estime et d'amitié à mou sou*
venir... Lorsque j'ai appris par vous que je pouvais être utile, je me suis empressé d'agir, j'ai fait de mon mieux. . .
— Et vous avez été blessé, dit Zina, et vous pouviez être tué. Quel égoïsme que le mien, cependant! sans moi tout cela ne fût pas arrivé...
— Votre cousine serait malheureuse, avec ce misérable. Et puis, est-ce que ces gens-là peuvent tuer un honnête homme?
— Gomment avez-vous fait, reprit vivement la jeune fille, pour que dans le monde on n'ait pas parlé davantage de votre. . . — elle hésita — amitié pour Lissa?
Le prince, pour la première fois frappé de cette idée, se posa la même question. Tout à coup, il se rappela la défaite qu'il avait donnée à son vieil ami le sénateur : « Supposez que j'aie l'intention de demander la main de la jeune comtesse Koumiassine. » Et il rougit jusqu'aux oreilles. En le voyant rougir, Zina devint aussi confuse que lui et s'assit pour arranger son bouquet.
— L'attachement que je porte à madame votre mère est bien connu, dit- il non sans embarras.
Les yeux rieurs de Zénaïde se levèrent sur
lui et se baissèrent aussitôt; il s'arrêta troublé.
— Enfin, reprit-elle, puisqu'on n'a rien dit, tout est pour le mieux; que nous faut-il de plus? Vous avez une belle âme, prince, vous êtes généreux et bon... et je me repens de grand cœur des railleries qui vous ont blessé autrefois. Voulez-vous me les pardonner?
En disant ces mots, elle tendait sa main fine et rosée au prince Charmant. Cette fois; celui-ci osa y poser ses lèvres.
Un bruit de pas pressés se fit entendre ; Zina se leva brusquement, et, dans sa confusion, elle laissa tomber sa moisson de fleurs.
Dmitri arrivait au petit trot, suivi à bonne distance de miss Junior.
— L'ennemi ! cria-t-il du plus loin qu'il les vit»
— Je suis à jamais votre esclave dévoué, murmura le prince, enhardi par l'occasion ; il mit un genou à terre.
Zénaïde ne répondit pas, elle s'était rassise, et Chourof, sans se troubler, commença à ramasser une à une les fleurs tombées qu'il déposait sur ses genoux. Quand il eut fini, Dmitri et miss Junior se querellaient à plaisir auprès
d'eux.
— Celle-ci sera pour le chevalier des dames.
LE^ KOUMIASSir^Ë. 841
dit Zina en prenant une rose thé qu'elle offrit au prince, encore agenouillé devant elle. Son regard plein de douceur rencontra les yeux éloquents de Ghourof. Il n'était plus laid, il n'était plus timide ; pour la première fois il se sentait apprécié, il aimait véritablement et de toute son âme.
Le bouquet s'acheva, et l'on reprit le chemin du logis. Il ne pleuvait plus ; les gouttes de pluie tombaient doucement de branche en branche avec un petit bruit mélancolique ; la terre buvait peu à peu l'eau superflue ; dans le ciel encore mouillé, un rayon jaune annonçait la présence du soleil; tout respirait une langueur, une sorte de détgnte favorable aux épanchements. . . Les jeunes gens marchèrent côte à côte jusqu'au perron sans rompre le silence.
Zina pensive rentra chez elle pour faire toilette pendant que le prince allait rejoindre la comtesse.
Le jour s'acheva comme les autres jours. Le soir, avant de s'endormir, surprise, émue, elle
interrogea son cœur Son cœur lui répondit
que de tous les brillants cavaHers qu'elle connaissait, il n'en est pas un qui ne pâlit étrangement devant les mérites et les vertus du prince Charmant.