‹ Les La BoderieChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nicolas de La Boderie entraîné à la suite de son beau-frère. — Ses aimables qualités. — M. de La Becquetière lui confie ses projets.

— Doutes et hésitations de Nicolas. — Finit par avouer qu'il songe lui- même à la retraite. — Promet de suivre la destinée de son beau-frère. — Joie de M. de La Becquetière. — Il emmène Nicolas à Vire. — Pèlerinage des deux beaux-frères à Notre-Dame des Ardilliers. — Passent, à leur retour, h Barenton. — On y célébrait un service en Thonneur de Guillaume Poslel. — Manuscrit de Nicolas de La Boderie rendu h son fils par les héritiers de Postel.— Suzanne de La Boderie veut se faire religieuse. — M. de La Becquetière chargé de lui choisir un couvent. — Lettre qu'il écrit à la Supérieure du couvent de Villers-Canivet. — Réponse favorable de la Supérieure— M. de La Becquetière lui demande une seconde place pour une personne qu'il se réserve de lui nommer. — Il revient trouver Nicolas de La Boderie. — Les deux beaux-frères se décident à entrer dans un couvent de capucins.— Leur voyage à Paris. — Leur entrevue avec le père Honoré. — Il les ajourne à PAques. — Lettre de M. de La Becquetière h la Supérieure de Villers. — Il lui demande de recevoir M"', de La Becquetière.

— La Supérieure consulte la communauté. — La Postulante

— lU — est admise. — Joie de M. de La Becquelière. -— Met ordre à ses affaires. — Son dernier repas avec ses proches. — Il s'ouvre à eux de ses projets. — Leur douleur. — Il leur demande de raccon)pagner à Villers. — Dernier adieu de M. de La Becquetière à la villede Vire.— L'arrivée au couvent — Séparation des deux époux. — Anne de La Boderie refuse h sa mère de quitter le couvent. — Départ de Nicolas de La Boderie et de M. de La Becquetière pour Paris. — Nouvelles objections du père Honoré. — Il les admet au noviciat. — Les envoie à Rouen.

— Fatigues du voyage. — Ils prennent l'habit. — Leur nom en religion. — Frère Michel raconte leur nouvelle vie à ses deux sœurs. — Les deux novices se séparent. — Frère Elzear est envoyé à Avranches. — Revient à Caen. — La Supérieure demande au Père gardien de l'envoyer à Villers, — Répugnances de frère Elzear. — Se soumet à un ordre du Père provincial.

— N'ose franchir le seuil du couvent. —Se retire dans un bois voisin. — Sœur Elisabeth ignore sa venue. — Frère Elzear se trouve à Caen au moment de la peste. — Demande à servir les pestiférés. — Assiste un capucin atteint du fléau. — Mépris qu'il montre du danger. — II tombe malade. — Progrès rapides du mal. — Sa mort édifiante.

Anne de La Boderie ne devait pas être la seule à céder à cet empire irrésistible que M. de La Becquetière exerçait sur tous ceux qui l'approchaient : son frère aîné, JNicolas, allait, lui aussi, en subir l'influence. C'était le gentilhomme le plus accompli de la province : de petite taille , il relevait ce léger défaut par un grand air de noblesse et de distinction : et , par sa nature fine et délicate, rappelait son oncle l'Ambassadeur, sur lequel il semblait s'être modelé. Après avoir visité tour à tour l'Italie et l'Angleterre , où vivaient encore les souvenirs laissés par son oncle Antoine , il était venu se fixer à la Boderie. La plus grande intimité avait toujours régné entre les deux beauxfrères ; c'est donc à lui , comme au chef de la famille, que Al. de La Becquetière voulut faire la première confidence de sa résolution cl i\v celle de sa femme, ternies secrètes jusqu'à ce jour : il vint pour cela le trouver à la Boderie.

Entre les deux beaux-frères, la conversation fut, ce qu'elle était toujours , affectueuse et intime ; et, dans l'un de ces épanchements qu'amène naturellement une mutuelle confiance , M. de La Becquetière raconta tout : les hésitations de sa femme , les siennes , leurs luttes communes ; enfin , leur résolution irrévocable d'entrer , l'un et l'autre, en religion. Nicolas de La Boderie connaissait la grande affection de sa sœur pour son mari , il avait été témoin de leur bonheur ; ce ne fut donc qu'avec une certaine réserve qu'il reçut cette première confidence ; il crut même , un instant, que son beau-frère n'était venu que pour connaître le fond de sa pensée, et savoir comment lui-même entendait arranger sa vie ; mais la vérité est si éloquente qu'il reconnut bientôt qu'il avait affaire à l'une de ces vocations puissantes que nulles paroles humaines ne sauraient arrêter. La confiance de M. de La Becquetière appelant la sienne, il avoua que bien des fois des pensées de retraite lui étaient aussi venues : ces pensées, il avait d'abord cherché à les combattre, en se jetant au monde; mais, au milieu de ses voyages, et des distractions qu'il leur avait demandées , elles ne s'étaient jamais totalement effacées de son cœur. Longtemps rebelle aux vues de la Providence, il sentait bien , aujourd'hui, qu'il fallait s'y abandonner : il promit donc, sur l'heure , à son beau-frère, de

partager désormais sa destinée, et de raccompagner partout.

La joie que M. de La Becqueticre ressentit de celte confidence fut si grande qu'il conjura son beau-frère de partir avec lui , dès le lendemain , pour aller faire part à M'"', de La Becquetière de cette sainte résolution ; elle s'y associa de toute son âme ; et , de Vire , les deux beaux-frères partirent pour un pèlerinage à Notre -Dame -des- Ardilliers ( 1 ) , dans la pensée de mettre leur pieux dessein sous la protection spéciale de la Sainte Vierge.

Nous ne les suivrons pas dans ce voyage, où M. de La Becquetière eut la consolation de ramener au catholicisme , une protestante , M'"", du Pas. L'année précédente, il avait déjà converti le mari.

A leur retour, nos deux voyageurs passèrent par Barenton , le jour même où l'on célébrait un service, en l'église du lieu, pour le repos de l'àme de Guillaume Postel (2). Ce savant orientaliste avait été, nous l'avons dit, étroitement lié avec Guy et Nicolas de La Boderie : il s'en était suivi de mutuelles comnuinications de leurs travaux, cl Nicolas de La Boderie se rappela que son père avait dû laisser entre les mains de Postel un traité, écrit en

(1) Nolre-Damc-dcs-Ardillicis est prôsonlcmcnt une helle et m;igniliquo église i\ roxticinilé d'un des faubourj^s de la ville de Saïunui.

( Vie de fvcrc Elicar. )

(2) Né à Dolcrie, proche Baienloii, luorl en 1580.

français , sur les sacrements. L'idée lui vint de le réclamer des héritiers de Tillustre savant, et ceuxci lui promirent d'en faire la recherche ; ils le trouvèrent, et le lui restituèrent, en effet (1).

A peine rentré à la Boderie , Nicolas y fit célébrer un service à l'intention de son père. Il y convia toute sa famille. Suzanne, sa sœur cadette, qui n'était pas mariée , y vint de Vire , où elle vivait avec sa mère ; et ce fut à ce moment qu'elle s'ouvrit à lui de son dessein de se faire religieuse. Dès que M. de La Becquetièrc connut la démarche de sa belle-sœur, il pria vivement Nicolas de céder à ce pieux désir ; et , s'il n'avait pas luimême inspiré cette résolution, il allait la mettre à profit dans l'intérêt de ses projets. Il ne se dissimulait pas que l'entrée en religion de sa femme , que la sienne , que celle de son frère et de sa belle-sœur , feraient un certain bruit dans la province, et il voulait l'éviter; il crut donc qu'il était mieux de laisser frayer la voie par Suzanne, que rien ne rattachait au monde. Chargé de lui choisir un couvent, il se décida pour celui de Yillers-Canivet, abandonnant l'idée qu'il avait eue , un instant, d'en créer un, pour y placer sa femme.

Il en écrivit donc à la Supérieure, Hélène de La

(1) Dom Chevalier, l'auteur de la Vie de Jean Hnlbout , eut ce traité en sa possession et se proposait de le publier.

( Vie (le Jean Halbuut. )

Moricière : « Vous connoissez asscurement , Ma- « dame, la maison de la Boderie ; et, quoique j'aye « l'honneur de lui appartenir de fort près, je ne « crois pas sortir des bornes de la modestie, si je « me flatte , disant qu'elle est trop illustre pour « estre inconnue à une personne comme vous, qui a n'ignorez rien de ce que l'on peutsçavoir. Vous « me croirez donc facilement lorsque je vous diray , « que mademoiselle de La Boderie est une fille « très spirituelle, tressage et très pieuse ; puisque « le caractère propre de tous ceux de cette fa- « mille, c'est le bon esprit , la sagesse et la piété. a Mais je puis bien vous asseurer qu'elle n'a ja- « mais fait paroistre plus sensiblement ce grand « fond de piété , de sagesse et de bon esprit, que « par la résolution qu'elle a prise, depuis quelque « temps , de quitter le monde et de se retirer au- « près de vous. Madame, pour se consacrer dans « vostre monastère au service de Jésus-Christ , « sous vostre direction. Comme j'ay l'honneur « d'estre son beau-frère , vous me dispenserez . « s'il vous plaist, de vous marquer plus précisé- « ment toutes ses autres bonnes qualitez ; il sullit ^ que je vous proteste, devant mon Créateur, que je . n'ay presque point vu de plus forte vocation que .( la sienne : si bien que j'espère do voslre charité, 0 Madame , que vous lui accorderez une place « dans vostre sainte maison. Nous couviendrons

« aisément des conditions et , atUant que je puis « prévoir, ce ne serapas l'unique de la famille (1) . »

La réponse delà Supérieure fut toute favorable, et M. de La Becquetière n'eut plus qu'à conduire Suzanne de La Boderie, à Villers (2). Avant de quitter le monastère , dont la tenue et la direction lui plurent singulièrement, il demanda à Hélène de La Moricière une seconde place pour une personne qu'il ne voulut point encore lui nommer ; et, sur la promesse qu'elle lui fit de la recevoir de sa main, il la supplia de bien s'en souvenir; car il viendrait peut-être, bientôt, mettre à profit cette bonne disposition.

A peine les portes du cloître refermées sur Suzanne , M. de La Becquetière revint à la Boderie trouver Nicolas; et, après s'être mutuellement consultés , les deux beaux-frères se décidèrent à entrer dans un couvent de Capucins, et prirent rendez-vous pour aller à Paris et y voir le Président du Chapitre-général de l'Ordre.

A l'époque dite , ils partirent , sans rien faire connaître du motif de leur voyage ; le troisième jour , ils étaient à Paris ; et, dès le lendemain, ils frappaient à la porte du couvent. Charles Boucart de Champigny , en religion père Honoré, était alors le président du Chapitre; il avait,

(1) Vie de frère Elzcar.

(2) Ce fut le 21 juin 1621.

coniuie eux , ot malgré sa famille , renoncé tout jeune à une haute position, pour se faire capucin; maître des novices à vingt-cinq ans, il avait passé par tous les grades, et grande était l'autorité de son expérience. Après avoir long-temps écouté les deux postulants , il ne fit aucune objection à Nicolas de La Boderie; mais il se montra moins bien disposé pour la réception de M. de La Becquetière : il lui semblait étrange qu'après quelques années, à peine , d'une union bien assortie , qu'en plein bonheur, pour ainsi dire, il voulût à la fois se séparer du monde et d'une épouse tendrement aimée ; sans refuser positivement, il se rejeta sur la crainte que les forces physiques ne fussent pas à la hauteur du zèle de M. de La Becquetière , qu'il ne pût supporter les austérités de la règle de saint François; et. pour gagner du temps, il ajourna à Pâques les deux visiteurs.

A peine de retour à Vire, M. de La Becquetière écrit à la Supérieure de Villers pour lui rappeler sa promesse , et cette fois il s'ouvre à elle, tout entier. « J'ay trouvé, lui dit-il, pour « moy, une place dans un ordre fort régulier ; et « je vous en demande une, pour madame de La « Becquetière, dans vostre sainct monastère, que « je scay estre fort réglé. Elle souhaite tenir com- « pagnie à sa sœur, et de participer ù l'avantage « que possèdent plusieurs sages religieuses qui ,

« SOUS l'exemple de vostre vertu et sous vostre « conduite , mènent une vie aussi pure et aussi « innocente que celle des anges. On lui a offert « plusieurs autres monastères qu'elle a tous re~ « fusez , pour avoir le bien de se consacrer à « Dieu à l'abri de vostre direction , et je puis « vous asseurer qu'elle ne désire aller avec vous « que pour travailler plus avantageusement à « son salut, et se perfectionner dans Testât reli- « gieux. Au reste, j'espère qu'elle vous donnera « autant de satisfaction que vous pouvez en « attendre d'une personne qui ne souhaite rien « avec plus d'ardeur que de sacrifier à Jésus- « Christ tout ce qu'elle est, avec tout ce qu'elle « a , et possède dans le monde. Elle veut mé- « priser la terre, pour acquérir le ciel ; elle aban- « donne un homme mortel , pour s'unir plus in- « timement à Dieu ; elle laisse la nature, pour s'atta- « cher au Créateur ; elle foule aux pieds les biens « fragiles et passagers , pour en mériter d'incor- « ruptibles et éternels ; et je vous proteste que « si elle pouvoit faire quelque chose de plus , elle « le feroit généreusement (1). »

L'étonnement de la Supérieure ne fut pas moindre que celui du père Honoré. Elle assembla le Chapitre, elle y lut la lettre de M. de La Becquetière, et raconta à ses religieuses ce qu'elle savait

(1) Vie de frère Elzear,

des mérites de ce saint hoiiiiue: puis elle voulut inteiTOfçer, tant cette alFaire lui paraissait grave, sœur Suzanne des Anges : au récit que lui fit celleci, elle vit bien qu'il ne fallait pas juger suivant les règles ordinaires deux vocations exceptionnelles. Tant d'années avaient déjà passé sur leur détermination, elle s'était si bien affermie par les obstacles, que rentrée du cloître ne pouvait plus leur être refusée : les portes s'ouvrirent donc, enfin, d'elles-mêmes à ces deux âmes qui s'y sentaient si irrésistiblement attirées. Toutes les religieuses furent unanimes pour l'admission de la postulante , et la Supérieure fit connaître à M. de La Becquelière le consentement de toute la communauté.

Cette nouvelle, si ardemment désirée, fut accueillie par lui avec des larmes de joie : sur 1 heure , il voulut disposer de ses biens ; il résigna sa charge d'Enquêteur en faveur de son beaufrère, M. Le Chevalier ; il désigna, pour l'exécuteur de ses volontés dernières , le Lieutenant-Général du Bailliage; et, guidé par ce sentiment de justice qui était si vif en lui, il attribua à sa famille la part qui, suivant les coutumes du pays, lui revenait dans sa succession ; puis il fit deux parts du reste : l'une, pour les pauvres et l'église; l'autre, pour la fondation d'un couvent de Capucins à Vire. Tout étiuit ainsi réglé . il invita ses |)arenls à

un dernier repas. Le jour de la fête des Rois, tous vinrent s'asseoir à sa table : le repas fut gai, animé ; sur le visage de M. de La Becquetière et sur celui de sa femme se lisait cette douce joie , que comprendront peut-être ceux qui ont vécu quelques jours de la vie des Trappistes ou des Chartreux , cette joie , mystérieux rayonnement de l'âme quand elle sent en elle la certitude du but atteint , du repos définitivement conquis.

Une fois les domestiques retirés, M. de La Becquetière annonça, en quelques mots, à ses amis et à ses proches , sa résolution , avec cet accent qui ne laisse rien à l'espoir : tous ne répondirent que par leurs larmes. M. de La Fosse , son plus intime ami , long-temps ne put parler et se laissa aller aux regrets les plus touchants ; mais que faire contre une telle volonté ? M. de La Becquetière leur annonça que son départ était fixé au lendemain matin , avant le jour , afin d'éviter l'éclat et le bruit que cette action si peu ordinaire pouvait causer dans la ville, et il demanda à tous ceux qui étaient présents de vouloir bien l'accompagner.

Le lendemain, sept janvier, à cinq heures du matin , il entendit une dernière fois la messe dans l'église Notre-Dame de Vire; puis ses parents et amis étant prêts , ils prirent, tous ensemble, la route de Falaise. A une demi-lieue de la ville , .

M. do La Becquetière, qui était en tête de la cavalcade s'arrêta : le jour coniiiieiiçait à poindre ; de l'endroit où il était , il pouvait apercevoir sa ville natale, à demi-perdue dans la brume du matin. Sa vie passée était là. tout entière; là, tous ses souvenirs ; là, le monde, où sa place était marquée; à tout cela, il voulut donner un dernier regard, pour emporter dans ses yeux cette image du pays natal , qui, pour l'exilé, ne s'efface jamais ; à ce dernier adieu , il joignit une prière pour cette cité qu'il ne devait plus revoir ; puis la cavalcade reprit silencieusement sa marche. A moitié chemin , Nicolas de La Boderie vint les rejoindre.

De Vire à Villers-Canivet , la distance est de dix lieues, il était donc nuit lorsqu'on frappa à la porte du couvent. La première visite lut pour l'église ; de l'église, on se rendit à la grille du parloir : la Supérieure , Hélène de La Moricière , s'y trouvait avec quelques-unes de ses religieuses ; on échangea quelques douces paroles ; puis la Supérieure se retira, pour laisser ses hôtes souper en liberté. Anne de La Boderie , nous ne dirons plus Madame de La Becquetière , se leva la première , et demanda à entrer sur-le-chanq) dans le cloître : le moment de séparation était venu. Le Prieur de l'abbaye de St.-André-do-C.ouflVrn , qui était présent, Tinvita à signaler son entrée dans le cloître, par un acte d'humilité, et à baiser

les pieds de son époux : comme elle se prosternait, il se mit à genoux devant elle et lui demanda pardon des fautes qu'il pouvait avoir commises, durant leur union ; Anne se rejeta vivement en arrière : la porte du cloître était ouverte, elle s'y précipita !

Cette épreuve ne lut pas la dernière , elle eut à lutter contre sa mère , M"'", de La Boderie , qui vint à Villers , et usa de toute son influence pour la déterminer à sortir du cloître, ne fût-ce que pour une nuit. Le sacrifice était fait : Sœur Elisabeth de Ste.-Anne résista respectueusement à sa mère ; et, le 24 janvier suivant, à 23 ans, elle prenait l'habit des novices. *

C'est de Villers que les deux beaux -frères partirent pour Paris. Ils devançaient le terme qui leur était assigné ; et , en les voyant, le père Honoré renouvela ses premières objections ; mais quand il apprit que M'"', de La Becquetière était entrée à Villers ; que M. de La Becquetière et que Nicolas avaient disposé de leurs biens, il les admit au noviciat, et les envoya dans un couvent de son Ordre, à Bouen. On était en plein hiver, et la saison était très-rigoureuse ; cependant, les deux beaux-frères voulurent faire à pied ce long voyage, et eurent beaucoup à souffrir et du froid , et du mauvais état des chemins. Le premier dimanche de Carême , ils entrèrent au noviciat ; et , le mer-

credi suivant , ils en reçurent i" habit. M. de La Becquetièrc prit , en religion , le nom de Irèrc Elzear ; Nicolas de La Boderie , celui de Michel.

Depuis le jour de la séparation , pas une lettre n'était venue, au couvent de Villers, apporter aux deux jeunes recluses un souvenir de ces âmes chéries que , sur la terre , elles ne devaient plus revoir.

Ce l'ut frère Michel qui rompit le silence :

« Nous avons passé , dit-il , les premiers « mois de notre probation, en une parfaite santé ; « mais il y a eu du changement , dans la suite ; « car mon cher frère Elzear fut attaqué le pre- « mier d'une fièvre très-violente, qui le réduisit '( presque à l'extrémité; pour moy , il a plu à « Dieu que je fusse frappé de la peste , (jui a été « si rude et si violente qu'on a désespéré quel- « ques jours que j'en pusse guérir ; cependant « Nostre Seigneur m'a rendu la vie et je ne fais « aucun doute que ce n'ayt été par les prières et « exercices fervents de frère Elzear.

« Je m'asseureque vous ne serez pas fâchées « si je vous fais une peinture et un portrait, pour « vous exprimer ce que la grâce de Nostre Sei- « gneur opère dans ce sainct religieux : mais il a m'est impossible de vous expliciuer les jirodi- « gieuses avances (lu'il a faictes, en chemin de la

« perfection. Tout ce que je puis vous dire, c'est « qu'il croist, de jour en jour, en humilité , en fer- « veur , en lumière , et en toutes sortes de vertus ; « les anciens religieux l'admirent, les autres se « le proposent pour modèle, les novices le re- « gardent comme un sainct, et le révérend Père « gardien avoue ingénuement qu'il connoit peu « de religieux, dans l'Ordre, qui ne lui soient infé- « rieurs en saincteté.

« J'irois plus loin, et je m'étendrois davantage « sur ses vertus; mais j'appréhende que, louant « encore plus ce serviteur de Dieu , vous ne vous « imaginiez que j'oublie que vous et moy avons « le bien de lui appartenir de fort près ; néan- « moins je me persuade que les louanges que je « viens de luy donner, et vous marquer, ne seront « point suspectes, puisque vous le connoissez , « aussi bien que moy ; que personne au monde ne « doit estre plus fortement convaincu de sa sainc- « teté que vous autres, qui avez eu le bonheur, « pendant plusieurs années, d'estre les témoins « de l'innocence incomparable de sa vie (1). »

Les deux novices ne tardèrent pas à se séparer : frère Elzear fut envoyé à Avranches , puis à Caen. A peine était-il de retour dans cette ville , que la Supérieure de Villers écrivit au Père gardien, pour

(1) Vie de frère Elzear , p. 300.

le supplier de pcrniellre a ce saint religieux de venir la voir, à Villers ; mais frère Elzear s'y refusa, ne voyant aucune nécessité à entreprendre ce voyage , et le redoutant pour son repos. La supérieure, qui avait un désir extrême de le revoir, s'adressa alors au père Provincial , et obtint qu'il enverrait à Yillers frère Elzear , en compagnie du Père gardien.

A la vue de l'ordre donné par son supérieur , frère Elzear se soumit. 11 se mit en chemin pour Villers; mais arrivé à la porte du monastère, il ne se sentit pas le courage de la franchir : les larmes lui vinrent aux yeux ; il supplia le Père gardien de le laisser en dehors de cette enceinte, où se trouvait celle à ir.quelle il avait fait un éternel adieu, et qu'il ne devait plus revoir en ce monde. Le Père gardien, voyant son trouble , n'osa refuser ce qu'il lui demandait : la porte, à demi-ouverte, se referma; et, resté seul , il gagna un bois voisin du couvent, où il se déroba à tous les regards, lue seule, entre toutes les religieuses, ignora qu'il était venu si près du couvent , que ses pieds en avaient touché le seuil ; cette sœur , c'était sœur Elisabeth. A la suite de cette épreuve, la plus rude peut-être qu'il eut à subir , frère Elzear revint à Caen : il se trouvait dans cette derniereville.au moment oii la pestt* s'y déclara, au commencement de rannée 1():2(). Bientôt le couvent des (-apucins, situé dans le raubourg-lAbbé . en fut attaqué. Frère Elzear (U -

manda à soigner les pestiférés ; le Père gardien s'y opposait , et voulait l'envoyer à Dieppe ; mais ses prières furent telles qu'il fallut y céder : il se lit donc le serviteur et le garde-malade d'un frère , qui avait été autrefois chevalier de Malte. Rien ne le rebuta , rien ne l'effraya. Lorsqu'on lui demandait si l'image de la mort ne se présentait pas souvent à sa pensée : « Loin que « j'appréhende , disait-il , la contagion ou la « mort, je jouys maintenant d'une paix si pleine, « d'une joye , et d'une consolation si parfaites , « que, quand bien mesme je me trouverois dans le « ciel avec tous les bienheureux , je souhaiterois , « de toute l'étendue de mon cœur, pour l'amour ' de Dieu, de revenir, dans cette petite loge, « rendre aux malades de la peste les mesmes of- « fices que je rends présentement à l'un de mes « frères (1). »

La troisième semaine, depuis qu'il s'était donné au service des malades , il fut à son tour attaqué par l'horrible fléau. Son corps était si affaibli que la lutte ne pouvait être longue : la maladie marcha si rapidement, qu'il comprit bien vite que la mort était proche ; et , se tournant vers les frères qui l'assistaient : « Le lien est rompu, leur dit-il, t nous sommes délivrés (2). »

(1) Annotes'de Marcdlin de Pise. — Vie de frère Elzear,

(2) Laqueus contrilus est et nos liberali. Vie de frère Elzear, p. 395. Voir Marcellin de Pise.

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