CHAPITRE III
La Boderie reçoit Tordre de retourner à Londres. — La succession du duc de Clèves en est le motif. — Des vents contraires retardent le départ de notre Ambassadeur. — Son entretien avec le Grand-Trésorier. — Le roi Jacques le reçoit. — Le paiement de la dette réclamée par le Gouvernement anglais est le seul obstacle à Tentente cordiale. — Henri IV fait connaître sa politique à son Ambassadeur^ — Se montre peu disposé en ce qui touche la question des dettes. — Offres qu'il fait. — Villeroy les trouve insuiïîsantes. — La Boderie les fait accepter.
— L'époque du paiement devient une nouvelle cause de diflicultés.— Délicate position de La Boderie. — Demande à rentrer en France. — Puisieux était d'avis de ne pas tant marchander.
— Craintes de Villeroy. — La Boderie les partage. — Lettre du jeune roi Louis XIII annonçant l'assassinat de Henri IV. — Douleur de Jacques, à cette nouvelle. — La raison d'État reprend le dessus. — Nouvelles exigences du Gouvernement anglais. — La Boderie ne croit pas devoir insister. — Ce que lui répondent, à ce sujet, Villeroy et Puisieux. — Il conclut une transaction. — Il renouvelle le traité de 1572. — Nouvelles prétentions du Gouvernement anglais. — Il veut ôlre payé en Franco. — C'est une question de change. — La
Reine y consent. — La Boderie signe le traité. — Article qu'il fait insérer en faveur de nos nationaux. — Le mal du pays le gagne. — Demande de nouveau son rappel et qu'on lui assure une position. — Villeroy le lui promet de mauvaise grâce. — Fière réponse de La Boderie. — Son séjour se prolonge à Londres. — Motif du retard du Maréchal de Lavardin. — Son arrivée avec une suite nombreuse. — Villeroy s'en inquiète.
— Recommandations qu'il donne à La Boderie. — Puisieux annonce à La Boderie le départ de son successeur. — Lui permet de rentrer en France avec le Maréchal de Lavardin. — La Reine lui écrit dans le même sens. — La Boderie entre au Conseil des finances. — Le Roi et la Reine y assistaient. — Le jeune Robert Arnauld se tenait derrière leurs chaises. — Son oncle l'avait initié tout jeune aux affaires. — La Boderie jette les yeux sur lui pour en faire son gendre. — L'invite â Pomponne. — Opinion qu'avait Arnauld de la capacité de La Boderie. — La Boderie lui propose de conduire sa fille à Andilly. — Madame de Fontenay-Mareuil demande la main de mademoiselle de La Boderie pour Robert Arnauld. — Délicatesse des deux familles. — Arnauld la cite comme exemple à ses enfants. — Il peint le bonheur de son union avec mademoiselle de La Boderie. — La Boderie meurt entre ses bras.
— Madame de La Boderie. — Sa distinction , ses hautes qualités. — Là Reine d'Angleterre l'avait prise en affection. — Elle fut d'un grand secours à La Boderie. — Divers écrits de La Boderie. ■ — Vauquelin de La Fresnaye lui a dédié une satire.
— D'où vient l'injuste oubli dans lequel est resté son nom.
Il n'était pas dans la destinée de La Boderie de jouir long-temps du repos qu'il ambitionnait. Peu de mois après son retour en France , il reçut l'ordre de retourner à Londres.
Un duc de Glèves et de Juliers, étant mort sans enfants, et, suivant l'heureuse expression de Henri IV, ayant laissé tout le inonde son héritier, l'Empereur d'Autriche s'empara d'une partie du duché de Glèves , au préjudice des héritiers légitimes , le marquis de Brandebourg et le comte de INeubourg.
<i Selon les règles ordinaires, nous dit l'historien de Louis XllI, c'était le roi de France que ce procès regardait le moins ; selon celles de la politique, il n'était ([ue plus glorieux et plus utile pour lui d'intervenir, de se |)()rler protecteur en faveur du plus faible, d'annoncer hautement qu'il
ne pouvait rien se faire en Europe en- dehors de son influence (1). »
Il proposa donc son appui au marquis de Brandebourg et au comte de Neubourg , et , pour entraîner dans sa politique le Roi d'Angleterre, il envoya à Londres La Boderie. Ce choix indiquait assez ce que l'on attendait de l'habileté de l'Ambassadeur.
Des vents contraires ne permirent à La Boderie de débarquer en Angleterre que dans les premiers jours de février. 11 ne trouva plus le Roi à Londres : suivant ses habitudes , il était parti pour la chasse ; mais, dès son arrivée, notre Ambassadeur put avoir un entretien avec le Grand-Trésorier.
La conversation étant naturellement venue sur les affaires d'Allemagne , il lui exposa tout d'abord , sans aucune réticence , tout ce qui s'était passé jusqu'à ce jour; ce qu'avait fait Henri IV pour prévenir la division prête à naître entre les héritiers du duché de Clèves et en empêcher la prise de possession ; puis il l'amena à s'expliquer sur les intentions du Roi d'Angleterre. Tout en louant la conduite du Roi de France , tout en reconnaissant ce qu'il y avait de généreux dans le patronage qu'il venait d'exercer en Allemagne ; tout en convenant même de la nécessité d'une alliance , que de-
(1) Bazin, Histoire de Louis XIJJ , t. I.
vait rendre facile une entière communauté de vues et d'intérêts, le Grand-Trésorier se rejeta sur rétat de leurs finances qui ne leur permettait f^ières en ce moment de si grandes dépenses. Il fit observer à M. de La Bodcrie que cette afliiirc était telle qu'elle pouvait en engendrer d'autres, et, comme il était de la prudence de ne lien laisser au hasard , au cas que le Roi d'Espagne s'en voulût mêler , comme il y avait apparence , il désirait savoir ce que ferait la France.
La Boderie lui répondit que cela avait été prévu par Henri IV , et que o tout le respect de l'Espagne « ne te fer oit jamais reculer d*unpas; » qu'il im- « portoit à la sûreté des deux royaumes de se bien « unir et lier, et de renouveler leurs anciens K traités. «
Le Grand-Trésorier protesta du bon vouloir de Jacques d'arriver à cette fin ; mais il ne cacha pas à M. de La Boderie , ce qu'à la f^içon dont on tf avoit traité leurs réclamations au sujet des dettes, (f on avoit pu croire qu'on faisoit pou de cas de <i leur amitié; qu'on les avoit prévenus que le Uoi « de France enverroit quelqu'un pour traiter d'un (( renouvellement d'alliance ; mais que , si l'on (f venoit à aborder la question de la ligue sans c( ])arler des délies, il ne vouloil pas dire (pie « les propositions de la l'rance fussenl rejelées. « mais <y/i'o/i ne s'y porleroil pas si franchement, »
Deux jours après, Jacques revint de la chasse et reçut, en grande pompe, La Boderie ;puis, après l'échange des compliments et des discours officiels, il le prit en particulier , et le menant dans une embrasure de fenêtre , il lui fit connaître son intention bien arrêtée d'assister le Marquis de Brandebourg et le Comte de Neubourg.
Le lendemain, le Grand-Trésorier se montra plus explicite encore, et déclara formellement que l'on pourrait compter sur un premier secours de quatre mille hommes ; mais que , quant à la conclusion d'une ligue offensive et défensive, on l'ajournerait tant qu'on n'aurait pas liquidé cette éternelle créance , le seul obstacle à toute entente cordiale. Ce fut dans ce sens que La Boderie s'en expliqua vis-à-vis de son Gouvernement.
Henri IV ne voulut pas laisser le soin de la réponse à l'un de ses Ministres, et fit lui-même connaître sa pensée intime à son Ambassadeur :
« // s'agissoit (Vempeschery comme il fauli, que « la maison d' Autriche , laquelle a faict paraistre, « à ce dernier siècle ^ aspirer à la monarchie de a l'Europe , ne s agrandisse , n augmente sa puis- « sance, de bien et de pays auxquels elle n'a aucun « droit que de bienséance , sous prétexte de religion « et de justice , comme nous voyons qu'elle prétend « faire à cette heure aux dicts duchés de Juliers « et de C lèves y au préjudice des vrais héritiers
« d'iccux et à la houle de leurs alliez et confé^ devez (1). »
Mais, quant au paiement des dettes , Henri IV ne se montrait pas très-disposé à céder aux exigences de la Cour d'Angleterre : « Je connois « bien, ajoutait-il , que ce me serait un avantage « de non petite importance si je pouvois , en ceste « occasion , engager le dict Roy en la dicte ligue ; « quand ce ne seroit que pour la réputation que « notre conjonction donneroit à nos desseins ; mais, « à vous dire le vray , je fais grande difficulté « d'acheter cet avantage à pria: d'argent; yncsme « prétendant qu'à tout bon et loyal compte , ils îfie « doivent de reste ^ à cause de ce que j'ay fourni n aux États, De plus , je puis bien prouver que « les gens de guerre qu'ils ont envoyés à înon se- « cours ont bien plus vescu à 7nes dépens qu'aux « leurs. Néanmoins je veux bien , en cas que je a n'entre pas en guerre avec l'Espagne , payer au ff Boy de la Grande-Bretagne jusqu'à six cent « 7}iille livres pour toutes ces prétendues dettes, en « quatre années. »
Contrairement à l'avis de Henri IV , cette somme de 600,000 livres semblait insuffisante à Villeroy, et La Bodeiie n'en eut que plus de mérite à amener le Uoi Jacques et ses Ministres à s'en cou-
(1) Ambiissniks de La Iknltric , I. V, p. 60.
tenter, et à obtenir d'eux que tout paiement serait suspendu en cas de guerre avec F Espagne ; mais la fixation des termes du paiement allait devenir une nouvelle occasion de difficultés : le Gouvernement anglais voulait être payé en deux années et non en quatre. Sur de nouvelles observations de son Ambassadeur , Henri lY offrit de payer en trois années.
Jacques prit mal cette nouvelle communication ; il répondit : « qu'elle estoit indigne du lieu « d'où elle venoit , et de celui où elle estoit a adressée (1). »
Enfin , de guerre lasse et sur les instances de La Bodcrie, Henri IV consentit à payer en deux ans, à compter du jour où le contrat serait passé, avec la réserve de reporter le premier paiement à la fin de la première année. En réalité , c'était gagner six mois de temps ; c'était un moyen habile de remettre à payer en trois années ce que l'Angleterre exigeait en deux.
La guerre devenant de plus en plus problable avec l'Espagne et, dans ce cas, la dette, comme l'avait obtenu La Boderie , cessant d'être exigible, le Gouvernement anglais n'avait aucun intérêt à rien rabattre de ses premières prétentions , et il espérait bien , comme le craignait La Boderie ,
(1) Ambassades de La Boderie, t. V, p. 168.
les faire revivre à roccasion d'un mariage ou en quelqu'autre conjoncture plus favorable.
Limité par son Gouvernement, bataillant cliacpie jour sur des questions de détail, la position de notre Ambassadeur devenait de plus en plus délicate. 11 écrivait au Roi, à la date du 1^2 mai 1(3J0 : « Seulement supplieray-je Votre Majesté, très-hum- « blement, qu'en quelcpie sorte que je conclue avec « eux , Elle veuille me faire la grâce de m'en délic vrer ; de me peraiettre de la retourner trouver , « pour finir ce peu de jours qui me restent ; puisif qu'il il y a trente ans et plus que je suis loin de « ma patrie. Les services que j'ay rendus au feu « Roy et à V. M. m'en ont presque toujours tenu « banny , sans autre récompense ([ue la connais- 0 sance que j'ay en moi-même , et du tesmoignage « que rendront tous les étrangers près desquels « j'ay servy , d'avoir toujours faict mon devoir , « et par conséquent digne d'une meilleure for- 0 tune (1). "
Dans les choses de la vie. comme en politique . il est toujours un momeni (juil laut saisir et (|u'on ne retrouve plus, si on le laisse une fois échapper. M. de Puisieux le comprenait bien. .. Ouant à « moyj'estime, écrivait-il à La Roderie , qu'il eusl « été aussi bon d(^ ne marchander si souvent, mais
(1) Ambassades de La Bodcvic . t. V, p. 2^3.
« VOUS sçavez à qui nous avons affaire en matière « d'argent (1). » EtVilleroy, non moins explicite : « Enfin le Roi a suivy votre avis, Ta jugé meil- » leur, avec tous ses serviteurs. Je désire que cette « présente résolution n'ait perdu sa saison, comme « quelquefois il arrive en cas semblable. C'est à « vous à ménager cela avec vostre prudence ac- « coutumée. »
« Je crois bien , répondait La Boderie , que si « vous m'eussiez donné , dès le commencement , '( le moyen de les contenter , j'en fusse venu à « bout ; mais, comme vous dites, les choses perdent « quelquefois de saison, et Dieu m'est témoin com- « bien il y a long-temps que je l'ay appréhendé , « et combien je m'en suis donné de peine (2). »
Ce pressentiment n'était que trop réel : depuis le 9 mai La Boderie attendait un courrier de France ; enfin , le 20 mai , il reçut des dépêches , et voici ce qu'elles contenaient :
« Monsieur de La Boderie , il a pieu à Dieu ap- « peler à soy le Roy mon très-honoré Seigneur et « Père , après avoir été commis en sa personne « le plus horrible et le plus détestable parricide « qui oncques ait été perpétré, et qui m'a percé « le cœur , celui de la Reine Madame ma Mère ,
(1) Ambassades de La Boderie , t. V, p. 217.
(2) Ibid.
« comme de tous François, mes bons sujets, dune « aflliction et douleur plus amères et plus cui- « santés que je ne les peux représenter. Ce fust le « ili de ce mois, le lendemain du couronnement « de la Reine ma dicte Dame et Mère, qui s'estoit « passé et exécuté heureusement, et le Roi, mon- « dict Seigneur et Père, estant en carosse par la « ville, accompagné de cinq ou six de ses plus « fidèles serviteurs, qui estoient dans ledit carosse « avec luy , et suivy encore de plus de cinquante « ou soixante gentilshommes. Le malheureux qui « a faict le coup est une des plus viles et abjectes .( créatures de la nation françoise , habitant de la « ville d'Angoulesme , qui a dict n'avoir faict autre « profession que d'enseigner les enfants. 11 fust « prins sur-le-champ , sans estre offensé de sa « personne. 11 est maintenant entre les nîains « des gens de ma Cour de Parlement , lesquels a jusqu'aujourd'hui n'ont tiré de lui autre cona fession, sinon qu'il a esté suscité et tenté à ce « faire par un esprit malin. Peut-être ([ue la suite a de son procès en apprendra davantage ; car il y a a peu d'apparence de croire (pie ce misérable « ait conçu en lui-même , et ait entrepris un acte u (le telle conséquence et si périlleux , sans sug- « gestion ; d'autant plus (pi'il a déclaré et reconnu « librement n'avoir on((|ues re(;eu ollense ni fasche- « rie de la i)ersonne du feu Ron , mon dict Seigneur
— soie Père , ni d'aulcun de ses officiers en son nom. « Vous serez averty de ce qui s'en vérifiera. «
A cette lettre du jeune Roi Louis XllI , était jointe une lettre de la Reine , et une de Yilleroy :
« Je meurs , disait celui-ci , de notre commune « perte. Je n'ay point assez de larmes pour la « pleurer , ni de paroles suffisantes pour exprimer « ma douleur. Il faut donc prier Dieu qu'il nous « console et qu'il nous assiste, et le prier qu'il « continue sa protection à notre nouveau Roy, à « la Reine sa mère et à tous ses loyaux sujets , à « quoy il semble que toutes choses se disposent. « Faictes aussi votre devoir de votre costé, et sera « la dicte dame reconnaissante de vos services : « elle me l'a ainsi promis (1). Quand vous écrirez « au Roi et à Elle, ne comprenez que les choses « que vous jugerez devoir ou pouvoir estre sues de « tous ; remplissez celles de la Reine de ce qui « doit estre secret , en renouvelant , s'il est pos- « sible , cette alliance avec le Roy de la Grande- « Bretagne et nous faisant sortir aussi du faict « des dettes , mais surtout qu'on ne nous gesne en « cette nécessité et calamité publique ; faictes-y « V os tre possible {2). »
La nouvelle de l'assassinat de Henri IV émut vivement le roi Jacques.
(1) Ambassades de La Boderle, t. V , p. 261.
(2) Jbid,
a {.orsqiril la recul, il devint i)lus blanc que sa « chemise , nous dit La Boderie , et se montra « tout ce jour-là si rempli de tristesse, de mélan- « colie et d'étonnement , qu'il lui arriva trois ou « quatre fois que , voulant entrer par une porte , « il entroit par l'autre (1). »
11 revint ])récipilamment à Londres avec une forte escorte autour de son carosse , ce qui ne lui arrivait jamais ; et il envoya , le jour même , porter ses compliments de condoléance à l'Ambassade de France. Lorsque l'envoyé de Jacques s'y présenta, La Boderie était si outré de douleur, qu'il eut grand peine à répondre à ce qu'on lui disait, et, dans les premiers jours , l'impression de cet événement fut si grande , que la raison politique abdiqua un instant , et que Jacques paraissait de mieux en mieux disposé pour la France. La première fois qu'il reçut AL de ].a Boderie , il lui rappela qu'il avait passé une convention avec Henri IV par laquelle, en cas de décès de l'un d'eux , le survivant s'engageait à servir de père aux enfants de l'autre ; il s'olTrit pour tel au jeune Roi, et déclara qu'il ne serait ap|)orlé aucun changement au projet de ligue ; (pfelle serait conclue aux conditions proposées parla France, et étendue aux affaires du dedans. Il accompagna ces dé-
(t) AmhossiuifS </<■ I.a BoHrvif,
moîistrations, de paroles si oflicieiises pour consoler ce pauvre M. de La Boderie , il arriva si bien à son cœur que ce bon et loyal gentilhomme écrivait à son Gouvernement : « Je serois le plus in- « grat des hommes si je ne m'en fusse senti i'. très-obligé. »
La Reine, le Prince de Galles, le Duc d'York ne furent pas moins démonstratifs envers lui ; en parlant de ce dernier qui, depuis, fut Charles 1" : « C'est une perle , disait-il , de qui l'esprit n'est « pas moins agréable que le corps. »
Mais la raison d'État reprit bientôt le dessus : la douleur de Jacques n'alla pas jusqu'à lui faire oublier les intérêts de l'Angleterre, et bientôt il insista pour avoir prompte satisfaction au sujet des dettes. La Boderie offrit , au nom de la Reine , de porter en compte une créance de trois millions quatre cent mille livres, sur les États de Hollande, auxquels Henri IV avait prêté cette somme, durant leur guerre avec l'Espagne , au lieu et place de l'Angleterre ; il offrit encore de prendre l'engagement de payer dans deux années , à dater du contrat qui en serait passé, la somme de 600,000 livres précédemment offerte par le feu Roi.
Cette proposition , on ne peut plus acceptable , rencontra des exigences toutes nouvelles : le Gouvernement anglais demandait que la créance sur les États fût reconnue par eux , et que le premier
paiemont à prendre sur les 600,000 livres eût lieu à l'expiration de l'année courante.
La Bodciie crut devoir céder , sur ce dernier point , mais, sous la réserve que Ton accepterait la cession sur les États en la forme proposée. Le Cabinet anglais n'y voulut consentir (|ue si les États en faisaient leur dette particulière , et refusa nettement de continuer à s'occuper du traité d'alliance, tant que cette première affaire ne serait pas réglée comme il l'entendait; une démarche de La Boderie auprès du Roi ne fut pas plus heureuse. Indigné de ce changement de langage, si peu en rapport avec celui qu'on avait récemment tenu , notre Ambassadeur ne crut pas devoir insister : il n'aurait pu le faire sans aigreur, et il estimait d'ailleurs qu'il y avait peu de dignité à témoigner tant de désir pour une alliance qu'on mettait à si haut prix, il en référa donc à son Ciouvernement. « Cette traisnerie, lui répondit Villeroy (!28 juin « IGIO) , sur la difliculté des dettes, est très-hon- « teuse. Si, parla, ils pensent nous gesner, à prête sent que nous avons plus grand besoin d'eux « qu'ils n'ont de nous, ils feront un faux compte. « Ce qui nous déplaist , c'est de leur bailler notre « argent présentement et de n'estn* |)as asseurés « de sortir des dictes dettes avec eux (!). • « Nous ne sommes point si déchus, ajoutait
(1) Ambassades de Lu Uodcric.
— su —
« M. de Puisieux, que nous traitions honteuse- « ment avec nos voisins. C'est un embarras duce quel , si vous nous en sortez , vous en rappor- « terez de la gloire et du gré ; pourvu que ce soit , « comme vous savez bien faire , sans notre dom- « mage et préjudice de notre réputation. »
L'honneur du pays était confié à d'habiles mains : dans une nouvelle conférence avec le Grand- Trésorier, La Boderie reprit l'affaire du traité et conclut enfin une transaction. Il promit, au nom de la France, de payer en deux ans les 600,000 livres tant de fois proposées, et d'en effectuer le premier versement, dans un an, à dater du jour delà promesse qu'il avait pouvoir de faire. En annonçant cet heureux résultat à M. de Villeroy (1) : « Ce n'a pas été « sans un peu de dispute, lui dit-il , entre le Grand- « Trésorier et moi ; mais à la fin , je l'ai tant prié, « qu'il m'a dit l'accorder, pour l'amour de moi. »
Puis sans perdre une heure , il passa aux articles de la Ligue ; le traité conclu en 1572 fut pris pour base et pour modèle , et , séance tenante , l'on se mit d'accord sur tous les articles, à l'exception du chiffre du secours que l'on se promettait réciproquement en cas de guerre ou de troubles dans l'intérieur des deux royaumes : sur ce dernier article, La Boderie voulait avoir de nouvelles instructions , et il en demanda à son Gouvernement.
(1) Ambassades, t. V, p. 337.
Malheureusement , en France , la rivalité des princes commençait à paralyser toute action extérieure : <t Nos divisions , jalousies et hraveries , « écrivait Villeroy à La Boderie , nous contraint dront de nous retirer, ])lutost que nous voudrions « de cette presse ( il Taisait allusion aux affaires « d'Allemagne). » Ces divisions n'étaient pas ignorées à Londres ; on en i)a riait journellement à notre Ambassadeur, pour s'en servira l'occasion. Un changement de rédaction au traité , communiqué par La Boderie à son Gouvernement, servit de prétexte à de nouvelles prétentions : « C'est « une hydre , disait -il dans sa dépêche du « 10 août 1610, c'est une vraie hydre, de laquelle « aussitost que l'on retranche une difficulté , il en 0 renaist une autre (1). »
D'abord , en cas de troubles chez eux , ils demandaient que le secours à leur envoyer fût de 3,000 chevaux, au lieu de 6,000 hommes de pied, ce qui était une très-grande augmentation de dépense ; puis ils exigeaient que le traité de ligue contînt une stipulation obligatoire pour les dettes, ne se contentant pas (lune i)romesse séparée. La Boderie se débattit si opiniâtrement ([uil \int à bout de ces exigences, dont nous ne faisons connaître que les principales.
(1) Ambassades de La Boderie ^ l. V.
Au momeiU oii il se croyait quitte de cette mauvaise affaire, Jacques et ses Ministres élevèrent la singulière prétention d'être payés à Londres, et non pas à Paris, entre les mains de l'Ambassadeur anglais. C'était une raison de change : la différence , comme valeur, entre les deux monnaies de France et d'Angleterre, n'était pas moindre de 15,000 livres, sur les 600,000 livres promises et acceptées ; et ils entendaient en bénéficier.
Sur cette dernière condition , le Grand-Trésorier se montra inflexible et ne voulut rien entendre. La Reine , lorsqu'elle connut cette nouvelle prétention , estima que c'était si peu de chose qu'elle tournerait plus à leur honte qu'à notre désavantage, et y voulut bien consentir, ainsi qu'à toutes les autres conditions acceptées en son nom.
« Je vous asseure , écrivait-elle à La Boderie, « que si les considérations publiques ne nous con- « fortoient à avancer cette négociation , ils nous « donneroient sujet par telles formalités et barguia neriesdenous refroidir suricelle ; maisj'ay tou- « jours creu, à l'imitation du feu Roi, qu'en sem- « blables occurences ^ il étoit plus expédient de « préférer le général au particulier', ainsi que « vous devez faire en achevant le traité, puisque (c nous sommes venus si avant (1). »
Enfin , le 17 août , La Boderie signa , au nom
(4) Ambassades de La Boderie.
de la rraiicc , le traité de limie et alliance perpétuelles entre les deux couronnes. Il l'avait rédigé en latin, suivant la coutume du temps; et, dans celle des copies qui devait rester en An.îçleterre, il avait mis partout le nom de Louis XIII le premier : au dernier moment , il y fit insérer un article particulier dans l'intérêt de nos nationaux, qui, à l'avenir, ne purent plus être em|n'isonnés , en Angleterre , sans une commission expresse des juges.
Au milieu de tous ces tracas , de ces difticultés sans cesse renaissantes , le mal du pays le gagnait. Il avait laissé en France IM" ^ de La Boderie et sa fille unitjue , et avait luite de les rejoindre ; il pria respectueusement la Reine de vouloir bien se rai)peler combien il y avait long-temps qu'il était hors de France. Il ne s'était pas enrichi à son métier d'Ambassadeur, au service de deux rois; et, avant de quitter Londres, où l'on attendait le ^laréchal de Lavardin , il aurait désiré , et avec quelque justice , quune position honorable lui (Vit faite en France , ou, tout au moins, (pi'il lui lût donné ([uelque honnête moyen d'attendre foccasion déiic placé.
« Vous sçavcz, écrivait-il, à YiUiMoy (:29 oc- « tobre l()10) que tous ceux qui ont s(Mvi de mon « temps se voient avec ([ueUpie réconq)ense et « tirent la pension du Conseil. Moi seul je n'ay ,
« ni n'ay jamais pu remporter quelque marque « que j'aie bien servi; et, néanmoins, je sçais que « vous ne m'avez point manqué de ce tesmoignage. « J'espère beaucoup en la libéralité de la Reine , « mais plus que de tout en vos bons offices. »
A cette demande directe , Yilleroy répondit un peu en style de Cour : il voulut bien promettre , lorsqu'on dresserait les états des finances, d'y comprendre le nom de M. La Boderie; mais il se plaignait en même temps , et des importunités qui assiégeaient la Reine, et de la confusion qu'il trouvait dans les états. A une réponse faite de si mauvaise grâce, la fierté du Gentilhomme normand se redressa , et l'homme qui n'avait jamais craint de dire la vérité à un Roi, fit sentir au Ministre l'injustice de son langage ;
« Je m'étonne , Monsieur , lui répondit-il , de « ces confusions que vous dites se trouver aux « états des finances : où est donc ce grand ordre « dont j'ay vu qu'on faisoit tant de parade ? En « effet , il est aisé de tromper qui veut l'estre , et « c'est une grande innocence que l'autorité (1). »
A son grand regret , son séjour se prolongeait à Londres. Au 31 janvier 1611 , ni le Maréchal de Lavardin,' Ambassadeur extraordinaire, ni M. de Ruisseaux , Ambassadeur ordinaire , n'était encore arrivé. La cause en était bien frivole : l'on
(1) Ambassades de La Boderie,
avait égaré l'Ordre et le manteau de la Jarretière , et l'on s'en prenait à M. de Biran , fils de M. de Roquelaure, décédé depuis un mois. L'Ambassadeur d'Angleterre , qui était à Paris , s'inquiétait de ee retard ; l'attribuant à tout autre motil", il cherchait , mais en vain , à pénétrer la cause de ces lenteurs.
Après une traversée très-difficile , le Maréchal de Lavardin arriva à Londres avec une suite si nombreuse que Villeroy s'inquiétait un i)eu de la contusion qu'amènerait un tel personnel; aussi, magré toutes les promesses que le Maréchal lui avait laites de les faire vivre, tous, très-sagement, il s'en remettait à La Boderie pour y veiller : « 11 sera « bon , lui écrivait-il , que vous l'aidiez et court fortiez à cela , comme à tout ce (jui concernera «( sa conduite , tant au principal de l'action « qu'aux accessoires , compliments et autres ga- « lanteries auxquelles on est obligé en semblable « occasion ; et il dit et il asseure qu'il suivra ponc- (' tuellement vos bons conseils, et je pense (pi'il le « fera; car il est cavali(»r (jui aime l'honneur de (c son maistre et (pii péchera, plutost par Tigno- « rancc des coutumes, que par malice ou faute de « bonne volonté. Le meilleur sera (pfil achève a promptement sa besogne, afin cpiil ne soit long- « tenq)s à charge (1). »
(1) Auilxissadcs, t. V, p. 520.
Enfin, une lettre de M. de Puisieux , du 10 janvier 1620, annonça à La Boderie que l'Ambassadeur ordinaire qui devait le remplacer, M. de Buisseaux, pourrait se mettre en chemin, le 15 ou le 16 janvier; et que, dès qu'il l'aurait présenté et instruit du courant des affaires, il pourrait en toute liberté rentrer en France avec le maréchal de Lavardin. Il lui promettait de lui envoyer , par la voie de Calais , tout ce qui lui serait nécessaire pour effectuer son retour.
La Reine , par une dernière lettre du 14 janvier , voulut bien lui donner la même assurance ; et le chargea dans son audience de congé, par t' habitude qu'il avait prise avec le Boi Jacques, de l'assurer de sa cordiale et parfaite amitié. Ainsi se termina cette seconde ambassade , et l'on voit , jusque dans les dernières dépêches , dans quelle estime on tenait et le caractère et la haute intelligence de La Boderie.
A son retour en France , La Boderie entra au Conseil des finances. André d'Ormesson nous dit, dans ses Mémoires, qu'il siégeait, du côté droit de la cheminée , entre M. de Courson-Hue et le président d'Atis. C'est à ce Conseil que se rapportaient toutes les grandes affaires, et, pour contre-balancer l'autorité qu'y prenait M. le Prince, le Chancelier avait engagé le Roi et la Reine à s'y trouver : ils se plaçaient au bout de la table , le
Hoi, à uiaiii droile ; la Iioiiio, à main jçauclio. « Les « séances étaient publicines, et tous les Princes, et a tous les grands Seigneurs, nous dit encore d'Or- « messon , prenoient à faveur d'y assister (l). »
Derrière les chaises du Roi et de la Reine , se tenait habituellement un tout jeune homme; et, lant (lue durait la séance , il en suivait attentivement toutes les discussions. Ce jeune homme, dont le regard brillait d'intelligence, était Robert Arnauld d'Andilly , le futur traducteur des Confessions de saint Augustin et de V Histoire des Juifs. Son oncle, Isaac Arnauld, directeur des finances, et l'un des orateurs les plus écoutés du Conseil, l'avait , tout jeune encore , initié à la pratique de l'administration , en lui faisant faire l'extrait des affaires les plus importantes (2) ; ([uelcjuefois même , les lui faisant ra|)porter devant les i)lus anciens de MAI. du Conseil , lorsqu'il se trouvait avec eux de commission. 11 raconte lui-même qu'à l'âge de 1 1 ans, son aïeul, l'avocat-général Marion, le garda à ses pieds durant toute une longue* plaidoirie dans lacpielle son ])ère , Antoine Arnauld , s'éleva à la plus haute éhxpience : telle était la forte éducation de notre ancienne magistrature.
Voyant tous les jours ce jeune homme au Con-
(1) Nous nous sommes scr\i des bonnes iiulicalions données par M. Cliéruel, dans son Histoire de l' administration en France.
(2) Mémoires de Rol'crt Arnauld d'Andilh/ , p. 9/j.
seil , La Boderie fut séduit par sa distinction et sa maturité, et le suivit des yeux, avecla pensée d'en faire un jour son gendre : sa fille unique n'avait que 14 ans; douée de tous les agréments de l'esprit et déjà belle , elle avait été demandée en mariage par des personnes fort riches et de fort grande qualité , mais il avait coutume de dire : « Qu'il aimoit « beaucoup mieux que Dieu lui eust donné une « fille qu'un fils , parce que , s'il n'avoit eu qu'un « fils , il lui auroit fallu le garder tel qu'il seroit , « au lieu qu'il choisiroit , pour sa fille, un gendre « selon son cœur (1). »
Un jour qu'il sortait du Conseil , il s'approcha de Robert Arnauld : « Je m'en vais à Pomponne , « lui dit-il , pour quelques jours; je vous prie de « m'y venir voir, et je vous assure que personne « n'y sera si bien venu (2). » Ces paroles, si encourageantes , allaient au-devant des désirs du jeune homme : son père et son oncle avaient déjà pensé , pour lui , à M"^ de La Boderie , et , lui-même désirait beaucoup ce mariage , en raison de la haute estime qu'il avait pour M. de La Boderie : « G'estoit , nous dit-il , un (n homme d'un mérite si extraordinaire que l'on « n'en voyoit pas en France si capable que lui de « remplacer M. de Villeroy , s'il fust venu à man-
(1) Mémoires d' Arnauld.
(2) IbiU.
- or, -
(( qiier ; mais coninio ni mon père, ni moi n'aii- « rions vonlu , ])our rien au monde , prendre le « hasard d'un refus , nous ne ])ouvions nous réa soudre à en faire la proj)osition (1). »
Robert Arnauld se rendit à Pomponne ; il y fut reçu avec des témoignages tout particuliers d'afTection; et, ce qui était plus significatif encore, M. de La Boderie lui parla d'aller à Andilly et d'y mener sa fdle. Peu de jours après , ce projet se réalisait et le jeune prétendu , assis en carossc auprès de Mademoiselle de La Boderie , avait tout loisir de l'entretenir. 11 ne restait plus à faire que la demande oflicielle : Madame de Mareuil , nièce de M. de Fontenay et parente des Arnauld, qui avait pour le jeune Robert une amitié de mère , voulut bien se charger de porter les premières paroles. M. de La Boderie lui répondit avec cette grâce , cette civilité qui en faisait un homme vraiment à part : « Qu'elle pouvoit juger « du plaisir qu'elle lui faisoit de lui demander sa « fille i)oiir Robert Arnauld , piiis(iu"il estoit près « de le demander pour sa fille. »
« Le mariage résolu et les articles dressés , la « dilliculté ne fut pas à en demeurer d'accord , « mais à déclarer ce que chacun désiroit ; et , sur (. cette contestation . ils furent signés en blanc, u et ne furent rem|)Iis que lorscju'il fallut dresser
(1) Mémoires <rArnaiilit.
« le contrat. Antoine Arnauld donna à son fils la « terre d'Andilly ; et M. de La Boderie , à sa fille , « la terre de Pomponne, o
Ces détails , qui peignent si bien les deux familles, ce qu'il y avait de délicat et de respectable dans leurs sentiments , Robert Arnauld les donne en exemple à ses propres enfants : « pour leur « montrer, dit-il, la différence qui se trouve « entre la source de leur naissance et ces ma- « riages ordinaires, où l'on ne considère ni la « race, ni la vertu, ni le mérite. (1) »
Laissons-le peindre le bonheur de cette union qui , « faite de la sorte , ajoute-t-il , ne pouvoit « estre que bénie de Dieu. Nulles paroles ne peu- « vent exprimer la douceur avec laquelle j'ai vescu « avec M. de La Boderie ; jamais père n'aima « plus un fils, jamais fils n'aima plus un père; et « ne se sont jamais vus trois hommes vivre dans une c plus étroite amitié que lui, mon père et mon « oncle l'Intendant. Nul plaisir ne peut être plus « grand que celui que j'avois de voir ces trois « personnes , d'une capacité tout extraordinaire , « agiter dans leurs entretiens les plus grandes « affaires avec une pénétration d'esprit , une force « de jugement qui auroit donné de l'étonnement « aux plus habiles (2) . »
(4) Mémoires de Robert Arnauld.
{2) Ibid,
Ce bonheur dura deux ans à peine; à la fin de Tannée 1615, Antoine de La Boderie mourut entre les bras de son gendre : il n'était âge que de soixante ans (j). Madame de La Boderie lui survécut près de 20 ans, et ne mourut qu'en lOoo : elle était fille de Charles Le Prévost , contrôleur général des finances, et de Marie Brûlart, tante de M. le Chancelier de Sillery ; en premières noces, elle avait épousé Pierre de Haqueville, seigneur de Pomponne, Crand-Maître des eaux et forets de Bretagne (2). C'était une témme d'un grand mérite et d'une rare séduction de manières : la Reine d'Angleterre , si fantasque et si difllcile , pour son entourage , l'avait prise en grande amitié. « Quand il ne me resteroit . lui disait- « elle , (jue le fil de perles que je porte , je le « j)artagerois avec vous. » Au départ, elle lui fit des présents magnifiques, et contiiuia avec elle une correspondance suivie. Contemporaine de M"^ de Ranîbouillet . qui fut l'amie de son gendre Arnauld (o) , et digne à tous égards d'être reçue dans ces salons de la société polie , oii Tart de la conversation devint une royauté , M'"', de La Bo-
(1) Madame Hobcrl Aiiiaiilil iiioiirul le 23 aoùl 1637. Ce fut l'abbé (le Sl-C)rai) (|iii l\i)=sisla à sa ii.oit.
(2) Anne de Dannemaick , seconde fille de FiédOric H, roi de Danncmarck , avait t^pousé le roi Jacques, le 20 aoùl 1590.
(3) • On ne Irouvera pas mauvais que je dise deux mots de deux " personnes qui ont fiii limiiit iir ;i liur sexe v\ l\ leur sirclc , et n'ont
dcrie fut d'un très-grand secours à son mari, dans sa première Ambassade à Londres ; et c'est avec justice qu'il lui en rapportait une partie du succès.
Dans les loisirs que lui laissaient les affaires politiques, Antoine de La Boderie , à l'exemple de ses frères, cultivait aussi les lettres. On croit qu'il fut l'un des écrivains de la satire Ménippée : son attachement à la royauté des Valois , et plus tard à la cause de Henri lY, nous porterait assez aie penser. Il a laissé une traduction d'un traité du Tasse , Sur la iwblesse et les qualités requises aux rrays gentilshommes (1) ; il composa aussi quelques pièces de poésie (2) . Peu de temps avant sa mort, il avait écrit sa vie en vers, pour son gendre, et la lui avait envoyée. « J'ai encore ce qu'il en « avoit fait, dit Arnauld, et qui montre jusqu'à quel « point il auroit excellé dans la poésie , s'il eust <( continué à s'y livrer, comme il avoit commencé à « sa jeunesse , en mesme temps que le Cardinal
« honoré personne plus que moi de leur amitié. De ces deux dames, l'une « éloil la marquise de Magnelais, Taulre éloit madame la marquise de a Rambouillet que je ne sçaurois louer davantage qu'en disant qu'ena core que l'on n'ait, de notre temps, donné à personne plus de « louanges , elle les méritoit toutes. » — Mémoires de Robert Arnauld, t. II, p. 161.
(1) ^oiv^VAp-pendice.
(2) Nous donnons à VAppeiidice une pièce de vers de lui.
« Du Perron, son intime ami (1). » Nous no pouvons que regretter la perte de ces vers, qui nous auraient peut-être fait connaître quelques particularités nouvelles sur cet homme vraiment éminent. Une des satires de Vauquelin de La Fresnaie lui est dédiée : c'est celle oii, déplorant les malheurs des guerres civiles, et plein d'espoir dans la mission de La Boderie, à Rome, notre grand poëte normand s'écriait :
O saincle paix , leviens , reviens el nous ramène
Les beaux jours qui rendront la saison plus sereine (2).
En étudiant cette vie si bien remplie, et dont la ligne de conduite , du commencement à la fin , ne s'est jamais démentie, nous nous sommes bien des fois demandé pourquoi la postérité s'est montrée si oublieuse à l'égard d'Antoine de La Boderie. Que lui a-t-il donc manqué pour acquérir cette renommée qui ne lui est pas venue ? Henri IV l'a employé dans les missions les plus dilliciles ; sous le règne de Louis XIII , il a couronné sa seconde ambassade de Londres par un véritable succès, et obtenu, par l'autorité de son nom , des conditions que l'on refusait à son ('.ouvornenient.
(1) Mémoires (rArnoiild. Kii U'-lc de la 2'. édition de la (iaHùidr de son frére Guy , il va un sonnet de lui.
(2) Nous reproduirons, à VAppcn.Uic , une partie de celle pirce de \ers, où il est fail allusion au voyape dr F, a P.oderie .'i Honie.
D'où vient cet injuste oubli ? C'est que celui qui avait su deviner l'homme de talent n'était plus là pour le récompenser , c'est que Henri IV était mort ; et puis , disons-le encore , c'est que La Boderie n'appartenait pas à l'une de ces familles de cour ou du parlement de Paris , qui , par leurs relations, par leur nombreuse parenté , occupaient, seules, les hautes dignités ; c'était un gentilhomme de province, fier et pauvre, servant le pays pour le pays , voulant la royauté grande , et la faisant respecter à l'étranger ; un de ces hommes que leur mérite impose, qu'on subit par nécessité, mais qu'on ne récompense jamais qu'à demi.
ClIAl'ITIii: IV
Anne de La Doderie. — r»ouitiuoi nous avons écril sa vie. — Son histoire ressemble à une légende. — La raconter ne nous éloigne pas de notre titre. — Elle était fille de Nicolas de La Boderie. — C'est l'histoire de deux âmes qui, unies par leur choix, se sont volontairement séparées. — C'est la peinture fidèle des mœurs de province , à celte époque. — Frères et sœurs d'Anne de La Boderie. — Son mariage dc- •cide de sa destinée. — Réputation de sainteté de Jean Ilalbout , sieur de La Becquelière. — Date de sa naissance. — Sa famille. — Ce que promettait son enfance. — Est envoyé à Paris. — Vie pieuse du jeune étudiant. — Ce qu'en espérait madame Acarie. — La mort de son père le rappelle à Vire. — Les échevins lui offrent le prieuré de St. -Nicolas. — Comment la pensée lui était venue d'entrer en religion. — Il refuse le prieuré de SL -Nicolas. — Achète une charge de justice. — Demande la main d'Anne de La Boderie. — Portrait d'Anne de La Boderie. — ^L de La Becquetière s'était pris d'inclination pour elle. — Elle la partageait. — Portrait qui nous est fait de M. de La Becquelière. — Anne de La Boderie raconte les obstacles que rencontra leur maringe. — Il est célébré , le 9 février 1019. — Doux commencements d(> cette union. - La vocation
de M. de La Becquetière se réveille. — Il prend la résolution de quitter le inonde. — Anne de La Boderie semble d'abord le " suivre dans cette voie. — Ses défaillances. — Leurs luttes communes. — Causes qui agissent sur Tàme de la jeune femme. — Ne veut pas faire obstacle à la vocation de son époux. — Entre dans la même voie.
Au milieu de nos recherches sur une famille , qui , par l'une de ses générations , tient à l'histoire de notre pays , une douce et angélique figure nous est apparue : c'est celle d'Anne de La Boderie , en religion , sœur Elisabeth de Ste.-Anne. Sa vie, dont les plus belles années se sont écoulées dans le cloître, et qu'un moine de Tabbaye d'Aunay nous a pieusement racontée , ressemble , quoique d'hier, a une légende du moyen-âge. En la faisant connaître, nous ne nous écarterons pas d'ailleurs du titre que nous avons choisi à dessein : Etiu/e sur une famille normande ; car Anne de La Boderie était la fille cadette de Nicolas , le second des trois illustres frères.
Ceux qui ne cherchent que des souvenirs historiques, s'arrêteront ici et fermeront le livre à cette page ; mais s'il en est qui se plaisent à l'étude du rœur humain , aux luttes intérieures de l'àme .
ceux-là , peut-être , voudront aller jusqu'au bout. Dans ce récit , aucun bruit du monde , aucun écho des événements du temps ; mais uniquement l'histoire de deux âmes, qui, après s'être unies, se sont , de mutuel consentement , nous dit leur biographe (1), entre quittées pour servir Dieu avec plus de perfection en r/mmble condition de religion; c'est aussi la peinture fidèle de ce qu'étaient, au commencement du XVI P. siècle , les idées religieuses en province ; c'est un regard jeté dans l'une de ces modestes et pieuses familles d'autrefois, oii l'on ne s'occupait des choses d'ici-bas que pour en demander ailleurs la récompense.
Anne eut deux frères : Nicolas et Mathieu de La Boderie , dont les noms vont revenir bien des fois dans ces pages , et deux sœurs aînées. ( Nous verrons bientôt l'une d'elles la précéder au monastère de Villers-Canivet). Quant à la belle et pieuse Anne de La Boderie , son mariage décida de sa destinée et de celle de tous les siens. Jean Halbout, en religion frère Elzear , qui devint son époux , est resté le bienheureux Halbout pour toutes les populations de notre province , quoique l'Eglise n'ait pas été appelée à ratifier ce premier jugement populaire ; son portrait, objet de la vénération publique, est conservé encore aujourd'hui
(1) D. Le Chevalier : Vie de frère El:car. — Cacn,F. Vauvrccy, 1696.
dans l'une des salles de l'hospice St. -Louis de Vire.
Il naquit à Vire, le 25 juillet 1503 (1). Son père s'appelait Jacques Ilalbout, sieur de la Becquetière, et api)artenait à une l'aniille très-ancienne et très-considérée de cette ville ; sa mère , Marie Le Houx, était sœur de Jean Le Houx , dit le Romain , qui donna la première édition des Faux de Vire , rajeunissant le vieux fonds de poésie populaire resté dans toutes les mémoires , et y ajoutant beaucoup du sien.
Jean Ilalbout était le dernier de leurs enfants ; il en eut le doux privilège : on l'entoura de ces soins qui sont la part des derniers nés. a L'inno- « cence et la beauté de son corps , nous dit le « moine d'Aulnay, estoient l'image de celle de son a esprit, qui croissoit chaque jour en sagesse, aussi « bien qu'en âge. Il n'avoit aucune inclination û vicieuse, pas mesme la foiblesse de l'enfance ; et , « quoiqu'il eust une douceur admirable, elle estoit a jointe à un esprit si sérieux et si sage qu'il ne « prenoil aucun plaisir aux divertissements de ceux « de son âge ; ce qui fit que ses parents lui choisi- « rent un précepteur pieux et éclairé, qui tourna • si bien son cœur du costé de toutes sortes de « vertus, qu'en peu de temps il le rendit l'objet de
(1) D. Le Chevalier : \ic de fnir hlzoïr.
« l'admiration de toute la ville. Tout enfant, il se « portoit à la piété et à la mortification avec un « tel zèle , que c'est l'unique chose en laquelle il « ait désobéy à ses parents (1).
Pour lui faire terminer ses études , sa famille se décida, non sans peine, à l'envoyer à Paris (2). Livré à lui-même, dans la grande ville, notre jeune étudiant employait à visiter les pauvres tout le temps qu'il ne donnait pas au travail ; il recherchait les entretiens sérieux , les maisons connues par leur piété ; c'est ainsi qu'il parvint à se faire admettre chez M'"'. Acarie, la sainte fondatrice des Carmélites, et nous savons qu'elle plaçait sur sa vertu de grandes espérances , et qu'elle estimait ce jeune écolier « un des plus éclairés et « des plus humbles du siècle. »
La mort de son père le rappela à Vire , oii il s'était déjà acquis une telle réputation de savoir et de mérite , que le bruit s' étant répandu de la mort du titulaire du prieuré de St. -Nicolas, les
(1) D. Le Chevalier : Vie de frère Elzear.
(2) Un voyage de Paris était alors un grand événement. Nous voyons, en effet, à une date bien plus rapprochée de nous (1649), que Jean de Banville, envoyé à Paris pour les intérêts de la ville de Vire, écrivait aux magistrats qu'il était arrivé sans accidents, et qu'il en attribuait tout rhonneurà la protection de Dieu et de la Sainte Vierge; il se recommandait aux prières de ses concitoyens pour obtenir un aussi heureux retour.
Nous avons emprunté celte note à M. F. Casin , qui a publié, tout dernièrement, un Abrégé de la vie de Jean Halbout,
échevins furent îui oflrir ce bénéfice (1). T.e revenu
en était considérable, et Toflre, bien tentante; mais,
durant son séjour à Paris, la pensée lui était venue
d'entrer en relij^ion. C'était enlisant la vie de saint
Ignace ([u'il s' estait , pour la première fois, senti
touché de Dieu. ( Nous le savons par Anne de La
Boderie, à lacjuelle il en fit, i)lus tard, confidence.)
Lorsqu'a^^enouillé sur les dalles des églises , il
passait de longues heures en méditation devant
la statue de la Sainte Vierge , en laquelle il avait
une dévotion toute particulière: « Oui t'empesche,
« se disait-il à lui-même , qui t'empesche de
« suivre l'exemple de ce bienheureux ? Que
a connois-tu dans le monde qui puisse et t'y
« doive retenir? As-tu plus d'avantages qu'il
« n'en avoit? Es-tu d'une vie plus exemplaire?
'i Es-tu plus noble? Es-tu plus riche? Es-tu mieux
« fait? Es-tu plus capable? /> (î2).
Et pour s'aflermir dans ces pensées de retraite : « (iravez, demandait-il à Dieu, gravez en mon « cœur les mesmes sentiments, embrasez-moi du « mesme zèle, donnez-moi les mesmes forces. A u l'avenir, je veux estre avons, tout entier ; je « vous supi)lie de me donner un si grand
(I) Le prieuré de St. -Nicolas, près Vire, était situé à l'angle formé par la route de Condé, cl le chemin de Neuville. Ce qui reste des anciens bâtiments n'indique plus leur ancienne destination.
K. Ca'«in : Ahrrijt- </<• la vie de Jean Ilatlout.
(2 Vie de fKrc Kkoar , notes d'Aune de Ln Doderic,
« dégoust de toutes les créatures , et de m'im- « poser un si fort amour pour la religion , que « je quitte au plus tost l'embarras du monde , et « que je me cache dans un cloistre. »
Cette première résolution n'était encore qu'en germe dans sa pensée ; et pourtant il opposa un refus inébranlable aux instances du Vicomte de Vire , et à toutes les sollicitations de ses proches , se contentant de leur répondre : i qu'il n'avoit « point dessein d'entrer dans le clergé séculier. » On le pressa alors d'acheter une charge de justice ; cette proposition l'effraya d'abord; mais sa famille lui en faisant une sorte d'obligation , il fit taire ses premières répugnances, et se décida pour la charge de Conseiller enquêteur qu'avait occupée son père (1).
A ce moment de sa vie , on put penser qu'il avait totalement renoncé à l'idée d'entrer en religion ; surtout lorsqu'on le vit faire un pas de plus dans la voie du monde , en demandant à la veuve de Nicolas de La Boderie , retirée à Vire , la main d'Anne de La Boderie.
C'était une jeune fille d'une rare beauté ; nous avons sous les yeux une gravure du temps , qui la représente en costume de religieuse : le capuchon et la guimpe nous dérobent la chevelure , et une
(1) Les finances de juge cnquêleur à Vire étaient de 5 à 6,000 livres. F. Casi«: Abrégé de la vie de Jean Halbout.
partie du IVoiit ; mais lu i)oiulie est (l'une petitesse remanjuable, et les contours en sont délicatement et harmonieusement accusés; le nez droit est d'une régularité parfaite, les mains elFilées et fines sont croisées pieusement sur la poitrine ; toute l'expression de cette charmante tète semble s'être réfugiée dans deux grands yeux levés au ciel. Il ne faut demander à ce regard , ni le rêve, ni la mélancolie ; il n'exprime qu'une douce et mystique sérénité. Rien de la terre n'a passé dans ces yeux-là (1).
Jean Ilalbout eut occasion de voir quelquefois
Anne de La Boderie , et se prit d'inclination pour
elle , inclination qu'elle partagea. Il est facile
de le comprendre, en lisant ce portrait qui nous
est resté de lui : a Sa vertu n'avoit rien de sau-
u vage et de farouche. Lu esprit aisé, un visage
« angélique , une voix harmonieuse , une faci-
« lité de parler extraordinaire , une modestie
« rare, un enjouement fin et spirituel, un fort
a grand fonds de bon sens , une hardiesse hon-
« neste , une capacité peu commune ; et . surtout ,
a une douceur (pii charmoit admirablement tous
« ceux qui rapprochoient,|sans qu'on pust se dé-
(1) Ce polirait ol celui de Jo.ni llalboul se tiDUvrnl dans un ovomplaire de la vie rarissiim de Jean llalbunl (in'nn licnieuv liaï-ard a fait \cnii- en nos mains.
fendre d'avoir de l'amour pour lui ; et toutes ces belles parties le rendoient l'homme le plus capable , non seulement de briller par la conversation , mais aussi de manier les esprits , comme il le vouloit; et de les faire entrer, par des chemins faciles et commodes, en toutes ses pensées (1). »
Ce mariage rencontra de sérieuses traverses : D'une part, nous dit Anne de La Boderie, mes parents et amis, qui m'avoient accordée à un gentilhomme huguenot, ne pouvoient , du tout , s'y résoudre. D'ailleurs les parents de M. de La Becquetière n'agréoient pas cette recherche, à cause qu'on lui présentoit d'autres partis plus avantageux , et faisoient tous leurs efforts pour l'en détourner; mais rien n'estoit capable de diminuer le violent amour qu'il me portoit , et , ayant pris une forte résolution de ne jamais épouser d'autre personne que moi , il ne se départit pas de sa poursuite; mais ce qui l'y'engageoit de plus en plus, estoit que je répondois, de ma part, à la tendre affection qu'il me marquoit. Il poursuivit donc son entreprise, et la conduisit avec tant d'adresse, tant de prudence et tant d'empressement, qu'il obtint ce qu'il désiroit de mes parents , lesquels, sous prétexte de reli-
(1) D. Le Chevalier : Vie de frère Elzear , p. 107.
fl gion, remercièrent le gentilhomme huguenot, et « me donnèrent en mariage à M. de La Becque- « tière (1) »
Le mariage fut célébré , le 9 février 1619 (2) : M. de La Becquctlère avait alors vingt-trois ans . et Anne de La Boderie , dix-neuf.
Bien de si doux que les commencements de cette union : «La tendresse, la sympathie, l'ou- « verture de cœur, l'ardeur, la fidélité, tous « ces charmes innocents qui rendent les mariages « heureux , se faisoient sentir à ces deux chastes « époux. La paix inaltérable dont ils jouissoient , « l'union intime de leurs esprits ne leur laissoient « gouster que ce que la société conjugale a de « plus doux . de sorte que leurs liens si sagement ^ et si fortement serrez ne paroissoient pas do- « voir se jamais rompre et dissoudre durant la M vie (3). »
Et pourtant sept semaines n'avaient pas passé sur ce bonheur si pur, que M, de La Becqnetière sentit se réveiller en lui les idées de retraite, qui le dominaient autrefois ; elles n'étaient qu assoupies, et revinrent si vives, si opiniâtres , que. dès ce moment , il résolut de renoncer au monde , et de se séparer à jamais de cette lemme qu'il avait
(1) Vie de frire Elzear. — Lettre de sixur Elisabeth , p. 65.
(2) Casin : Abrcijé de vie de Jeun Ilatbout , Vire 1855, p. 17.
(3) D. Le Chevalier: Me de fnre VAzeor.
si ardemment désirée , et qu'il aimait passionnément.
Mais comment cette enfant , qui ne voit de la vie que les choses riantes , acceptera-t-elle cette éternelle séparation , cette mort avant terme ? Ebranlée par la voix persuasive de celui qu'elle aime, par le dégoût qu'il lui inspire de ce monde, par les joies qu'il lui promet, dans le silence du cloître, par cette pensée du salut qu'il lui fait apparaître rayonnante et si belle , Anne de La Boderie semble un instant décidée à ce renoncement que son époux bien-aimé exige d'elle ; mais la femme reparaît , la femme qui aime, et qui avoue n'avoir pas le courage de se dessaisir de ce bonheur qui , pour elle, date d'hier : « Quoique je fusse convaicue par ses raisons, (( nous dit-elle , et que j e sentisse bien que le meilleur « parti seroit de donner mon consentement à nostre « séparation, afin de nous consacrer entièrement à « Dieu ; toutes les fois qu'il m'en parloit, je ne lui « donnois aucune response. Je l'écoutois, en pleu- « rant, et avec un profond silence, qui lui marquoit « assez que ses discours me faisoient un peu de « peine ; n'estant point résolue d'embrasser d'autre « condition que celle où je me voyois engagée avec « lui , dont j'avois, selon Dieu, tout sujet d'estre « très-contente (1). »
(1) Vie de frère Elzcar , p. 71.
— m — C'est alors que , désarmé bien des Ibis par ces larmes qui coulaient, silencieuses, M. deLaBecquetière sentit fléchir ses résolutions: bien des fois, il lui promit de ne pas l'abandonner , de part et d'autre, de touchantes lettres nous le disent ; il y eut de longues luttes , de cruelles défaillances. La mort de deux enfants, enlevés en naissant, la mort d'un frère aîné de M. de La Becquetière et celle de M""', de La Becquetière , sa mère , qui n'aurait pas consenti à cette séparation , toutes ces causes agirent enfin sur l'âme de la jeune femme : elle avait tant de preuves de la vocation irrésistible de son époux que des doutes, des scrupules lui vinrent , et que , ne voulant pas être le seul obstacle à son entrée en religion ; à la fleur de l'âge , aimée comme elle l'était , aimant comme elle aimait ; non pas résignée , mais souriante , elle alla au-devant de cette vie de réclusion, qui allait permettre enfin à son époux de reprendre sa voie. Elle en viendra à dire : Lorsque M. « de La Becquetière commença à me rechercher .( en mariage, je ne fais nul doute que Dieu n'ap- « prouvât son dessein , et qu'il ne se soit servy « de luy pour m'attirer à la sainte religion. J'ai « sujet de me le persuader , et de croire ([ue ce « fut la raison uniciue pour la(pielle Dieu pcM'uiit a qu'il ne se fit pas religieux, dès le temps qu'il « en forma le dessein : ce que j'estime d'autant plus
« véritable que mes parents ont esté plusieurs fois
« sur le point de m'accorder en mariage à des
« personnes qui, bien loin de me persuader de
« me faire religieuse , ne me l'auroient jamais
« permis , ny souffert. »