‹ Les La BoderieChapitre 6 sur 12 · CII.VI'ITRF. M · texte numérisé non relu

CII.VI'ITRF. M

Sœur Klisabolli apprend au fond du cloître la mort de son époux. — Celle nouvelle n'abat pas son courage. — Sainteté de sa vie. — Ilefuse d'être abbesse. — Motifs de son refus. — Lettre de Malliicu de La Boderie qui raconte sa mort. — Ce que devinrent frère Micbel et sœur Suzanne. — Mathieu de La lîoderie continue la famille. — Divers emplois qu'il remplit. — Se retire à la lîoderie. — Épouse Marie de Grésille. — Kllc était digne d'entrer dans celle famille. — Klle demande, au lit de mort , à Malbiou do La Boderie, de se faire prôlre. — Il lient sa promesse. — Sa vie édifiante. — Les derniers La lîoderic. — A l'époque de la lîévolution, trois Iréres de ce nom. — Mculas-Antoine lue par son cheval. — Celle mort est regardée comme le présage de la fin de celle famille. — .M\L de La lîoderie n'émigrent pas. — Les trois frères avaient servi. — Constantin de La Boderie ne laisse que deux filles. — Elles vendent la lerre de famille. — Le manoir de la Marchandière appailienl au dernier serviteur des La Boderie. — Notre conversation sous la vieille cheminée du vieux logis. — Il est raiomcnl donné de causer du passe avec ceux qui Tonl connu. — f.es histoires locales se cachent dans les vieux i-hailiitM^. — Inlérét (|u'onront ces re-

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cherches. — L'histoire de France se retrouve dans l'histoire des familles. — Le cadre des histoires locales permet de mettre en présence les hommes d'une même époque.

C'est au fond du cloître que sœur Elisabeth apprit la mort de son époux. Quelques larmes coulèrent le lonj; de ses joues amaiujries ; mais , aux consolations que lui prodipjuail la supérieure, elle répondit : « Que c'estoit plustost de joye que de a douleur qu'elle pleuroit. » Seulement , de ce jour , on la vit plus soigneusement rechercher la solitude; durant deux ans, elle ne parut ni dans Tenclos , ni dans les jardins du monastère ; elle devint plus silencieuse que par le passé , et restait des mois entiers sans ouvrir la bouche , que par pressante nécessité (1). C'est à soip;ner les malades ([u'elle consacrait toutes les heures (luelle ne donnait pas à la |)rière et à la méditation , ne trouvant jamais de latij;ues trop pénibles, se rele-

(1) \ if (le saur Llisahcth,

vaut cinq ou six fois en une nuit , elle , dont la nature si faible , était portée au repos. Lors d'une épidémie qui se déclara dans le couvent, elle ne voulut jamais laisser à d'autres le soin des malades, disant : « Qu'elle s'estimeroit heureuse de « mourir en les servant, puisqu'elle avoit l'iion- « neur d'estre l'espouse d'un mary qui avoit con- « sacré sa vie au service des pestiférés (1). »

Ce qu'on admirait surtout en elle , c'est l'air de gaîté et de douceur avec lequel elle assistait les malades , les soulageant plus ainsi , que par les remèdes ; au reste , le caractère particulier de cette aimable nature, c'était une inaltérable sérénité : elle remettait dans le calme les esprits les plus abattus , les âmes les plus troublées , et dans ce cœur ouvert à toutes les consolations , fermé à toutes les amertumes, se rencontraient à la fois, et l'exemple qui encourage, et l'affection qui apaise et qui soulage.

Deux fois, elle avait refusé d'être abbesse, opposant toujours aux offres qui lui en étaient faites : « qu'elle n'estoit entrée en religion que pour « obeyr et non pour commander, et qu'elle avoit « assez de rendre compte de ses actions sans se « charger de celles des autres (2). »

« Ceux-là ont bien rencontré qui ont dit que la

(1) Vie de sœur ELisabclU.

(2) Vie de frère Ehear et de saur Elisnbcik.

« mort esl Téclio et rimaj^e de la vie » ; et si , à l'heure dernière, on retrouve, sur les traits d'un mourant, l'image la plus fidèle des vertus ou des Aices qui ont le plus marqué dans son existence, « jamais il n'y en eut d'exemple plus frappant, ( ajoute le pieux moine d'Aulnai , que dans les « derniers moments de sœur Elisabeth, x L ne lettre de son frère aine , Mathieu de J.a Boderie, à M. de Cœurdoux (1) , nous en a révélé les édifiantes particularités , dernières fleurs d'une vie toute de sacrifice et d'abnégation :

« Vous trouverez bon, s'il vous plaist, que je « m'adresse, à vous, et à Mademoiselle votre chère « moitié, pour faire sçavoir à toute la famille - et aux amis de feu M. de La Becquetière , « mon beau-frère, que ma bonne sœur, la mère « Elisabeth de Ste.-Anne est passée de ceste vie, « à une plus heureuse. Alon principal dessein , « Monsieur , est de vous supplier do lui donner « et de lui procurer des prières , encore ([ue nous « avous tout sujet de la croire dans la béatitude : « puisqu'aprez une vie aussi sainte, elle a eu (1 une fin si admirable et si pleine d'édification , « que toute sa coinnumauté en est charmée. Les u religieuses de Villers aprez avoir couîpaly. pen- « danl plus de (|uali'e mois, à dos soulîVances in- « croyables, terminées par div joni's (Milro la vie

(I) Il lUiiil rpou^c mu- di"; n OiOS do h\'.\\ U.»ll)i)Ul.

« et la mort , chacun ayant eu son agonie ; toutes « transportées d'admiration de sa patience et de « ses autres saintes dispositions, se confessent « très-consolées de l'avoir veuë ainsi monter au « ciel par le Calvaire. Ce fut , dès le quinzième de « ce mois , sur les trois heures aprez midy en- « viron. Madame de Villers , dès le septième , « croyant qu'elle ne passeroit pas la nuit , « m'avoit envoyé un exprez pour m'inviter à « ses obsèques, de quoy la malade me prioit « elle-même ; mais il falloit encore huit jours « de souffrances pour achever la couronne de « martyre , dont le bon Dieu a voulu récom- « penser les services que cette vertueuse per- « sonne luy a rendus pendant prez de soixante « ans , dont elle en a passé environ dix-neuf, « fille très-sage et très-obéissante à ses parents , « environ trois, épouse très-fidèle et très sou- « mise à son mary, et le reste, dans le cloistre, a d'une conduite aussy exemplaire que sa voca- « tion avait été pleine de merveilles ; ainsi , « Monsieur, comme vous nous aviez donné un « Saint , de même nous vous rendons une Sainte. « Taschons de nous prévaloir des bénédictions « que nous en pouvons attendre sur nos familles ; « consolons-nous, et lotions Dieu (1). » Cette mort

(1) D. Lechevalier : Vie de sœur FAisabelh. Celte lettre est datée du 21 février 1658.

arriva le 21 lévrier 1()5(S. Klle avait passé Ireiitecinq ans dans le cloître.

Frère Michel et sœur Suzanne des Anges survécurent , de quelques années , à frère Elzear et à sœur Elisabeth, et leur mort ne fut pas moins édifiante que la sienne (1).

Pour représenter la famille de La Boderie et la continuer , il ne restait plus que Mathieu , le fils cadet de Nicolas de La Boderie et de Suzanne de Gaucourt, celui qui vient de nous raconter, d'une manière si touchante, les derniers moments de sœur Elisabeth. A l'exemple de tous les siens , il avait fourni une longue et honorable carrière ; après avoir servi sous les ordres du Marquis de Feuquières, fait toutes les campagnes d'Allemagne, été un instant accrédité, comme Ambassadeur, auprès du Landgrave de Hesse , il avait fini par entrer au Conseil d'Etat; puis, lassé du monde et des emplois . il était venu , lui aussi , finir ses jours dans ce pauvre manoir de la Boderie , dont le charme et les souvenirs parlaient tant au cœur de tous ceux de cette famille.

Quoique fort avancé en âge , il avait pris pour femme Marguerite de Grésille de Saint-Sauveur, fille de Jacob de (iresille de Saint-Sauveur, et de

.1) S<iMir Suzanne inourul rii l.")71 ; clic élail âgcc do 71 ans.

uo —

Marie Cousin , dont ThabiUition paternelle était voisine de la sienne (1).

Par sa piété, elle était digne d'entrer dans une telle famille ; elle mourut à la fleur de l'âge (2) , et, à son lit de mort , fit promettre à son mari qu'il entrerait dans les Ordres.

Il tint fidèlement parole, et, après avoir obtenu

(1) Celte famille, qui remonte ù Nicolas de Grésille, vicomte de Rouen, sous saint Louis, et l'un des compagnons du saint Roi dans sa prcmère croisade, subsiste encore dans la personne de M. le baron Sosthènes de Saint-Sauveur , possesseur actuel du château du nom, situé , comme le manoir de la Boderie, dans la commune de Slc.-Honorine-la- Chardonne (Orne). La terre de St. -Sauveur, qui depuis le commencement du XVI". siècle, est restée dans les mains de la maison Gresille-de-Sainl- Sauveur, a été érigée en baronnie sous Louis XIV, en faveur de Nicolas de Saint-Sauveur, gentilhomme de la chambre du grand Roi. Voici le dessin du château de St. -Sauveur, que nous devons ù riial)ile crayon de M. Bouet.

(2) 9 miii 1G51.

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