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une dispense de J'iome , comme ayant porté les armes durant l'espace de vingt années , il fut ordonné prêtre, à Pâques de 1G53. Nous avons vu les ruines de la petite chapelle cpiMl avait fait construire, tout près du logis de la Boderie . dans un des angles du jardin actuel. Chaque jour il y céléhrait la messe. C'était l'arbitre de tous les dilîérends , de tous les procès, le serviteur empressé des pauvres ; sa profonde humilité, sa charité inépuisable, lui avaient conquis tous les cœurs. Il s'occupait surtout de ramener les protestants, si nombreux . à cette époque, dans la paroisse de Ste.- Honorine ; et plusieurs des conversions , dont les archives de la mairie de Ste. -Honorine conservent le souvenir, doivent lui être allribuées. Ce saint prêtre mourut, en 1G59. et fut inhumé dans l'égli e de la l.ande-St.-8iméon.
Nous nous arrêterons ici : c'est le dernier de cette maison, dont les services ont jeté quelque éclat : dans ceux (|ui suivront, et qui prirent des alliances dans les anciennes familles de J.a J.ande, de Vanembras . de Corday . nous pourrions retrouver les mêmes vertus privées , noble héritage qu'ils se transmirent, tous, lidèlenient: mais il semble que cette famille avait donné, dans une seule génération . tout ce qu'elle pouvait donner.
A l'époque de la révolution de 1789 , comme au XVI". siècle, on comptait encoK^ ti'ois frères de I.a
i^oderic. Ils étaient restés de bonne heure orphelins : leur père , Nicolas Antoine de La Boderie , avait été tué tout jeune par son cheval, dans un champ voisin du manoir de la Boderie. Débarrassé de son cavalier , le cheval était revenu droit au logis ; il était nuit , et c'était à la lueur des torches que la malheureuse femme avait retrouvé le corps de son mari. Par cet attrait du merveilleux qui a tant de prise sur les populations de nos campagnes , cette mort fut regardée comme un funeste présage , comme l'annonce de l'extinction prochaine de cette famille qui , depuis plus de 100 ans , avait vécu aux mêmes lieux ; et, de nos jours encore , le souvenir de ce triste événement est resté dans toutes les mémoires.
Les trois frères de La Boderie ne voulurent pas émigrer , et se retirèrent à Gaen.
On vint brûler à la Boderie quelques liasses de parchemin , puis ce fut tout : aucune de leurs terres ne fut séquestrée, et, n'ayant rien à redouter pour leurs personnes , dans une commune où les bienfaits de leurs ancêtres leur servaient de sauvegarde, les trois frères ne tardèrent pas à y rentrer ; tous trois avaient servi : l'aîné était colonel du régiment de Beaujolais, et avait épousé sa cousine germaine, Mademoiselle de La Boderie, dont il n'eut pas d'enfants; Constantin, le second, qu'on appelait le chevalier de La Boderie , avait
épousé aussi une de ses cousines, de même nom que lui, et en eut deux fdles ; il mourut, en 1805, au \ien\ logis de la Marchandière , qu'une seule prairie sépare de la Boderie. I.e dernier des trois frères, M. de Pirjou, ainsi nommé d'une terre située à Ste.-llonorine , ne s'étanl pas marié, toute la fortune revint aux deux fdles de Constantin : Sophie et Casimire de J.a Boderie : toutes deux ont ([uitté leur pays natal, et vendu, en partant, ces belles terres de famille qui, depuis des siècles , n'avaient pas été démembrées. Le vieux manoir de la Marchandière , oii mourut le dernier du nom de La Boderie , appartient à leur dernier serviteur , survivant de plusieurs générations ; c'est de sa bouche que nous avons recueilli ces détails. Je me rappellerai long-temps ma conversation avec ce respectable vieillard : c'était au logis de la Marchandière ; nous étions placés , tous deux , sous une vieille cheminée du XV*' siècle , dont le manteau avançait dans une chambre basse, aux étroites fenêtres. De loin en loin, je hasardais une question, de crainte de fatiguer mon pauvre centenaire ; à mes paroles, son œil se ranimait ; recherchant avec ellbrt les images demi-voilées de sa jeunesse : « C'est là, n]e disait-il, en me montrant le foyer. « dont nos j)ie(ls louchaient la cendre ; c'est là que « Ton brilla une partie des parch(»mins de mes an-
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« ciens maîtres. « Puis il ajouta : « C'est moi qui « ai été chercher, à Caeii, MM. de La Boderie,— « moi, qui les ai ramenés ici. — Je suis parti , de v( nuit et bien armé ; dans ma ceinture , je portais « quelques louis d'or, et quelques écus de six « francs, à l'effigie de Louis XYl. « — « Fûtes- vous « inquiété au retour, lui dis-je ?» — « JNon, reprit- « il, le pays était tranquille ; on avait envoyé, dans « les communes d'Athis et de Ste. -Honorine, deux « cents hommes de garnison. »
Mais il est rarement donné de pouvoir causer du passé, avec ceux qui l'ont connu ; c'est dans de vieux papiers rongés des vers, aux caractères à demi-efliicés, que se dérobe l'histoire de nos localités; c'est là qu'il faut avoir la patience de l'aller chercher. Cette tâche n'est pas ingrate , tant s'en faut ! On ne sait pas ce qu'il y a de charme dans cette évocation de souvenirs tellement perdus , qu'il y a presque une création à les reproduire ! Et puis , disons-le encore : pour les esprits curieux , il ne s'agit pas uniquement de demander à des chartes des noms et des dates ; il y a des passions, des luttes, des intérêts dont on ressaisit la trace ; tous ces morts , que l'on a pour un instant réveillés, il faut les replacer dans leur milieu , dans le grand combat de leur vie ; montrer, par des faits, et non par des mots comment certaines familles se sont élevées, pour-
(|uoi elles sont tombées : voilà ce qui donne du cliarnie à cette chasse aux vieux pardioniins. J.'histoire des familles nest-elle pas, d'ailleurs, toute l'histoire de la France? N'est-ce pas , après tout , par les rapports complètement faussés des classes entre elles , par les haines et les préventions qui en sont résultées, qu'ont été possibles ces révolutions dont nous, hommes du présent , subissons l'anathème, et, le plus souvent, l'ostracisme? Dans son beau livre. De la Révolution et de l'ancien régime , M. Alexis de Tocquevillc , avec l'esprit synthétique qui le caractérise , a voulu rechercher pourquoi , dans nos provinces, la classe aristocratique avait perdu toute influence : il explique sa décadence par la perte de son pouvoir politique , par cette espèce d'isolement, dans lequel elle se trouvait réduite , au milieu de populations qu'elle ne dirigeait plus, chaque seigneur n'étant plus dans sa paroisse, comme le disaient lesinlondanls, qu'un premier habitant , séparé de tous par des immunités et des privilèges sans raison d'être, et qui par là même excitaient l'envie et la haine, en attendant que vînt le jour de la proscription. Mais rél()(|uenl écrivain ne nous a donné que le résumé |)lnlosophique de ses recherches : nous voudrions quchpiefois voir et entendre cette génération . dont il a essayé de caractériser les fautes politiques: nous voudrions des hommes, au lieud'abstraclionsphilo-
sopliiqiies. Eli l)ieii 1 il n'y a que le cadre des histoires locales , qui permette de mettre en présence les hommes d'une même époque : si petit que soit le théâtre , on peut y voir en raccourci l'image fidèle de ce qu'ont été , autrefois , la vie sociale et la vie politique ; c'est là , si nous ne nous trompons , un coin de l'horizon promis aux monographies provinciales ; pour faire comprendre le passé , il faut en faire revivre les acteurs.