CHAPITRE III
Départ de Zanzibar. — Dar-es-Salam. — Visite au cadi. — Distribution des charges aux porteurs. — .Nuit bruyante. — La caravane en marche. — Adieux à mes compagnons. — Portraits des principaux de mes hommes. — Premières étapes. — 1,'t'raramo. — Arrivée à Kammka. — Première distribution d'étoffes; exigences inattendues de mes hommes. — l.e printemps centreafricain. — Observations de longitudes et de latitudes.
Le 17 décembre 1882, aux premiers rayons du soleil, \eBour$aint levait l'ancre, et, après quelques heures de traversée sous ce soleil brûlant qui éclaire le canal, nous venions mouiller vers trois heures de l'après-midi dans le ravissant petit port de Dar-es-Salam. Oui ne connaît de la cote que l'interminable plage de Bagamoyo et de Saadani éprouve un vrai soulagement à l'abri de celte petite anse bien fermée, la seule de sou espèce depuis Guardafui jusqu'à Natal.
Ici, plus tle marigots, plus de ces bancs de sable que la marée laisse à découvert sur des milles d'étendue, mais une côte bien sèche, montant assez brusquement de la mer, couronnée par de gros bouquets de manguiers et de bananiers, qui sont dominés eux-mêmes par les longues tiges des cocotiers, gracieusement inclinés au vent de la mousson.
L'entrée, avec ses brusques détours, n'est permise qu'aux vapeurs, mais l'ancrage est des meilleurs, et, dans un pays moins déshérité, ce port eût été certainement appelé à un avenir brillant. De vieilles murailles lézardées, des pans de mur à moitié écroulés sont tout ee qui reste de l'ancienne Dar-es-Salam, dont Saïd Medjid avait pensé faire un centre commercial. L'herbe pousse dans ces rues tirées au cordeau, dans les interstices des murailles; tout dort dans ees ruines pittoresques, hormis les corbeaux et les vautours qui y ont fait leur domicile.
Le manque d'eau potable a depuis des années dispersé la population ; ce qu'il en reste vit dans des pailloltes, à côté de l'ancienne ville, qui compte à peine deux ou trois centaines d'indigènes et vingt-cinq Indiens, toujours
h A II -ES-SU A M. 41 prêts à eiploîler les caravanes i|tii viennent «les environs apporter l'orseille et la gomme eopale. Comme an temps de son ancienne splendeur, Bendar-es-Salam a encore son radi gouverneur, avec une vingtaine d'irréguliers qui vivent là modestement du petit revenu qu'ils se font de la traite des noirs.
Une heure après le mouillage, tout mon bagage était à terre, et je fis dresser mon ramp sous un grand manguier, dans le lieu le plus central de la ville. Pendant ce temps, M. Ledoulx faisait prévenir le cadi de sa
Uar-i's-Salaiii
prochaine visite, .le le suivis ainsi que le commandant Boulet, désireux que j'étais d'assister à une entrevue qui devait avoir la plus salutaire influence sur mes projets.
Le pauvre cadi avait probablement pour la première fois l'honneur de recevoir des gens aussi considérables; il se tint de son mieux devant sa porte, entouré de ses bandits, et porta respectueusement à ses lèvres les lettres de Sa Haulesse, que le consul de France lui apportait; puis il me promit ses bons offices pour faire arrêter mes déserteurs. Nous primes note «le ces rassurantes dispositions, et il fut convenu que, si j'étais content de ses services, M. Ledoulx ferait parvenir au gouverneur un petit cadeau une quinzaine de jours après mon départ.
Rien n'est plus funeste pour une caravane que la désertion dans le
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commencemenl du voyage; on no saurait prendre trop de précautions pour la prévenir. Ce fui encore pour la réduire à son minimum que je me décidai à ne rester qu'un jour à Dar-cs-Salam ; 1e commandant Boulet ne pouvait séjourner plus de quarante-huit heures dans ce port et j'étais bien aise de partir en faisant croire à mes hommes que le Rounainl restait pour prendre les déserteurs.
Puis ma caravane se composait exclusivement de Zanziharites; ne passant pas par Tabora, je n'avais pas à engager sur la grande terre des Yunyamuézi, lourde corvée qui prend souvent plus d'un mois, et généralement donne à l'Kuropéen plus d'un accès de lièvre. La cote d'Afrique, où qu'on la prenne, est partout empestée; ces terrains bas, marécageux, aussi bien sur les bords de l'Atlantique que sur ceux de l'océan Indien, exhalent des miasmes dangereux ; aussi élais-je décidé à franchir le plus vite possihle les 100 premiers kilomètres qui devaient me conduire sur les hauteurs de l'Usagara.
Ces départs de caravane donnent toujours lieu, du reste, à des scènes de désordre, à la suite des nombreuses libations par lesquelles les hommes cherchent à s'étourdir pour se donner du cœur. Les Indiens venaient se plaindre d'avoir été volés dans leurs boutiques, mes Yuanguana d'avoir reçu des coups, qu'ils avaient bien probablement mérités : j'étais heureux de couper court à toutes ces plaintes par un départ précipité.
La journée du 18 se passa pour moi en arrangements divers. Dans la matinée mes compagnons allèrent tirer les hippopotames, nombreux dans la rivière, où l'un des monstres, en défonçant une baleinière, leur lit courir quelque danger. Dans l'après-midi je m'occupai de faire distribuer les charges à leurs porteurs respectifs, travail qui soulève généralement de grosses di (lieu liés, mais que l'on termina heureusement en deux heures de temps. Peu au courant des coutumes et usages de ces départs, je laissai à mon chef, Nassib, toutes les responsabilités de la chose, et, tranquillement assis sur une caisse, je me contentai d'observer.
Pendant le premier mois du voyage, en dehors des ordres généraux du départ et de campement, l'Européen, à son début, ne peut guère sortir de ce rôle de simple observateur, tant sont nombreuses et variées toutes ces traditions des caravanes que les Yuanguana appellent leurs usages (dasluri yetu). Si peu de raison d'être qu'aient beaucoup de ces usages, le Zanzibarite y est attaché depuis son enfance et jamais l'Européen ne réussira à l'y faire renoncer. Il fera donc bien mieux, dès le début, de les accepter telles qu'ils sont, plutôt que d'avoir à lutter non pas contre une résistance
DISTRIBUTION DES CHARGES. 45 ouverte, mais contre une opposition sourde qui l'obligera à céder un jour ou l'autre.
J'avais, pour celle circonstance, fail ranger toul mon monde en cercle, devant la tente, autour des charges empilées. Les apprêts terminés et le calme un peu rétabli, Nassib, mon premier niampara, qui trône dans le milieu, sa badine à la main, juge le moment favorable pour prendre la parole.
« Yuanguana, mes frères, le maître demande vingt gaillards solides pour porter le bateau! Où sont les gens courageux, les lions? »
A celte apostrophe les derniers murmures (missent par s'apaiser, les tètes se tournent de droite et de gauche, les regards s'interrogent, mais personne ne bouge. La charge que chacun va prendre lui restera probablement pour le reste du voyage, et l'on comprend quel intérêt on a à prendre la plus légère; nullement décontenancé par ce peu d'enthousiasme, Nassib se promène devant le rang; puis, avisant tout à coup un grand colosse qui cherche à se dissimuler :
« Voyons, Songoro, avec tes épaules de buffle, vas-tu laisser le bateau aux enfants et aux goigoï de la caravane, qui en mourront au second ou au troisième camp? »
Songoro, interpellé, sort du rang en redressant sa haute taille.
« Buana, répond-il, tout le monde sait que Songoro n'a jamais reculé devant la peine, mais voilà cinquante ans que je porte des bateaux : j'ai porté celui de Stanley de Zanzibar à la seconde mer; dernièrement encore, au Congo, j'en ai porté plus de vingt-cinq (il voulait parler, je pense, de demi-sections) jusqu'à Stanley-Pool. Les épaules de Songoro sont fatiguées. Nous autres vieux, nous avons droit à des ménagements : c'est aux jeunes à porter les lourdes charges.
— C'est, au contraire, aux vieux îles caravanes à donner le bon exemple », reprend Nassib; puis, baissant le ton et se rapprochant : « Allons, Songoro, un bon mouvement; lu fais du bruit pour rien, nous verrons plus loin à changer la charge, mais prends-la maintenant et tout le monde te suivra. »
Songoro, à ce raisonnement prévu, relève la tête en souriant, puis se dirige vers la plus légère des cinq sections. En même temps Haburnaji sort à son tour pour le suivre en murmurant :
« Mes épaules sont encore les plus solides de toutes : si je ne prends pas le bateau de bonne volonté, le maître me le donnera de force, autant vaut me décider de suite. »
Tous deux soupèsent alors la section suspendue au milieu d'un fort
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espar, la chargent sur leurs épaules, triaient uY rire, puis parlent au trot pour aller essayer leurs forées eu la promenant dans les rues du village.
Ce premier incident a rompu la glace; la seconde petite section e<t bientôt enlevée, puis les trois grosses, qui demandent quatre porteurs chacune.
Tous partent au trot pour le village cl rentrent processionnellement au milieu d'un éclat de rire général. Après les avoir déposées, les seize porteurs vinrent m 'adresser une requête.
« Maître, me dit Songoro, lu as nommé Wadi-Saliman chef de bateau, c'est donc notre chef à nous, nous ne relèverons que de lui, et quand nous aurons quelque chose à le demander, c'est lui que nous t'enverrons.
— Non, mes amis, je n'accepterai jamais de réclamations dans les caravanes que de Nassih, mon premier niampara. Wadi-Saliman, comme tous les autres sous-chefs, relèvera de Nassih; quant à N;issih, il ne relève que de moi. »>
J'expliquerai plus tard ce paragraphe; prévenu par le capitaine Cambier des jalousies qui éclatent dans les caravanes à la suite des faveurs ou privilèges accordés par tel ou tel chef à ses hommes, je tenais à unifier l'autorité, pour éviter, autant que possible, ces petites querelles intestines.
Un peu vexés de mon refus, ils se retirèrent, en protestant néanmoins de leurs bonnes intentions. « Quel travail dans l'Usagara, maître, avec de pareilles charges sur les épaules! mais après l'Usagara, c'est la plaine à perpétuité et le bateau marchera tout seul. >» Si les malheureux s'étaient doutés de ce qui les attendait derrière l'Usagara, se fussent-ils déridés aussi aisément? Si je l'avais prévu moi-même, aurais-je eu lecteur de leur demander ce travail de géants'.'
C'étaient tous de rudes gars que ces porteurs «le bateaux : en majorité jeunes, grands, robustes et habitués à la vie de l'intérieur; mais on \ voyait aussi quatre ou cinq vieux à barbe grisonnante, les épaules courbées, la peau collée sur les os, de ces hommes qu'on croirait renverser d'un revers de main et qui, solides comme de vieux chênes, résistent à toutes les épreuves sans jamais se plaindre. Ils ont les dents limées en pointe, le buste couvert de tatouages, voient Zanzibar quinze jours par an et, quand on leur demande où ils sont nés, répondent d'un air vague en montrant l'horizon du sud-ouest au nord-est : << Quelque part là-bas... ».
Ces hommes du bateau devinrent vilenies préférés; tout le temps de leur rude labeur il n'est pas de faveur que je leur aie refusée, et ils ont été à moi corps et âme jusqu'au jour de la débandade, où ils m'ont lâchement abandonné comme les autres.
MUT BROYANTE. 45
Après le bateau, la distribution des caisses et autres charges ne donna lieu à aucun incident ; quant aux fusils, ils furent comme de juste enlevés avec enthousiasme : quelques hommes ayant les leurs propres, mes quatre-vingt-dix armes se trouvèrent à peu près suffisantes; six porteurs seulement reçurent de l'argent pour s'acheter une lance.
Kn congédiant tous mes hommes, je leur annonçai le dépari pour le lendemain malin et les laissai libres de vaquer jusqu'au soir à leurs achats de perles, bétel, noix d'arec et autres friandises dont ils allaient bientôt être sevrés.
Le soir, le commandant Boulet nous réunit à sa table, somptueusement installée sur le pont, avec un luxe que je ne devais pas revoir de bien longtemps. Stimulés par le champagne autant que par les vagues senteurs de la bris»' de nuit, les propos les plus gais furent échangés jusqu'à une heure assez avancée, pour se terminer par les toasts d'usage et souhaits d'heureux retour. De combien de sympathies n'avais-je pas été l'objet? Les dernières heures d'un malade ne sont pjis entourées de plus de soins, d'attentions plus délicates que celles qui me furent prodiguées au moment de dire adieu à tout ce que j'aimais. A ceux qui voulurent bien remplacer mes parents et amis absents, j'envoie d'ici l'expression de ma sincère gratitude.
Pendant la nuit le tam-tam résonna dans le village au milieu de cris sauvages; des bandes avinées circulaient bruyamment devant ma tente; les querelles menaçaient de devenir sérieuses; mes chefs passèrent la nuit à amarrer à des poteaux des gens ivres morts qui se débattaient comme des forcenés. EnÛn vers une heure le kiranyozi ou guide entonna à pleine voix une invocation à la lune et aux étoiles pour attirer sur l'expédition leurs bénédictions célestes.
Ces sauvages ont vraiment une drôle de façon de se préparer aux fatigues du voyage. Les libations ne cessèrent point de toute la nuit. Aussi pas ne fut besoin, aux premiers rayons du soleil, de réveiller personne : en moins île dix minutes les charges furent serrées, et lekirangozi, dans sou costume de Houga-Rouga, alla prendre sa place au milieu du sentier, bientôt suivi de tout mon inonde, qui attendit en tile indienne.
« Comme vous èles gai ! furent les premières paroles que m'adressa M. Ledoulx en arrivant avec le commandant Boulet et les officiers du bord.
— Mais, cher consul, comment pourrait-il en être autrement? Aujourd'hui je quitte le monde, ses usages tyranniques, ses conventions ridicules, aujourd'hui je suis libre, mon maître, je ne vais plus dépendre que de ma conscience d'honnête homme, aujourd'hui enfin je commence à réaliser un
rêve caressé pendant plusieurs années : comment pouviez-vous vous attendre à me voir triste? »
La caravane venait de se mettre lentement en inarche, et nous suivîmes, escortés des irréguliers du cadi, dans leurs costumes burlesques.
Vers huit heures, les rayons du soleil étaient déjà brûlants, je serrai avec effusion la main à M. Lcdoulx et au commandant, en leur exprimant une dernière fois toute ma reconnaissance.
.Mes camarades MM. (Iranjcon de Lépinay, Jorès, de Sainl-Queiilin cl Trabaud tinrent à m 'accompagner jusqu'à mon premier camp.
Celte étape, en charmante compagnie, fut pourtant assez fatigante. Au sortir d'un méchant bois de cocotiers, le sentier sablonneux entre dans des buissons d'épines, dans de longues herbes desséchées, qui nous laissent complètement à découvert sous un soleil de feu dont la réverbération brûle le visage. Vers dix heures apparaissent des manguiers, qui déjà ici ont perdu leurs proportions grandioses et que je ne reverrai plus. Dans trois jours, hélas! je ne rencontrerai même plus un seul bananier.
Mon pauvre chien Terras, un cadeau des missionnaires de Bagamoyo, traîne la patte derrière moi, et implore en vain de ses grands yeux un peu d'eau pour se rafraîchir.
Un à un les porteurs de mon bateau passent derrière nous, puis les por- . leurs de caisses et ceux des charges d'étoffes, qui tous à tour de rôle viennent s'asseoir un instant à l'ombre d'un arbrisseau. Nous voilà en tôle, à notre tour, courbant l'échiné sous ce soleil de feu et demandant de l'eau à tous les échos d'alentour.
Vers une heure, en passant devant une vieille hutte abandonnée, que mes hommes décorent du nom pompeux de village, on me signale un puits dans les environs. Je fais aussitôt planter ma tente à côté du sentier, pendant que mes hommes arrivent un à un déposer leurs changes.
Mes amis me pardonneront bien le pauvre déjeuner que je leur fis faire en ce triste lieu.
Je vois encore leurs mines effarées à tous devant une petite assiette de riz surmontée d'un poulet d'Afrique plus élique, plus malingre encore que le légendaire poulet maritime. Kamna, mon cuisinier, n'a jamais su cuire qu'à la mode indigène, et, pour ma part, la seule idée de loucher à ma cuisine me révolte. Aussi, pour m'affranchir radicalement de cette corvée, avais-je supprimé dans mon bagage toutes espèces de condiments, l'huile, le vinaigre: j'ajouterai que je me suis repenti bien souvent de n'avoir pas pris de poivre, de moutarde cl un peu plus de sucre. Quant au sel. j'ai pu refaire ma provision cinq ou six fois pendant mon voyage.