ADIEUX A MES COMPAGNONS
Mes compagnons reprirent vers trois heures le chemin de Dar-es-Salam. . Je les accompagnai quelques minutes; puis, à cinq cents pas de mon camp, je les quittai un peu brusquement en leur disant adieu.
Les scènes d'attendrissement ne sont guère d'usage entre frères d'armes; cependant je sentais, malgré moi, monter de grosses larmes émues, en me séparant ainsi des derniers visages blancs, «les dernières figures d'amis que je devais voir de bien longtemps.
Quelle soirée triste et longue!... Mes hommes eux-mêmes semblent m 'avoir abandonné. Près de la côte ils ne sentent pas, comme plus loin, le besoin de rester ensemble, de s'entourer d'une palissade, et, tous dispersés dans un rayon de 500 mètres, ils s'occupent à préparer leur modeste repas. A la gaieté d'hier a succédé un morne abattement. Les paroles de M.Ledoulx me reviennent en mémoire. « Comme vous êtes gai! » tinte à mon oreille comme un glas funèbre. Non, vrai Dieu, je ne suis pas gai, tout semble s'effondrer autour de moi.
La fatigue heureusement ne tarde pas à l'emporter sur les idées sombres, et je m'assoupis lourdement sur mon petit lit.
Le lendemain matin la nuit avait déjà chassé toute tristesse. Au point du jour, ma caravane se remettait en marche, quand je reçus, par une escouade des irréguliers du cadi, divers menus objets que m'envoyait le UounaiiU; il y avait entre autres une glène de bon (ilin dont je me suis servi bien souvent pour passer les rivières.
Puisque me voilà seul, bien seul, que le lecteur me- permet te de lui présenter quelques-unes des noires personnalités de ma caravane.
Nassib, mon premier niampara ou chef, est le type de l'Arabe noir né probablement d'un Arabe noir comme lui et d'une négresse de Zanzibar. Grand, long, sec, dur à la jieine, il porte, avec cette élégance et ce grand air propres aux Arabes, la chemise blanche de Zanzibar et la chuka enroulée sur la tète en guise de turban. Il est un des rares hommes de ma caravane qui parlent et écrivent couramment l'arabe. 11 (il ses salants régulièrement tous les soirs pendant le premier mois du voyage et ne commença à boire du pombé qu'au Nyassa (les liqueurs alcooliques et le tabac à fumer sont absolument interdits par la secte musulmane des Ihadis).
Les attributions du premier niampara sont aussi nombreuses que variées, et je dois reconnaître que Nassib s'en acquittait à ravir. Je n'ai jamais vu cet homme s'asseoir avant le coucher du soleil. En marche il se tient derrière la caravane, pour surveiller les traînards et prévenir, avec quelques autres, les attaques des Rougas-Rougas, qui se produisent toujours de ce côté, même la nuit. Il n'a guère de repos. Voici l'emploi ordinaire de ses
48 L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.
journées : arrivé au camp, pendanl qu'on installe ma tente et qu'on dispose la cuisine, il s'occupe à faire construire le borna ou palissade, puis fait empiler toutes les charges bien en ordre, en ayant soin d'étendre dessous deux ou trois branches solides pour les protéger contre l'humidité, et les recouvre ensuite du prélart qui les abrite de la pluie. Vers deux heures généralement, il vient me prévenir que toutes les charges sont complètes et que le camp est installé. Son après-midi se passe à se promener d'un groupe à l'autre, à régler de petits différends, toujours nombreux, à voir quels porteurs il faudra exempter de charges pour le lendemain et à leur trouver des remplaçants, puis à recevoir les réclamations et à me les transmettre quand elles ne sont plus de sa compétence. A la nuit enfin, il vient prendre mes ordres pour la marche du lendemain et les annonce à haute voix dans h; camp.
Les Arabes ont quelquefois deux ou trois niamparas de celte sorte, mais ce n'est possible qu'autant que ceux-ci commandent des détachements séparés, autrement il s'ensuit des querelles continuelles.
Une caravane de Zanzibar se passe difficilement de ce qu'elle appelle son Mzè ou grand niampara (mot à mot, « vieux, homme d'expérience »). Le Mzé d'une caravane est pour ainsi dire le second du bord, l'homme responsable du service intérieur, c'est le Irait d'union entre le Msungu (blanc) ou grand maître ou propriétaire de la caravane et le pagazi, qui est son esclave. Pour le Mguana, habitué aux Arabes, le maître est toujours un oppresseur; quand il se montre par trop exigeant, le Mzé se charge d'aller lui porter les manenu (paroles) dos pagazis et de koroga (littéralement : de mélanger le tout de façon à faire un chaonri, « accord », qui arrange les deux parties). Il est en un mol le défenseur du faible, le protecteur de ses droits contre un étranger, qu'en somme il ne connaît pas et qui pourrait bien lui marcher dessus. C'est lui le grand justicier, celui qui rend les étoffes et perles volées par un camarade, qui juge des coups de couteau donnés et reçus, et débrouille enfin les longues et très compliquées histoires de femmes. On lui donne le nom de Baba (père); il a toujours dans ses poches une chique de tabac pour ses enfants.
A côté de ce rôle paternel, Nassib savait se montrer dur et sévère quand les circonstances l'exigeaient; aussi, grâce à lui, ai-je pu entretenir pendant un an dans ma caravane une discipline militaire qui a été une des grandes satisfactions de mon voyage. Ses intérêts étaient du reste liés aux miens par l'appât d'une rémunération sérieuse à la lin du voyage; aussi s'est-il toujours montré poli, obséquieux même, jusqu'au jour où, séduit par la perspective d'une superbe affaire eommoreia le, il m'a honteusement
PORTBAJTS DE MES NOMMES. 49 Imhi. Il s'est perdu par trop d'intelligence; c|iinml le sens moral l'ait défaut, l'intelligence est le pire des instruments.
Nassih avait pour le seconder dans les a (Ta ires générales de In caravane un nommé Tnakali, pelil garçon intelligent, avec lequel il avait constamment voyagé dans l'intérieur. Mauvaise tète, frondeur, Tnakali m'élail attaché1 par les mêmes intérêts que Nassih et me rendit de grands services comme interprète. Sur mon parcours j'ai traversé douze ou quinze dia-
Zanzibaritc. Ferrouji. Kaimia. Mussili.
Zaniibarilcs.
lectes différents et je ne l'ai jamais vu embarrassé pour me traduire quoi que ce fût,
Wadi-Saliman , sous-chef chargé du haleau, venait ensuite par rang d'influence. Grand, long, maigre, insignifiant, il avait été dernièrement patron d'embarcation avec Stanley, mais il ne justifia guère dans ma caravane les honnes notes qu'il apportait du Congo.
WadkVsmani avait la charge de ma tente. Grand colosse à tête bestiale, il passait la moitié du jour à coudre des chemises et à broder des honnets, l'autre moitié à insulter et à frapper mes hommes. Il s'attira plus tard une réputation de couardise qui finit de le perdre dans l'esprit de tout le monde.
Wadi-Combo avait la garde de mes caisses. Aus>r solidement charpenté
r»0 L'AFHiQUK ÉQUATORIALE.
que le précédent, il était bim enfant, avec cela gai, plein d'entrain et brave comme son fusil, toujours prêt à faire feu ou à se jeter à la nage dans un torrent. Ce fui Wadi-Combo qui mena la révolte à la lin de mon voyage; je dirai plus loin la décision qu'il y montra. .Malgré l'aversion que m'inspire aujourd'hui ce gaillard-là, je ne puis m'empècher de conserver quelque estime pour sa nature ouverte, franche, et de m'avouer qu'il m'a rendu bien des services.
Ferrouji, le plus jeune de mes chefs, revenait également du Congo, où il avait passé trois ans avec Stanley. Tète chaude quelquefois, même impertinent, Ferrouji rachetait ses défauts par une vivacité d'intelligence qui me fut souvent précieuse. D'une bravoure à tout»' épreuve, il me servit de patron d'embarcation sur le Bangouéolo.
Kamna avait été aussi engagé comme chef, mais il résilia bientôt ces hautes fonctions pour celles plus profitables de cuisinier, qui lui assuraient chaque jour les restes de mes repas. Ancien marmiton de Cameron et de Stanley, Kamna est bien le travailleur le plus infatigable que j'aie jamais rencontré; en moins d'un mois l'élamage de mes casseroles avait disparu sous ses mains, qu'il employait tout l'après-midi à les fourbir. Mauvais coucheur avec mes hommes, il avait pour moi des attentions délirâtes, qui me rattachèrent et me liront *l ni pardonner souvent ses vols réitérés.
Lors de la révolte, il résista tant qu'il put au courant général, et ne céda que devant les menaces de mort des meneurs; aussi à mon retour à Zanzibar ne pus-je résister à l'envie de le faire sortir de prison avec son frère Babaïdi, mon charpentier, dont nous ferons la connaissance plus loin.
Sous les ordres de Nassib, dont chacun dans la caravane reconnaissait l'autorité, tous ces chefs formaient un noyau d'une réelle valeur.
Kn marche et au camp, leur rôle est tout de surveillance, ils répondent par exemple des charges qui leur sont conliées et les portent au besoin quand le porteur est fatigué. Mais c'est surtout dans les circonstances délicates qu'il faut voir ces gens-là à l'œuvre. Y a-t-il une rivière à traverser, un pont à construire, un mauvais défilé à franchir dans les montagnes, vous les voyez aussitôt mettre bas leurs vêtements, toujours blancs comme neige, et travailler sans repos ni trêve des journées entières. Pas n'est besoin d'ordre et de sévérité : u Le travail des enfants est fini, le nôtre commence », nous disent-ils. Le sentiment du devoir n'entre cependant pour rien dans celte bonne volonté; il n'y aura jamais place |>our une pareille notion dans la cervelle d'un noir: l'amour-propre seul le stimule, mais en amour-propre exagéré comme j'en ai rarement rencontré chez
l'KFNIÈHKS ÉTAPES. 51 des sous-officiers. Quand, avec les simples pagazis, je suis journellement obligé, dans 1rs commencements, de faire des exécutions sévères, la moindre réprimande fait bondir tous mes chefs; hier encore cependant ils portaient leurs charges comme des pagazis.
J'aurais encore quelques ligures à présenter, mais j'attendrai pour cela de les mieux connaître.
La première marche fut longue et il y avait avantage à la faire telle, pour empêcher les hommes de revenir le soir au point de départ, dire un nouvel adieu aux alcools des Indiens; mais, à distance convenable de la côte, je réduisis pendant quinze jours la longueur des étapes. Ce n'est pas en un joui* que les tètes et les épaules peuvent se remettre au rude métier de porteur de charges, et je jugeai bon de diminuer la fatigue quotidienne pour éviter les désertions, qui, malgré toutes mes précautions, n'eussent pas manqué de se produire.
J'en eus cependant cinq à regretter vers les quatrième et cinquième journées : encore! ces regrets furent-ils atténués, en raison des défauts des déserteurs, qui se trouvaient être des vauriens de l'Uganda. Avec leur humeur querelleuse et sournoise, les Yuaganda sont bien ce qu'on peut trouver de pire à engager : ils se prétendent bons seulement pour le métier ù'axkarit ou soldats, et se font un point d'honneur de ne pouvoir porter une charge. Au départ ils l'acceptent néanmoins, puis ils vous abandonnent aussitôt qu'ils le peuvent, emportant, bien entendu, les gages qu'ils ont touchés d'avance et, chose plus précieuse, leurs fusils. Il me restait malheureusement deux de ces gaillards, qui allaient bien souvent me donner du (il à retordre.
Dans des proportions aussi minimes, la désertion au départ n'est pas très grave. Cinq porteurs près de la côte sont faciles à remplacer momentanément avec les indigènes des pays qu'on traverse, même les moins peuplés; mais ces auxiliaires ne s'engagent malheureusement que pour un jour, se font payer très cher, et il faut en prendre d'autres à chaque nouveau village.
Le plus sérieux ennui que j'éprouvai dans les débuts provint des maladies simulées ou réelles. Les pieds des hommes qui n'ont pas porté depuis longtemps se coupent vite sur les aspérités du sentier : sous ce soleil embrasé de la côte, la coupure s'ulcère en quarante-huit heures, et il faut non seulement trouver un remplaçant pour la charge du malade, mais encore deux autres porteurs pour le malade lui-même. Les hommes du bateau surtout furent maltraités; les grosses sections, portées par quatre hommes rangés sur deux lignes, obligeaient au inoins la moitié d'entre eux à marcher en
52 1/AHilolK KOl'ATORIALK.
dehorstlu sentier, coqui les niellait promplemenl hors d'étal de continuer. Pour parer à cet inconvénient, je fus plus lard obligé de changer de système et de donner ces grosses sert ions de 80 kilogrammes à deux |wrteurs seulement.
Dans ces parages, la lièvre et la dysenterie ne lardèrent pas à faire des victimes. Le noir, tout acclimaté qu'il est, en souffre comme l'Kuropécu. je pourrais même dire davantage, puisqu'on ce qui me concerne j'ai fait tout mon voyage sans un seul accès grave. Je n'ai cependant jamais remarqué chez eux de ces accès pernicieux qui, sous le soleil de- tropiques, enlèvent souvent un homme en vingt-quatre heures. Leurs accès intermittents, quelquefois très violents, dînent généralement de six à huit jours, et, sans vouloir médire de la quinine, je n'ai jamais noté une différence bien sensible dans la durée de la maladie entre ceux qui acceptaient mes médicaments cl ceux qui les refusaient.
Avec les maladies imaginaires ou feintes, la quinine, par exemple, m'a toujours donné des résultats merveilleux. Tous les soirs, c'était devant ma table une vraie procession de L'eus à moitié morts, les larmes dans les yeux, se plaignant de douleurs de reins, de feu dans la tète et demandant naturellement à être exempt des charges pour h' lendemain, In bon gi anime «le quinine à mâcher devant moi les guérissait tout de suite, et j etais bien sur de ne plus les revoir.
Pugu, où je vais camper le deuxième jour de marche, est moins un village qu'un simple camp. Les huttes, malpropres, à demi effondrées, affectent ou voudraient affecter l 'éternelle forme cylindrique avec toit conique : la charpente est en branchages, enduits, sur le |»ourlour, d'argile fendillée au soleil; la toiture en chaume est à peine sufiisante pour proléger l'intérieur contre les jtetites pluies qui commencent à tomber. Au nombre d'une centaine, elles sont dispersées sans ordre sur un périmètre de 4**1) mètres et plus; de ma tente, placée cependant dans l'endroit le plus central, il m'est impossible d'en voir aucune, dissimulées qu'elles sont par les buissons, qu'on n'a pas seulement songé' à éclaircir.
Le long de la roule, plusieurs de ces villages abandonnés et déserts son I déjà venus frapper mes regards ; les habitants ont fui la guerre, les Uougasllougas de la côte, les irréguliers du sultan, qui, de temps à antre, viennent faire main basse sur tous les environs, sons le prétexte de s'emparer d'un esclave échappé de l'île ou de punir je ne sais quelle faute imaginaire.
Dans tout ITzararao, ce spectacle île désolation est quotidien; les indigènes, au torse nu et amaigri, portent dans leurs yeux hagards, leur allure, timide el farouche, les signes de celle existence misérable; les femmes,
L'UZAHAMO. 55
groupées à quinze pas «le moi, me dévisagent en ricanant; les hommes s'approchent pour demander d'un Ion rogue de la poudre el du lahac ; pas un honjour, pas la moindre marque de sympathie.
Les deux sexes se partagent les cheveux sur le haut de la tète el les laissent retomher de toute leur longueur sur les épaules; à l'extrémité dechaque mèche pend souvent une petite houle d'argile dont le poids linil à la longue par détruire en partie la torsion de ces chevelures crépues. Pour tout vêtement ces indigènes ont un morceau de pagne, sale, troué, à peine suffisant pour satisfaire aux plus simples lois de la décence.
Ce ne sont certes plus les Vuazaramo querelleurs, Imtaillards de Burton, mais il reste encore dans leur altitude, leur regard farouche, comme le reflet d'un passé peut-être glorieux, et à coup sur moins misérahle, du temps où leur trihu était encore. constituée, et avant que Saïd Bargach ne les eût réduits à l'impuissance par les brigandages de ses irréguliers. La culture n'est pour eux, dans ces parages, qu'un souvenir lointain; ils vivent de fruits sauvages et des vols qu'ils commettent sur leur propre territoire; quelquefois seulement, poussés par le besoin, ils vont portera la côte un peu d'orseille et de caoutchouc.
Le pays, d'une végétation luxuriante, l'ail un contraste frappant avec ses sauvages habitants, surtout aux environs du Kingani, région mieux arrosée que celle que je traverse, où je ne trouve guère à boire qu'une mauvaise eau de puits.
Dès la troisième marche je quittai la plaine sablonneuse pour m'engager dans de vrais vallons, à environ deux ou trois cents mètres d'altitude. Le sentier serpentait gracieusement de l'un à l'autre, taillé dans une espèce de mollasse qui, par endroits, passait d'un rouge terne à un vert grisâtre. La couche d'humus mesurait à peine un pied d'épaisseur, et l'on se demandait comment elle pouvait suffire à nourrir cet enchevêtrement de lianes et de buissons.
Tout était vert, frais, bien boisé: on eût dit un de ces coins pittoresques des Alpes, avec de lointaines échappées, qui toutes malheureusement étaient tournées vers l'ouest. Je |iensais do ces hauteurs découvrir encore la mer, mais celte dernière el bien faible consolation me fut refusée.
Je n'ai trouvé que bien rarement, plus loin, la nature aussi gaie, aussi riante. Les hauts sommets abrupts de l'Usagara, du Nyassa el du Tanganika sont plus sauvages, mais moins coquets; trop de fatigues viennent du reste se mêler au souvenir que j'en conserve pour nu; permettre de les juger impartialement. Puis il est un charme qui manquera toujours aux paysages africains, c'est le grandiose, l'étendue; dans nos contrées civi-
56 L'AFRIQl'K fiQU ATORI ALE.
Usées, les roules, les souliers même semblent aménagés pour le touriste, aussi bien que pour les besoins «1rs localités; à chaque détour c'est un panorama nouveau, une mise en scène calculée. Le sauvage du Centre- Afrique a bien autre chose à faire qu'à s'occuper des grands spelacles de la nature; ses sentiers de chèvres rampent sous les buissons, dans des herbes hautes de S mètres, des jungles inextricables où il se confond souvent avec les sentes «les fauves et des buffles. Kn marche, l'horizon du voyageur est presque toujours limité par deux épaisses murailles de verdure, et, devant et derrière, par les hommes qui le précèdent ou le suivent.
Les jM'tils villages disparaissent le plus souvent dans de sombres bouquets d'arbres, dans les endroits bas où l'homme est sur do trouver l'eau nécessaire à sa subsistance. Il se complaît dans cotte atmosphère moite, empestée, au fond de ces huttes borgnes, sans autres ouvertures que les trous creusés par les orages.
À Kamruka, où nous arrivons le 2.*> décembre, la plaine s'ouvre devant nous jusqu'à l'horizon. La pluie commence à tomber, encore fine et supportable, mais accompagnée vers le soir d'éclairs et de tonnerre qui se croisent dans toutes les directions.
Bien qu'en plein Uzaramo, Kamruka est un village dos Vuadoé, tribu qu'on a accusée avec quelque raison d'anthropophagie. Les Vuadoé, actuellement démembrés, prétendent venir du nord, où ils formaient un grand peuple qui aurait émigré à la suite d'une guerre avec les Massai. Ils se rappellent que leurs pères mangeaient leurs prisonniers de guerre, et ne s'en font pas faute, assure-t-on, à l'occasion. Leurs villages, assez nombreux dans ITzaramo, le sont encore davantage dans IT/igoua : ils conservent partout leur autonomie.
Le chef de Kamruka est un abruti pou intéressant. Son village cependant, je dois le reconnaître, est mieux tenu «piétons ceux que j'ai vus jusqu'à présent. Les huttes sont relativement grandes, aérées, groupées ensemble et entourées d'une palissade assez bien entretenue. Ce chef possède quatre vaches et cinq moulons, qui me procurèrent un bol de lait, breuvage délicieux que je commençais à apprécier à sa juste valeur; je pus lui acheter également un mouton, qui doux jours durant lit les délices de ma table.
Dans le feu du départ, tout entier aux occupations sans lin que nécessite la surveillance de la caravane, surtout dans les commencements, je ne prêtai qu'une attention distraite à ma nourriture. Je me rappelle néanmoins que les vivres étaient rares, cl que j'eus toutes les peines du monde
ARRIVÉE A KAMRUKA. 57 à refaire ma provision de riz dans les villages. Mrs hommes trouvèrent plus facilement «lu sorgho et du maïs; encore furent-ils parfois obligés d'aller le chercher à de grandes dislances, les provisions de ces petits villages se trouvant insuffisantes pour tout mon monde. Ils parlaient alors par bandes de sept à huit, bien armés, avec un indigène pour guide, se mettant en roule une fois leurs charges déposées, et ne revenant sottveill qu'à la nuit. Si au moins leur besogne eùl Uni là: mais ii leur Oillail décortiquer
Kainrului, village des Vuiidoé.
Ce graitt, le broyer, le moudre «vaut de pouvoir le manger sous forme d'ugali. Bien souvent, vers une heure du matin, je voyais encore les marmites sur le feu, et c'est à cinq heures et demie qu'il fallait serrer les charges pour se remettre de nouveau en roule.
Avec des troupes européennes quel souci pour un chef que la question des vivres! Il faudrait tous les jours faire une distribution régulière des rations, et les jours de disette, dans les pays déserts, ce seraient des plaintes et des murmures à n'en plus finir. Sur la rôle orientale les caravanes ont heureusement simplifié tout cela, sans quoi le voyage ne serait plus possible pour l'Européen.
58 L'AFRIQUE ÊQU ATORIALE.
Los Zanziharites n'aiment pas à être payés en nature; aussi est-il admis dans leurs caravanes qu'ils doivent rerevoir une fois par semaine l'étoffe nécessaire à leur entretien pendant la semaine suivante. Pour ma caravane il avait été décidé dans le chaouri définitif avec mes hommes que celte distribution OU pocho, comme ils l'appellent, devait avoir lieu tous les sept jours. Ainsi, tous les sept jours, chacun de mes hommes devait recevoir un upandé d'étoffe commune, soit 2 yards. On comprendra l'avantage qu'ils ont à se nourrir ainsi quand on saura que d'une façon générale, sur les roules connues et fréquentées, un upandé suffit et largement pour nourrir un homme pendant un mois; il lui reste donc chaque semaine plus des trois quarls de son étoffe pour acheter du tabac, du pombé et autres friandises.
Stanley, à ma connaissance, est le seul Européen qui ait pu nourrir sa caravane à la ration; aussi est-il resté trois ans à l'intérieur sans se ravitailler, grâce à l'économie d'étoffes qu'il réalisait ainsi. Depuis son retour, l'usage du pocho, tel que je viens de le décrire, est imposé à tous les Européens ; et comme, d'un côté, une charge d'étoffes de 50 kilogrammes n'entretient son porteur que pendant deux ans, elque, de l'autre, on a généralement dans la caravane près de la moitié des charges qui ne se composent pas d'étoffes, il s'ensuit qu'on ne peut plus rester dans l'intérieur au delà d'une année sans se ravitailler où l'on peut. Le Zanziharite, qui n'aime pas à rester plus d'un au loin do son île, sait parfaitement tout cela, aussi est-il indispensable de bien spécifier dans les chaouri du départ que les hommes sont engagés pour trois ans, quille alors au chef à refaire une nouvelle provision d'étoffes dans le courant du voyage.
Si coûteuse que soit cette façon de nourrir son monde, elle est incontestablement simple et commode pour l'Européen, d'autant mieux que si dans les pays riches elle permet aux hommes de faire bombance, dans les pays pauvres ces derniers se font un point d'honneur de ne pas demander de supplément, el de supporter philosophiquement les conséquences de leur imprévoyance. A Kamruka, cependant, ils jugèrent bon de rompre en visière avec leurs usages, et mirent ma patience à une rude épreuve.
Jusque-là j'avais payé le pocho en monnaie de cuivre, les pesas de Zanzibar ayant généralement cours jusqu'au septième jour de la côte ; mais à Kamruka, la monnaie ne passant plus, il fallut faire une première distribution d'étoffes.
Mes chefs venaient d'en couper les parts, chaque homme emportait la sienne, quand soudain un mouvement se produisit dans les groupes, et je
PREMIÈRE DISTRIBUTION D'ÉTOFFES. 59 vis le grand Songnro s'approcher de ma tente en gesticulant, jeter à mes pieds l'upandé qu'il venait de recevoir, puis repartir en grommelant ; un instant après, huit ou dix autres, puis vingt, puis trente en faisaient autant, et j'eus bientôt devant moi toutes les étoffes qui venaient d être distribuées.
N'assib, interrogé sur les causes de ce mécontentement, répondit que les hommes, en apprenant que cet upandé était pour sept jours, le refusaient en masse ; que Son go ru et beaucoup d'autres, dans les chaouri de Zanzibar, avaient entendu six jours au lieu de sept, qu'il n'y en avait pas vingt-cinq dans la caravane qui eussent entendu comme moi.
Mes connaissances de la langue kisouahili n'étaient encore que rudimentaires; ne pouvant ni donner la réplique, ni faire un exemple, je «lis à mes chefs d'aller raisonner les meneurs pour tâcher de les ramener à de meilleurs sentiments; quelques-uns finirent par céder, mais le plus grand nombre ne voulut rien entendre; leur entêtement s'accrut, au contraire, des arguments sages et vrais que leur opposait N'assib. Le grand Songoru, lui, ne tarissait pas.
« On peut, s'écria-t-il en levant ses longs bras, me mettre à la chaîne et me renvoyer mourir à Zanzibar, on peut me mettre un couteau sur la gorge, mais jamais je n'accepterai cet upandé. »
Voilà, pensais-je à part moi, un gars qu'il faudra ménager ou « visser», comme nous disons en marine. Je m'en lins plus tard au premier parti et n'eus pas à le regretter, car Songoro devint un de mes meilleurs serviteurs.
Un jour de plus ou de moins dans cette affaire du pocho peut sembler une question sans importance, mais tous ces jours accumulés «levaient finir par faire un mois, et je ne voyais pas sans effroi ce commencement de mutinerie dans ma caravane.
Jugeant néanmoins qu'une décision trop rigoureuse pourrait amener quelques désertions, je cédai à l'opposition en accordant l'upandé pour six jours, me proposant bien, par exemple, de racheter cette faiblesse par quelque acte de vigueur. Le noir, où qu'on le prenne, est toujours le même; il n'admet pas d'égal et pas de milieu; il faut être ou son maître ou son esclave; si vous vous laissez un jour marcher sur le pied, vous êtes sûr d'être bientôt écrasé. Au voyageur à choisir le meilleur terme du dilemme !
De Katnruka à Zambué, le dernier village de l'Uzaramo, je trouvai des espaces complètement déserts, des puris, comme les appellent mes noirs, qui les redoutent avec raison, obligés qu'ils sont pour les traverser de
«0 L'AFRIQUE ÉQUATORIALK.
porter des provisions de vivres oulre les 50 kilogrammes qu'ils ont déjà sur les épaules.
C'est !«• manque d'eau qui vraisemblablement ;i chassé les habitants. A Zamhué seulement je devais rencontrer sur mon chemin 1rs deux premiers ruisseaux du parcours, qui vont se jeter, à quelques pas de là, dans le Kingani, que j'allais bientôt rejoindre.
Comme celle des puits, l'eau de ces ruisseaux est blanche d'argile, sans goût prononcé ni désagréable, mais néanmoins d'un usage nuisible, ainsi que devait bientôt me l'apprendre une forte attaque de dysenterie.
Malgré la sécheresse, la nature n'a rien perdu de ses charmes; nous traversons souvent de grands bois de haute futaie, d'un aspect tout européen, et parfois de petites clairières tapissées d'un frais gazon vert tendre, comme on en voit dans nos parcs les mieux tenus. Les premières pluies, qui augmentent de jour en jour, donnent à toute la nature je ne sais quel air prinlanier dont je jouis pleinement.
Décembre et janvier sont les deux mois du vrai printemps centre-africain, moins fleuri que le notre, mais non sans charmes. Les mille et une variétés d'acacias dispersés dans toutes les forêts d'Afrique embaument l'atmosphère de leur parfum pénétrant; le lilas sauvage est maintenant dans toute sa beauté; la Heur en est blanche, la grappe moins fournie que notre lilas des jardins, mais son parfum est le même. Je noir aussi une belle pervenche d'un bleu pâle, que j'aperçois par instants dans la brousse.
Les plantes utiles se font malheureusement de plus en plus rares à mesure que je m'avance vers l'ouest. On rencontre à peine à de longs intervalles une liane de caoutchouc, une touffe d'orseille au sommet de quelques vieux troncs, une vigne sauvage haute d'un pied, dont les jietites grappes sont déjà picorées par les oiseaux. J'en retrouverai plus lard trois variétés sur le Tanganika ; mais ici c'est bien la dernière Ibis (|ue j'entrevois la vanille sauvage, sans fleurs ni fruits, courant sur les buissons.
Les premières heures «le la matinée sont généralement agréables; vers dix heures, au moment où le soleil devient brûlant, le ciel se couvre soudain de noirs cumulus, venant du sud-est, qui l'enveloppent en moins d'un quart d'heure; il y a alors un moment de calme relatif, puis l'atmosphère devient lourde, pesante, chargée d'électricité, et nous donne ce sentiment de malaise qu'on ressent à l'approche des gros orages; les noirs l'appellent diashio (sueur).
OBSERVATIONS ASTKONOMtOl'KS. 61
Vers deux heures enfin se lève une fraîche brise du sud-est qui, en balayant le ciel et rafraîchissant l'air, nous procure généralement deux ou trois bonnes averses. Vers quatre heures, le soleil nous envoie encore quelques pâles rayons, su (lisante pour sécher le camp; puis le ciel reste couvrit toute la nuit sans plus s'épancher.
On peut affirmer que dans cette saison les choses se passent ainsi chaque jour; je devais retrouver les mêmes prodromes, la même régularité un an plus lard, dans les environs du Bangouéolo.
Dans de pareilles conditions, les observations astronomiques me devinrent 1res pénibles; après plusieurs soirées passées à guetter Persée et Aldébaran, je m'en lins à prendre la méridienne quand le temps le |M>rmettait el que mou camp se trouvait installé à midi.
Pour les latitudes, je ne saurais trop recommander le petit théodolite Lorieux, qui est bien ce qu'on peut désirer «le plus commode eu voyage. J'avais dressé mon boy, Maka, à le monter, même avant l'installation quotidienne du camp, el deux ou trois minutes de travail me donnaient de bonnes observations toutes les fois que le soleil était visible. Sous les tropiques, où l'on a toujours le soleil dans les enviions du zénith, l'usage du sextant pour la latitude méridienne est bien incertain, en raison et de la graduation, qui ne va que jusqu'à 170 degrés, et du toit île l'horizon artificiel, qui souvent ne permet pas de prendre de hauteurs solaires supérieures à SI) degrés. On pourrait, du reste, remédiera ces deux inconvénients en se servant d'un cercle répétiteur et d'un horizon à glace.
J'avais également appris à Maka à installer l'hypsomèlre à eau bouillante. Tous les soirs, vers quatre heures, quand il avait fini de laver mes assiettes, il le sortait religieusement de sa boite, disposait la bouilloire au-dessus d'un petit tas de charbons et soufflait à s'époumoner jusqu'à ébullition complète. Il venait alors me prévenir que l'aiguille, comme il appelait la colonne de mercure, commençait à sortir.
Maka est un bon petit garçon, incapable de faire du mal à une mouche. Arabe de naissance; il esl le seul visage pâle de ma noire escorte. Ses loisirs s'écoulent silencieusement devant mes eaisses, à repasser avec la main mes chemises et mes chaussettes, qu'il a le droit el le devoir de laver toutes les fois que nous campons près d'une rivière. Il voyage par goût.
« Deux ou trois fois, m'a-t-il dit, j'ai essayé de me fixer à Zanzibar, où je gagnais beaucoup d'argent, niais quand on a commencé à voyager, on ne peut plus s'arrêter, et au bout d'un mois de séjour dans l'île je fini» toujours par m 'engager dans quelque caravane. »
6* - L'AFRIQUE ÉijU AT0H1ALE.
En sa qualité de lettré, Maka esl également chargé de la correspondance générale, et Dieu sait la quantité de papier que je dépense toutes les fois que nous rencontrons une caravane descendante! A Zambué, précisément, nous venons de croiser une. dizaine de Zanzibarites qui portent un peu d'ivoire à la côte.
Quand je demande à l'un de mes hommes ce qu'il a tant à écrire : *< Eh I buana, répond-il, il faut bien dire salam à mes femmes. »
11 esl de fort hou goùl chez mon monde de parler de ses femmes, même quand on n'en a qu'une, ce mji esl le cas général de mes gaillards.
)igitized by GoogI