‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 91 sur 119 · PAYEMENT DE MA CARAVANE. M · texte numérisé non relu

PAYEMENT DE MA CARAVANE. M

compatriotes. On verra par ce qu'il arriva aux missionnaires français de Tabul a que ces craintes n'étaient pas exagérées.

Ah! elle lut effrayante, cette dernière journée passée au milieu de ces bandits déchaînés. Toutes mes épreuves passées devaient pâlir devant cellelà, car on aurait juré qu'ils voulaient me faire paver d'un coup tous leurs anciens services. Avec les indigènes j'avais au moins la ressource suprême de prendre mon fusil, de me détendre les nerfs en risquant le tout pour le tout. Ici, hélas! un acte de vigueur ne pouvait qu'être funeste à la station; j'ajouterai qu'il eut presque été sans mérite, car jamais mes hommes n'eussent osé se porter sur moi à la moindre voie de fait.

Ils entrèrent dans le leinbé sans bruit, mais dans une tenue qui m'expliqua d'un coup la terreur des indigènes. Leurs anciens costumes de gala avaient disparu, et, en vrais frères de la cote, ils s'étaient affublés de ces oripeaux divers dont les indigènes aiment à se vêtir pour combattre. Tous s'étaient enduit le corps de peinture rouge. Wadi-Combo, presque nu, avait un petit manteau sang-de-bœuf et la tète couverte d'une chevelure de Rouga-Kouga qui lui cachait les trois quarts de la ligure. Farraji s'était ceint le front d'une crinière de zèbre en auréole; les autres portaient dans leurs cheveux des plumes de coq. Pas un fusil; rien que des lances, des arcs et des casse-tête. Ils semblaient interdits, à l'exception de Wadi- Combo, Farraji et Makussudi, qui vinrent se camper lièrement devant moi.

La séance dura trois heures; les étoffes, coupées, furent trouvées insuffisantes, et il fallut les doubler; puis on demanda de la poudre, ensuite des cartouches. Les lettres, en revanche, ne donnèrent lieu à aucune contestation; mais aux regards «pie me lançaient leurs propriétaires en les recevant, on pouvait lire qu'elles ne leur inspiraient qu'une confiance médiocre.

Leur soif de gain enfin assouvie, ils crurent devoir protester de leur bonne volonté, de l'ordre parfait dans lequel ils rentreraient à Zanzibar, enfin de leur départ prochain, lixé au lendemain, .l'essayai de les supplier de ne plus piller les environs; mais ma rage contenue, les larmes qui me montaient à la gorge me coupèrent la parole, et j'allai me jeter sur mon lit, où la lièvre me retint pendant deux jours.

Qu'on me laisse ici pousser un dernier cri de rage, et protester hautement contre les véritables fauteurs de cette révolte. Il ne m'est pas permis de toucher à la politique de sauvage qui préside aux destinées de Zanzibar, mais je ne puis laisser passer de pareils faits sans commentaires! Je peux trouver étranges les lubies d'un sultaneau qui expose sans vergogne la tète d'une douzaine d'Kuropéens et compromet de son plein gré les intérêts les

514 L'AFRIQUE KOUATORIALE.

plus sacrés. Avant mon départ il pouvait défendre à ses Noirs de nu

suivre! Que ne l'a-l-il fait?

Au lieu de cria, ces Voaiiguana m'accompagnent un an cl demi, |»ui> m'abandonnent sur un mot de lui, colporté dans tous les centres arabes. Je ne puis oublier les premiers services de ces hommes ees ascensions effroyables dans les montagnes du Nyassa, ees marches forcées pour arriver au Hangouéolo, leur discipline admirable pendant toute la retraite sur le Tangauika ; mais quand ces mêmes gens, qui m'ont toujours suivi comme des chiens couchants, viennent, du jour au lendemain, me mettre un revolver sous la gorge, dois-je faire acte d'humilité et accepter un pareil outrage? Les puissances européennes font à ce potentat la grande grâce de le laisser vivre, et leurs nationaux n'auraient pas .droit à si protection î

A quoi bon récriminer? A quoi sert «le remuer trop de souvenir» pénibles et «pie je m'étais juré de laisser dans l'oubli? Je vais eu finir en racontant brièvement ce que je sais du retour de ma caravane à Zanzibar, et de la façon dont elle a tenu ses promesses.

Jusqu'à Manda elle se tint sur une certaine réserve; là survint une me avec h's indigènes, où ees derniers perdirent trois des leurs. Ile Manda à Kapainpa, mes hommes saisirent toutes les pirogues et réussirent à relraverser le lac sans accident. A Kilandou, la division se mit parmi les chefs et la caravane se fractionna en bandes diverses, qui gagnèrent Talwra ;» travers bois. Dans ee dernier endroit, où tous se retrouvèrent, il* prêtèrent de leur réunion momentanée pour tenter un coup sur la station des Pères algériens.

Le I'. Ilautecœur les \it arriver un jour, drapeau français en léte, burlailt et ballant leur tam-tam. Sans autre préambule ils envahirent I (ululation, la dévalisèrent et, comme le l'ère faisait mine de s'opposer à ce vi impudent, ils le rouèrent de coups. Le I*. Hautecceur s'adres>a alors ;hi gouverneur de ITnianembé, le seul fonctionnaire inlluent que Saïd Rirgach eût dans l'intérieur; mais ce dernier, par une amère dérision, lui répondit qu'il était sans pouvoir sur les hommes d'un Européen.

Ce n'est que sept mois plus tard, en arrivant à Zanzibar, que je devaiapprendre tous ces détails désolants. Malgré la menace de mes hommes «I massacrer tous les courriers, le P. Ilautecœur avait réussi à faire tenir notre consul à Zanzibar une lettre qui, par une coïncidence bizarre, parvint en même temps que les rebelles à la côte. Ainsi prévenu fortuitement A* ce qui s'élail passé, le consul de France déchira les traites ql lit cnfeiai' les coupables, et avec eux tous les chefs.

Page 1