S!.' K LE TANGANIKA
lairc d'une grande pirogue que nous avions découverte au plus profond des herbes. Elle était toute vermoulue, el je me souviens encore de ses formes burlesques, tant elles m'avaient frappé. Le liane du tribord semblait f-iit d'une seule planche presque reetiligne, et celui de bâbord s'arrondissait au contraire naturellement, pour donner le creux. On eût dit une; embarcation sciée par le milieu et rendue! étanche par une cloison longitudinale. Le patron consentit à m 'aider dans ma traversé»' du lac; mais nous ne pûmes partir que le 50, tant ce brave homme mit de temps à faire ses apprêts, à donner des conseils à tout son peuple, el à appeler les bénédictions du Mu/.imu sur ce long el périlleux voyage.
Je comptais me décharger, sur cette nouvelle pirogue1, d'une partie ele' mon bagage; mais au moment d'appareiller clic coulait littéralement sous le poids eh's impedimenta qu'on y avait entassés, Je' remarquai parmi ces derniers deux bottes de chanvre pesant peut-être '2 kilogrammes, avec lesquelles mon compère comptait acheter cinq esclaves au Marungu.
(iràe-e' aux brises élu suel qui font rage tout le; jour e't ne rendent la navigation possible* que la nuit, ce ne fut que le I"r mai que j'arrivai enfin à KatOgoro, au fond ele« celle superbe baie ele' Kilandou, bien abriter ele la mousson par la ligne ele«s îk»s qui se trouvent élans le sud-OUCSl. .Ma caravane m'y attendait depuis trois jours e>t nous recul avec transports, car, si courtes e|in; soient le»s séparations en Afrique, on s'y retrouve toujours avec bonheur.
Ces villages entiers, habités par des pêcheurs nomades, ne> prennent pas le temps ele- construire ele* bornas; h's hutte* s'éparpillent e«n désordre élans les graneles herbes qui bordent la rive. Le village ele' Katogoro avait un aspect tout particulier. De's espèce-s ele miraelors construits sur elei> pilotis hauts ele 7 à S mètres servaient de'puis ele-ux mois ele refuge aux habitants, terrifies par la présence d'un lion . Chaque nuit, de* ces postes élevés, me's hommes fusillaient le' monstre presque à bout portant, mais l'animal n'en continuait pas moins se«s promenades nocturnes, ce <|ui le faisait passer pour un Mu/.imu.
Tout VuaOpa qu'ils étaient, le* habitants eles environs n'en devaient pas moins mettre ma patience à une' ruele épre-uve; trois piroguiers, trouvés élans de-s e'iielre»ils différents, avaient el'abord réponelu el'asse/. bonne' grâce' aux propositions eb' me«s chefs; mais ils ne- se' trouvèrent pas plus tôt réunis que leurs propositions devinrent exorbitantes. Vélais-je pas à leur merci!
11 ne fallut pas moins ele trois jours pour débattre le' prix élu passage; puis, les étoffes payées, tous les sauvages disparurent e-l ne revinrent que' le lendemain, ivres ele poinbé e-t gorgés ele- chanvre.
49fi L'AFRIQUE ÉglJATOniALK.
Enfin, le 0 nous pûmes nous mettre en roule, non pour la grande traversée, île pareilles entreprises ne se traitent pas aussi légèrement, mais pour l'île de Manda, siluée à un mille de l'autre eôté de la baie.
C'était un spectacle étrange que celui de ces cent hommes empilés dans cinq troues d'arbres mal équarris, glissant sur les eaux calmes de celle baie ensoleillée; des pavillons multicolores flottaient au bout des lances; le tam-tam mêlait sa note sourde aux hurlements sauvages, tandis que les pagayeur:, soulevaient en cadence des gerbes d'écume.
La seconde étape de cette marche triomphale nous amena le lendemain à l'ile des Muzimu, la plus avancée dans les eaux du lac. C'est une sorte de rocher inculte où nous devions consulter l'oracle avant de tenter une épreuve qui a déjà coûté la vie à tant «le gens.
Du haut du rocher, le coup d'œil était vraiment saisissant, et je ne pus sans frémir mesurer nos Fragiles esquifs à celte lame qui, libre ici de toute entrave, venait briser avec forée sur les blocs de granit renversés pélemèlc au pied de la falaise. Dix heures d'accalmie suffisaient, il est vrai, pour atteindre la cèle opposé»', qu'on distinguait à peine : mais au moindre trouble dans l'atmosphère c'en était fait de nous!
Ce premier examen me ramena, je l'avoue, à de meilleurs sentiments à l'égard des pagayeurs. Je m'expliquais maintenant leur lenteur à se inellrc en roule, ces libations prolongées, toute celte exaltation nerveuse do deux derniers jours. Ils me laissèrent, du reste, le soin de fixer le moment du grand départ, confiance à laquelle je répondis par des cadeaux superbes au Nuzimu. Chaque soir, depuis deux mois, la brise semblait tomber vers le crépuscule; d'un autre côté, en parlant à sept heures du soir, il était à craindre; que les brises de terre du Marungu, se levant vers trois heures du malin, ne vinssent contrarier notre marche. Après quatre heures d'attente et d'étude je me décidai donc à apiureillcr à quatre heures du soir, au risque d'essuyer les dernières bouffées «le la mousson.
Autant les départs précédents avaient été bruyants, autant celui du 12 mai fut solennel. Les charges et les fusils étaient déjà entassés dans le fond de chaque embarcation; le personnel indigène et zanzibarile était à son poste. Le silence se fit; tous les regards, braqués sur moi, semblaient demander un contre-ordre.
Knlin l'une des pirogues, la plus légère, se détacha lentement, suivie de trois autres, qui successivement disparurent derrière la pointe qui nous servait d'abri. Quand je débouquai à mon tour et que je vis ma pirogue craquer et se tordre sous l'impulsion des premières lames, j'eus un véritable moment d'angoisse. Devant nous, les premiers partis
TRAVERSÉE DU TANGANJKA. 4«J7
embarquaient lame sur lamé, se perdaient à 20 mètres dans des Ilots d'écume blanche et d'embruns, luttant avec rage pour gagner dans le vent. Il était trop tard [tour revenir en arrière, et chacun déballai! courageusement la question de vie ou de mort, les indigènes en appuyant sur leurs kaiis, mes hommes m éiauchanl l*eau ou «mi calfatant les joints disloqués. Mou vieux patron, goitreux comme beaucoup de ses confrères.
knlogoru : Im uni .11 Lu - . (Voir p. 4 '.'*>.)
manœuvrait avec une dextérité rare; accroupi sur l'extrême arrière, entre «l ux de ses enfants en bas àjjo, chargé avec eux deux de conserver la direction, il prévenait chaque lame eu marin consommé, et pas une fois sa vigilance ne fut en défaut. Les vingt autres Vuatipa étaient couchés sur leurs kaiis dans un silence morne; parfois seulement, quand quelques gros paquets d'eau venaient fouetter leurs torses nus, des exclamations de peur leur échappaient, ei leurs regards effarés plongeaient dans ces volutes furieuses, comme pour y chercher l'arrêt de leur destin.
La lutte dura trois heures, sans un arrêt, sans un repos. Quand vint le calme, i\ était temps : mes hommes suffisaient à peine à étancher l'eau.
4<J8 L'AFRIQUE ÊQUATORIALK.
J'avais remarqué la tendance de chaque embarcation à s'isoler en secartantde ses voisines. Kamna se chargea «le m'expliquer l'intention des indigènes.
« Ne vois-tu pas, me dit-il, que nous sommes tous chargés à couler lias? Survienne un malheur, il faudrait ramasser les naufragés : aussi chacun s'éloigne. »
Au crépuscule les pirogues avaient toutes disparu une à une à l'horizon; les côtes dorées des îles de Kilandou s'étaient également effacées peu à peu, alors que devant nous la masse sombre et confuse des montagnes du Marungu montait lentement.
Vers huit heures la lune se leva avec des éclats sanglants: à ce moment nous n'étions plus balancés que par la houle, et à la terreur venait de succéder une joie bruyante. La pipe passait de bouche en bouche au milieu de quolibets et de rires; le tam-tam répondait aux mélodies sauvages. Dans l'atmosphère régnaient un calme saisissant et cette tiédeur douce et mélancolique qui n'appartient qu'aux nuits des tropiques. Au ciel, de> milliers d'étoiles resplendissaient; longtemps je restai les yeux dans le remous, à regarder leur image s'allonger en zigzags étincelanls ; puis je linis par m'assoupir, rêvant «le cet éternel contraste de la vie du marin, qui eu quelques heures le fait passer de l'orage au beau lixe, de la crainte à l'espérance, de l'angoisse à la plus douce des ivresses.
A deux heures nous touchions à Kapampa, sur une plage caillouteuse, au pied d'une grande falaise se perdant dans un ravin profond d'où tombait un vent glacial. Quelques-uns de mes hommes, arrivés les premier?., réunissaient en grelottant les bûches d'un petit brasier; d'autres se laissaient aller au bonheur de se sentir en sûreté, et, les liras en l'air, tournés vers Kilandou, ils insultaient ce Muzimu qui les faisait trembler la veille.
« Grand Muzimu, s'écriaient-ils, tu nous avais juré de nous engloutir, mais maintenant nous nous rions de la puissance! »
Kapampa passe pour une des grandes villes du sud du Tanganika ; le soleil levant n'éclairait pourtant que quelques mauvaises huttes et nue vingtaine d'habitants disposés à prendre la fuite. La montagne, haute de 100 mètres, domine le tout de sa masse écrasante ; quelques licus, quelques ricins, un petit champ de tabac, un autre de maïs, à l'entrée de la gorge, sont les seules ressources du pays. Une pirogue échouée sur le sable constituait pour moi une véritable fortune, et je m'empressai de la louer. En quarante-huit heures elle était mise en bon étal et prête à recevoir la [dus grande partie «le mon matériel; le reste devait rentrer dans la
A K A l'AMP A. 4H9 pirogue que je m'étais procurée à Kilandou. Avec celle flottille réduite je pouvais ^igner Mpala en six ou huit élapes. Une dizaine d'hommes m'accompagneraient; le reste, allégé de ses ballots, suivrait la route qui longe le lac, et arriverait en même temps que moi à la station belge. Quant aux Vualipa, qui nous avaient amenés ici, aucun d'eux n'avait consenti à remonter si loin dans le nord ; ils s'étaient dispersés, en quête d'esclaves à acheter.
A en juger par les habitants de Kapampa, la population du Marungu csl
Lullc contre les vagues. (Voir |>. 197.)
la race la plus inférieure que j'aie jamais rencontrée; les femmes surtout ont à peine une apparence humaine; les lèvres et le lobe des oreilles sont affreusement mutilés; le corps, difforme et d'un rouge lie de vin, est hideux à voir; enfin les cheveux crépus ne portent pas trace de jR'igne ou de coiffure quelconque. La moitié du village était atteinte de la petite vérole; en dehors de quelques racines de manioc nous n'avions rien trouvé à acheter; aussi le 14 abandonnai-je avec bonheur celle plage inhospitalière.
A Tongué, autre village de trois huttes, placées au pied même de la montagne', nous ne trouvâmes que des arachides.
Sur les sommets peu boisés de ces pentes abruptes et désertes on voit, il est vrai, quelques rares habitations éparses, mais sans traces de culture.
Un n'y a pas même la ressource de la pèche, que l'inclinaison rapide des pentes et l'absence de plage rendent impossible.
Le lendemain, à un moment où la chose était certainement la dernière de mes préoccupations, Hassani fut assez heureux pour me procurer deux superbes spécimens d'un anthropoïde dont Livingslone seul a déjà dit quelques mois, et (pie les indigènes appellent soko. Vers onze heures la brise nous avait obligés à chercher refuge dans une coupure de la montagne, à l'ouverture d'un torrent desséché, et Hassani tua ses deux victimes à moins de k200 mètres au-dessus de nos télés, dans de maigres taillis poussés entre les blocs granitiques du ravin. La première, un jeune, fut tuée sur le dos de sa mère, qui le saisit dans ses bras et s'enfuit sur une roche peu éloignée, où elle tomba à son tour, frappée en plein cœur, en faisant bravement face à l'ennemi. Le ]>elil était de la grosseur d'un eufanl de deux mois, et la couleur jaune de sa peau contrastait singulièrement avec le noir de jais de celle de la mère, couverte, en dehors des pieds et des mains, d'une toison longue et fourrée de même couleur.
La mère avait été tuée debout, posture que ces animaux prennent naturellement au repos. Sa taille et sa corpulence étaient celles d'un homme |>elit mais obèse. Le bras à lui seul avait la même longueur que la jambe, mesurée de l'aine au bout du pied, soit Om.75. Les incisives, presque entièrement cariées, accusaient un âge avancé; la peau qui recouvrait la figure, les mains et l'intérieur du pied semblait un parchemin noir et luisant. Les arcades soureilières étaient fortement accentuées, le nez à peine sensible. La main, longue el sèche, était absolument humaine; le pouce, mince et court, n'arrivait pas à la base des autres doigls; le dessus du pied était couvert il»' poils, le pouce en était long el volumineux et tous les doigts très prenants. Enfin les callosités postérieures étaient à peine accusées, et connu»' il n'y avait pas trace de queue, mes hommes déclarèrent hautement que Hassani venait de commettre un meurtre sur la personne d'un Mchenzi d'une tribu éloignée! !...
Le fait est que ces deux ligures avaient une expression humaine, à s'y tromper, et n'eussent été les bras cl le pelage, l'animal, confondu dans une de ces chaînes d'esclaves abrutis que j'ai souvent rencontrées, cùl échappé à mon attention.
Le soko, assez commun dans ces parages, vil volontiers dans le voisinage des cases, pour lesquelles il est un ennui sérieux, par les ravages qu'il fait dans le maïs el le sorgho. 11 se construit dans les arbres de grands nids qu'il cherche à peine à dissimuler; ses allures sont Iranquilles, et il \il par groupes de cinq à six individus. Aux coups de fus .
DBUX ANTHROPOÏDES. MH «b'IIassani, les compagnons dos deux victimes n'avaienl traduit leur colère impuissante que par une série de sauts désordonnés autour du chasseur, fort embarrassé du reste, car il ne lui restait plus de cartouches.
Les naturalistes m'en voudront «l'avoir laissé perdre des échantillons aussi précieux, mais qu'ils m'indiquent le moyen de les préparer dans un camp sans ressources «l'aucune sorte, même sans vivres pour attendre. Je pensai un moment les remorquer à Mpala, mais il eut fallu les abandonner le lendemain en passant la barre, on le surlendemain, à cause de la décomposition des chairs. Je n'eusse pas trouvé un seul homme autour «le moi pour m'aider à l«'s disséquer, tant ces esprits étaient frappés.
I)«'puis mon «lépart »l<« Kapampa, la côte du lac, comme je l'ai fait pressentir, ne m'avait présenté «pie l'aspect «rime muraille élevée, souvent à pi«- sur 1«- lac et mé«liocrem«'nl boisée jusqu'à son sommet. Des ravins prol'omls «>l rocailleux zèbrent de lignes sombres celt»- immense nappe d'un vert uniforme. Jusqu'à Mpala le coup d'œil varie peu, si ce n'esl vers la baie de Manda, où j'arrivai le 17 mai. Le mauvais temps m'y ivtint jus- «ju'au 2."; dans l'intervalle j'appareillai plus «le vingt lois, chaque fois pour faire un mille «le route; »l»'iix lois j»' chavirai.
Je me trouvai à l'entrée de cette baie un matin à sept heures, au moment où la brise fraîchissait. Kn moins <!«• dix minutes la mer était formée; quand j«» me levai pour chercher un abri, j'étais en face «l'une bain" longue de milles, plus puissante que celles rencontrées jusqu'alors, et, pour comble «!«' malheur, «listant»' «h1 la côte de près <!<• 100 mètres. Attendre était fol ii» : je donnai l'ordre «le la passer aussitôt. Li*s piroguiers roulaient des yeux effarés, mais jamais je n'ai vu «les hommes déployer autant «l'énergie et «le «h'xtérilé.
« Il y a une demi-charge d'étoffe pour toi si tu me lires «le là », criai-je au patron. Ils étaient six accroupis derrière et luttant pour nous maintenir bien en ligne, la lam»' au dos. Quand la première volute se présenta, crépitant»», menaçante, à plus d'un mètre au-dessus d'eux, je vis leurs six kalls s'abattre sur la crèle avec un effort suprême; puis tout disparut pendant «l«»ux secondes : la volute passait sur nous comme une trombe ; et quand vint mon tour «l«» la recevoir, je sentis craquer le banc auquel j«» me cramponnais.
La pirogue cependant flottait encore, bien qu'à moitié remplie; des six hommes, pas un seul n'avait été enlevé, «»t «l'une vigoureuse impulsion ils nous ramenaient l'arrière à la lame, pendant qu'emportés sur le «los de l'une d'elles nous défilions vers la côte à une allure vertigineuse. La second»» volute fut reçue avec la même vigueur, la même adresse: mais,
l'avalanche passée, il n'y avait plus à flotter que nous, et, après quelques brasses tirées en pure perle, je me trouvai violemment jeté sur un liasfond d'un mètre de profondeur. Je me relevai juste à temps pour voir la pirogue rouler à quelques pas de moi, la quille en l'air. Mes hommes s'v cramponnaient avec un courage digne d'éloges, car le danger était grand, et bientôt je la voyais s'échouer en lieu sûr. Pas une charge, pas un fusil ne s'était démarré; seuls quelques objets sans valeur avaient été balayés ou submergés.
Ma seconde pirogue avait, le matin, jugé plus prudent de ne pas appareiller; elle ne nous rejoignit que deux jours après, en même temps du reste que ma caravane, qui, après quatre jours de marche pénible dans le> montagnes, débouchait à son tour sur cette plage de Manda, moins déserte, moins misérable que le reste du Marungu.
Dans son ensemble, le panorama de la baie ne manque pas de grandeur; derrière la lagune s'étagent de frais coteaux qui, dans l'ouest, vont mourir au pied du Mirumbi, cette pyramide curieuse dont Stanley a donné un dessin. Au nord, la chaîne de Marungu fait un cadre sauvage à cette plage ensoleillée où la barre déferle avec rage.
Pas trace d'habitations; mais les habitants aflluent cependant, au nombre de cent ou cent cinquante; des Yuafipa étaient campés là, en train d'acheter des esclaves, et je fus témoin de plusieurs de ces marchés, dont un surtout se passa à côté même de ma tente. Il s'agissait d'une petite fille dedii ans, gracieuse et bien prise, amenée par ses parents. Le juin m de la pirogue avait donné d'emblée un vieux fusil à pierre; mais les débals se prolongèrent tout un après-midi, et le Mfipa dut ajouter une pierre à fusil, deux charges de poudre et deux balles en cuivre.
Une fois en possession de la proie, le propriétaire la caressa un instant, lui regarda attentivement les yeux, les oreilles; elle avait les dents saines et blanches, et sa figure s'éclaira d'un sourire. Puis il fil approcher deuv enfants déjà liés par le cou avec une corde en cuir, et attacha solidement le bout de cette chaîne au cou de la jeune fille. A ce moment elle comprit, el deux larmes perlèrent à ses yeux.
<c Te voilà baptisée Mfipa, petite », lui cria Kamna; puis, se retournant vers quelques camarades :
« Et dans dix ans, quand nous reviendrons à Karéma, ajouta-l-il, on nous présentera cette femme comme une Mfipa de race pure ! En vérité, me* frères, dans l'intérieur toutes les races sont mélangées. »
Celle jM'tite cependant m'intéressait; ces deux larmes m'avaient remué, et par ma foi ! j'allais donner à Kamna l'ordre de la marchander, quand
MARCHÉ D'ESC.I.AYKS. 503
soudain je la vis sourire, se lover avec ses compagnons de chaîne el se mettre à jouer avec eux dans les eaux du lac, comme elle l'eùl fait avec des amis d'enfance. Je me retournai : les parents n'étaient pas h 500 mètres el s'en allaient tranquillement, sans même tourner la tète!
Ces larmes étaient les premières peut-être que je voyais couler dans mon voyage; le sourire auquel elles firent place annula, par contre, chez moi le
La MiiFrngi'.
dernier chu de celle pitié compatissante qui serre naturellement le cœur de l'Européen en face de misères qu'il est impuissant à soulager.
Avant de quitter la haie de Manda, je veux dire un mol d'un fléau qui en cette saison fait dans le Marungu de terribles ravages.
Sur la côte est du lac, en parlant du homa de Makutuhu, j'ai déjà dit quelques mots de la petite vérole; le Fipa se trouvait effectivement sous le coup de la contagion, mais en hien moindre proportion que la côte ouest, soumise de plus à une famine effrayante.
La variole est peu à redouter dans les caravanes de Zanzihariles. Sur la côte, où elle existe toute l'année à l'élat endémique, on trouverait hien peu de Vuangana qui n'aient eu dans leur enfance à subir cette terrible épreuve, et l'on peut considérer comme vaccinés les trois quarts d'entre
m l/AFRIQUR ÊQl'ATORIALK.
eux. Dans les circonstances où je me trouvais, cependant, un seul cas pouvail me mettre dans un gros embarras.
Autant qu'il était en mon pouvoir, j'avais préservé ma caravane «l'un contact trop suivi avec les indigènes. Toutes mes précautions furent inutiles, et à Manda quatre personnes, dont une femme, appartenant à la caravane de Slorms, furent atteintes avec une violence sans pareille. La femme seule mourut; mais, de mes trois hommes, l'un perdit un œil. et les autres, complètement défigurés, n'étaient pas encore tout à fait remis quatre mois pins lard.
Les Noirs reconnaissent trois sortes de |>etile vérole, celle d'ulesi, celle de sorgho, et celle de maïs, suivant que les boulons ont la grosseur de l'une ou l'autre de ces graines; la première est de beaucoup la plus grave, mais pour toutes trois ils ne connaissent d'antres remèdes à celte terrible maladie que des frictions faites avec la sève caustique de la feuille de bananier. La chaleur du feu est de plus interdite au malade et il doit passer la nuit, sans natte, étendu sur le sable. Slorms, dans une épidémie qui avait récemment éprouvé les esclaves de la station de Ka renia, m'avait dit avoir obtenu délions résultats de l'acide phénique. J'en donnai un peu à mes malades, pour le prendre à l'intérieur : mais c'était là un bien pauvre remède à la pins hideuse et à la plus redoutable des affections. Je louai enfin une petite pirogue à Manda pour leur permettre de gagner Mpala sans fatigues.
le passerai brièvement sur les quatre jours qui me séparent encore de celle Station. Notons seulement que les montagnes apparaissent de nouveau, que la brise nous permet à peine quatre heures de navigation chaque nuit, enfin que pendant le jour le soleil est d'une intensité que je n'avais encore éprouvée nulle pari. C'est à l'usage constant des verres fumés que je dois d'avoir évité de terribles coups de soleil.
Le '20 mai, vers quatre heures du soir, je faisais mon entrée dans le petit port de Mpala, au milieu des salves de coups de l'en. Ce ne fut pas sans une vive émolion que je retrouvai an débarcadère mon brave ami Slorms, dont je n'avais pas de nouvelles depuis deux mois et demi. Lui aussi avait en ses jours d'épreuves; sa traversée, plus longue que la mienne, avail été semée d'incidents et de déboires : la lièvre l'avait durement secoué, mais son inaltérable entrain avail résisté à tout. Sans plus larder il me présenta ses nouveaux domaines, vieux de six mois, mais qui m'émerveillèrent par l'emplacement, la disposition des bâtiments et par le travail gigantesque accumulé en si peu de temps.
La situation choisie par Slorms pour son nouvel établissement est un
ARRIVÉE A MPALA. 507 lorrain en dos d'Ane, élevé d'une cinquantaine de mètres an-dessns du lac. Dans l'esl, la falaise tombe à pie sur le Tanganika. Le revers opposé du mamelon descend au contraire en ]>ente douce sur une plaine d'alluvion fertiles fraîche, et qui promet beaucoup à la culture. Enfin le nord s'ouvre sur une jolie baie, qui sera complètement abritée après l'achèvement d'une digue en construction.
La station proprement dite se compose d'un tombé carré et d'un village. Le tembé présente quelque analogie avec celui de Karéma ; il sert de logement aux Européens, de magasin et aussi de forteresse en cas d'attaque. Le village est au contraire réservé aux askaris; ses deux rangées de cases parallèles s'étendent en face «lu tembé, séparées par une large rue en pente qui descend sur la baie, découvrant un long ruban de plage et la plaine verdoyante de Mpala.
11 était difficile de trouver un emplacement répondant mieux aux divers besoins d'une station. Les falaises rocheuses du sud n'offrent nulle part une assiette convenable ; puis de quelles ressources |K>uvait être un pays aussi misérable, aussi désert, aussi déshérité que celui que j'avais vu depuis Kapampa?
Mpala se trouve, au contraire, à la naissance d'une région moins accidentée, plus peuplée, plus fertile, d'un accès facile jusqu'à Itoua, en face d'Oujiji. La plage, large et cultivée, assure les vivres en toute saison; et enfin l'existence d'un port, le seul peut-être dans ces environs, est une véritable fortune. Quant aux conditions cliraatériques, elles sont des plus avantageuses, surtout en celte saison de grande brise, et je fus assez surpris de voir dès le coucher du soleil la température s'abaisser jusqu'à 0 et 7 degrés,alors que, partout sur la plage, l'atmosphère est lourdeel brûlante.
L'établissement de la station au milieu d'indigènes sauvages et querelleurs ne s'était pas fait sans difficultés. Mpala, le chef le plus voisin, s'était incliné devant le nombre imposant des fusils de Storms, et se montrait, faute de mieux, serviable et obséquieux ; mais Russinga, son suzerain, fort d'un borna bien dissimulé à deux jours dans les montagnes, avait déclaré qu'il mettrait à mort tous les askaris de la station. Quatre mois de séjour n'avaient pas amené de changement sensible dans la situation, et Storms cherchait encore un moyen de se défaire de ce dangereux voisin.
Mon séjour à Mpala devant se prolonger au delà de toutes mes prévisions, je reviendrai plus loin sur la station ; je la laisse un instant, pour parler *les tristes événements dont elle allait être le théâtre et qui brusquement tin huit jours allaient réduire à néant tous mes projets et me laisser sans hommes, sur les bras de Storms.
508 I/AFR1QUE ÈQUATORIALE.
J'avais quitté ma caravane à Manda. Mes hommes, pleins d'entrain, semblaient enchantés d'en avoir fini avec les montagnes et le Tanganika ; tous les projets de désertion s'étaient noyés dans ce lac et je ne pouvais croire à leur réveil, alors que la seule pensée de la dernière traversée faisait encore frissonner mes gens !
Désireux de profiter de la belle saison, qui s'avançait, j'avais déridé de ne séjourner que quarante-huit heures à Mpala, et je lis tout disposer pour partir le 29. Le 28 au soir les charges étaient serrées et distribuées; pas un seul murmure ne s'était élevé et je me laissais aller en toute sincérité ;"» jouir d'un résultat qui semblait enfin couronner mes efforts; car, pour une caravane deZanzibarites, partir est tout ; une fois lancé, il n'est pas de difficulté qui arrête: on se fait un point d'honneur, sinon de ne jamais revenir en arrière, au moins de ne jamais reprendre la même route.
Il semble vraiment que les catastrophes soient toujours, comme les orages, précédées d'une période de calme, d'assoupissement, où tout sourit à l'esprit, où l'on ne se rap|>clle du passé que les souvenirs heureux, où l'avenir se dore des espérances les plus flatteuses. C'est sous ces auspices que je m'endormis le 2Sau soir: le réveil devait être terrible, et cependant ccqui se passa dans l'intervalle n'avait rien que de bien simple en apparence.
Dans la nuit était arrivé à la station ce même daou des missionnaires anglais dans lequel j'avais traversé le lac la première fois. M. Brooks le ramenait d'Oujiji, se rendant à lendué. Atteint d'un violent accès «le fièvre, M. Hrooks se coucha immédiatement, en nous disant seulement que Stanh \ venait d'arriver dans le Manyema ; que les Arabes d'Oujiji s'y portaient de leur côté avec des foires imposantes pour lui déclarer la guerre; enfin qu'à l'annonce de cet événement la caravane des missionnaires d'Iloua venait de déserter en masse avec ses chefs, ne laissant sur le lac que les huit hommes qui montaient la pirogue.
M. Brooks, ne comprenant qu'imparfaitement le kisouahili, ne savait pas (oui. Les piroguiers se chargèrent de compléter ces renseignements, t>t le soleil n'était |kis levé que tout le monde avait appris à la station qu'une grande guerre se déclarait contre les Blancs dans l'intérieur; que Tippo- Tippo et Jumah Merikani, les deux Arabes les plus puissants, allaient les attaquer avec plus de trois mille fusils. On ajoutait que Stanley achetait beaucoup d'ivoire au Manyema; que Jumah avait donné l'ordre de mettre a la chaîne tous ceux qui auraient fait des affaires avec lui ; enfin, comme pour donner plus de poids à tous ces bruits exagérés, M. Brooks apportait à Slorms une lettre de M. Stanley lui-même, qui lui avait été remise secrètement à Doua.
GRAVES NOUVELLES DE STANLEY. m
Ksl-il besoin de faire ressortir lu gravité de pareilles nouvelles dans un pays où tous les Européens sont frères et doivent en conséquence concourir au même but ? Mon itinéraire, en me rapprochant de Stanley, ne devait-il pus faire supposer;! mes hommes que nous agissions de concert, et que les mesures qui frappaient l'un devaient frapper l'autre également! 1/elTcl ne lut pas long à se produire.
Wadi-Combo, d'un air embarrassé, était venu lui-même m'apporte!toutes ces nouvelles le matin. Quand je le lis appeler vers huit heures, on me répondit qu'il s'était sauvé dans la brousse. Vers dix heures, les autres chefs vinrent nie faire comprendre que le nouveau voyage les effrayait, cl qu'ils voudraient bien retourner à Zanzibar.
Une heure plus tard, ma caravane se mettait en route sans plus de façon qu'un mois avant, ne me laissant pas même, hélas! Hassuni et Kamnu, qui, lors de la première désertion, m'avaient été d'un si grand secours.
Ce soulèvement spontané et soudain me laissa d'abord assez calme. Je n'y voyais qu'une répétition de ce qui avait eu lieu à Karéma ; mais à cettains symptômes il me fut bientôt facile de reconnaître que j'avais affaire à un événement autrement sérieux.
Dans la soirée une douzaine d'indigènes arrivèrent au tembéen poussant des cris d'alarme. Ils avaient été chassés de leur village, situé à une heure de marche; mes gens s'y étaient installés en maîtres, pillant et proférant des menaces de mort. Storms envoya aussitôt son chef, Ramazani, aux renseignements, et le surlendemain nous pûmes avoir des nouvelles exactes.
Mes gens s'étaient effectivement emparés du village et s'y concertaient sur la conduite à tenir ultérieurement ; Wadi-Combo menait tout le maueno. Tous se disaient fatigués, incapables de continuer le voyage, et me suppliaient de rentier avec eux à Zanzibar. Ils me faisaient savoir de plus qu'avant de partir ils m'avaient volé une caisse de cartouches, mais qu'ils n'en useraient qu'à la dernière extrémité, et les rendraient avec leurs fusils au consul de France à Zanzibar* C'était la première fois que mes gens osaient porter ouvertement la main sur mon matériel, en dehors des fusils, qu'ils considèrent un peu comme leur propriété.
Enfin ils demandaient à entrer en pourparlers, et me proposaient de nf envoyer des délégués, à condition que je ne me livrasse sur eux à aucune voie de fait. Je n'avais pas d'autre moyen de communiquer directement, force me fut donc d'accepter.
Les premiers envoyés qui se présentèrent étaient Farraji, Makussudi et Ben Ali; au lieu de leurs fusils ils étaient armés d'arcs et de cusse-tète.
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« Nous ne pouvons pas t'abandonner, me dirent-ils, c'est impossible, nous agirions mal; mais, d'un autre côté, nous ne pouvons aller plus avant. Partis ensemble de Zanzibar, nous avons juré de t'y ramener; tes pieds ne loucheront pas à terre, nous te porterons comme le bon Dieu (Muiigu) jusque dans la maison du consul. Là tu te reposeras un mois, puis tu feras un nouveau chaouri devant Saïd Bargach et nous le suivrons tous alors jusqu'à la deuxième mer.
« Nous avons de l'amertume de te voir persister dans les projets, pane que tu es bon maître ; mais à présent rien ne peut nous empêcher de ne pas revenir à la côte. Nous voulons revoir notre ile bien-aimée; à peine y resterons-nous deux ou trois jours, puisque nous ne serons pas payés, mais nous voulons la voir à tout prix. C'est une rude tâche que nous entreprenons sans vivres et sans maître, car s'il est facile de piller le Marungu el le Fipa, nous nous ferons battre dans le Kawendé et l'Unianembc, mais nous ne reculerons devant rien. 11 n'y a pas d'esclaves parmi nous, nous sommes tous hommes libres, enfants de Zanzibar; jusqu'au bout nous resterons unis. La moitié mourra, mais l'autre moitié passera. Inclut llah! »
Ma réponse ne pouvait guère différer de celle déjà faite à Karéma en de semblables circonstances.
« Nous autres Blancs, nous avons des devoirs à remplir, et quand nous avons pris des engagements, nous ne les rompons pas à plaisir. Mon sultan m'a dil : « Va là », et j'irai avec vous ou sans vous.
« Toutes mes forces sont dans ma tète, comme vous le dites souvent, ma^ ces forces n'existent que pour aller en avant, dans des contrées que personne n'a vues. Je ne serais même pas capable de revenir à Karéma, je mourrais en route.
« Vous jouez là un jeu d'enfants dont vous ne calculez pas les conséquences; pour six mois de voyage qu'il reste à faire, vous abandonnez vos gages et vous risquez une partie dont vous reconnaissez vous-mêmes le danger. Contre vous tous je ne puis rien. Allez à Zanzibar, dites au consul que vous m'avez abandonné, el vous verrez comme il vous recevra. Quanta vous suivre, vous n'y pensez pas! Où avez-vous vu un maître commandé par ses enfants? Vous-mêmes vous n'en voudriez plus au bout de huit jours! »
On peut voir par ce qui précède que les prétentions de mes hommes à ce moment étaient relativement modérées. Ils se croyaient le droit de m'abandonner, ils le prenaient au moins, mais ne demandaient ni leurs gages ni des étoffes. Ils tirent mieux, ils se mirai! réellement en roule
NOUVELLE RÉVOLTE DE MES HOMMES. ail pour Karéma; pendant trois jours je n'entendis plus parler d'eux, el je crus vraiment qu'ils ne reviendraient plus. Mais ce n'est pas en vain que des cerveaux pareils s'exaltent! La grandeur de l'entreprise, tout en les effrayant, ne pouvait que les exciter davantage. Ne se sentaient-ils pas du reste à couvert sous ce mot d'ordre tacite lancé dans l'intérieur et qui semblait désigner tous les Européens comme les ennemis de leur sultan redoute! Le i juin, des indigènes revinrent de Manda plus effrayés que jamais;
Indigènes se rëlugianl au lembë de Mplu.
leur village était bouleversé de fond en comble; ils avaient reçu des coups «le couteau, ou les menaçait des fusils, enfin ils disaient que ma caravane revenait sur la station, pillant tout sur son passage. Le 5, effectivement, elle était dans les environs el m'envoya une députation, non plus chargée de palabres, mais bien de véritables menaces, mal déguisées sous l'allure tremblante de ceux qui les apportaient.
« Les enfants, disaient ces derniers, avaient reconnu l'impossibilité de rallier la côte sans étoffes : aussi, ne pouvant se mettre en roule, ils nllaient s'installer définitivement dans les environs el tout piller, jusqu'à ce que je consentisse à des concessions. Ils voulaient de plus leurs traites pour le consul de Zanzibar et ne partiraient pas sans cela. »
Les journées du G el du 7 virent afllucr au lembé les gens de deux ou trois nouveaux villages; d'autres s'étaient enfuis dans la montagne en eiu-
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porlnnt leurs bagages; partout régnait une véritable panique. Mpala luimême venait d'être menacé, et nul doute que la station ne fut l'objectif final de cotte campagne menée par Wadi-Combo, dont je connaissais le caractère décidé.
Comprend-on ma situation pendant cette terrible épreuve? L)e mes projets, bien entendu, il n'était plus question; mais n'était-ce pas assez de le< voir brisés à tout jamais, fallait-il donc entraîner dans ma chute cette station où je recevais la plus franche, la plus cordiale hospitalité! Dès le commencement de la révolte, les gens de Storms, sans se prononcer ouvertement pour les rebelles, n'avaient pas manqué de leur témoigner une certaine sympathie. Deux fois Storms avait donné l'ordre de marcher contre eux : deux fois on avait fait semblant de ne pas entendre. La perspective d'un prochain retour à la côte les tenait un peu «mi bride, mais la moindre étincelle eût suffi pour les lancer dans le mouvement.
Kl d'un autre côté quelle responsabilité n'assumé-je pas en donnant à ces bandits leurs traites et leurs étoffes? Leurs prétentions n'allaient-elles pas s'accroître en raison de cette libéralité? pouvait-on prévoir toutes le* conséquences de cette dernière faiblesse ?
Storms, dans tous ces débals, n'avait cessé de me donner le plus bienveillant appui; mais que pouvait-il en face d'un coup aussi bien organisé.' La résistance n'était plus possible, le plus simple sentiment du devoir lui ordonnait de ne pas exposer la station, au risque de sacrifier son amourpropre. Mes hommes ne cachaient plus leur dessein de venir enlever les étoiles si je persistais à les refuser. Je me décidai donc à les payer, quelque dure que fût une pareille décision.
Je fis connaître ces intentions à mes hommes en leur disant de se présenter le N au tombé, dix par dix, pour éviter la confusion. Ils répondirent qu'ils se présenteraient tous ensemble ou qu'ils ne se présenteraient pas. Il fut donc convenu que la caravane arriverait le S tout entière, que chaque homme loucherait cinq dotis d'étoffes et le montant de ses gages pour dixsept mois, sous forme de traite tirée sur le consul de Zanzibar.
On se demandera ici comment je n'ai pas pensé à falsifier les traites, ou tout au moins à me servir d'elles pour prévenir notre consul do la violence qui m'était faite. Ce ne sont certes pas les scrupules qui m'ont empêché d'agir ainsi, mais bien des raisons d'un ordre supérieur. Comme je connaissais mes gens, je savais qu'ils trouveraient un moven de se faire traduire intégralement le contenu de chaque lettre avant d'arriver à la rote; étant donné leur état d'exaltation, je craignais enfin que la découverte d'une erreur ne les poussât à en tirer vengeance sur quelqu'un de mes