COLORATION ET TRANSPARENCE
Coloration. — Quarante-huit lacs, dont nous avons examiné, M. Delebecque et moi, la coloration, en la comparant avec la gamme Forel, nous ont donné presque toujours des teintes comprises entre les divisions Y et XI de cette gamme, c’est-àdire dans les tons verts et jaunes ; seul, le lac du Bourget a une eau bleue, comprise entre les n,,s III et IV (1).
Deux lacs m’ont paru d’un vert presque bleu = Y : ce sont les lacs du Boulu et de Virieu-le-Grand ; 37 nettement verts,
(1) Comme lacs bleus on peut citer les lacs Léman, de Garde, d’Annecy, parmi les grands lacs ; — Lucel, Kandersteg et l’Achensée, parmi les petits; les lacs du nord de la Suisse (Constance, etc.) sont verts. J’ai observé aussi la coloration bleue dans le lac de Paladru ; mais il appartient à la région sous-jurassienne des Terres-froides, et non à la région jurassienne proprement dite ; le lac du Bourget est aussi un lac presque sous-jurassiqut
2 entre Y et VI (Onoz, ler Conzieu), 2 = VI (3e Conzieu, Aiguebelette), 1 de YI-YIIj (Armaille), 7 = VII (Joux, Brenet, Abbaye, Ilay, Chalin, Petit-Clairvaux, 2e Conzieu), 6 de VII-VIII (Val- Dessus , Viremont, Nantua , La Burbanche , Bar, Ambléon, Ghailloux), 5 = VIII (Saint-Point, Remoray, Petit-Maclus, Vernois, Fioget), 5 de VIII-IX (Malpas, Narlay, Pugieu, les 2 de Saint-Jean-de-Chevelu) , 4 = IX (Tallières , Grand-Clairvaux, Grand-Etival, Sylans), 5 de IX-X (Chaillexon, Foncine, Val- Dessous, Bertherand, Pluvis) ; — enfin, 7 jaunes, dont 3 avec la teinte X (Rouges-Truites, Fort-du-Plâne, Grand-Maclus), 3 de X-XI (les Hôpitaux, Chavoley, Arboréiaz), 1 = XI (Bonlieu).
Les lacs de tourbières (Malpas, Viremont, Onoz, etc.) ont ordinairement une coloration jaune-vert, fortement rabattue par la teinte noire du fond tourbeux, dont la faible profondeur permet aux rayons lumineux réfléchis de revenir à l’observateur (1).
Mais ces nuances peuvent présenter des modifications soit dans les diverses parties d’un lac (cf. Bourget, IV-V vers la beirie), soit après la pluie ou par l’agitation de l’eau, modifications dues probablement au brassage des particules en suspension (cf. lac de Nantua, 5 septembre = VII-VIII ; grand vent; 6 septembre = IX) ; elles peuvent aussi subir des variations dans le cours de l’année, comme il semble résulter des comparaisons faites entre mes observations et celles de M. Delebecque pour le même lac, mais à des époques différentes :
Delebecque Magnin
Ex. : Ilay . avril — VII . août= VII-VIII.
Chavoley . mars = X-XI — = IX-X.
Bertherand . — — IX-X — = VIII-IX.
Armaille . — — VIII — = VI-VII.
C’est pourquoi dans le mémoire complet qui paraîtra plus tard sur les Lacs du Jura, j’indiquerai avec soin les dates des observations et toutes les circonstances qui ont pu influer sur la coloration de l’eau des différents lacs ; mais on peut dire dès
(1) Cette coloration des eaux des tourbières paraît se rapprocher davantage du bleu-vert (cf. Boulu, Virieu, Onoz, etc.).
maintenant que ces modifications sont faibles et n’apportent aucune exception à cette loi générale que tous les lacs du Jura (à l’exception du Bourget) sont verts ou jaunes.
On a donné plusieurs explications des colorations bleue ou verte qui caractérisent les différents lacs et les diverses régions de l’Océan; je me bornerai à rappeler qu’il est maintenant admis que la coloration bleue est la couleur normale de l’eau pure, vue sous une épaisseur suffisante (1) ; pour la teinte verte , les explications sont diverses ; des naturalistes admettent qu’elle est produite par la combinaisou de la couleur bleue normale avec la couleur jaune d’un principe d’origine organique qui s’y trouve mélangé (2) ; elle serait due pour d’autres physiciens, à la présence de particules en suspension, colorées ou non, donnant, par l’absorption des autres radiations, une teinte jaune d’autant plus intense que ces particules sont plus volumineuses ; cette coloration jaune s’ajoutant à la coloration bleue normale de l’eau produirait la coloration verte de nos lacs jurassiens (3); leur eau parait, en effet, chargée de matières ténues, en suspension, comme le prouve leur faible transparence (4).
Transparence. — La limite de visibilité du disque de Secchi n’est, en effet, le plus fréquemment, que de 3 à 6 mètres, en moyenne, dans les lacs que nous avons observés M. Delebecque et moi; la plus faible transparence a été trouvée de i m. 80, la
(1) Spring, Revue scientifique , 1883, p. 161.
(2) Du moins pour les eaux vertes de l’Océan, où la matière colorante jaune serait due à la phycophéine des nombreuses algues unicellulaires qui les caractérisent : voy. G. Pouchet, Association française pour l’avancement des sciences , Toulouse, 1887, p. 596 ; Pau, 1892, p. 326.
(3) Les diverses explications qu'on a proposées des différentes colorations de l’eau sont bien résumées dans le Rapport de M. Thoulet, 1890, pp. 38 à 42.
(4) La détermination de la couleur d’un lac demande quelques précautions : il faut se placer dans la région pélagique (eau noire, eau bleue) et comparer les nuances des tubes avec celle de l’eau vue dans la verticale , en évitant le mélange de la lumière réfléchie à la surface de l’eau : pour cela, se pencher sur le bord du bateau et regarder dans l’image sombre de sa tête, ou mieux encore dans l’ombre d’un parapluie noir déployé au dessus de la tête de l’observateur.
plus grande de 11 m. ; mais il faut noter que les chiffres si faibles de 1 m. 80 ont été 'obtenus en été, dans de petits lacs qui se troublent facilement par la pluie (Chavoley, Saint-Jeande-Chevelu, etc.) et que la plupart de mes observations, de même que celles de M. Delebecque, ont été faites à des époques variables de l’année, mais différentes pour beaucoup de lacs et rarement en hiver ; or, la transparence présente des variations considérables suivant les saisons ; pour le lac de Genève, par exemple, où on l’a étudiée à différents moments de l’année et pendant plusieurs années, la transparence, qui n’est en moyenne que de 6 m. 6 en été, atteint 12 m. 7 en hiver, avec un maximum qui a été trouvé de 21 m., le 21 février 1891 (1). Nos observations ne sont donc pas comparables et il est nécessaire de les compléter par des séries recueillies, le plus souvent possible, dans le cours de plusieurs années, afin de pouvoir déterminer la valeur moyenne de cette transparence, l’étendue et les causes de ses variations, au moins pour les plus importants des lacs jurassiens (2).
On peut cependant retenir la transparence plus grande observée dans quelques lacs, comme Lac-Dessous (6 m 50), Lac- Dessus (7m50), Grand-Maclus (8m50), Virieu, (9«>), Ambléon (llm) ; pour ce dernier lac, le chiffre de llm observé par moi, fin août 1892, îparaît bien être l’indice d’une transparence remarquable de ses eaux, car M. Delebecque avait déjà constaté pour ce lac, une visibilité de 9m 50, au mois de mars de la même année (3). Les lacs de tourbières, qui ne reçoivent pas
(1) Forel, Soc. phys. et hist. nat de Genève , 17 mars 1892 ; dans Arch. de Genève , 15 mai 1892, p. 566.
(2) Quelques mesures que j'ai fait prendre (tous les huit jours) par un observateur consciencieux (M. Zéphirin Barthelet) dans le lac de Saint- Point, m’ont donné des résultats intéressants, bien qu’ils ne se rapportent encore qu’à une seule année ; le maximum de transparence a été observé, sous la glace, en décembre et en janvier (Ex. 10ra les 4, 6, 9 janvier 1894); les plus faibles (2m et 2n“ 50) en mars, au commencement du dégel, et en mai après la pluie ; en janvier, elle s’est maintenue de 6 à 10m ; en août, septembre et octobre, de 5m 10 à 5m 80, moyenne, 5ra 55 ; en juin et juillet, 3 à 5m, moyenne 4m 20 ; etc.
(3) Il n’en est pas de même du chiffre de 10,n 30 obtenu à la même époque par M. Delebecque pour le lac d’Armaille , cette transparence s’étant abaissée à 3m 60, lorsque je l’observais au mois d’août suivant.
d’affluents directs ou dont l’eau d’alimentation est filtrée par la tourbe ou les sphaignes, paraissent aussi, en général, d’une transparence plus grande et plus régulière que les lacs vaseux qui se troublent facilement à la suite des pluies ou par la simple agitation des vagues (1).
Note 1.
RECHERCHES LIMNOLOGIQUES.
Une étude limnographique complète envisage la description d’un lac, ou des lacs d’une région, aux divers points de vue suivants :
I. Renseignements topographiques : situation, altitude, forme, dimensions, (longueur, largeur, profondeur moyenne et maximale, superficie, volume), plan et profil (courbes isobathes, caractères et particularités du relief sous-lacustre, des bords, de la beine, du mont, de la plaine, présence de barres, cuvettes, monticules sous-lacustres, îles, etc.) ; bassin d 'alimentation, limites, superficie, pluie annuelle, affluents (sources et ruisseaux aériens, sources de fonds), émissaires (aériens, souterrains, entonnoirs, etc).
II. Nature du sol : assiette géologique ; composition minéralogique et chimique des bords, de la beine, du fonds; dépôts vaseux, sableux, etc.
(1) Il serait très intéressant d’avoir des observations continues et d'assez longue durée des variations de transparence de nos lacs jurassiens ; elles sont faciles à faire ; il suffit d’attacher une assiette émaillée , large environ de 15 à 20 centimètres, à l’extrémité d’une petite corde, de la descendre lentement, en notant le moment de sa disparition; noter, de même, le moment où elle réapparait, en remontant ; mesurer les deux longueurs de corde et prendre la moyenne ; mais ces observations doivent être faites toujours, par la même personne, avec le même appareil, à la même place du lac (dans la partie profonde), au même moment de la journée (vers le milieu du jour), autant que possible par le soleil, en ayant soin d’éviter l’ombre de la barque, et au moins une fois par semaine ; noter aussi l’état du ciel au moment de l’observation, s’il a plu les jours précédents, si le niveau du lac a augmenté ou diminué, enfin toutes les circonstances qui auraient pu modifier les caractères de l’eau.
III. Nature des eaux : des affluents, du lac, des émissaires.
Limnimétrie : variations de hauteur, vagues, courants, seiches, etc.
Propriétés physiques : coloration, transparence, matières en suspension; température, courbes isothermes; congélation, dates moyennes et extrêmes du gel et du dégel, épaisseur de la glace et durée de la prise totale.
Propriétés chimiques : composition de l’eau, variations en profondeur, comparaison avec la composition chimique de l’eau des affluents et des émissaires, etc.
IY. Biologie lacustre : habitants végétaux et animaux : Flore et Faune , littorales, pélagiques, profondes ; modifications dans les divers points du lac, au voisinage des affluents, des émissaires, etc ; rapports entre la flore et la faune, entre elles et la composition de l’eau, ses mouvements, etc. ; variations des limites inférieures de la flore et de la faune littorales avec la transparence de l’eau, la température, etc. ; origine des flores et faunes lacustres, espèces spéciales au lac, espèces immigrées, etc.
Y. Histoire du lac : 1° Origine : causes de formation, origine orographique (combes, effondrements, affaissements, etc.), agents d’érosion (eaux, glaciers), barrages (moraines, éboulements), mixtes : — 2° Modifications préhistoriques, historiques (habitations lacustres ; apparitions, disparitions récentes, etc.) ; — Légendes.
VI. Utilisation : usages alimentaires ; aquiculture (pisciculture) ; industries diverses, force motrice, exploitation de la glace ; origine de sources éloignées utilisées à leur tour, etc.
Les procédés d’exploration employés dans les recherches afférentes à ces divers paragraphes demanderaient d’assez longs développements ; je donne ici, dans les autres notes complémentaires, quelques renseignements sur l’observation de la coloration, de la transparence, de la température, de la congélation et autres phénomènes d’une constatation facile ; pour les autres, qui exigent un outillage plus compliqué, comme les travaux hydrographiques et cartographiques, l’étude des seiches, les dragages en vue de récolter les animaux et les plantes des régions profondes et pélagiques, le plankton,etc., je
renvoie aux ouvrages généraux de Thoulet ( Océanographie et Rapport sur les lacs suisses, 1890) ; Forel {Le Léman, 1892) ; Regnard, {La vie dans les eaux, 1891) ; et surtout aux articles de vulgarisation de MM. Thoulet, ( Revue scientifique, 16 août 1890, p. 197-202) ; Delebecque, {Revue générale des sciences, 15 avril 1892, p. 233-240) ; Pouchet, ( Revue scientifique, 3 juin 1893, p. 677-678), etc., qui en donneront une idée suffisante
JXote I bis
DESCRIPTION DU SONDEUR BELLOC (flg. 6-7)
Grâce à l’obligeance de M. Belloc, je puis donner ici le dessin de l’appareil qu’il a imaginé pour exécuter avec rapidité et pré¬
cision les sondages dans les lacs.
Il se compose d’un tambour A sur lequel s’enroule un fil d’acier de 4/10 de millimètre de diamètre, et d’une poulie D, dite métrique , munie d’un compteur de tours sur laquelle passe le fil, dont l’extrémité est munie d’un poids ou plomb de sonde. Gomme le mouvement relatif de la poulie et du fil est un mouvement de roulement sans glissement, la quantité de fil déroulé, dans la chute verticale du poids, est proportionnelle au nombre de tours de la poulie, qui est donné par le compteur (1).
Cet appareil, du poids de 20 kilogr., est indispensable pour l’exploration des lacs profonds; mais pour la plupart de nos petits lacs jurassiens, on peut
(1) Yoy. la description complète dans Em. Belloc, Nouvel appareil de sondage portatif à fil d'acier , Paris, 1892, p. 5-10.
se contenter de l’appareil réduit de M. Belloc, qui ne pèse que 4 kilogr. et permet d’enrouler 350 mètres de fil d’acier, ou bien d’un petit treuil semblable à celui figuré dans Forel {Le Léman, p. 5) ; c’est ce dernier modèle que j’ai employé dans mes explorations ; ici, le fil de sonde est une cordelette, qui a l’inconvénient de subir dans l’eau des variations de longueur; mais il est facile de les corriger, et elles sont de peu d’importance pour les profondeurs relativement faibles de la plupart de nos lacs.
ATote J.