VARIATIONS DE LA COMPOSITION CHIMIQUE DES EAUX
Les eaux des lacs jurassiens sont ordinairement très riches en substances dissoutes, notamment en carbonate de chaux ; 29 lacs étudiés à ce point de vue par MM. Delebecque et Duparc ont donné, en moyenne, un résidu total de 0ê‘r 162 par litre ; or, le résidu total du lac de Ghalin, qui est de 0&r 160 et qui peut servir de type de comparaison, est composé de 0?r 076 de chaux, 0?e 005 de magnésie, soit de 0&r 135 de carbonate de chaux ; on voit donc que les eaux des lacs du Jura sont absolument calcaires.
Les variations de composition entre les différents lacs sont considérables : l’écart entre le lac dont le résidu total est le plus élevé (lac de Bar = 0.255) et celui où il est le plus faible (Grand Maclus = 0. 108) est en effet de 0&r 147 ; ce sont les lacs du bassin de Belley qui possèdent le résidu fixe le plus abondant,
(1) Yoy. Delebecque, Nouv. géograph mars 1894, p. 35.
s’élevant à plus de 0&1 2 3 4 5' 150 par litre (Bar, Bartherand, Arboréiaz, Armaille, Conzieu, Ghavoley) ; les lacs de la région du Frasnois (Grand-Maclus, Ilay, Bonlieu, Narlay, Yernois, Fioget) ont, au contraire, un résidu ordinairement inférieur à 0?r150. La richesse des lacs jurassiens en substances dissoutes est surtout mise en évidence par la comparaison avec les lacs des régions voisines ; ainsi, tandis que, dans le Jura, 19 lacs (sur 29) accusent au moins 0ffr 150 par litre, les lacs alpins étudiés, n’atteignent jamais cette teneur (1) ; voyez, par exemple, les lacs du Petit-Chat (0£r 146), de Pierre-Châtel (0?r 135), d’Annecy (0&r 130), etc. ; les lacs du Plateau Central sont encore plus pauvres : aucun n’atteint le chiffre de 0er 100; tous oscillent entre (tër 018 et 0sr 077 seulement (2).
Si l’on compare la composition des eaux des lacs à celle de leurs affluents, on constate presque toujours ce fait curieux que les premières sont sensiblement moins riches en matières dissoutes que les secondes ; la différence est de 0sr 040 à 0sr 050 par litre et porte surtout sur le carbonate de chaux ; cette décalcification a été observée dans la plupart des lacs (3) ; pour l’expliquer, on peut admettre qu’elle est le résultat de la précipitation chimique qui donne naissance à la craie lacustre des géologues (4); elle paraît être surtout la conséquence de la vie organique, très intense dans la plupart des lacs (5) ; on sait, en effet, que les végétations aquatiques décomposent le bicarbonate de chaux dissous dans l’eau, s’emparent de la moitié de son acide carbonique et laissent se précipiter la plus grande partie du carbonate de chaux ; certaines plantes, notamment les Charagnes, ont même la propriété de précipiter le carbonate de
(1) Sauf dans les parties profondes ; mais les lacs jurassiens présentent aussi dans leur profondeur une augmentation considérable des matières dissoutes.
(2) . Voy. Delebecque et Duparc.
(3) Dans quelques lacs seulement, par exemple celui de Nantua, l’eau du lac a été trouvée plus riche que celle des affluents, par une sorte de concentration due peut-être à une évaporation plus intense.
(4) Théorie de Kauffmann, 1870 ; voy. aussi Lapparent, Géologie , p. 321.
(5) Duparc, Comptes-rendus, 1892, p. 248 ; cf. déjà Jacquelin, Comptes rendus , t. LIII, p. 672.
chaux dans l’intérieur de leurs parois cellulaires ; d’autres s’incrustent extérieurement de calcaire, etc.
D’après les observations faites de 1857 à 1880 pour le lac de Zurich et depuis vingt-cinq ans pour le lac de Genève, la composition chimique des lacs ne subirait pas de changement avec le temps ; un lac serait donc un régulateur chimique aussi bien que physique ! Mais il y a peut-être lieu de faire des réserves pour nos lacs du Jura, qui n’ont pas un volume si considérable. On a dit aussi que, dans un même lac, la composition de l’eau était identique à la surface et aux diverses profondeurs ; M. Deebecque vient de montrer récemment qu’il n’en est pas ainsi dans les lacs du Jura; l’eau prise à la surface, à différentes profondeurs et au fond même du lac, présentent des différences qui portent sur le résidu total (notamment la chaux et la silice) plus abondant dans les parties profondes; ces variations seraient dues aussi à la vie organique plus intense à la surface que dans la profondeur des lacs (1).
Les dépôts formés au fond des lacs sont de nature variable et peuvent se grouper sous quatre types, ainsi que M. Forel l’a indiqué (2) : 1<> dépôts argileux (Exemple : lacs du Caucase); 2° dépôts marno-argileux (lac Léman) ; 3° dépôts marno-calcaires (lac de Neuchâtel) ; 4° dépôts calcaires (lac de Joux); chacun de ces types peut s’observer à son tour sous l’un des quatre faciès suivants : limoneux, vaseux, micacé et sableux, les deux premiers caractérisés par la prédominance des matières organiques.
(1) Delebecque et Duparc, Comptes-rendus , 20 novembre 1893. — Dans une communication plus récente ( Comptes-rendus , 12 mars 1894), M. Delebecque résume ainsi ses recherches : « 1° Dans les lacs où le carbonate de chaux est la matière dissoute dominante (lacs du Jura, etc.), les eaux de la surface sont, en été , moins chargées que celles du fond. La différence provient principalement d’une décalcification par la vie organique ou peut-être aussi d’autres causes parmi laquelle figure la pression osmotique... Cette décalcification s’exerce d’une façon énergique jusqu’à une profondeur d’environ 15 mètres... et peut ramener le titre des eaux superficielles aux 2/3 de celui des eaux profondes ; l’eau de l’émissaire a la même composition que l’eau de la surface ; 3° la convection verticale, due au refroidissement automnal, rend aux eaux des lacs une composition uniforme; pendant l’hiver cette uniformité persiste... »
(2) Faune profonde , 1885, p. 62.
Les dépôts lacustres jurassiens sont surtout calcaires ; mais la proportion de silice peut y être encore considérable, du moins dans certains lacs et dans certaines parties des plafonds lacustres ; dans le lac d’Aiguebelette, par exemple, on trouve une proportion de 75.95 de résidu insoluble (silice, etc.) au niveau de la beine, de 31.65 au niveau du mont; cette répartition varie du reste suivant les lacs, la silice pouvant augmenter soit en allant des bords au milieu (lac de Nantua), soit en allant d’un bord à l’autre (lac d’Aiguebelette).
La composition chimique de l’eau et des vases présente aussi des variations au voisinage de l’embouchure des affluents et, croyons-nous, au voisinage des parties tapissées par les végétaux sous une épaisseur souvent considérable ; elle a une très grande influence sur la biologie lacustre, et ses variations retentissent directement sur les caractères de la flore et de la faune des lacs.
Note M