II. — Dépressions orographiques barrées
4° Combes (synclinale, anticlinale, isoclinale) barrées par :
a. Eboulement de montagnes ;
b. Moraine latérale ou terminale d’un glacier ;
c. Alluvions d’un affluent latéral.
5° Lacs de failles, barrées.
III. — Vallées d’érosions (a par l’eau ; b par les glaciers), barrées i
6° Lacs de cluses, vallées ou [ruptures transversales agrandies par l’érosion et barrées par des alluvions ou des éboulements :
7° Cuvettes glacières, complétées par barrages alluviens ou morainiques.
Parmi les lacs qui paraissent purement orographiques , on peut citer :
1° Des lacs de combes : Brenets, Malpas, Trouillot, Ter, Ambléon, etc., dans synclinal néocomien; Fioget, Vernois, dans anticlinal oxfordien ; Etival, Genin, dans isoclinal néocomien ; Onoz, Gensière, Antre, dans isoclinal oxfordien. Dans la plupart des lacs de combes, la dépression est barrée naturellement par la conjonction des deux chaînons anticlinaux qui l’ont, formée ; le fond du lac affecte donc une forme en fond de bateau plus ou moins allongé ; Y érosion par l’eau ou les glaciers a dû aussi intervenir, dans la plupart, pour creuser plus profondément encore la cuvette primitive, ainsi que les écoulements souterrains ayant entraîné une partie des matériaux meubles par les fissures ou entonnoirs, existant encore dans beaucoup de lacs, comblés actuellement chez d’autres par des éboulements, des dépôts torrentiels, etc.
2° Des lacs d 'effondrement représentés, avec doute, par le lac des Tallières, dont l’origine serait historique (1), et par ceux du Vernois, d’Ambléon, de Chavoley, dont l’origine est
(1) Le lac de Tallières se serait formé entre les années 1487 et 1515 (et non pas en 1356 comme le dit Ebel), par effondrement du sol couvert de forêt ; M. Jaccard lui attribue une origine artificielle : « Un barrage établi au-devant d’un emposieux, afin de régulariser le débit de l’eau et de l’utiliser comme force motrice, a donné naissance au réservoir connu sous le nom de lac des Tallières ». Mémoire explicatif accompagnant la feuille 11 de la carte géologique suisse, p. 285.
encore moins certaine (1) ; pour ces derniers, l’érosion a dû jouer un rôle dans leur formation (2).
3° Des lacs en rapport avec une faille et pouvant être placés dans la section des lacs par affaissement : Narlay, Maclus, Ilay, Bonlieu, la Fauge, Grenans, Yiremont, Grotel ; ces lacs ont souvent une profondeur relativement grande par rapport à leur faible dimension en surface : par exemple Narlay, Ilay, Bar.
Les lacs mixtes, ou avec barrage, comprennent :
4° Des combes barrées , — combes synclinales barrées par un éboulement (lac de Sylans), par des alluvions, pour les lacs des Rousses et Joux, Remoray et Saint-Point, Clairvaux, Bourget ; Rousses-Joux-Brenet appartiennent à un ancien lac de plus en plus réduit par les alluvions ou la tourbe et dont les trois lacs actuels ont été séparés par des alluvions torrentielles ou glaciaires (avec seuil rocheux entre Joux et Brenet) ; il en est de même pour le bassin de Remoray-Saint-Point, qui comprenait autrefois le lac, aujourd’hui desséché, d;Oye-la-Cluse, et dont la séparation est aussi due à des alluvions (affluent latéral) et des dépôts glaciaires ; — combes anticlinales pour les lacs des Mortes et de Bellefontaine, de Martigna (anticlinal oxfordien avec alluvions glaciaires) ; — combes isoclinales pour Boulu, Etival,Viry, etc. (isoclinal néocomien avec alluvions glaciaires);
5° Des failles barrées, à Virieu, Bar, Conzieu, avec érosion et boue glaciaire ;
6° Des cluses barrées par des alluvions glaciaires, ou des moraines, pour les lacs du Val, de Chambly, de Chalin, Nantua, Pugieu, Pluvis ; par des éboulis, pour les lacs des Hôpitaux.
7° Des cuvettes glaciaires plus ou moins complétées par des barrages alluviens ou morainiques, pour les lacs d’Armaille, d’Arboréiaz, de Bartherand et de Mornieu, déjà placés dans de petites dépressions isoclinales, et pour les lacs des bassins de Grandvaux, Foncine, Rouges-Truites, Fort-du-Plasne, Abbaye,
(1) Dans ces lacs (Tallières, Vernois, Ambléon), on trouve ordinairement des arbres dont l’essence a quelquefois disparu de la localité, comme les sapins pour le lac d’Ambléon.
(2) Voy. Falsan, la Période glaciaire , 1889, p. 157 ; mais pour M. Delebecque les lacs de Chavoley et d’Ambléon paraissent être des lacs d’effondrement. ( Arch . des sc. phys., mai 1892).
Perrets, Brenets, placés aussi dans des isoclinaux néocomiens.
On remarquera que plusieurs des lacs rapportés à l’une des dernières sections auraient pu être placés dans un autre groupe : répétons que leur origine est complexe et qu’il est difficile de faire la part de chacun des facteurs qui ont dû intervenir dans leur formation ; cette observation s’applique surtout au rôle des glaciers. La période glaciaire a laissé de nombreuses traces dans le Jura oriental et méridional, précisément dans la région lacustre ; mais quelle a été la part des glaciers dans la formation des lacs ? ont-ils simplement contribué à leur conservation en comblant momentanément des dépressions creusées antérieurement à l’extension glaciaire, et en empêchant ainsi leur remplissage par des matériaux solides, suivant l’opinion de Desor, Favre, Studer, Ch. Martins, Heim? Leur action a-t-elle été directe, en creusant les lacs de toutes pièces, par leur force d’érosion (théorie des excavationistes , Ramsay, Tyndall, Geikie, Penck, etc.) (1), ou bien en déblayant d’anciennes cuvettes comblées par des alluvions antérieures (théorie de Y affouillement glaciaire, de G. de Mortillet et Gastaldi), enfin en barrant des vallées ou des dépressions orographiques par leurs moraines terminales ou transversales (lacs morainiques) ?
Il nous semble que le rôle des glaciers a dû être différent suivant les lieux, la nature du sol, l’importance des bassins dont on examine l’origine ; si, par exemple, les glaciers n’ont pu creuser des dépressions considérables, comme les grands lacs de la Suisse, les antiexcavationistes admettent eux-mêmes la possibilité de cette action dans la formation de petites cuvettes, de petits étangs (2), comme le sont beaucoup de nos lacs du Jura, notamment ceux du bassin de Belley : c’est l’opinion de M. Faisan, qui attribue, au moins en grande partie, à Yérosion glaciaire , le creusement des 25 petits lacs qui apparaissent à toutes les hauteurs dans le cirque de Belley ; on doit admettre
(1) Voy. pour la discussion des théories excavationiste et antiexcavationiste : Falsan, La Période glaciaire, p. 132 à 169; Forel, Le Léman, p. 201-231 ; toutes les opinions y sont bien exposées.
(2) Forel, Le Léman, p. 217.
aussi l’intervention de la boue glaciaire qui a rendu imperméables ces cuvettes situées sur les couches fissurées du jurassique supérieur et la formation de bourrelets glaciaires complétant la cuvette et pouvant lui donner les allures d’un lac morainique (1)?
L’érosion par les eaux et les glaciers, les barrages morainiques, etc., ont été aussi invoqués (sous le nom d’actions diluviennes) par le frère Ogérien pour l’explication de la formation des principaux lacs du département du Jura (2); les glaciers ont envahi, du reste, une grande partie de cette région, et la limite occidentale de leur action, ou plutôt de leurs traces, est une ligne qui passe par Nantua, Oyonnax, Dortan, Champagnole, Nozeroy, Bonnevaux, Pontarlier, c’est-à-dire qui englobe à peu près le Jura lacustre.
D’autres causes limnogéniques demanderaient quelques mots d’explication : les mouvements de soulèvement et d’affaissement locaux manifestés par les failles courbes décrites par M. M. Bertrand et peut-être par les bassins fermés de Lamairesse (3) ; les mouvements généraux dus au soulèvement des chaînes extérieures (Jura) et à l’enfoncement des chûmes intérieures (Alpes) « qui ont rendu stagnante l’eau qui coulait autrefois sur le plafond d’une vallée, » d’après Heim, Forel, etc. (4) ; mais l’espace nous manque pour examiner l’intervention de ces derniers facteurs dans le Jura lacustre.
Cependant, à propos des bassins fermés, si nombreux dans le Jura, on ne doit pas oublier une cause singulière de formation des lacs, résidant dans la possibilité de l’obstruction des entonnoirs qui servent à l’écoulement des eaux : si ces entonnoirs viennent, en effet, à se boucher, le bassin se remplira et donnera naissance à un lac, comme je l’ai déjà expliqué dans la note N précédente, à propos du plafond resté si tourmenté des lacs de Joux et d’Ilay.
(1) Falsan, La Période glaciaire , p. 156 et 167. Ce rôle variable du phénomène glaciaire est aussi admis par M. de Lapparent ( Traité de géologie, p. 284).
(2) Ogérien, Hist. nat. du Jura, t. J, p. 408, 424 et 425.
(3) Yoy. Op. cit., plus haut.
(4) Op. cit., p. 206, 207 et seq.
Une dernière particularité à signaler au point de vue de l’origine des lacs du Jura est la formation de lacs au milieu des tourbières, dont l’origine reconnaît, du reste, les mêmes causes que les lacs ordinaires; ces lacs de tourbières, ordinairement peu profonds, sont situés au milieu de prairies mouvantes, dont les bords reposent souvent, au moins en partie, directement sur l’eau; telles sont les tourbières de la Rivière, les lacs des Talliôres de Foncine, des Rouges-Truites, Malpas, Trouillot, Rousses, Mortes, Bellefontaine, Brenet, Perrets, Gensière, Fauge, Grenans, Maclus, Onoz, Viry, Crotel, Pluvis, Saint-Jeande Chevelu, etc. (1); la plupart de ces lacs se réduisent déplus en plus par l’extension des prairies flottantes qui les entourent, de même que les lacs stagnants, à bords marécageux, se transforment plus ou moins rapidement en marais par l’envahissement progressif de la végétation littorale (2).
Les lacs sont, du reste, comme je l’ai dit plus haut (p. 30), des accidents temporaires de la topographie d’une contrée (3); ils sont destinés à disparaître tôt ou tard, comblés par les éboulis, les apports réguliers ou torrentiels des affluents, les débris accumulés d’une végétation qui est souvent fort active : déjà un certain nombre de lacs ont disparu, depuis la période historique, dans les Pyrénées et a i pourtour des Alpes (4). J’ai déjà cité, pour le Jura, des lacs qui sont manifestement en voie de disparition actuelle; ce sont ceux notamment qu’envahissent la tourbe ou les plantes de marais {Car ex, Laiches), ou les plantes lacustres ( Potamogiton , Chara) formant de véritables forêts ou prairies sous-lacustres : par exemple, les lacs de
(1) Pour les conditions de formation des tourbières dans le Jura, voy. Lesquereux, Rech. sur les marais tourbeux , 1844 ; Ch. Martins, Obs. sur l'origine glaciaire des tourbières du Jura neuchâtelois , etc., 1871 ; Résal, Notice sur les tourbières supra-aquatiques du Haut-Jura, 1872 ; Ant. Magnin, Etude sur la flore des marais tourbeux, 1874; Bourgeat, Tourbières du Jura, 1885.
(2) Cf. Classification des lacs d’après leur âge par M. Forel. (Note C.)
(3) « Les lacs sont une phase transitoire, passagère, dans l’histoire d’une vallée ; formés par arrêt de l’eau, barrés par une digue, ils ne tardent pas à être comblés par l’alluvion. » (Heim cité par Forel.)
(4) Voyez plus haut, p. 30.
Lhuis (étang de Millieu), d’Andert (étang du Loup), de Cressin, de Grotel, etc.; je rappellerai encore la diminution notable d’étendue observée depuis le commencement de ce siècle dans les lacs de Bouverans, des Tallières, de Grenans, du Fioget, des deux Maclus; pour ces derniers, particulièrement, Résal avait déjà constaté, en 1872, une diminution sensible de leur largeur survenue depuis trente ans seulement. Quant au comblement par les alluvions, il ne peut se produire rapidement que dans les lacs ayant des affluents d’une certaine importance : M. Faisan remarque donc avec raison que, si les lacs du bassin de Belley ont persisté jusqu’à présent, malgré leur petitesse, c’est qu’ils ne se trouvent pas sur le trajet d’une rivière (1); on peut faire la même observation pour les petits lacs du bassin de Grandvaux.
(1) Falsan, La Période glaciaire , p. 167.