Les lampes voilées
La route, creusée d'une double ornière où luisent des morceaux de glace, coupe la forêt en droite ligne et semble fuir à Tinfini, parmi les pins sombres, sous le ciel de fer. Il est à peine trois heures de l'après-midi, mais la lumière languit déjà. Le vent du nord-est qui a soufflé toute la nuit, en rafales, du continent sur la Grande-Ile, est tombé tout à coup, et le silence des choses, pareil à l'hébétude d'un malade entre deux crises convulsives, prend un sens secret et menaçant. Tout le paysage, saisi dans la glace immobile de l'air, se fige en formes
dures, en ternes couleurs, que brisera, au premier choc, le vent terrible.
Petite silhouette solitaire dans la grisaille hivernale, une femme suit la route, marchant d'un pas vif et masculin, la tête inclinée, les mains dans les poches de son manteau en grosse laine violette. Un bonnet de tricot violet, enfoncé jusqu'aux sourcils, pâlit sa figure brune, aux grands yeux sombres, aux traits fms et longs. Elle va, sans regarder autour d'elle, et par moments, remonte un peu ses épaules frissonnantes qui portent le froid comme un fardeau.
Une automobile bourdonne, dans le massif boisé qui couvre la dune et qui dévale, en pente douce, vers la mer voisine et cachée. Bientôt, le bruit se rapproche, de plus en plus fort et distinct, et une voiturette à capote de toile rabattue débouche d'une allée forestière.
La femme en violet s'est rangée contre le talus couvert de ronces rouillées. Le chauffeur ne la pas aperçue. Penché sur le volant, attentif au battement du moteur, il perçoit
sans doute quelque altération dans le rythme, car il freine un peu brusquement, stoppe et saute sur la route. Pendant qu'il ouvre le capot de la machine, la femme en violet se rapproche et demande :
— Qu'y a-t-il, monsieur le Directeur?... Une panne ? Et si près du Sanatorium ! Votre promenade d'aujourd'hui débute mal !...
L'homme incliné tourne un peu la tête.
Il montre un visage busqué, tanné comme celui d'un matelot, buriné de rides profondes et qu'illuminent des yeux noirs fiévreux. Sa courte barbe faunesque, toute grisonnante, se confond avec le col relevé de son pardessus en peau de chèvre. Une casquette de cuir couvre ses épais cheveux presque blancs.
— Bonsoir, mademoiselle de Préchateau !
dit-il, avec un bon sourire. Charmé de vous rencontrer!... Mais vous êtes diablement en retard ! Madame Dobre s'inquiète de vous et vos élèves s'impatientent.
— C'est pourquoi je ne m'arrête pas davantage, monsieur le Directeur...
— Allons! Allons!... Je plaisantais, mademoiselle Laurence. Je voulais dire seulement que votre absence chagrine mon infirmièremajor qui connaît votre dévouement et votre exactitude. Madame Dobre m'engageait même à passer chez vous, puisque je traverse le Vert- Village en allant au Fortin...
— Je vous remercie de l'intention, docteur. Ne vous dérangez pas. Ma mère est un peu nerveuse depuis hier, mais point malade. Donnez votre temps à ceux qui ont besoin de vous.
Le docteur grommelle :
— Ils sont trop! Je n'y suffis plus. Depuis qu'on a mobilisé tous les médecins de l'île, je fais un métier exténuant, mademoiselle, oui, exténuant pour un vieux marin qui a des rhumatismes et du paludisme, et qui est accablé de responsabilités ! Diriger un sanatorium et soigner des gens, écrire des rapports et faire des opérations, courir les routes, recevoir la pluie et le vent, dîner à minuit ou ne pas dîner... Tenez, je préférerais une ambulance en Lorraine...
— On ne choisit pas son devoir, docteur, on l'accepte. Vous êtes indispensable au Sanatorium qui fonctionne et prospère grâce à vous... On n'imagine pas Maison-Rouge sans le docteur Aubenas.
— Et l'infirmerie de Maison-Rouge sans mademoiselle Laurence de Préchateau... Il y a plus de quatre ans, n'est-ce pas, que vous instruisez, par charité pure, nos petits infirmes?
— Il y a six ans.
— Quoi ! déjà six ans ?
Le médecin, réinstallé dans la voiture dont le moteur halette à coups réguliers, jette un vif regard sur la femme immobile.
— Vous étiez si jeune quand je suis venu à Maison-Rouge... dit-il.
Mademoiselle de Préchateau hoche la tête :
— Pas si jeune, monsieur le Directeur. Il y a dix-neuf ans que j'ai perdu mon pauvre père, dix-sept ans que nous nous sommes fixées dans l'île, maman et moi. Vous étiez à Maison- Rouge en 1908. L'année 1916 va finir, et j'ai trente-quatre ans...
— Vous ne craignez pas la précision, mademoiselle !
— Et pourquoi la craindrais-je? dit Laurence avec hauteur.
Le docteur Aubenas paraît déconcerté. Il salue :
— Au revoir, mademoiselle. Mes respects à madame de Préchateau... Je m'excuse de vous avoir retenue en plein air, par ce froid cruel. Un^de ces jours...
La voiture s'ébranle avec un fracas de ferraille^et le reste de la phrase se perd dans le vent du départ. Mademoiselle de Préchateau frissonne. Parce qu'elle s'est immobilisée un moment, le froid aigu, à travers ses habits, pénètre sa chair. Des larmes piquent ses paupières battantes ; elle sent, autour de sa tête, se nouer un câble d'acier. Tout son corps élégant et maigre résiste au besoin de se ployer, genoux rapprochés, coudes serrés, tête basse. Mais, opposant à la souffrance physique un inflexible et calme dédain, elle se remet à marcher entre les
LAURENCE l)
ornières profondes, sur cette route qu'elle suit, tous les jours, à la même heure, depuis cinq ans, cette route qui ressemble à sa vie, droite, sans aboutissement visible et solitaire...
Un chemin raccourci qui grimpe et redescend la dune parmi les chênes-verts et les genévriers, conduit au parc de Maison-Rouge. Entre les pins la côte se dessine, plate avec des maisons blanches serrées autour du clocher de Saint-Eutrope-sur-Mer. Les salines carrées, les prairies marécageuses envahies par les roseaux, quelques vignobles, des bouquets d'arbres détachés de la forêt, descendent jusqu'au bras de mer qui sépare la Grande-Ile de la terre charentaise ébauchée en gris dans le brouillard. Mademoiselle de Préchateau passe, indifférente au paysage trop familier, déjà tout embué de crépuscule. Elle atteint le mur de Maison-Rouge, la porte grillée qui ouvre sur le potager et dont elle possède une clé par faveur spéciale, évitant ainsi la fatigue d'un
long détour vers l'entrée principale du Sanatorium.
Ici, l'hiver n'a pas fait son œuvre par degrés ; il n'a pas engourdi la vie dans une lente paralysie progressive, mais il l'a saisie brutalement, en quelques heures, et l'a fixée sur place, avec ses gestes interrompus. Une bêche oubliée se dresse dans la terre craquelée d'une plate-bande. Du linge pendant à une corde a le blanc cru et cassant du plâtre neuf. Voici la brouette du jardinier, des tronçons de chouxbleuâtres, des herbes en tas qu'on devait brûler, des cloches de verre trouble pareilles aux méduses mortes que le flot rejette. Par delà le potager et ses barrières de fusains, voici les pavillons de brique rougeâtre aux toits débordants sur des galeries extérieures ; la maison du directeur, à l'extrémité de l'avenue centrale, la maisonnette du concierge à l'autre extrémité près de la grande porte, sur la chaussée même de la plage. Mais pas un ouvrier, pas une infirmière, pas un enfant, pas un chien. Sur les choses écrasées de
froid, le silence pèse, bloc sans frisson et sans fêlure.
Laurence se hâte vers les pavillons . Sa ligure , mordue par le gel, crispée de souffrance, se rassérène quand apparaissent des coiffes blanches derrière les vitres des larges baies. Bruit de voix enfantines, claquement de galoches... La vie, réfugiée dans la tiédeur des salles et des préaux couverts, appelle doucement la visiteuse. La porte de l'infirmerie s'entrebâille. Une grosse personne couperosée, aux yeux bruns, aux cheveux argentés sous la mousseline, avance un buste opulent, drapé de toile écrue. C'est l'assistante du docteur Aubenas, l'infirmière-major, madame Dobre.
Elle s'écrie :
— Entrez bien vite, ma pauvre demoiselle de Préchateau. Vous êtes toute bleue de froid. Gela fait peine...
Et familière, elle attire Laurence à l'intérieur du pavillon, dans le préau vitré où les convalescents jouent et se bousculent. Quelques petits garçons souffreteux, la tête et le cou
enveloppés de pansements, sont assis dans un coin, mornes et sages, attendant l'heure du goûter. D'autres vont clopinant sur des béquilles, ou se disloquent à chaque pas. Plusieurs ont le cou gonflé de glandes ou couturé de cicatrices. Un être difforme, au crâne aplati, au menton fuyant, chemine de travers et semble la transposition humaine du crabe.
Madame Dobre caresse la joue de ce nabot, et dit tendrement :
— Voyez ce petit Francinet, comme il est devenu gentil depuis sa dernière opération !
Une satisfaction sincère, presque admirative, se peint dans ses yeux, sur sa grande bouche faite pour les gros baisers de nourrice. Madame Dobre aime tous les enfants ; elle préfère les plus jeunes, et les plus disgraciés parmi les plus jeunes. Sa tendresse de bonne femelle qui ne connaît aucun dégoût a la sérénité d'un instinct ; elle ne se contente pleinement qu'avec les bêtes, les nourrissons ou les infirmes que la maladie retient dans l'animalité de l'enfance.
Mais Laurence de Préchateau n'a pas d'élan
spontané vers Tenfant-crabe, et cela contriste madame Dobre. L'excellente femme murmure, comme pour s'excuser :
— C'est vrai que vous vous intéressez surtout à vos élèves... Eh bien, il y en a un nouveau pouf vous, un Parisien, arrivé d'hier soir. Un pauvre drolle de sept ans qui ne cesse de pleurer.
— Très malade?
— ... Arthrite du genou... Le papa a profité d'une permission pour amener son gamin, et la grand'mèrea suivi. Depuis ce matin, ils sont là, près de l'enfant qu'ils affolent, et les adieux vont être pénibles, tout à l'heure. Si vous pouviez leur dire un mot...
— J'essaierai.
Sur la droite du préau, la grande salle d'infirmerie occupe toute une aile du pavillon. Laurence, en y pénétrant, est saisie par l'odeur indéfinissable de la chair malade, des pansements, des linges sales. Un jour cendreux, que nul rideau ne tamise, tombe des hautes fenêtres, et dépouillant les choses du charme errant des
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reflets, exagère la tristesse chétive d'un mobilier d'hôpital : couchettes aux draps jaunâtres, table chargée de faïence et d'étain grossier, poêle de fonte à double tuyau, entouré d'un garde-feu.
— Quoi? dit l'infirmière-major, on ne dit pas bonjour à Mademoiselle?
Un « B'jour, m'selle )>, traîne de lit en lit, jusqu'au fond de la salle où une vieille femme coiffée d'un fichu de laine noire et un soldat bleu, assis près d'une couchette, se lèvent, respectueux et déconcertés.
Laurence répond :
— Bonjour, tout le monde. J'arrive très tard aujourd'hui, mes enfants, mais je crois que vous n'avez pas envie de travailler beaucoup. Vous êtes tous blottis sous vos couvertures.
Un enfant geint :
— C'est qu'on a froid, m'selle...
— Activez le feu, Marie! commande madame Dobre.
Et pendant que la fille de service s'agenouille devant le poêle, la « Major » déclare :
— Les bébés, dans l'autre salle, ont crié
toute la nuit. On ne savait comment les réchauffer. Il faut bien ménager le charbon, puisque la réserve est presque épuisée et que les wagons attendus restent en gare de Rochefort. Il neige, là-bas ; les voies sont encombrées. Que ferons-nous, dans trois jours, si le charbon manque !
Le soldat, du fond de la salle, émet quelques réflexions :
— C'est comme ça partout... A Paris, on fait la queue devant les bougnats... Et les trains ne sont plus chauffés. C'est pas commode de voyager avec des malades.
Madame Dobre prend un ton sentencieux.
— C'est la guerre, mon ami!
— Bien sûr, c'est la guerre! répond le soldat qui semble recevoir un renseignement précieux... — C'est la guerre!
Il ne voudrait pas contredire la dame importante dont il ne mesure pas exactement le pouvoir, et il n'insiste pas davantage. L'air, tout à coup, ronfle dans le poêle ; une lueur pourpre s'élargit sur le carreau noir et blanc, et Lau-
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rence, tendant les mains vers la bonne chaleur, interroge :
— Comment va mon petit Massier?... Et Vanot?... Et Jacob!... Et Pierquin?...
Son beau regard lumineux effleure chaque front, comme une caresse.
Les quinze enfants couchés sous les couvertures grises, c'est le déchet de la race, en qui se vérifie la malédiction biblique, car ils expient, dans la souffrance, le péché qu'ils n'ont pas commis. Trois mauvaises fées les ont marqués, dès le berceau, trois Furies qu'agite une obscure démence et qui s'appellent : Tuberculose, Alcoolisme, Syphilis. Enfants conçus par mégarde entre deux hoquets, un soir de paie et de bombance, avortons qui ont sucé des seins arides et des biberons sales, filleuls du vice et de la misère, tous portent une marque mystérieuse, tous se ressemblent inexplicablement, comme si le mal, en corrompant leurs os et leurs tissus tendres, les remodelait sur un type unique et créait entre eux une parenté. Des faces asymétriques, au nez sans racines, aux
lèvres pendantes, au menton fuyant, des têtes énormes sur des cous grêles, striés de cicatrices, présentent on ne sait quel air de famille avec des visages presque jolis, éclairés de beaux yeux languissants, et que fleurit le rose éclatant et faux de la scrofule. Tous ces enfants sont frappés, mais non pas également. 11 en est que ressuscitera bientôt à la vie normale, le bienfaisant miracle de la mer. Imprégnés de sel et d'iode, roulés nus dans le sable chaud, le soleil, Teau marine, ils se lèveront un jour, ils jetteront leurs béquilles, la trace de leurs plaies s'effacera; ils seront des hommes parmi les hommes... Mais il en est d'autres que le miracle n'élira point. Appelés trop tard, ceux-là ne recevront que la moitié du bienfait : une existance précaire d'inQrmes. Condamnés à l'immobilité dans une gaine de plâtre rigide, ils ne semblent pas souffrir, se plaignent rarement et parlent peu. Ils observent et se souviennent. Leur regard attentif, poignant comme un reproche, révèle une intelligence aiguë prisonnière dans un cercle étroit de sensations et
d'images, comme le corps est prisonnier du lit ; une intelligence anormale, inquiétante, dangereusement développée en profondeur.
Jacob, Vanot, Massier, Pierquin, douloureuse élite de ce petit monde douloureux! Ce sont les favoris de Laurence : Vanot — ainsi nommé par une contraction fantaisiste de son nom flamand, — épave rejetée par le remous de l'exode belge, au début de la guerre ; Massier, pupille de l'Assistance publique, sournois et fin, étrangement aristocratique par ses goûts et ses dégoûts ; Pierquin, fruit avorté d'une souche populaire, plus ridé à neuf ans qu'un vieillard ; et ce fils d'un pauvre ouvrier juif, sorti d'un ghetto de Pologne, Jacob, âgé de quatre ans, roux comme un renard, avec des yeux roux, des cils, roux, et des chairs plus pâles qu'une bougie neuve.
— Ah! vos quatre chéris, parlons-en! dit la Major, excitée par les questions de Laurence. Vanot est geignard, boudeur et têtu; Massier ne prononce pas deux phrases sans y mettre un mensonge; quant à Jacob...
Elle soulève le matelas de la couchette :
— Regardez ce magasin : des noisettes, des châtaignes, des croûtons, des bouts de papier, un bonbon tout poisseux... Jacob ramasse et amasse tout ce qui tombe à sa portée. Il n'en jouit pas ; il conserve, il thésaurise. N'est-ce pas comique, une telle avarice dans un mioche de quatre ans?
Les voisins de Jacob rient avec une complaisance un peu lâche, mais Tenfant roux ne s'en émeut pas. Ses cheveux de cuivre brillent sur sa grosse tête blafarde, et ses yeux fauves épient, de côté, les deux femmes. Jamais le petit Jacob ne rit ; jamais il ne laisse pendre ses menottes, doigts ouverts, sur la couverture. Fermant ses poings, il ferme aussi sa petite âme défiante... Quelle séculaire expérience de la cruauté humaine, quel ancestral souvenir d'oppression, de résistance muette, quelle passion du gain lentement accru dans l'humiliation, habitent cette créature à peine formée?
— Tu ris, Vanot? Tu te moques de ton camarade qui est plus jeune que toi? Faut-il me
faire raconter tout haut les sottises que tu as faites?
Vanot baisse ses longs cils châtains sur ses yeux gris. La leçoh a porté. Madame Dobre continue :
— Pïerquin a ri, lui aussi... lui, qui est le plus méchant de tous !
Pierquin proteste :
— C'est pas vrai! J'ai pas ri...
— Menteur I...
— C'est pas vrai...
Il se soulève, malgré l'appareil de plâtre qui l'étreint jusqu'aux hanches. La colère allume ses yeux bruns, fait trembler sa bouche aux coins ridés. Avec son cou maigre, ses oreilles écartées, son crâne tondu ras, la veste de velours brun fané qui habille son torse chétif, Pierquin a l'air d'un petit forçat. Et les surveillantes, défavorablement impressionnées par cet aspect, par l'accent faubourien et la gouaillerie amère du personnage, ont surnommé Charles Pierquin : « l'anarchiste ».
— Je vous le dis. Mademoiselle, je n'ai pas
ri, je ne mens pas... pas à vous... D'abord, je ne sais pas ce qu'on a contre moi... On m'a pris mes livres pour me punir, et il n'y a que ça à quoi je tiens... Ils sont à moi, puisque vous me les avez donnés. Pas vrai, dites, Mademoiselle ?
— L'écoutez pas. Y a pas pire que ce garçon ! crie la fille de service.
— Voyons, Marie, dit Laurence, vous pouvez punir Pierquin, s'il le mérite, autrement qu'en lui ôtant ses livres. Ils sont bien à lui. Je les lui ai donnés... On va les lui rendre et, pour vous remercier, il promettra d'être plus docile...
— Et poli !
— Et patient! ajoute madanle Dobre.
— Docile, poli, patient, répète Laurence. Enfin un exemple de sagesse et de raison pour ses camarades, pour ce petit nouveau qui est un Parisien, lui aussi...
Sur la tête rasée du gamin, elle pose délicatement sa main brune.
— Tu promets?
— Oui, fait-il, vaincu mais non soumis. Et d'une voix fervente, il murmure :
— Je vous obéis toujours, à vous.
— Voilâtes livres, Pierquin! h' Histoire de France, les Évasions célèbres, les Contes...
— Les contes ! . . . Ah ! c'est si beau ! . . . Il y a les petits enfants chez les Ours, et le Joyeux Tailleur, et la petite Sirène... Et la Princesse sur un pois!... J'aime bien ça, parce que c'est pas arrivé et on croit que c'est arrivé tout de même...
— Et l'histoire?
— Il y a, des fois, c'est pareil à un conte... Du Guesclin... Jeanne d'Arc... Ah! quand je lis, je n'peux plus m'arrêter. Je n'sens plus le froid; je n'pense plus âmes jambes...
Puissance de l'imagination, clé d'or qui ouvre à l'esprit désenchaîné les mondes entrevus par les savants ou créés par les poètes ! Revanche du pauvre, de l'infirme, de la femme sans amour! Laurence, d'un geste doux, apaise l'exaltation de Pierquin. Il est vrai que cet enfant malheureux est son favori et que chacun
s'en étonne; il est vrai qu'elle a pour lui de singulières indulgences, qu'elle excuse souvent et explique toujours ses rébellions... Un jour, elle a dit :
(( Pierquin n'est pas méchant; il souffre d'être trop intelligent et d'être trop seul. »
Nul n'a compris. Nul n'a deviné le drame qui se joue dans un petit être clairvoyant et sensible, que son intelligence exceptionnelle isole, parmi ses camarades arriérés, comme son infirmité physique l'isolera, plus tard, parmi les hommes vigoureux. Sa prétendue méchanceté n'est qu'un sursaut de révolte; son amour des livres n'est qu'un effort de libération. Vain élan, cri perdu! Seule, Laurence a eu pitié; elle a eu pitié autrement que les médecins et les infirmières; elle a compris que, dans le corps disgracié de Pierquin, vivait un rêve obscur, et que tout rêve a des ailes.
— Allons! dit-elle, on va travailler. Le temps passe.
Rude est la tâche qu'elle s'est donnée, car
il ne s'agit pas d'instruire comme dans une école des enfants à peu près égaux par lage, la santé et le développement intellectuel. Laurence doit assouplir son enseignement à la forme de chaque esprit, éveiller l'attention paresseuse, équilibrer des imaginations instables ; mettre dans la mémoire de tous quelques idées simples, quelques notions précises; imiter enfm le médecin qui choisit des régimes divers pour des malades différents et corrige la nature infirme sans lui faire violence.
Elle va, de lit en lit, expliquant les brèves leçons lues dans un livre élémentaire, examinant les petites phrases écrites, les dessins tracés sur des ardoises, faisant épeler aux plus jeunes élèves les lettres d'un alphabet illustré. Et toujours, à propos d'un mot, d'un objet, d'un incident, d'une question posée, elle oblige l'enfant à ouvrir ses yeux et ses oreilles sur ce qui représente pour lui le vaste monde : cette salle d'infirmerie, le jardin au delà des fenêtres, et, plus haut, plus loin, le ciel, la forêt, la mer...
Pierquin Fécoute, quoi qu'elle dise; Massier, que l'étude ennuie et qui se plaît au dessin seulement, traduit en gribouillages ingénus les scènes de l'histoire qu'elle raconte. Le petit Belge aux beaux yeux languissants, aux beaux cheveux plus doux qu'une peluche d'or pâle, sourit quand elle sourit et tend la main pour effleurer, quand elle passe, la laine rugueuse de sa robe. Une espèce de joie luit, à la dérobée, sous les cils de cuivre du petit Jacob qui promène un crayon sur l'ardoise où il trace des bâtons irréguliers. La triste salle s'éclaire et se réchauffe comme si la vertu de l'esprit pénétrait les choses et leur prêtait une âme.
Et cependant, mademoiselle de Préchateau n'est pas caressante et gaie, comme la bonne mère Dobre. Sa voix est un peu sourde; ses gestes rares et lents ; elle n'embrasse jamais aucun de ses élèves. D'où vient ce prestige qu'elle possède, cette puissance tout autre que le charme féminin, mais si étrangement souveraine que le soldat bleu lui-même a fini par la subir? Assis près de son fils, il se tourne fré-
quemment, regarde, écoute, médite. Il voudrait parler; il voudrait surtout que Laurence lui parlât. N'y tenant plus, il interroge, tout bas, la fille de service :
— C'est votre maîtresse d'école qui est là?
— Ah! mais non... C'est une demoiselle qui vient, comme ça, pour son plaisir... Une demoiselle de la noblesse !
— C'est vrai ?
— Puisque je vous le dis... Mais vous savez, elle a beau être de la noblesse, elle n'a pa eu assez de fortune pour se marier... C'est pas qu'elle soit vilaine, mais elle est comme moi, vieille fille I
— Alors, on ne la paie pas?
— Pensez-vous!... Elle a tout de même une maison à elle, au Vert- Village, et une autre qu'elle loue, en été, à des baigneurs... Elle demeure avec sa mère qui a été une très belle femme. Son père était officier, capitaine de frégate. Il est mort avant que ces dames viennent ici. Ohl c'est du monde très bien...
Le soldat acquiesce :
— Oui, bien sûr... Ça se voit tout de suite... Et plein d'espoir :
— Alors, elle s'occupera peut-être de mon garçon?
— Certainement...
— S'il faut payer, on paiera...
— Mais vous ne comprenez donc rien? Je vous dis que cette demoiselle-là fait la classe par complaisance... et aussi pour se désennuyer... parce qu'elle ne voit personne dans ce trou du Vert- Village où elle est...
— Enfin? si c'est son idée...
Il regarde la « demoiselle de la noblesse » et son désir aimante peut-être la volonté de Laurence qui semble répondre à un appel informulé. Elle s'approche du petit groupe, sourit à l'enfant, et demande :
— Comment s'appelle notre nouveau pensionnaire ?
— Laroche, André...
— Quel âge?
— Sept ans.
Le petit, blond comme un poussin, se réfugie
contre le corsage noir de la grand'mère et cache obstinément ses yeux.
— C'est craintif, dit le père. Ça n'a jamais quitté la maison.
Il raconte la longue maladie de Tenfant, le cruel voyage, la frayeur qu'a eue la grand'mère sur le bateau...
— A la fin on est arrivé. On a vu monsieur le Directeur hier soir et ce matin. Il m'a bien reconsolé ; il a dit que peut-être le corps du petit se referait tout seul, sans qu'on le mette dans le plâtre.
Le gamin, à ce mot de plâtre, se prend à crier :
— Papa, j'veux pas qu'on me mette dans le plâtre. J'veux m'en aller. Je veux coucher avec grand'mère...
— Bon Dieu ! Voilà qu'il recommence ! dit le père, complètement découragé... André! mon André !... Mon garçon !... Crie pas comme ça !... T'as pas honte !... A sept ans!... Mais puisqu'on te dit qu'on ne t'y mettra pas, dans le plâtre... Si tu n'es pas
gentil, papa ne reviendra plus. Il restera toujours à la guerre, devant les Boches...
— Tais-toi, mon fi, tais-toi, mon petit fi î répète la vieille.
Le soldat tire de sa poche un mouchoir de cotonnade qui sent la pipe et il essuie les yeux de Tenfant :
— Que ce gosse est scandaleux!... Il est gâté, c'est vrai... Un pauvre petit qui a toujours été pas bien fort!... Je demande pardon, Madame... Mademoiselle... Ah ! mon Dieu, en voilà une permission!... Je m'en souviendrai de cette permission !...
Ce pauvre homme, vêtu d'une capote déteinte, coiffé d'un vieux calot, exprime par tout son être une désolation naïve, une inquiétude telle qu'il n'en a pas connu de pire, aux tranchées, la veille d'un assaut. De grandes rides tristes marquent en long sa figure et se perdent sous sa moustache couleur de foin» fané ; son corps d'ouvrier citadin qui a dû pâtir dans son enfance, s'est voûté à porter le sac; il n'a pas plus de quarante ans, et demain il sera un
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vieux. Pourtant, son aspect ne révèle pas la grande misère : il n'a pas les tares apparentes de l'alcoolique ; il paraît sain malgré l'usure précoce... Le mal qui ronge l'enfant ne vient pas de lui, sans doute. Mais il y a la mère dont on ne parle pas...
Où est-elle? Plus lointaine que les morts, gâtée de chair et d'âme, — perdue!... L'aïeule, gardienne du foyer ravagé, l'enfant pâle qu'effleure l'ombre terrible, c'est tout le pauvre bien de cet homme, sa raison de vivre, ce qui, mieux que le sol et les cités, mieux que les grands noms écrits sur les pierres, représente pour lui la patrie. Faible devant l'enfant idolâtré, il s'épouvante de ces complications que le moindre événement produit dans la vie des humbles ; il redoute le médecin, madame Dobre, Laurence, et plus que tout, les reproches de la grand'mère et le désespoir du petit. Il tremble en imaginant la séparation... Cette épreuve, qui s'ajoute aux épreuves passées, aux souffrances de la guerre, comme une méchanceté spéciale du sort, n'est ici qu'un
incident banal, trop banal pour émouvoir personne... Il le sait, mais un immense besoin de sympathie, un secret désir d'assurer au petit André un peu d'affection particulière, obsèdent son cœur paternel. Il met soudain tout son espoir en Laurence. Et il parle... il parle...
Non pas directement à elle : à l'enfant. Elle incline son visage sérieux, approuve d'un signe, et doucement :
— Oui, je vois... Eh bien, André sera mon petit élève. Je lui apprendrai à lire dans un beau livre plein d'images...
Sa voix égale, l'autorité tranquille de son attitude, agissent comme un frein sur l'enfant révolté. Il cesse de pleurer. Il commence à entendre. les mots magiques : le jardin... la plage... les bateaux... les leçons qui ne fatiguent pas... les jeux...
— Tu auras une ardoise, un cahier...
— Et un crayon?
— Un crayon aussi...
— Pour moi tout seul?
— Pour toi tout seul...
32 LES LAMPES VOILE'eS
L'imagination de l'enfant est un papillon capté qui palpite aux doigts de Laurence. Le père et l'aïeule s'en émerveillent, avec un peu de mélancolie...
Madame Dobre annonce :
— Le goûter...
Brusquement, l'acétylène s'allume et blêmit les hauts vitrages où s'effacent le ciel et le jardin. La dure lumière doublée par un réflecteur de zinc change l'aspect de l'infirmerie, accuse les ombres des figures dolentes. Le poêle ronfle. Mais déjà le froid du dehors s'insinue à travers les joints des fenêtres; et les petites âmes qui appréhendent la nuit, grelottent dans les corps douloureux... 11 est quatre heures. Le soir tombe.
Le soir est tombé... Lesgrandes baies lumineuses des pavillons éclairent le parc désert. Dans l'avenue, bordée de fusains en charmilles, Laurence accompagne la vieille femme et le soldat.
— Vous voyez... Tout s'est bien passé.
Madame Dobre restera près de votre petit jusqu'à ce qu'il s'endorme, et je le reverrai demain. Vous pouvez partir tranquilles. L'enfant ne pleurera plus... Quoi? Cela vous étonne?... Les enfants oublient vite ceux qu'ils ne voient plus chaque jour. Ils vivent dans le présent.
34 LES LAMPES VOILE'eS
— Il n'y a pas que les enfants pour oublier vite, dit l'homme.
Laurence le considère avec pitié, mais ne s'attendrit pas. Afin d'entraîner le couple qui piétine et ne se décide pas à quitter le Sanatorium, elle marche, la première, en avant :
— Allons ! ne tournez pas la tête... Acceptez l'inévitable. C'est un bonheur pour votre fils que d'être ici... Maison-Rouge le sauvera.
— Ah! je veux le croire...
— Prenez la chaussée de la plage, tournez à gauche et encore à gauche... Vous arriverez à Saint-Eutrope.
— Merci, Mademoiselle, merci de tout cœur pour vos bontés.
La forme bleue, la forme noire se perdent dans la cendre crépusculaire. Laurence relève son col, enfonce son bonnet sur ses oreilles et traverse le potager.
La petite porte, le sentier sous bois, la route... Maintenant le ciel n'est plus un ciel de fer. Obscur et très bas, il a la couleur, il semble avoir la densité du plomb. On dirait que latem-
pête est morte, qu'aucun souffle n'ébranlera plus jamais le couvercle funèbre abaissé sur la Grande-Ile.
Mettant ses pas dans les pas qu'elle a faits la veille, traçant la forme future des pas qu'elle fera le lendemain, Laurence marche, invisible en scTn vêtement violet et noir qui l'apparente au crépuscule. Déjà, l'œuvre du jour lui devient étrangère ; l'infirmerie, les enfants, le docteur, le pauvre soldat, tout recule et s'efface dans sa pensée. Elle n'éprouve pas l'allégresse que donne au bon ouvrier la tâche accomplie avec amour : elle est sans joie, sans chagrin, sans regret et sans espérance, comme les choses qui se soumettent à l'hiver et s'abandonnent à la nuit.
Souvent, elle a connu cet état où l'anéantissement du désir conduit l'âme fatiguée de lutter vainement et l'âme fatiguée d'attendre vainement la lutte. Résignation sans douceur, détachement sans amertume, passions tombées comme le vent tombe ; aucun élan vers la vie et pas même vers la mort. Et cependant nulle «crainte.
Nulle crainte de l'avenir ; il sera ce qu'est le présent — avec un peu plus de solitude à peine... Nul regret du passé : il fut ce qu'est le présent — avec un peu moins de solitude,, à peine...
Enfant, Laurence attendit de vivre, dans un couvent de Périgueux, pendant que soif père naviguait et que sa mère, la « belle madame de Préchateau », régnait, à Rochefort, sur le petit monde maritime. Quand elle venait, pour les vacances, dans la Grande-Ile, elle ne soupçonnait pas qu'elle devrait s'y fixer un jour, et vieillir là sans avoir vécu... Gomme elle aimait la forêt, et comme ses pieds étaient légers sur le sable, lorsqu'elle courait, en plein midi,, sans chapeau, les reins battus par sa tresse noire! Alors, le ciel et la mer, la dune stérile,, les jardins en fleur, — et la vie, à l'horizon de l'enfance ! — apparaissaient dans cette brume lumineuse et bleue, dans ce doux ensoleillement que la jeunesse répand sur le monde et dans lésâmes...
Et puis, le père mort, la mère veuve et
ruinée, Laurence se retrouve au Vert- Village : elle est cette jeune fille endeuillée qui accompagne, à pas lents, une vieille dame souffrante et capricieuse. Les années coulent : toujours ce même cadre, toujours les mêmes figures ; toujours les mêmes conversations, les mêmes soucis, les mêmes devoirs. Pas d'autres spectacles que ceux des heures et des saisons ; pas dauîres relations sociales que le docteur Aubenas, le curé de Saint-Eutrope, quelques bourgeoises du Fortin ; pas d'autres événements que les maladies et les morts, les petits scandales du village, l'arrivée et le départ des baigneurs qui louent le pavillon de l'Ermitage, pour l'été... A trente ans, mademoiselle de Préchateau se fane sans avoir fleuri ; elle abandonne toute coquetterie féminine. Avec sa coiffure lisse, ses robes aux graves couleurs du demi-deuil, son teint pâle qui jaunit un peu, ses yeux noirs, sa bouche taciturne, elle a l'air d'une infante espagnole devenue religieuse, soumise à la règle, abaissée aux humbles travaux et qui pourtant reste royale...
Dans cette existence tout en clair-obscur^ un rayon passager : l'amitié d'un homme.
Il se nommait Dominique Pellegrin, et il venait de Toscane où il avait sa maison et ses^ amours. Humaniste et poète, nourri des lettres italiennes, il avatt mis son talent au service du génie, et s'était fait le commentateur passionné, le dévot traducteur de Dante. Déjà, il avait publié des études sur la société florentine au xiii* siècle; un livre, Dante et ses amis, une version de la Vita Nuova, et il préparait la traduction à^T Enfer, En mai 1913, quelque affaire l'ayant appelé à Saintes où il avait ses parents, Pellegrin voulut se libérer d'une tyrannie affectueuse qui gênait ses travaux. Il chercha en Saintonge un coin perdu où se retirer jusqu'à l'automne sans trop s'éloigner de sa famille. On lui indiqua le Vert- Village et le pavillon de madame de Préchateau. Pendant cinq mois, cet hôte de hasard partagea la vie des deux exilées; Laurence l'étonna, l'intrigua, l'intéressa enfin passionnément. Il travailla près d'elle, charmé d'initier
cette intelligence fine et forte aux splendeurs de la poésie dantesque. Quand il repartit, en novembre, Dominique Pellegrin promit de revenir... Il ne revint pas. Ses lettres, d'abord fréquentes et chaleureuses, se firent plus rares, un peu embarrassées, presque froides. La mobilisation le ramena pour le jeter aux armées. Il écrivit cinq ou six fois seulement en 1913 et, depuis février 1916, ne donna plus aucune nouvelle... Ainsi finit une correspondance qui était douce à mademoiselle de Préchateau. Laurence ne marqua ni surprise, ni rancune, ni chagrin apparent : elle accepta d'être oubliée...
Et qui donc, parmi les amis d'autrefois, s'est montré fidèle au souvenir? Peut-être, dans les ports de guerre, de vieux officiers, évoquant leurs années d'école et leurs campagnes, prononcent-ils parfois le nom du camarade disparu ; peut-être se rappellent-ils la belle femme qui troublait le cœur des enseignes et faisait soupirer les amiraux, lorsqu'elle paraissait, blanche et blonde, aux bals maritimes?... Rui-
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née, flétrie, disparue, vit-elle encore? Qu'est devenue sa petite fille?.... On le sait vaguement. Mais une vieille femme pauvre, une fille sans dot, cela n'intéresse personne. Les dames de Préchateau sombrent dans l'oubli comme dans la tranquille profondeur d'une eau sans transparence et sans ride.
Laurence, ainsi qu'ont fait les autres, s'est détachée du souvenir. Si jamais son âme a possédé un compagnon secret, son âme, en ce soir d'hiver, est orgueilleusement seule.
Autour d'elle, l'ombre et le brouillard s'épousent, créant une sorte d'élément inconnu, comme une sueur d'agonie sur le grand cadavre terrestre, et la rumeur de l'Atlantique semble venir d'un autre monde où la vie persiste encore avec le bruit et le mouvement. D'instant en instant, diminue cette transparence de l'air qui laissait deviner quelque trace des couleurs. Laurence distingue encore le dessin tourmenté des rameaux et leurs grands gestes immobiles, mais elle ne voit plus la sourde traînée des ronces limitant la forêt, de
chaque côté de la route. Elle se fie à ses pieds qui latent le sol, qui reconnaissent les reliefs et les dépressions ; ici les cailloux clairsemés, là une couche épaisse d'aiguilles toujours un peu mouillées et glissantes. Elle va, pareille aux chevaux fourbus qui dorment en tirant leur charrette, guidés par l'instinct plus sûr que la vue, plus impérieux que le fouet. Déjà, elle a passé le carrefour où quatre allées forestières coupent la route au même point ; et elle marche depuis si longtemps qu'elle doit être tout près du Vert- Village. Une lassitude engourdissante monte de ses pieds à ses genoux ; sa pensée vacille sous son front, au martèlement de la migraine. Elle désire la chambre chaude, la lampe, la vieille mère grondeuse. La sensation de l'insolite, une « avant-pensée » d'inquiétude s'insinue dans sa torpeur. Elle ralentit sa marche, entraînée par la déclivité imprévue, par le sournois éboulement du sable...
Où est-elle? Comment a-t-elle pu s'égarer? Cette forêt n'est plus 5a forêt. L'instinct trompé
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se rebelle contre la secrète hostilité des choses. Tout est piège : la pente rapide, le sable fuyant, les racines enchevêtrées. Les arbres mêmes ont un air méchant. Laurence veut retourner en arrière ; un buisson accroche son manteau ; elle veut avancer : un rameau chargé de froides aiguilles la frappe au visage. Elle se retient à un arbuste qui cède. Les feuilles froissées, le brisement du bois mort, la chute d'un pignon, quelque part, dans le taillis... Bruits faibles qui se propagent... Le silence est gros d'appels étouffés comme un, cimetière où l'on aurait enseveli des vivants.
Laurence de Préchateau ne bouge plus. Elle rassemble son énergie et fait tête à l'informe épouvante. Au fond de sa mémoire, sonne la cloche d'airain d'un tercet dantesque, obsession dont elle ne peut se défendre. Qui donc parle et pleure, ici? Ce n'est pas le vent, ce n'est pas la mer, c'est la forêt douloureuse. Laurence se souvient de l'avoir vu en esprit, naguère, ce bois où nul sentier n'est tracé, où le feuillage obscur s'ensanglante quand on l'ar-
rache... Les « Violents contre eux-mêmes )), ceux qui attentèrent à leur propre vie, saignent sous cette écorce déchirée, par tous leurs rameaux sensibles et souffrants. Et Laurence, ni véritablement morte, ni véritablement vivante, s'enracinera aussi dans le sable; ses bras raidis se briseront comme des branches ; ses cheveux frémiront comme un. feuillage ; sa plainte se mêlera éternellement à la plainte de la forêt...
Le cri qu'elle jette rompt l'enchantement : ses yeux se dilatent comme ceux des bêtes nocturnes qui déjouent les embûches de l'ombre : elle accueille les sensations connues : le silence, le froid, l'odeur et le goût de l'air marin, et il lui semble qu'elle ressuscite. D'un élan hardi, délivrée des ronces qui l'agrippaient, elle remonte la pente sablonneuse, à travers tous les obstacles, et déchirée, meurtrie, grelottante, se prend à rire, toute seule, nerveusement, quand elle retrouve, au carrefour, la bonne route...
Elle pensait :
« Ridicule aventure ! Je n'oserais l'avouer à personne... La descente de mademoiselle de Préchateau au septième cercle de TEnfer^ poème héroï-comique en un seul chant î II est vrai qu'un personnage essentiel manquait : le Mantouan, le bon Guide 1 Seul, Dominique Pellegrin eût bien tenu ce rôle... Il le tenait, ma foi, quand il me promenait dans la forêt, en m'expliquant la Divine Comédie.., Ce soir, il eût détaché les épines accrochées à mon manteau, tout en évoquant, avec des citations
abondantes, les Suicidés bavards, les chiennes noires et les Harpies... »
Son rire sans gaîté trembla sur ses lèvres et mourut dans un frisson.
Elle pensa encore :
« Il me dirait que Dante, comme la Bible, contient tout, et que « tout est signe, et signe de signe... » C'est péché mortel que de se tuer volontairement ; c'est péché mortel que de ne pas vouloir vivre... Allez prendre racine dans la forêt des Suicidés, Mademoiselle!... En attendant, je suis en retard ; ma mère prépare une scène dramatique, et j'ai mon manteau tout déchiré ; cruel châtiment pour une fille qui doit raccommoder ses vêtements ellemême... »
Dans les ténèbres, il y avait comme une vague trouée qui était l'espace au-dessus du village, le ciel sans étoiles, très bas, mais distinct de la dune et de la forêt. Un fil lumineux révéla une croisée. Laurence poussa le portillon d'une grille, qui fit tinter une clochette . Quelqu'un cria, entre les volets :
— G'est-yvous, Mademoiselle?
— Oui, Désirée, c'est moi.
La porte de l'Ermitage s'ouvrit, démasquant •une partie du vestibule, faiblement éclairé par la bougie que tenait la servante. Désiré Laveau, qui était depuis quinze ans chez les dames de Préchateau, se considérait comme un membre de leur famille. Elle avait son franc-parler, et se moquait du protocole.
— Vous allez vous faire attraper par Madame, grommela-t-elle, d'un ton furieux, pendant que Laurence enlevait son bonnet et son manteau.
La bougie qu'elle élevait à bout de bras, faisait trembler des reflets rougeâtres sur sa figure plate, et jaune, aux yeux bridés, qui rappelait le type asiatique des Bigoudens. Elle était un peu contrefaite et boitait, comme beaucoup de femmes dans la Grande-Ile où les mariages consanguins ont fait dégénérer la race.
Sans attendre Laurence, elle vira brusquement, posa la bougie sur les marches d'un
escalier, et se précipita dans la grande pièce qui servait à la fois de salle à manger et de salon.
— Madame, Madame! Ne vous tourmentez pas... Je vous le disais bien que Mademoiselle n'était pas perdue.
— Mais si, dit Laurence d'un ton léger, pour rassurer sa mère. Je m'étais perdue sottement, comme le Petit Poucet et j'ai dû faire un long détour... C'est que la nuit est noire et que je suis très distraite. Vous me pardonnez, maman !
— Tu es absurde 1 répondit madame de Préchateau. Ferme la porte derrière toi. Je sens le courant d'aîr.
Il faisait tiède près de la cheminée, dans cette zone dont le fauteuil de la vieille dame marquait le centre et que limitaient deux paravents déployés. Tout le reste de la vaste pièce avait des températures inégales, à cause des filets d'air qui passaient, malgré les bourrelets de drap, sous les portes et les fenêtres. Frileuse, indolente, bougeant à peine de son fau-
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teuil, madame de Préchateau guettait les « vents coulis » comme des ennemis personnels et déplorait chaque jour l'absence d'un calorifère.
Cette personne majestueuse, habillée d'un vieux manteau de soirée en velours bleu, coiffée d'une « fanchon » en point de Bruxelles, était couchée plutôt qu'assise dans son fauteuil, et sa jambe droite, déformée par les rhumatismes, s'allongeait sur un tabouret capitonné. Contre le fauteuil, il y avait une table mobile, qui supportait un mélange bizarre de livres, de journaux illustrés, de boîtes et de flacons, et une très belle lampe-potiche. L'abat-jour rabattait un disque de lumière sur les objets hétéroclites qui encombraient cette table , sur le corps étendu de la vieille dame, sur ses mains petites, blanches et molles, aux ongles soigneusement vernis. Le buste caché par les plis du velours, la tête un peu renversée, restaient dans la pénombre et recevaient seulement le reflet du feu. Des yeux clairs encore, une boucle d'oreille, une épingle de jais taillé.
brillaient sous un double nuage de cheveux poudrés et de dentelles flottantes.
Comme la maîtresse du logis, le mobilier présentait le plus étrange contraste et révélait la gêne parmi les débris d'un luxe fané. On y voyait de beaux meubles anglais, en acajou sombre, des bergères, couverts de velours citron, des sièges en vannerie fine, mais le tapis était décoloré ; les stores de mousseline étaient reprisés délicatement. On sentait partout le souci de l'économie, le soin minutieux qui fait durer les moindres choses jusqu'à l'usure complète. En temps de guerre, dans un village séparé du monde, il était impossible de remplacer aucun objet brisé ou perdu, et ceux qu'on aurait pu trouver coûtaient fort cher. Or, comme il arrivait dans presque toutes les familles françaises, les revenus avaient baissé, et les dames de Préchateau connaissaient des jours difficiles. Elles supportaient l'épreuve avec dignité, et sans jamais se plaindre. Si la mère, dans l'intimité, manifestait parfois du mécontentement, la fille, qui devait calculer,
prévoir, épargner, répétait avec philosophie le mot à la mode : « C'est la guerre ! »
Malgré le vieux tapis, les rideaux élimés, et les « vents coulis », la grande pièce était plus agréable aux yeux et relativement plus confortable que la moyenne des salons bourgeois, dans la petite province. Point de bibelots hideux, point de photographies étalées à foison. Des chardons violets dans une cruche de cuivre décoraient la tablette du vieux piano à queue; un panneau de soie chinoise, bleu de nuit, brodé de roses bleues, couvrait un des murs; et sur le mur opposé, un voile persan aux fraîches couleurs étendait son espalier féerique, chargé d'œillets et de grenades, où volaient tous les oiseaux du Paradis.
Laurence baisa la joue de sa mère et s'assit devant le feu. Madame de Préchateau répéta :
— Oui, ma fille, tu es absurde I Tu cours les chemins, tu te fatigues, tu m'abandonnes toute Faprès-midi, et pourquoi? Pour jouer à l'institutrice. Tu ferais mieux de rester chez toi...
— Mais...
— ... De me soigner...
— Maman...
— ... De me tenir compagnie. Après tout, j'ai besoin de toi...
— Je crois que mes soins et ma présence ne vous font pas défaut. Comptez, je vous en prie, le nombre d'heures que je passe à la maison, chaque jour. Il faut pourtant que je prenne un peu d'exercice et même de distraction.
— Belle distraction! tu me déconcertes, Laurence. Autrefois, tu n'aimais pas les enfants — pas plus que tu n'aimais les poupées lorsque tu étais petite fille. — Tu haïssais la maladie, la laideur, la pauvreté. Vraiment, il n'y avait pas une créature plus dédaigneuse que toi, avec tes mines de princesse dégoûtée... Et puis, un beau jour, cette manie t'est venue de faire la sœur de charité et l'institutrice pour les scrofuleux de Maison-Rouge...
— J'essaie d'être utile...
— Tu peux l'être en restant ici... Quand monsieur Pellegrin habitait le pavillon, tu te plaisais chez nous. Maintenant tu t'ennuies.
Madame de Préchateau parlait d'une voix aiguë et agressive.
— Crois-tu que je m'amuse, moi? Crois-tu que cela me plaise de rester étendue et d'avoir, pour me servir, cette vieille Désirée qui est impotente et presque sourde ? Moi qui ai possédé une belle maison, des domestiques bien stylés, des amis élégants ; moi qui ai goûté la vie mondaine que tu ne regrettes pas, toi, puisque tu ne l'as pas connue!... Eh bien! je m'occupe, je brode, je lis — je relis, car nous n'avons pas souvent des lectures nouvelles, — je pense au temps passé, je crois le revivre, et cela me fait supporter le présent...
Un journal illustré glissa de la table sur le tapis. Laurence le ramassa. C'était une Revue de la Mode^ datée de 1880. On y voyait un portrait de Sarah Bernhardt, celui de Victor Hugo tenant ses petits-enfants sur ses genoux; et des silhouettes de dames au chignon tressé, aux robes collantes allongées en longues traînes avec beaucoup de nœuds, de pampilles et de volants.
En 1880, madame de Préchateau avait vingtsix ans et Laurence n'était pas née. L'âme de la coquette vieillie était restée contemporaine du journal qui lui rappelait son éclatante jeunesse. Dans sa maison du Vert-Village, comme sur la scène d'un théâtre sans spectateurs, madame de Préchateau tenait encore, pour elle-même, le rôle qu'elle avait tenu, trentesept ans plus tôt, dans les salons de Brest et de Rochefort. Les vieux journaux, les vieilles lettres, les vieilles robes cent fois décousues et retaillées, étaient les accessoires du rôle. Ainsi, par un continuel retour vers le passé, la vieille dame échappait aux réalités dont elle ne recevait plus la sensation directe et immédiate. Les Imaginatifs ont souvent le cœur sincère et l'esprit faux, une intelligence brillante et déréglée, une faculté de rêver tout éveillés qui semble propre à l'enfance et qu'ils conservent jusque dans l'âge mûr. Madame de Préchateau représentait la variété inférieure de ce type séduisant, car elle avait peu d'intelligence malgré beaucoup
d'imagination, et moins de fantaisie que de caprice. Un égoïsme puéril dominait tous ses sentiments. Elle préférait les gens qui l'adulaient aux gens qui l'aimaient, et les grossières flatteries de Désirée au dévouement taciturne de Laurence.
Elle parla longtemps. Sa fille l'écoutait, sans l'interrompre, pendant que la servante mettait le couvert et servait le potage. Quand madame de Préchateau eut terminé sa diatribe, Laurence dit simplement :
— Si nous dînions?
Le menu était simple et le repas fut court, comme à l'ordinaire. Les dames de Préchateau reprirent leur place au coin dn feu et Désirée, selon l'usage campagnard, vint s'asseoir auprès d'elles, pour la veillée. Elle tricotait, et Laurence cousait. Par instants, l'une ou l'autre prenait une poignée de barbes de pin dans une corbeille et la jetait sur les bûches qu'une haute flamme dansante enveloppait tout à coup.
Alors, la cruche de cuivre, les roses bleues
du salin couleur de nuit, les fleurs merveilleuses et les oiseaux paradisiaques du voile persan, s'animaient d'une vie fugace, puis ils rentraient dans l'ombre.
Désirée raconta l'événement qui avait ému tout le pays.
— Il y a un bateau à la côte, vous savez ! Il s'est échoué la nuit dernière, sur un banc de sable, et l'équipage est sauvé, mais le bâtiment sera tout perdu, car les vagues le démolissent. Il venait d'Amérique, avec des salaisons. On dit qu'il y a des jambons et des barils de graisse, tant qu'on en veut, sur la plage... Tout le monde y va...
L'instinct atavique des pilleurs d'épaves faisait trembler d'un secret désir la vieille insulaire.
— Si Madame me laissait faire...
— Non, non, Désirée. Vous n'irez pas à la côte.
— Mais personne n'en saurait rien... Et puisque la marchandise sera perdue en tout cas!... Avant que la Marine l'ait enlevée, tout
sera pourri, bonnes gens! Rappelez-vous le norvégien de l'année dernière... Il y a encore des caisses crevées dans le sable, et dans la coque du bateau, on trouve des choses... L'armateur ne risque rien, puisqu'il a son assurance. Les hommes l'ont bien dit...
Elle rappelait l'histoire d'un naufrage qui faisait rêver encore les femmes de l'île. Pendant tout un hiver, des chapardeurs mystérieux étaient allés à la curée du navire ensablé. Bien des maisons avaient eu leur provision de viande salée et de fruits en conserve, sans grande dépense; et les marins de l'équipage, hospitalisés chez l'habitant, avaient consolé plus d'une veuve...
— La mer est grosse, dit madame de Préchateau. Au lieu de raconter des sottises, priez pour les marins. Désirée. Il y a sans doute bien des bâtiments en péril, dans nos parages.
— Le vent a molli, mais si le temps change, ça ne sera pas meilleur. Je sens la neige qui vient... Il y en a une masse sur le continent. Les trains ne marchent plus, entre Niort et
Poitiers, et le courrier de Paris va manquer.
Laurence demanda si le facteur était venu.
— Non, Mademoiselle. Le train n'a pas attendu le vapeur. Peut-être bien qu'un exprès est allé au Fortin, à bicyclette, et qu'on distribuera le courrier ce soir.
— Alors, aucune nouvelle? Nous sommes séparés du monde, complètement, depuis deux jours !
— Vous aurez peut-être votre journal ce soir, consolez-vous... Et puis, quoi? J'ai vu le communiqué à la poste. C'est toujours la même chose. La guerre n'est pas finie.
— Je m'en doute...
— Elle ne finira jamais !
— Tout finit.
— Vingt-huit mois ! Il y a vingt-huit mois que cela dure... Heureusement que je n'ai point de garçon. Mes deux neveux, ils sont embarqués, comme de juste, et mon gendre est dans les ateliers de l'Arsenal, à Rochefort. Ce n'est pas le front, bien sûr !... Je ne me plains
pas... Et VOUS; vous n'avez personne à la guerre?
— Nous avons tous les Français ! dit Laurence tristement.
La servante insista, avec sa brutalité de primitive :
— On aime les siens. On ne peut pas aimer tout le monde. Des gens qu'on ne connaît pas, on a beau dire, ça ne vous tient pas au cœur comme un fils ou un mari. Voyez donc si vous vous tourmentez pour vos amis I Ce pauvre monsieur Pellegrin, qui sait où il est à cette heure?... Il est peut-être mort...
— Non, dit madame de Préchateau, le journal en aurait parlé... J'espère qu'il est en bonne santé, et que nous le reverrons un jour... La guerre a dû le changer, comme tous les autres, car il n'est plus jeune, Pellegrin. Il a quarante.. .
— Quarante-cinq ans! dit Laurence. C'est la force de l'âge, en temps normal ; mais vous dites vrai, maman : la guerre vieillit le& hommes.
Elle revoyait en pensée celui qu'elle avait
connu, dans sa maturité magnifique, avec sa haute taille, son visage tout rasé, presque lumineux d'intelligence et qui semblait frémir sous le reflet perpétuel d'une flamme; elle revoyait ses grands traits irréguliers, ses cheveux châtains découvrant largement le front, ses yeux qui avaient un fond doré sous leur couleur brune, sa bouche sensuelle et bonne, ses mains puissantes et pourtant fines, « mains d'artiste et d'amoureux » faites pour tenir la plume et le pinceau, pour caresser les beaux reliefs du marbre, pour manier les étoffes et les chevelures somptueuses.
Oui, la guerre avait dû le changer. En comptant les années qui s'ajoutaient maintenant à la quarantaine splendide de Pellegrin, Laurence se représentait la déchéance physique inévitable et le vieillissement du soldat surmené. Elle le plaignait parce qu'il avait souffert, mais elle ne s'attendrissait pas. Au contraire, elle ressentait, avec un peu de honte, une obscure satisfaction, comme si Dominique Pellegrin s'était rapproché d'elle.
Elle se rappelait tout ce qui le faisait trop différent d'elle, autrefois, et combien il aimait la vie, et comment il cherchait partout la joie de vivre que Laurence avait si peu connue et ne désirait plus connaître — cette joie qui n'est pas, disait-il, la facile jouissance chère aux voluptueux, qui n'est pas dans les seules satisfactions charnelles, ou dans la possession des honneurs et de l'argent, mais qui sort naturellement d'une âme bien faite, comme s'éveille la mélodie sur les cordes d'un instrument dès que le musicien l'effleure.
Cette joie, tout la lui donnait : le monde visible et le monde spirituel, la nature et l'homme, la diversité infinie des êtres, les rêves éternels que recommence chaque génération, les dieux, tous les dieux, et plus que les dieux encore, le Divin mêlé au Bestial, dans l'âme toujours inachevée de l'homme.
Il n'était pas un Français du xx* siècle, rigoureusement spécialisé, prisonnier d'un métier ou d'une fonction. Le démon de la Renaissance revivait en lui, car il avait l'amoureuse
curiosité de tous les arts, de toutes les sciences, et s'intéressait à la politique comme à la philosophie. Il aurait voulu posséder un trésor trop vaste, aujourd'hui, pour une seule intelligence : la connaissance universelle, le patrimoine total de l'esprit humain.
Il avait la passion des idées, mais non pas comme des abstractions pures : il les aimait vivantes, créatrices de sentiments et d'actions, en évolution perpétuelle ; ou bien transposées en figures et en symboles par la vertu souveraine de l'Art.
Laurence ne pouvait séparer le souvenir de Dominique des maîtres qu'il lui avait appris à vénérer. Avant de le rencontrer dans la vie, elle avait beaucoup réfléchi et beaucoup lu; les livres qui lui venaient de son père composaient une bibliothèque petite, mais variée, d'une qualité excellente. Ces livres avaient remplacé les professeurs absents. Laurence, comme il arrive aux solitaires, était plus instruite et mieux instruite que la plupart des femmes élevées dans les collèges ou les couvents. Mais elle n'était
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pas allée au théâtre, elle n'était pas entrée dans un musée depuis son enfance.
Pellegrin lui avait révélé les arts. Pour elle, il avait fait venir une admirable collection de photographies, d'après les chefs-d'œuvre de la peinture italienne, et Laurence, à les voir, avait pressenti la beauté inconnue, comme on devine une forme d'après le contour de son ombre. Il était aussi un remarquable musicien, et sur le vieux piano il jouait les œuvres classiques et la musique moderne la plus raffmée.
Homme extraordinaire, à qui manquait le don créateur, mais qui croyait que « comprendre, c'est égaler », aristocrate puisqu'il était artiste et sûr des droits que confère une individualité puissante ! 11 était cependant simple, bienveillant et doux. Dès son arrivée, il avait séduit madame de Préchateau, et Désirée, et jusqu'au chat de la cuisine...
Laurence s'était défendue quelque temps, contre ce charme singulier ; elle avait accepté la compagnie, la conversation, le merveilleux
enseignement de Dominique sans rien livrer d'elle-même en échange. Et après des mois d'intimité, elle n'était pas certaine qu'il l'eût bien connue, ce camarade qui parlait en maître, cet ami qui exigeait une amitié spirituelle et très pure, comme un amant exige l'amour.
Il la trouvait froide, un peu janséniste, plus vertueuse, affîrmait-il, que vraiment bonne, plus intelligente que sensible, malgré sa volonté de charité, trop orgueilleuse de sa force, pareille à une jeune abbesse très savante et fière d'être sans péché.
II ne lui avait jamais dit ce qu'il pensait de son visage et de son corps, même en ces termes voilés que le docteur Aubenas employait quelquefois avec les femmes ; mais il lui avait confié, une fois, quelques jours avant son départ, ce qui semblait à mademoiselle de Préchateau le secret des secrets : comment une femme avait sacrifié pour lui honneur et fortune.
Là-bas, dans la boue des tranchées, sous Taverse de feu, il pouvait bien souffrir comme
un damné ! Il n'était pas seul. La Dame du Paradis descendait vers lui, quand il l'évoquait, vêtue de lumière et de flamme, dans un nuage de fleurs.
Sans doute, il lui écrivait, chaque soir, dans la cagna humide, aux lueurs d'un mauvais , lumignon, indifî'érent aux explosions sourdes qui faisaient trembler la plume dans sa belle main abîmée par le fusil. Il ne portait pas ces bagues d'aluminium que les soldats cisèlent dans la fusée d'un obus ; mais il avait gardé l'anneau d'un vieux travail vénitien, cet anneau d'or vert où des coquilles marines composaient le poétique blason du Pellegrino damore. Et celle qui lui avait donné cet anneau attendait, triste et fidèle, dans sa maison de Fiesole.
Pourquoi avait-il fait cette confidence à Laurence de Préchateau, pourquoi? Il n'avait pas même songé à excuser la faute d'une femme qui avait quitté, pour lui, son foyer et ses enfants, d'une femme qui portait encore le nom d'un autre homme. Il ne savait donc
pas, lui qui savait tant de choses, que la vierge sage est sans pitié pour le péché d'amour?
Laurence n'aimait pas ce souvenir et pourtant, elle s'obligeait à l'évoquer, chaque fois qu'elle pensait trop longuement, trop complaisamment à Pellegrin, chaque fois qu'elle avait envie de lui écrire, chaque fois qu'elle feuilletait ses lettres.
Ah ! comme elle était lasse, comme elle avait le cœur pesant et les nerfs tendus, ce soir ! Le verbiage de Désirée l'assourdissait ; la flamme, oscillante devant ses yeux, lui communiquait une sorte de vertige. Elle recula sa chaise, ferma ses paupières. Ses doigts se crispaient sur son ouvrage, ses doigts minces, abîmés par les besognes domestiques et qui n'avaient jamais porté d'anneau.
— On marche dehors I dit tout à coup la vieille dame.
Le chien du voisin aboya. Des pas résonnaient sur la terre dure et sonore, et la clo chette du portillon tinta.
je serai à Salonique, et dans un mois où le Destin voudra bien m'envoyer. Je pars joyeux et les augures me sont favorables, puisque mon vœu le plus secret s'accomplit, puisque, à la veille de ce départ vers l'inconnu, je me retrouve si près de vous...
» ... Je viens d'interrompre cette lettre, parce que, tout à coup, je vous ai vue, la lisant... Vous détournez la tête, et si j'étais devant vous, vous me refuseriez votre main...
» Laurence, j'ai eu de grands torts envers vous. J'ai manqué à l'amitié. Pendant des mois, j'ai accepté d'ignorer votre vie si grave et si pure, et peut-être si douloureuse. Je vous ai retiré ce réconfort que vous receviez, me disiezvous, par mes lettres, et que j'avais promis de vous donner toujours. Et vous, pour qui toute promesse est sacrée, vous avez considéré mon absence morale comme une trahison. J'en suis sûr... Eh bien I je ne vous apporte pas de vaines excuses. Je ne prétendrai pas, pour me faire absoudre, que les conditions particulières de mon existence et mes devoirs de soldat
m'aient empêché de vous écrire... On sait que, dans les tranchées, toute la France guerrière écrit abondamment... Non, je ne cherche pas à m'excuser. L'homme que je suis ne peut pas mentir à la femme que vous êtes. Il n'est de beauté que dans la vérité, dans la probité du cœur et de l'esprit. Etre soi, oser être soi ! Laurence, je l'avoue humblement aujourd'hui : mon silence fut volontaire. J'ai fait l'impossible pour vous oublier, mais, si nous étions en face l'un de l'autre, vous auriez la certitude immédiate que je n'y ai pas réussi...
» Vous me répondez :
)) — Cette constatation me laisserait indiffé- » rente. Lorsqu'il vous plaît de rompre le » silence, il se trouve que j'ai réussi, moi, à » vous oublier. Vous avez démenti l'amitié que )) vous affirmiez unique dans votre vie et qui )) devait résister à tout. J'ignore quel fut le )) mobile de votre défection, et il m'importe » peu, aujourd'hui, de le connaître. Suivons )) chacun notre route, et bonne chance ! Rien » de vous ne m'intéresse plus... »
70 LES LAMPES VOILE'eS
» N'est-ce pas là votre pensée, Laurence ?
» Je n'attends donc qu'une grâce de vous, une seule : c'est que vous abandonniez toute idée préconçue, et que vous lisiez, jusqu'au bout, cette confession, avant de prononcer les mots qui séparent...
» Quand j'arrivai en mai 1913, au Vert- Village, je regrettais l'Italie et ma petite maison jaune parmi les cyprès de Fiesole, la maison où j'avais laissé tout mon bonheur. L'obligation de passer l'été en Saintonge m'était odieuse, et les habitudes provinciales de ma famille qui ne respectait ni mon travail, ni mes loisirs, me conduisaient peu à peu à la plus noire neurasthénie. Ce fut vraiment l'instinct de conservation qui me fit chercher la solitude. Tout d'abord, le pavillon de l'Ermitage me plut par son nom symbolique, par sa situation sur la lisière de la pinède, loin des voisinages fâcheux, loin de la plage que déshonorent des villas sans style et des baigneurs sans beauté. De ses fenêtres, orientées à l'occident, je ne verrais
jamais que la forêt et très loin, le miroitement de l'Océan sur la sauvage côte occidentale. Privé du ciel toscan et du paysage ciselé par les siècles, pénétré par le génie de l'homme, je sentis que j'aimerais cette nature austère et monotone, dont la robe immuable en toutes saisons n'a que deux couleurs : le vert obscur des pins et le vert bleuissant des vagues. Le vent qui soufflait du large chantait pour moi la même mélopée indéfinie que le vent de l'Adriatique traîne dans la forêt de Ravenne. Je me résignai donc à devenir, pour cinq mois, l'ermite de votre Ermitage .
)) Je vous ai raconté une fois — et vous en avez souri — comment je ne vis tout d'abord en vous qu'une personne correcte et un peu sèche, extrêmement scrupuleuse et dont la perfection me glaçait. Les soucis du ménage, le soin d'une mère infirme, occupaient toutes vos heures et par le calme de votre visage vous me rappeliez, avec plus de jeunesse, cette dame inconnue que Philippe de Champaigne a peinte et que l'on dit être madame Arnauld.
72 «^ LES LAMPES VOILE'eS
» Je ne comprenais pas alors l'œuvre que vous aviez entreprise en instruisant les infirmes de Maison-Rouge. Le docteur Aubenas, me parlant un jour de vous, me révéla la qualité exquise de votre bienfaisance. J'en fus ému, puis intrigué. Je vous observai mieux, je m'enhardis jusqu'à vous offrir des livres, à vaus parler de mes travaux et de mes voyages, de ce culte que j'ai pour Dante. Bientôt, je découvris la relation de votre vie morale avec une intense vie intellectuelle que vous dissimuliez jalousement... Votre vertu n'était donc pas vous tout entière? Vous étiez la Charité agissante, mais vous étiez aussi la secrète Sagesse, la clairvoyante et silencieuse Raison. Je vous imaginai religieuse et virginale, mais comme Hypatie et non plus comme sainte Glaire.
» Cette idée même que je me fis de vous, après plusieurs semaines de vie côte à côte et dans une intimité de pensées toujours plus étroite, me parut à la fin de mon séjour assez incomplète, sinon fausse. Il y avait en vous tout ce que j'y avais discerné, et d'autres élé-
ments que je n arrivais pas à connaître, un mystère plus décevant chaque jour par sa forme cliaquejour nouvelle. Le Sphinx thébain proposait une seule énigme, au voyageur. La femme n'a peut-être aussi qu'une énigme, mais, pour le désespoir de l'homme, elle pose de mille façons le même problème.
» La difficulté de vous connaître, l'impossibilité de vous interroger, la curiosité passionnée, l'admiration, un peu de dépit, beaucoup de respect, tenaient mon désir en haleine et tour à tour m'enchantaient ou m'irritaient. J'aimais votre froideur qui m'avait déconcerté, au premier moment ; votre gravité, votre mépris de toute coquetterie féminine, et cette modestie ombrageuse oCi je démêlais Torgueil le plus rare et le plus opposé à l'ordinaire vanité de votre sexe — l'orgueil, cuirasse que ceignent et bouclent sur eux, strictement, les êtres de haute race égarés parmi les médiocres.
î Telles étaient mes pensées, quand je vous regardais vivre dans votre maison sans joie,
72 * LES LAMPES VOILE'eS
» Je ne comprenais pas alors l'œuvre que vous aviez entreprise en instruisant les infirmes de Maison-Rouge. Le docteur Aubenas, me parlant un jour devons, me révéla la qualité exquise de votre bienfaisance. J'en fus ému, puis intrigué. Je vous observai mieux, je m'enhardis jusqu'à vous offrir des livres, à vaus parler de mes travaux et de mes voyages, de ce culte que j'ai pour Dante. Bientôt, je découvris la relation de votre vie morale avec une intense vie intellectuelle que vous dissimuliez jalousement... Votre vertu n'était donc pas vous tout entière? Vous étiez la Charité agissante, mais vous étiez aussi la secrète Sagesse, la clairvoyante et silencieuse Raison. Je vous imaginai religieuse et virginale, mais comme Hypatie et non plus comme sainte Claire.
» Cette idée même que je me fis de vous, après plusieurs semaines de vie côte à côte et dans une intimité de pensées toujours plus étroite, me parut à la fin de mon séjour assez incomplète, sinon fausse. Il y avait en vous tout ce que j'y avais discerné, et d'autres élé-
ments que je n arrivais pas à connaître, un mystère plus décevant chaque jour par sa forme chaque jour nouvelle. Le Sphinx thébain proposait une seule énigme, au voyageur. La femme n'a peut-être aussi qu'une énigme, mais, pour le désespoir de l'homme, elle pose de mille façons le même problème.
» La difficulté de vous connaître, l'impossibilité de vous interroger, la curiosité passionnée, l'admiration, un peu de dépit, beaucoup de respect, tenaient mon désir en haleine et tour à tour m'enchantaient ou m'irritaienf. J'aimais votre froideur qui m'avait déconcerté, au premier moment ; votre gravité, votre mépris de toute coquetterie féminine, et cette modestie ombrageuse oh je démêlais l'orgueil le plus rare et le plus opposé à l'ordinaire vanité de votre sexe — l'orgueil, cuirasse que ceignent et bouclent sur eux, strictement, les êtres de haute race égarés parmi les médiocres.
» Telles étaient mes pensées, quand je vous regardais vivre dans votre maison sans joie,
OU dans celte infirmerie de Maison-Rouge dont l'odeur et l'aspect faisaient horreur; quand nous marchions, seuls à travers la foret, quand je vous faisais lire, d'une voix hésitante et basse, les vers que je venais de traduire.
)) Je voyais à peine votre visage ; à peine aurais-je pu dire la couleur de votre robe, mais je m'efforçais de suivre les moindres mouvements de votre sensibilité. L'être intérieur que vous me dérobiez m'attirait invinciblement. Bientôt, je fus dominé par ce besoin de le connaître. C'était beaucoup plus que de l'amitié; était-ce de l'amour? Je n'ose répondre... 11 y a plus de sentiments dans le cœur humain qu'il n'y a de mots pour les désigner dans l'humain langage. Ma passion était parfaitement chaste. La volupté delà possession spirituelle m'éblouissait, car — je vous en fais l'aveu — celle-là je ne l'avais, autrefois, ;ni réclamée, ni obtenue. Je n'avais désiré, des femmes, que leur grâce et leur tendresse, et la .plus aimée, qui m'avait donné tout cela, n'avait rien de plus à m'offrir.
LAUREKGE 75
» J'étais donc sans remords, car ce que je donnais appartenait à moi seul, et ce que je vous demandais tacitement, n'appartenait qu'à vous-même. Les reproches que je recevais de Fiesole me choquaient ; j'y voyais une injustice, une marque d'incompréhension, tandis qu'il y avait au contraire, dans cette inquiétude de l'amie lointaine, toute l'intuition divinatrice de la femme qui lui avait fait voir, comme avec ses yeux, le péril encore indéterminé.
» Vous paraissiez ignorer — et je crois que vous ignoriez véritablement — ce qui se passait en moi. Un désir sensuel, même inavoué, vous eût troublée et mise en garde ; mais votre regard trouvait mon regard toujours calme et ma main ne s'enfiévrait pas en louchant la vôtre.
» Et puis, un matin de septembre... — ah! tous les détails du lieu et de l'heure sont présents à mon esprit! — je suis seul dans cette pièce basse du pavillon que j'appelle ma cellule. L'ombre des pins verdit la fenêtre et flotte sur la chaux des murailles, sur le carrelage
noir et blanc fraîchement arrosé. Mon regard, quand il se détourne du livre que je lis, caresse les rayons de bois brun qui forment ma bibliothèque, la longue table couverte de papiers où, dans un vase de grès, couleur de terre, une branche de pin, avec ses fruits et ses aiguilles, raconte à ma rêverie le poème de la forêt. Le calme de cette cellule a quelque chose de divin, comme si un ange avait passé là, écrivant de son doigt céleste, sur la blancheur immaculée du mur, le mot qu'on lit dans les monastères : « Silence ! » Je goûte la perfection du repos, loin du monde, loin de ma vie ancienne, sans regret et sans désir, mais avec un pressentiment vague, qui ne trouble point ma paix. Je sais que la douceur de ce moment contient la promesse d'une autre douceur : ainsi, dans un chant, la note suspendue annonce la note qui va suivre et qui achèvera la mélodie. Le livre, ouvert devant moi, s'accorde à la suavité du matin. Le hasard a mis sous mes yeux une scène du Purgatoire, la scène délicieuse où Dante rencontre Matelda qui va seule, chan-
tant et cueillant les petites fleurs vermeilles et jaunes sur la prairie, « belle dame qui se réchauffe aux rayons d'amour »...
» Soudain, la porte s'ouvre, si doucement que je n'entends pas la clé tourner dans la serrure et le lourd vantail se rabattre. J'ai seulement la sensation d'une lumière parfumée qui se répand dans ma cellule, comme si le soleil et l'âme des fleurs n'étaient qu'un seul délice pour mes sens... Et vous voici devant moi, frêle dans cette robe brune que je nommais votre robe de clarisse, les paupières baissées, les joues un peu rosées par l'air matinal, un sourire aux lèvres, si grave et si doux qu'aucune parole n'est aussi grave et aussi douce. Vos mains portent une gerbe, non point de fleurs, mais de ces feuillages que le temps n'altère point : le laurier, le pin, le lierre, le houx luisant et le genêt. Vous me dites : « Voici ce que la forêt vous envoie. » Et j'e pense : « 0 Matelda 1 que m'annoncez- vous ? »
» Les jours passent, et j'ai parlé de départ...
Easemble, nous avons travaillé, causé, rêvé peut-être, et nous sommes des amis, et vous semblez tenir à moi, mais j'igaore toujours votre plus profonde vie intérieure, comme vous ignorez ma vie extérieure et sociale. Je souiïre à la pensée que votre affection ne va pas au véritable Dominique Pellegrin, qu'elle lui est volée en partie par le personnage à demi fictif que vous appelez de ce nom. Il me paraît que ne connaissant rien des passions, vous pourriez peut-être en deviner la nature et les conséquences comme vous devinez la poésie dantesque à travers ma pauvre version française. Et je décide de parler... C'est sur la lisière de la grande plage oii se brise l'Océan. Je raconte ma vie, ma jeunesse éprise de science et de beauté, mon labeur forcené, mes fugues et mes folies, ma passion de l'aventure et mon goût de la retraite studieuse, mes amours et mon amour. Je dis la grâce et la noblesse de celle qui a tous droits sur ma rie, par l'éclatant sacrifice qu'elle me fit, de son honneur social et de sa fortune, par sa fidélité, par ses dou-
leurs... Et tandis que je me proclame heureux de mes liens, je m'étonne tout à coup d'entendre mon discours retentir en moi, comme dans le silence d'une chambre vide.
» Cruel monologue î Vous ne m'aidez pas; vous ne m'interrompez pas ; vous ne quittez pas des yeux un vol de mouettes qui blanchit une épave ensablée. Et quand je vous demande :
» — Ai-je bien fait de me confier à vous? Après un tel aveu, suis-je votre ami plus ou moins que tout à l'heure? Une jeune fille necomprend pas toujours certaines situations que le monde appelle immorales...
» Vous souriez avec une indéfmissable ironie.
» — Je ne suis pas une jeune fille; je suis » une vieille demoiselle qui s'en tient à la mo- » raie commune, mais qui ne se permet pas de » juger les hommes supérieurs. J'aurais un » [)eu de ridicule à vous approuver; beaucoup » de ridicule à vous blâmer. Epargnez-moi » cette petite épreuve, et croyez que notre » sincère amitié est tout à fait indépendante y> de... vos liens... »
80 LES LAMPES VOILE'eS
» C'est tout. Je comprends que vous ne me rendrez jamais confidence pour confidence.
» Je retourne à Fiesole, avec le sentiment insupportable d'un échec. Il me semble que j'ai été maladroit, peut-être odieux. Et quelquefois, je souffre comme d'une injustice que j'aurais subie. Je vous ai ouvert mon âme. Vous avez regardé, d'un œil indifférent, le secret que je vous livrais. J'ai senti le soufflet léger de votre raillerie... « La morale commune?... Je suis une vieille demoiselle... »
» Quelqu'un a gâté notre amitié délicieuse. Est-ce moi, en parlant? Est-ce vous, en ne parlant pas? Je me sens dans l'équivoque et l'incertain... Et cette sensation, je ne suis pas seul à l'éprouver. Celle dont la tendresse sans relâche m'épie, veut se persuader que je suis malade... Il est vrai que j'ai changé... Je ne trouve aucun plaisir loin de vous ; et je n'aurais aucun plaisir près de vous, me semble-t-il, puisque vos lettres les plus affectueuses me mécontentent, et que je vous écris sans joie...
» Mon livre est achevé ; il va paraître, mais la guerre éclate. Alors, je veux que vous ayez une pensée pour moi. Je vous envoie un billet qui pourrait être un adieu... Après la Marne, après l'offensive des Eparges, puis sous Verdun, je vous écris encore... Une permission, enfin ! Si j'allais à Saintes, si j'allais plus loin encore — chez vous?... Mais celle qui a droit sur ma vie est accourue? Qu'a-t-elle deviné? Que craint-elle? Je devine son angoisse. Je me rappelle votre froid dédain... Et je me fais alors le serment de rentrer dans le silence et de laisser venir l'oubli...
» Et l'oubli vient; le temps coule. La guerre a cessé d'être nouvelle et exaltante; elle a durci ma sensibilité comme mes mains qui sont gercées et calleuses. L'habitude a détruit l'affreuse poésie du combat et la volupté excitante du risque. Parfois un lourd ennui m'accable; mais la simple philosophie du soldat remplace le dilettantisme de l'artiste. Je me suis rangé, moi aussi, à la morale commune.
» Ma résolution paraissait bien solide encore, l'autre jour, quand j'arrivai ici.
» Les mêmes affaires qui avaient nécessité ma présence, en 1913, se sont terriblement compliquées depuis la guerre. Je dus, à la prière de ma famille, aller voir un de nos cousins, espèce de paysan très âgé, presque impotent, qui habite un bourg de la côte. Quand la visite fut faite, il me restait une demi-journée à perdre, avant de reprendre le train. Pour me libérer d'une compagnie qui me pesait, je manifestai le désir d'une promenade à pied, dans la campagne.
» Le pays n'a rien de particulièrement beau. Je tâchais de m'émouvoir avec des souvenirs littéraires. Fromentin a décrit ces paysages de Saintonge et d'Aunis, ce ciel vaporeux, ces prairies, ces arbres pâles et légers, cette terre humide où le limon rejoint le sable, où le sable se mêle d'eau marine, où tous les éléments se pénètrent et se fondent, comme au bas pays hollandais. Mais le paysage était pétrifié sous un vent glacial. Il ne répondait à aucune de
mes pensées et je m'y sentis extraordinairement solitaire.
)) Je poussai jusqu'à la cote vaseuse qu'abandonnait la marée descendante. Sur les eaux vertes et grises, rebroussées par le vent, la Grande-Ile apparut, nuage sombre au ras du ciel sombre. Elle sortait de la mer avec ses dunes, ses pinèdes, sa forteresse démantelée, avec votre fantôme et mes souvenirs...
» La Grande-Ile! Mon regard errant du Fortin à Saint-Eutrope et du Sémaphore au Vert- Village, pouvait déterminer exactement la place de votre maison. Vous étiez là, mon amie, ô mon amie ! Si proche et cependant inaccessible, perdue dans la masse brumeuse de la forêt qui ne connaît pas d'automne et de printemps et qui est, comme vous croyez être^ toujours pareille à elle-même... « Que fait Laurence? me disais-je, où est-elle en cet instant? Assise près de sa mère, un ouvrage de couture aux doigts? Penchée sur un lit d'enfant? Seule, dans ces chemins sablonneux que: nous avons parcourus ensemble? Seule, sur la
grève désolée où le soir descend? Elle contemple ce ciel ardoisé, cette bande de lumière jaune qui se rétrécit à l'horizon, les vols de mouettes mêlés aux écumes flottantes. Face à la mer, le vent des grands espaces l'enveloppe. Tout à l'heure, elle reviendra seule et retrouvera la trace de ses pieds sur le sable; elle se rappellera peut-être mes pas marqués auprès dès siens ; elle cueillera, en souvenir de l'amitié défunte, l'immortelle des sables dont j'aimais tant l'âpre odeur, et les chardons argentés qu'un peu d'azur colore, fleur chaste et dure comme une vie sans amour. »
» J'ai connu les troubles les plus violents des passions; jamais ce trouble... Il n'était pas dans ma chair et dans mon sang, mais au plus profond de mon être pensant et sensible. Il m'effrayait, parce qu'il était nouveau pour moi, obscur, intolérable comme l'obsession commençante de la folie. Plus sensuel, il ne m'eût pas donné cette sorte d'épouvante mystique. Une puissance s'était levée de la mer et pesait
sur moi, plus forte que l'amour qui est plus fort que la mort.
» Je revins à Saintes dans un état indescriptible qui tenait de la joie et du désespoir. Tantôt j'étais prêt à partir vers vous, sûr que tout malentendu s'éclaircirait, que toute prévention tomberait quand nous serions l'un devant l'autre; tantôt je mesurais avec effroi l'abîme que creusent treize mois de silence, et sur votre visage impassible, je lisais, comme sur la couverture d'un livre fermé, un mot que je ne pouvais comprendre mais qui avait la force impérative d'une interdiction.
» Le débat s'achève; ma décision est prise. Je veux vous revoir.
» Si je vous savais heureuse, je n'aurais rien à vous demander, parce que je n'aurais rien à vous offrir. Mais ce peu de bonheur que vous promet ma tendresse, pourquoi, m'ayant compris et m'ayant pardonné, le refuseriez- vous ?
» Je n'ose écrire ici les mots que je n'aurais pas le droit de prononcer, ces mots, si légers aux lèvres de la jeunesse, qui engagent tout
l'avenir. Je suis un homme mûr et je suis soldat. Mon avenir est peut-être limité à quelques semaines. S'il dépasse la durée inconnue de la guerre, il est malgré tout comme une route dont j'aperçois la fin, et sur lui l'ombre du passé s'allonge, au soleil déjà déclinant.
» Votre avenir est plus vaste devant vous, mais vous n'y voyez même pas l'ombre d'un beau souvenir projetée sur le chemin nu. Vous n'avez pas aimé, souffert, vécu véritablement selon la loi de nature. Votre vie que j'ai admirée me déconcerte, comme un paradoxe inutile, un exercice de mortification pratiqué par un ascète qui n'aurait jamais eu la foi. Tout ce que vous faites de plus méritoire contredit votre caractère et votre tempérament ; votre vertu ressemble à un verdict de mort prononcé par vous, contre vous-même. Votre intelligence se meut dans le vide ; votre orgueil jouit de s'abaisser aux plus pénibles besognes. Vous n'êtes pas de celles que leur vocation conduit vers la misère morne, la laideur, la souffrance aggravée d'imbécillité... Dussiez-vous me haïr
pour ma franchise, je dirai que vous n'avez, en vous, aucun instinct réel de maternité. Dévouée aux enfants, vous n'aimez pas les enfants. Qu'aimez-vous donc, Laurence? De quel rêve tué avant l'éclosion portez-vous le deuil éternel?
» Amie, amie unique et bien-aimée, je veux êlre celui qui vous connaîtra dans la vérité de votre âme. Un jour, ne serait-ce qu'un jour! Que votre cœur s'ouvre au mien, que votre pensée profonde se livre, comme se livre ici la mienne! Un jour, un seul jour, et puis, à jamais, le souvenir de ce jour!... Une fois dans votre vie, vous aurez été vous-même, pour un amour qui n'aime en vous rien d'étranger. Je n'attends de vous que cela, ce don suprême et très pur. En échange, vous aurez tout ce qu'un homme peut donner de son âme, une tendresse si forte qu'elle résistera à l'absence et aux années, si douce qu'elle pénétrera, de loin, toutes les minutes de votre vie.
» Il y a des âmes pareilles à des lampes d'or,
merveilleusement claires et brillantes. Mais on a jeté sur elles un triple voile : le monde perçoit à peine un rayonnement affaibli... La lumière brûle, et elle s'éteindra sans que personne ait soulevé les voiles. Flamme solitaire, pensée secrète, cœur brûlant et mystérieux, vous consumerez-vous vainement, Laurence, ô îampe voilée?
> Maintenant, décidez de nous. Je vais partir. Il faut que je rejoigne mon détachement à Marseille et ma permission s'achève lundi : dans trois jours. Les heures valent des années.
» Aller au Vert- Village, vous surprendre? Non. . . Je veux que cette lettre ait précédé notre rencontre, et que vous sachiez dans quel sentiment je reviens vers vous. D'ailleurs, il me serait impossible de faire le voyage dans une seule journée : aucun train ne correspond exactement avec le vapeur qui va de la Pointe au Fortin. Celui qui part de Saint-Eutrope pourrait vous amener, au contraire, une heure après Farrivée du bateau.
» Je me suis renseigné ; j'ai fait et refait les calculs d'horaires qui ne m'ont laissé aucun espoir de vous joindre si vous ne venez pas au Fortin, dimanche. Et c'est la grâce que j'attends de vous. Ne me la refusez pas, quel que soit l'accueil que vous me réserviez, et quand bien même vous m'apporteriez seulement un adieu sans retour.
» Je descendrai à l'hôtel de France. Nous y sommes connus tous les deux, et comme nous n'aurons rien à cacher, votre présence ne scandalisera personne. Les raisons ne vous manquent pas pour justifier ce court voyage que vous faites souvent. Et puis, les plus sévères convenances ne permettent-elles pas, en temps de guerre, d'aller souhaiter bonne chance au soldat qui passe et que peut-être on ne re verra plus?
> A bientôt, Laurence, à bientôt, mon amie... Je vais compter les minutes, jusqu'à dimanche. . . Ah I j'ai peur, tout à coup! J'hésite à vous envoyer cette lettre où j'ai jeté, pêle-mêle, tout mon cœur avec ses audaces, ses scru-
pules, ses regrets, sa tendresse si mal exprimée par les mots...
» Je baise vos mains.
y> DOMINIQUE. »
Des volets claquèrent contre un mur, au rez-de-chaussée ; puis ce fut un silence, un étrange silence ouaté qui ne ressemblait pas à celui des autres matins. Alors, Laurence de Préchateau se réveilla. Il était sept heures, et pourtant elle hésitait à sortir du lit, à cause du grand froid et de sa fatigue.
Sous ses paupières fermées, des images défilèrent : la course nocturne parmi les pins qui gémissent comme des âmes, le cercle infernal où la vivante avait cru s'égarer dans la forêt de la damnation... Ces images appelèrent
un autre souvenir. Laurence étendit le bras et, sur la petite table de chevet, trouva la lettre de Dominique.
Une onde de colère la parcourut. Elle se mit à rire, en froissant l'enveloppe entre ses doigts un peu tremblants. Et tout haut, elle protestait :
« Je n'irai pas î . . . ah ! non ! je n'irai pas ! ... » Elle s'indignait, comme une femme surprise en sa nudité s'irrite et crie... Vraiment, Dominique Pellegrin avait-il voulu se moquer d'elle? Il daignait se rappeler qu'elle existait, après l'avoir supprimée de sa vie, pendant treize mois ! Et maintenant, il revenait et il demandait quoi? Peu de chose sans doute ; le secret de celle qu'il comparait à une lampe sous un triple voile, le secret des secrets, que tout être un peu fier dérobe jalousement à l'amour même, et qui fait sa gloire ou son opprobre devant Dieu. Laurence de Préchateau est-elle une révoltée ou une sainte ? Est-elle une humble servante des pauvres et des petits ou une virtuose du sacrifice volontaire? Voilà une
énigme bien faite pour surexciter ce désir de possession qui est l'essence de tous les sentiments de l'homme pour la femme... Sans doute, la dame de Fiesole n'avait plus rien de mystérieux. C'était un livre lu à toutes ses pages, une lampe dévoilée dont la flamme baissante oscillait au vent... Et pourtant, Dominique Pellegrin ne voulait pas éteindre cette pauvre lueur. Il souhaitait garder « celle qui avait des droits sur sa vie ».
Laurence jeta la lettre sur le couvre-pied du lit et se Ipva. Tous ses membres étaient douloureux, et la migraine étreignait ses tempes. Elle eût aimé à rester longtemps encore dans la chaleur des draps, mais elle savait commander à son corps et même elle éprouvait quelque jouissance d'orgueil à rudoyer un peu cet esclave. Il était, comme tous les corps féminins, une chose faible, impure et douce, créée pour les caresses, la parure, le long repos; et parfois une volupté diffuse, le pressentiment d'un plaisir ignoré, amollissait sa chair endormie. De ce corps, soumis à une exacte disci-
pline, Laurence avait fait le serviteur fidèle de l'esprit. Elle le soignait sans complaisance, raitait ses langueurs et ses lassitudes par une implacable raillerie, et ne savait même plus qu'il pouvait être un objet de désir. Indifférente au froid qui la saisit brusquement, elle courut ouvrir la fenêtre, repoussa les volets, fit entrer le jour — et avec le jour, le reflet d'une blancheur prodigieuse qui éclaira toute la chambre.
La neige était tombée pendant la nuit, en abondance, effaçant les lignes du jardin, et transformant tout le paysage. Quelques flocons voltigeaient encore, et le ciel, très bas, très obscur, annonçait de lourdes chutes imminentes.
Mademoiselle de Préchateau fit sa toilette et alla chez sa mère qui se levait tôt, comme beaucoup de vieillards. Désirée avait servi le déjeuner dans la chambre et, ce matin-là, madame de Préchateau était de bonne humeur. La neige, assez rare dans la Grande- lie, l'amusait et ravivait ses souvenirs d'enfance.
Elle raconta les réveillons d'autrefois, les patinages, une course en traîneau dans les Alpes, et elle nomma des gens qui étaient morts avant la naissance de Laurence, mais qui n'avaient jamais cessé d'être pour madame de Préchateau. Sa mémoire conservait une sorte de vie à ces fantômes qui ne vieillissaient pcs; ils lui faisaient perdre la notion réelle de son âge, et l'entouraient d'une cour mystérieuse.
Laurence arrangeait les cheveux de sa mère et les poudrait légèrement, avec une houppe parfumée. Elle admirait que cette femme sexagénaire fût belle encore, et elle se rappelait comme elle avait été merveilleuse dans sa jeunesse. Que de passions elle avait inspirées, sans jamais s'émouvoir! Le commandant de Préchateau, toujours séparé d'elle et dévoré de jalousie, avait beaucoup souffert.
« Maman était irréprochable, pensait Laurence. Elle l'affirme, avec une fierté naïve, et son mari n'a jamais douté d'elle. Mais c'était un homme un peu malade, au cœur triste et passionné, et son métier avait fait de lui un soli-
taire. On dit que je lui ressemble. Il m'a légué ses traits, ses cheveux noirs, son ame orgueilleuse qui avait la pudeur de sa tendresse et de ses chagrins. Tandis que ma pauvre maman me semble toujours d'une race autre que la mienne. »
Madame de Préchateau arrêta le flot des réminiscences pour demander la lettre de Pellegrin que Laurence avait emportée dans sa chambre, la veille au soir.
— Je la chercherai, répondit Laurence, et je vous la lirai, une autre fois. Ce sont des récits de batailles, des descriptions de tranchées, analogues à ce qui vous déplaît tant, dans les journaux. Et puis, des considérations philosophiques !
Madame de Préchateau fit la moue.
— Rien que ça ?... Mais tu m'as dit que Pellegrin allait partir pour l'Orient. 11 aura sans doute une permission avant de s'embarquer.
— Il doit être maintenant à Saintes dans sa famille.
— Alors^ il viendra nous voir.
— N'y comptons pas. Les familles sont exigeantes, et les voyages sont difficiles. pour les permissionnaires. . .
— Je le regrette.
— Moi aussi.
— C'était notre seul ami, Laurence ! . . .
— Et le docteur Aubenas? Et notre vieux curé? Voilà nos vrais amis, nos seuls amis, nos fidèles... Dominique Pellegrin n'était qu'un passant.
— Tu es bien sévère pour lui, ma fille. J'aurais cru qu'il tenait plus de place dans tes affections...
Laurence ne répondit pas. Un travail confus se faisait dans la pensée de madame de Préchâteau. Elle observa sa fille, eut un petit geste d'impatience, puis sa figure prit une expression malicieuse :
— L'amiral de Bellière me disait un jour : « Dans la grande amitié d'un homme pour une femme ou d'une femme pour un homme, il y a toujours un petit fond d'espérance ou de regret. » Tu ne te rappelles pas l'amiral de
Bellière? Je le rencontrais souvent chez madame Montriel qu'il aimait beaucoup...
— Avec un petit fond d'espérance ou de regret ?
— Qui le savait?... Gela me ramène à dire que monsieur Pellegrin en est peut-être au regret, après avoir connu l'espérance... Ne secoue pas la tête! Après tout, monsieur Pellegrin n'est pas marié...
— Et il n'est pas à marier... Tout comme moi.
— Oh ! toi ! tu es née institutrice et vieille fille. Tu n'aurais pas su — et pas voulu — séduire un homme et t'en faire aimer... On plaît quand on a le désir de plaire... Toi...
— Je n'ai jamais eu le désir de plaire.
— Oui, tu es un petit glaçon... Tant mieux pour toi, ma pauvre fille. Tu souffriras moins.
— Comme vous me connaissez bien ! dit Laurence.
La neige tomba, clairsemée puis drue, à larges flocons serrés, pendant des heures. Dans l'après-midi, malgré les objurgations
de sa mère, Laurence voulut aller au Sanatorium, mais, pour abréger la route en forêt, elle fit un détour par Saint-Eutrope.
Elle avait jeté sur sa robe violette une mante imperméable dont le capuchon rabattu protégeait sa tête. Les flocons dansaient devant sa figure, comme dans l'ogive d'une porte et elle voyait le paysage à travers cette chute perpétuelle et silencieuse qui lui donnait une sorte de vertige très doux. L'air qu'elle respirait avait une saveur nouvelle, celle qu'il doit avoir dans les hautes régions où les poussières et les odeurs terrestres n'arrivent pas. Il semblait purifié par l'averse blanche, infiniment calme, presque insonore.
La neige, autour des lieux habités, mettait toute une poésie naïve. Avec la barrière d'un jardin, un seau renversé, une brouette, deux sabots oubliés près d'un seuil, elle créait de petits tableaux en blanc et noir, d'une grâce fantastique, illustrations en marge du grand poème tragique de l'Hiver. Les gens qui cheminaient, magnifiquement vêtus d'hermine sur
leurs vieux et vilains habits, ceux qui se chauffaient dans les maisons et qui regardaient ^u dehors par les carreaux des fenêtres, ne pouvaient s'empêcher d'être joyeux, car la première neige rend aux hommes leur âme enfantine.
La grande rue de Saint-Eutrope était blanche, avec une traînée noirâtre et piétinée au milieu, là où passent les chariots. Toutes les portes étaient closes ; tous les toits fumaient, et la fumée ne montait pas haut dans le ciel, comme gênée par ces flocons qui tombaient, criblant de points blancs l'atmosphère grise. Parmi les maisons assoupies, seule l'auberge était vivante et l'on y menait un grand tapage. Les rideaux à demi relevés laissaient voir le comptoir chargé de bouteilles, le gros poêle, les chromolitho^ graphies des murs, la patronne affairée, et des matelots petits et bruns, au type étranger, qui buvaient et parlaient fort devant quelques femmes curieuses. C'étaient les « rescapés » du naufrage. Espagnols ou Basques, ceinturés de rouge, aux yeux charbonnés, aux dents lui-
santés. Ils paradaient, un peu ivres, avec la joie obscure d'avoir berné la mort, d'être robustes et jeunes, pour profiter encore du bon feu, du bon vin, du bon repas, et de tout ce que promet le rire énervé des filles qui s'ennuient depuis trois ans dans une île dépeuplée d'hommes.
<( Il y en a, de ces filles, qui ont un fiancé ou un amant, là-bas, où l'on meurt, se dit Laurence... Et elles sont gaies, leurs yeux s'éclairent! le plaisir de jouer leur petit rôle féminin, pour l'inconnu qui passe, embellit presque les plus laides, et les hommes, excités par cette proie médiocre et facile à conquérir, oublient qu'ils ont vu la mort, l'autre nuit, embusquée au pli d'une vague... La vie, follement dilapidée, détruite par masses, à toute minute, n'a donc rien perdu de sa valeur pour l'homme qui lutte et pour la femme qui s'exaspère? Seule, la notion de la durée a changé. Chacun s'évertue à mettre dans le bref espace de temps qui lui est assuré, tout ce qu'il aurait dû répartir, autrefois, sur le cours d'une exis-
tence normale. Chacun jette le cri frénétique : « Un jour! Un seul jour!... » Le héros et le lâche, le naufragé aux vêtements encore humides, le permissionnaire qui cherche l'illusion du bonheur dans le rapide plaisir, les réfugiés qui n'ont plus rien à perdre et qui savent tout le malheur humain, les veuves trop tôt veuves, les filles lasses d'attendre, et vous aussi, Dominique Pellegrin !... Tous, tous, obéissent au même instinct éternel... Tous !... Et non pas moi !... Qui a tort? Qui a raison ? Ils disent qu'ils suivent la loi de la vie... Je ne connais que la loi de ma vie, celle que j'ai faite pour moi et que j'ai faite dure pour qu'elle fût belle...
)) Qu'elle me gouverne donc, et qu'elle me suffise, puisque je dédaigne la plainte et la consolation! Dominique, vous auriez sans doute trahi — vous trahissez déjà — celle qui a des droits sur vous. Mais je ne me trahirai pas moi-même. »
C'était le bout du village. La rue y redeve-
nait un chemin qui se perdait en plein bois, avant que de rejoindre la chaussée de la plage, vers Maison-Rouge. La forêt apparaissait sous un voile impondérable, gaze grise pointillée de blanc qui descendait du ciel vers la terre, et lentement s'éclaircissait. Quand cessa tout à fait Taverse, une paix surnaturelle se répandit. La neige qui couvrait le sol et chargeait les rameaux d'un faix si doux à voir qu'il semblait léger, fut vraiment une chose du ciel, la pureté devenue visible. Laurence, charmée, s'arrêta. Elle hésitait à fouler le tiapis immaculé, et cependant une fascination lui venait de cette blancheur vouée aux souillures qui, demain, serait la boue. Plus belle d'être intacte, plus précieuse d'être éphémère, la neige veut la solitude inviolée. Qui la touche, la salit; et elle ne se laisse pas posséder sans se dissoudre. Mais invincible est son attrait pour l'homme qui la poursuit jusqu'aux sommets étincelants où c'est elle qui le possède et l'ensevelit pour l'éternité.
Ce même attrait domina Laurence et la lança,
toute ravie, sur le tapis merveilleux. La couche épaisse cédait sous ses pas, avec une mollesse d'ouate. Elle courait presque, par moments, effeuillant les floraisons froides des buissons, et soulevant une poudre diamantée. Pour elle, la solitaire et l'orgueilleuse, la nature avait préparé cette fête virginale; pour elle, la forêt si farouche, hier hantée de spectres infernaux, déroulait maintenant de pâles processions immobiles; pour elle, les pins secouaient les cristaux du givre et semaient un duvet plus délicat que les plumes des colombes; pour elle, des guipures féeriques accrochaient leurs festons et leurs rosaces aux enchevêtrements noirs des ronciers. Et tout ce qui frémissait secrètement dans IVime irritée et dans le sang fiévreux de Laurence, s'engourdissait en un demi-sommeil très doux, ainsi que la forêt sous la neige.
Dans l'infirmerie de Maison-Rouge, elle trouva le docteur Aubenas.
Ce n'était pas l'heure de sa visite, mais il
entrait souvent chez ses petits malades, en passant, pour surveiller le service. Madame Dobre aussi était là. Les enfants, saisis de respect devant « monsieur le Directeur », restaient sages et muets sur leurs couchettes. Au premier coup d'oeil, Laurence s'aperçut que l'on avait placé André Laroche près de Charles Pierquin.
Le docteur confia ses inquiétudes à mademoiselle de Préchateau. Il était rentré avec peine au Sanatorium, le soir précédent, parce que son automobile avait eu trois pannes. Si k mécanicien demandé à Saintes par téléphone n'arrivait pas, il faudrait atteler le vieux cheval à la vieille voiture et faire des tournées plus courtes, dans cet équipage antique... Que seraient les routes, si la neige s'amoncelait? Les trains auraient de longs retards ; les difficultés du ravitaillement deviendraient insurmontables.
Laurence écoutait distraitement le médecin. Elle considérait Pierquin, occupé du petit Laroche comme d'un jouet nouveau. Il avait
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ouvert un livre illustré et montrait, à distance, les images dont il expliquait le sens. Le « poussin blond » était ravi. De l'autre côté de la couchette, Jacob semblait compter des noisettes, qu'il maniait péniblement avec ses petits doigts meurtris par les engelures.
— Ahl vous admirez Pierquin! dit le docteur Aubenas. Sur votre conseil, on a déplacé Laroche et les deux Parisiens sont ensemble. Madame Dobre craignait un peu ce voisinage pour le nouveau venu ; mais elle est très satisfaite, maintenant, n'est-ce pas, madame Dobre?
— Oui, monsieur le Directeur, Pierquin est gentil. Il console son camarade, et le fait rire... Pas vrai, Pierquin?
— Damel... fît Pierquin en rougissant.
Il avait perdu toute sa superbe, et ne dédaignait pas de faire d'horribles grimaces pour ravir jusqu'à l'extase celui qu'on lui avait confié et qu'il regardait déjà comme sa propriété personnelle. L'orgueil déjouer un rôle important l'enivrait, et c'est à peine s'il regarda mademoiselle de Préchateau.
— Eh bien ! fit Laurence, vous voyez que mon idée était bonne. Pierquin est sensible à la confiance qu'on lui témoigne. lia un devoir
bien déterminé, une responsabilité particulière, et sa vie prend un sens nouveau. 11 oublie son mal et ne s'ennuie plus.
— Comme tous ceux qui ont charge d'âmes, dit M. Aubenas qui se plaisait souvent à philosopher. L'altruisme est le secret du sacrifice joyeux et de la résignation souriante. On se fait du bien en faisant le bien, et Ton devrait être bon par égoïsme.
Madame Dobre demanda pourquoi les hommes étaient méchants puisque c'était leur intérêt d'être bons.
— Par ignorance, madame Dobre, et par bêtise. Ce qui se passe actuellement dans le monde vous démontre que l'humanité est plus stupide encore qu'elle n'est féroce. Oui, stupide, comme le tigre et le gorille. L'intérêt bien compris, le bon égoïsme commande la solidarité, à défaut de charité, et Tentr'aide...
Le docteur développa cette idée qui lui était
chère. Mademoiselle de Préchateau s'aperçut qu'elle ne l'écoutait plus, depuis un moment^ quand il termina son discours par cette phrase :
— ... Et cela, vous le savez mieux que personne, mademoiselle Laurence, vous dont le cœur est tout amour pour les déshérités et qui faites votre bonheur avec le bonheur des> autres.
Elle murmura : /
— Oui... en effet... mon bonheur...
Sa voix était basse et découragée, mai» M. Aubenas n'y prit point garde.
— Je m'excuse d'avoir retardé votre leçon^ dit-il, et je me sauve...
Laurence appela :
— Pierquin ! Ta lecture d'hier !
— L'histoire de France?
— Oui... Tu sais bien... Jeanne d'Arc.
Elle s'était assise sur la chaise de paille, dansl'espace vide qui séparait les deux rangées de couchettes. Que l'infirmerie était morne, et comme ses tons grisâtres et jaunes contrastaient avec le blanc cru de la neige ! Qu'il était
laid, ce poêle au tuyau noir, et laide ces couchettes d'hôpital, et tristes à voir ces enfants aux faces bouffies ou ridées, bestiales ou vieillottes.
« Mon bonheur!... Mon seul bonheur pour toute ma vie! »
Une sensation de froid et de peur lui venait à la vision de toute sa vie déroulée dans le même cercle de devoirs et de travaux. Elle connut l'aridité intérieure, l'affreux dessèchement d'une âme qui a perdu la Grâce... Ah! cette sal!e, ces enfants, leurs misères, leurs plaies, leur odeur! Et l'Ermitage, la vieille dame percluse, la vieille domestique grossière, la solitude au goût de cendre!
Toute la vie!... Toute la vie!
— Eh bien! tu m'as entendue, Pierquin?
— Oui, Mademoiselle.
— Raconte...
Hochant sa tète rasée, aux oreilles saillantes, Pierquin reniflait et s'agitait nerveusement.
— Tu as oublié?
— J'sais pas les mots du livre.
110 LES LAMPES VOILE'eS
— Raconte avec tes mots à toi.
— Alors... voilà... C'était dans le temps... un temps qu'y avait la guerre, un temps comme maintenant, excepté qu'il y avait pas eu la bataille de la Marne, et que les ennemis ils avaient pris tout le pays.
)>^ Dans ce temps^là, il y avait un roi qu'était un roi-leignant. Il laissait le maire commander à tout le monde dans le palais de la mairie et il se promenait dans une charrette à bœufs.
» Ce roi n'avait plus qu'une ville. Il ne se frappait pas pour ça, et il s'amusait, pendant que les soldats faisaient la guerre. Enfin, c'était un embusqué.
» Et alors, la France était massacrée partout. Il y avait des réfugiés qui s'en allaient sur les routes, parce que les ennemis tiiaient les civils...
Madame Dobre s'écria :
— Qu'est-ce que tu nous chantes, Pierquin? Ça n'est pas dans ton livre...
— Il n'invente pas, dit Laurence, il interprète... Va, continuel
— Le pays était perdu. On était trahi. Ge mauvais roi» il n'avait pas le cœur de faire comme le roi de la Belgique, être dans l'armée avec les soldats. Il allait donner la France aux Anglais, pour faire la paix, mais, voilà,^ il y avait une petite fille...
Vanot, Massiôi', et tous les autres, tournés vers le conteur ingénu, buvaient ses paroles, dans le silence où le poêle ronflait à petit bruit.
» .., Une petite,- fille de campagne, en Lorraine, une bergère qui gardait les maulions/. Elle se tenait debout, dans le pré, à coté de ses bêtes, et elle voyait les réfugiés du N^rd qm passaient, avec des voitures à bras où ils avaient mis leurs gosses:, et leuns matelas^ et des casseroles, comme c'est dessiné sur les journaux. Ça fendait le cœur à la, bergère, de regarder ces malheureux : elLa pleurait beaucoup, et elle faisait des prières qu'elle avait apprises chez les sœurs.
— Elle était donc allée à l'école? dit Laurence. Il me semblait qu'elle ïiô: savait. pa& lire...
112 LES LAMPES VOILHES
Pierquin ne se troubla pas :
— Elle avait beaucoup manqué la classe, dit-il, d'un air supérieur. Elle n'avait pas d'instruction. Elle croyait au bon Dieu, aux saints, aux fées, à tout...
» Et puis, un jour, elle fait un rêve... Je pense qu'elle s'était endormie dans le jardin de son père et qu'il y avait des arbres pleins d'oiseaux. Elle dormait. Les oiseaux chantaient; elle les entendait dans son rêve et croyait que des voix l'appelaient, des voix du ciel. ^
» Les voix disaient : « Jeanne, Jeanne, va trouver le roi et dis-lui qu'il faut sauver la France et chasser les ennemis. » Et trois belles dames descendaient d'un nuage. Elles s'approchaient de la petite fille : « Jeanne, Jeanne, qu'elles disaient, laisse tes moutons, quitte ta famille, va trouver le roi... » C'étaient des saintes, avec des ailes d'or et une lumière autour de la tête.
» La petite fille se réveille. Elle avait eu bien peur, mais à la fin, elle prend son courage et dit la chose à ses parents. Vous pensez s'ils
l'ont secouée : « La gosse est folle, qu'ils disaient. Elle va se faire arrêter. » Alors, elle n*a plus rien dit, mais elle s'est sauvée de chez elle avec des poilus qui lui ont prêté un uniforme, et comme ça, elle est arrivée chez le roi.
» Les domestiques ne voulaient pas qu'elle entre, mais les poilus l'ont fait entrer. Je ne sais pas ce qu'elle a raconté au roi, mais il lui a donné un cheval et un drapeau, et elle est partie pour le front, à côté du général, et les poilus ont été si contents qu'ils ont gagné la bataille. Le roi est allé à Reims, dans la cathédrale qui n'était pas encore brûlée, et les curés ont fait une messe magnifique. La petite Jeanne tenait son drapeau. « Il a été à la peine, qu'elle disait, faut qu'il soye à l'honneur. )) Et elle a été décorée.
» Les ennemis sont furieux. Ils payent un bonhomme pour prendre Jeanne, par trahison. Et voilà qu'elle est prise! Les méchants ennemis l'emmènent bien loin, à Rouen, et ils la mettent en prison. Et puis elle passe au conseil
de guerre. On lui fait beaucoup, beaucoup de misères, et puis...
— Et puis? cria Massier, tout haletant...
— Elle est condamnée à mort I
Il y eut un silence. Pierquin jouissait de l'effet produit. Les yeux ronds et la bouche entr'ouverte, Massier attendait la suite terrible... Vanot soupira, et les yeux pâles du petit ^Laroche «e remplirent de larmes.
— C'est pas vrai. Chariot, on ne l'a pas tuée, la petite fille? gémit-il, tourné vers son protecteur.
— On Fa tuée ! dit Pierquin avec énergie. On Fa brûlée sur un grand tas de bois, mais elle s'est changée en colombe, et elle s'est envolée au-dessus du feu, dans le ciel où les trois dames l'attendaient... Et quand ils ont vu ça, les poilus se sont mis dans une telle rage qu'ils ont jeté tous les ennemis dans la mer. Et la guerre a été finie... Elle durait depuis cent ans, cette guerre... »
Le petit Laroche se mit à pleurer.
La lumière déclinait, comme la veille, bien
avant l'heure où le soleil se couche. Le crépuscule rôdait, autour du pavillon, et l'on sentait sa présence qui embuait les vitres et refroidissait l'atmosphère, malgré le poêle rouge et ronflant. Sur le fond obscurci des baies, quelques flocons s'égrenaient encore. Les yeux des enfants qui avaient reflété le beau rêve légendaire gardaient une lueuB confuse qui, peu à peu, s'éteignait...
« Qu'ai-je fait de toi, Pierquin, pauvre petit?... »
Laurence de Préchateau s'en retournait, par les chemins où la neige était si haute que le pied s'y enfonçait jusqu'à la cheville, à chaque pas... La fête blanche de la forêt s'achevait en un décor funéraire.
« Qu'ai-je fait de toi? Un Imaginatif qui s'évade du réel darts le songe. Tous les chimériques sont des révoltés que la vie a déçus. Heureux s'ils se réfugient dans leur chimère ! mais tôt ou tard, tu voudras vivre, et tu souf-
friras... Tu seras cet être incompréhensible et scandaleux, « celui qui n'est pas comme les autres »... Ou bien, pareil aux autres en apparence, tu voileras, sous ton orgueil sombre, la flamme invisible... Mais, quoi que tu fasses, tu souffriras... »
Noir et blanc, Saint-Eutrope surgit dans les ténèbres. A la hauteur de l'auberge, un rais vaporeux coupait la rue en sa largeur. Laurence revit l'intérieur violemment éclairé, le comptoir, les buveurs autour des tables. La porte s'ouvrit : une femme se glissa dehors, puis la silhouette d'un homme — un des naufragés espagnols — se dessina dans le rectangle lumineux. La porte se referma. Il y eut des pas étouffés sur la neige, un chuchotement... L'homme avait rejoint la femme, et le couple, avec son geste de caresse, entra dans la nuit qui l'absorba.
Alors, mademoiselle de Préchateau se mit à marcher plus vite.
A l'Ermitage, la vieille dame et la servante unissaient leurs lamentations parce que la
118 LES LAMPES VOILe'eS
cheminée du salon fumait. Le facteur n'était pas 'venu, et cette fois, aucun bicycliste ne pouvant arriver au Fortin, le courrier manquerait totalement. Ni journaux, ni lettres.
La soirée fut lugubre, dans la grande pièce qu'on ne pouvait plus réchauffer et qu'emplissait, par moments, Fâcre fumée du bois humide. Les dames de Préchâteau s^ quittèrent de bonne heure et Laurence gagna sa chambre glacée.
©Ile passa son manteau, chaussa des pantoufles 'fourrées et 's'assit à son petit bureau. Pour écrire?. . . Oui, sans doute, il fallait écrire. . . Depuis le matin, elle remuait, en son esprit, des phrases hautaines, des phrases cinglantes . . . Elle commença :
(( J'ai reçu votre lettre, mon cher Dominique... »
Sa plume pesait à ses doigts gourds. Le froid pétrifiait ses mains et son cerveau. Ko n, elle ne pouvait pas écrire. . . pas maintenant. . .
Elle se coucha, frissonnante au contact de la toile et elle 'rei^a étendue, oubliant de souffler la 'bougre. Ses yeux fixes regardaient des
ombres floMer an plafond quand un filet d'air agitait la petite flamme. Une lassitude infinie réorasait. Elle pensait à Pierquin, à Dominique, à la femme de Fiesole, à sa propre destinée, et pour la première fois elle se trouvait passive, inerte, le dos à terre, comme une guerrière vaincue.
Toute créature pensante et sensible, une fois, dans sa vie mortelle, doit monter au calvaire e© iportant sa croix. Toute créature doit être timiiaa^'lée oiu s'immoler, que ce soit au .^aifed soleil (du siècle, devant la foule insultante, ou dans la solitude intérieure de Tâme. L'homme d'action, le philosoplie, le soldat, l'artiste, la femme, doivent subir, une fois, îl'épreuve qnafl les révèle à eux-mêmes et les consacre. Mais avant le sacrifice, il y a l'épreuve qui le prépare, il y a la veillée sous les oliviers, le silence du ciel, la tentation!... Tout à coup, le vide se fait ; l'être se voit seul et se voit tel qu'il est, en sa nudité chétive, »ur les débris de son orgueil. Plus d'hypocri&ie I plus d'équivoque ! Chaque vice a son vrai nom ! l'ima-
voué et l'inavouable se révèlent et rendent témoignage. Alors, le saint doute de sa foi, le soldat de son courage, l'artiste de son génie, la femme de sa vertu ou de son amour. . . Ils crient. Rien ne leur répond. Aucune aide, et demain, c'est le supplice. Les faibles disent : « Je ne pourrai jamais... t> Ils désertent leur devoir, et brisent leur œuvre pour n'en pas souffrir... Mais ceux qui restent eux-mêmes dans cette agonie ne craignent plus rien au monde. Ils trébucheront peut-être sur le chemin de douleur. Toujours, ils se relèveront pour accomplir leur destin et s'élever jusqu'au lieu de leur martyre et de leur gloire...
La nuit de l'épreuve était venue pour Laurence de Préchateau. Sa vie, crûment éclairée par Dominique Pellegrin, lui apparaissait comme une chose artificielle, une pure construction de l'orgueil et de la volonté. Le geste charitable n'est pas la charité, et l'acte vertueux, si beaux qu'en soient les fruits, vaut par le sentiment qui l'inspire. « Quand je par-
lerais toutes les langues des anges et des hommes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis qu'un airain sonore, une cymbale retentissante. Quand je distribuerais tous mes biens et livrerais mon corps afin qu'il soit brûlé, si je n'ai pas l'amour cela ne servirait de rien », a dit l'Apôtre. Laurence avait pu donner ses forces, son intelligence, les années de sa jeunesse au devoir qu'elle s'était imposé à elle-même ; elle n'avait pas l'amour, et n'avait rien donné.
Si parfois elle avait été sa propre dupe, si elle avait considéré avec complaisance son attitude de fausse sainte, si les louanges qu'on faisait d'elle lui avaient été agréables, combien elle était loin, maintenant, de cette vanité! Jamais encore elle ne s'était humiliée avec ce cruel plaisir de faire justice. Dominique Peliegrin avait pressenti une partie de la vérité : la bienfaitrice des enfants n'aimait pas les enfants; la servante des pauvres n'aimait pas les pauvres. Dans la iille de trente-quatre ans, non point dévote, mais religieuse par habitude, l'esprit critique et pessimiste avait détruit la
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simple croyance, et sous la neige de sa puTe^é fermentaient tous les instincts d'une grande voluptueuse. Le tempérament de Laurence Féloignait de Fascétisme auquel son étrange orgueil Favait amenée. La beauté qui parle aux sens n'était pas moins puissante sur elle que la beauté des idées et des -sentiments. Elle avait le goût du luxe, de la paresse, du libre caprice, de la domination amoureuse, des voluptés inconnues que sa chair appelait... Mais Forgu^il, qui était son vice essentiel, lui avait tenu lieu des vertus qu'elle n'avait pas ; il Favait sauvée de la bassesse ; il Favait guérie du trouble sensuel ; il avait orienté son esprit vers !e monde supérieur où brille le so^leil sans chaleur des idées. Découronnée de cet orgueil, la vie de Laurence croulerait dans l'absurde. L'instinct reprendrait ses droits. Toute l'œuvre serait à refaire, dans un sens nouveau, sur un nouveau plan...
Où?... Comment? Dominiquele saurait petftêtre. Il était le messager du destin, il apportait une chance, une promesse dont il n'apercevait
pas teute la 'portée elt la répercussion profonde. Qu'y avait-il dans sa tendresse exigeante? Une amitié passionnée, un amour longtemps combattu, une fantaisie de dilettante, la sincère conviction qu'il accomplirait un devoir en libérant une prisonnière? Y avait-il, secrètement, un autre désir?... Était-il vraiment las de celle qui l'atteudart à Fiesole? Essayait-il un compromis entre deux sentiments dont il ne voulait sacrifier aucun ? A qui allait sa pitié ? A qui son amour ?... La lettre, qui laissait transparaître tant de pensées contradictoires, n'appre- Tiaît à Laurence rien de précis et de définitif.
« Peut-être m'aime-t-il? » se drt-elle; et elle se rappela certaines phrases de la lettre : « J'ai changé... Je ne trouve aucun plaisir loin de vous... Une puissance plus forte que l'amour '^qui est plus fort que la mort... Mon cœur avec ses audaces, ses scrupules, ses regrets, sa tendresse si mal exprimée par les mots... » « Et •moi, est-ce que je l'aimerais, h mon insu?... S^il était là, devant moi... »
Gomme la veille, elle revit l'homme qu'elle
i'2i LES LAMPES VOILEES
avait connu, avant la meurtrissure des années de guerre, celui dont le visage rasé, presque lumineux d'intelligence, semblait frémir au reflet perpétuel d'une flamme. Elle imagina le trouble des beaux yeux à fond doré sous leur couleur brune, l'étreinte des bras robustes, le sourire de la bouche sensuelle et bonne, et son baiser!... Cette évocation l'enfiévra soudain de plaisir et de honte, lui arrachant une exclamation qui ressemblait à un appel. Tout son corps vierge s'embrasa. Mais ses dents meurtrirent ses lèvres ; ses ongles entrèrent dans les paumes de ses , mains. Par un sursaut désespéré de sa volonté, elle brida son désir, comme un cheval cabré au bord d'un abîme.
Alors, la tentation changea de forme. Dans le silence de la chair, l'âme douloureuse, éleva sa plainte. Pauvre âme dont l'armure est tombée, pièce à pièce, la voilà nue et tremblante î Quel ami la prendra pour la réchauffer, pour lui chanter tout bas la vieille berceuse sentimentale qu'elle n'a jamais entendue? Mots câlins et puérils, caresses délicates, solli-
citude ingénieuse, présence à travers l'absence, tendresse de l'homme fort, douceur des douceurs! Oh! se donner et s'abandonner, n'être pas une sainte ou une héroïne, être tout humblement, et selon la nature, une femme !
Dans son lit étroit, la tète au pli de son bras nu, Laurence laissa déborder ses larmes. Elle pleurait sur le bonheur imaginé, avec un regret brûlant qui se mêlait au sentiment de l'humiliation la plus atroce, car elle ne pouvait s'abuser elle-même : elle savait bien qu'elle n'aimait pas Dominique ; mais elle aimait, en lui, la possibilité unique de l'amour. Qu'elle consentît à le revoir, après la lettre qu'elle avait reçue de lui, c'était une abdication de sa fierté ancienne, c'était un aveu — c'était le commencement d'une autre existence où Laurence de Préchateau ne pourrait plus jamais se reconnaître elle-même. Tout son avenir dépendait d'un homme qui l'aimait peut-être, mais qui ne l'aimait pas sans réticences, puisqu'il n'avait pas osé la conquérir, autrefois, et qu'il ne savait pas, aujourd'hui, la préférer à
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tout le reste. Il ne reniait pas celle qui FatteTi- ■dait à Fiesole, celle qui avait des droits sur sa vie. Au moment même où Laurence faiblirait, il réserverait une part de son cœur, il exigerait d'elle une pitié qu'elle n'éprouvait pas, pour la triste amante ; et il lui imposerait un de ces demi-sacrifices qui rassurent commodément la conscience de l'homme partagé entre deux amours.
Laurence savait cela, parce que l'intuition fémimine supplée à l'expérience. Elle savait aussi que la passion amoureuse, déchaînée en elle, abolirait toute générosité. N'ayant rien demandé, elle exigerait tout, — et ce serait la revanche de l'orgueil. Mais que pouvait promettre Dominique ? Il était soldat, et il allait partir pour une aveutui?e lointaine. S'il en revenait, où son cœur le ramènerait-il, sous les cyprès de Fiesole ou sous les pins de la Grande-Ile ? Saurait-il, voudrait-il faire le choix que Laurence attendrait de lui ? Il devait ^comprendre que mademoiselle de Préchateau n'accepterait jamais aucun partage, et pourtant
il refusait d'engager tout Ta venir. Clairvoyante jusque dans son délire, Laurence se flagellait avec ces vérités qui lui faisaient saigner le cœur. Tantôt sa fierté se rebellait, tantôt, dans une honte brûlante, elle appelait, en dépit de tout, la tendresse et les caresses jadis méprisées.
Elle lutta toute la nuit et le jour la trouva encore incertaine ; et ce jour passa, puis une autre nuit, et le dimanche arriva parmi les torrents silencieux de la neige.
Un tourbillon blanc où le vent d'est creusait des remous, enveloppait la Grande-Ile, transformée en un paysage polaire. Elle émergeait de l'Océan comme un catafalque énorme, dressé pour les funérailles d'une déesse marine. L'écume figée du ciel, épandue en immenses draperies, rejoignait la mouvante écume de la mer, et, quand le flot baissait, on voyait, aux creux du sable, de longs glaçons
verdâtres et vitreux. Les bateaux de pêche ne sortaient plus. Les routes étaient presque désertes. Toute la vie semblait arrêtée, dans une stupeur léthargique. Seul, le petit tramway poussif, deux fois par jour, avait continué de rouler, entre le Fortin et Saint-Eutrope, parce que des équipes de prisonniers déblayaient la voie; et deux fois par jour, le vapeur qui fait le service de la Pointe au Fortin, traversait le bras de mer. On l'apercevait du Vert-Village, de Maison-Rouge, du sémaphore forestier ; on le voyait sortir du chenal, suivre la ligne des balises, dans la direction de la Tour-Vauban, le petit fort qui se détache de la Pointe comme un îlot. Pavoisé de blanc par la neige, crachant sa fumée noire, jetant des sifflements furieux, il achevait la courte traversée, débarquait sa cargaison de gens et de marchandises devant la petite gare de la Pointe, où le train de Rochefort lui amenait une autre cargaison qu'il remportait, courageusement, à travers la tempête neigeuse, et le courant terrible.
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Or, le dimanche, vers mi<ii et demi seulement, les habitants de Saint-Eutrope virent le train' filer sur la côte du continent, et s'arrêter à la Pointe.. Le vapeur venait à peine d'y mouiller. Plus d'une heure se passa en opérations de transbordement (ju'on devinait un peu, malgré la distance. Le rideau agité de l'averse s'était déchiré. Le vent, plus froid, tournait ea plein nord, et l'on sentait un mouvement, dans la masse supérieure de& nuages.
A deux heures, le t^mps changea. Plus de neige. Une lumière encore blafarde se diffusait parmi les< grisailles du cieL et quelques trofuées bleues- paraissaient, agrandies sans cesse par le vent. Le: bateau^, très distinct sur le flot houleux du chenal, gagnait le Fortin. Arriverait-il à temps pour assurer la correspondance avec le tramway de l'île?
Une vingtaine de voyageurs étaient installés déjà dans une espèce de hangar qui servait de salle d'attente,, près de la gare de Saint- Eutrope. C'étaient des parqueurs d'huîtres,
trois commères emmitoiiJ[ées> une famille qui était venue pour un enterrement d'enfant, au Sanatorium, quelques soldats permissionnaires, et mademoiselle de Préchateau. Ils attendaient depuis une heure, transis et grommelant, autour des bagages posés à même le sol.
— Le tram n'a pas quitté le Fortin, et cependant le vapeur est au port depuis un bon moment, dit un des parqueurs. Est-ce qu'on va rester là jusqu'à demain? Faudrait savoir...
Les permissionnaires déclarèrent qu'ils n'étaient pas pressés... Si le tram manquait à l'appel, ça n'était point par leurfaute, el un jour gagnév c'était peut-êtrela vie sauve ; en tout cas, c'était « du bon ».. Les commères à figure de buis, caquetantes comme des poules, invectivèrent l'employé qui exprima énergiquement son indifférence pour toute cette affaire.
— Allez à pied, si vous ne voulez pas attendre le tram? Justement, voilà le soleil.
Une rafale emporta la protestation des bonnes femmes. Dans le grand gémissement
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aérien, les dernières nuées s'effilochaient ; un rayon aigu comme une épée glissa vers le bras de mer qui étincela tout à coup, et sur la côte du continent, se profilèrent des clochers, des toits, des bouquets d'arbres minuscules.
— La neige va fondre, affirma la dame étrangère, toute violacée sous son crêpe.
— C'est pas sûr, répondit l'employé. Le vent est au nord. Cest du froid qui s'annonce pour la soirée.
— Et ce tramway?...
— Il n'arrivera p^js.
— Il y a trop de neige accumulée sur la voie.
— Il y a une panne de machine. '
— Alors, pour aujourd'hui, pas moyen d'aller au Fortin et d'en revenir?
— La guigne ! dit un parqueur.
— La veine ! dit un soldat.
— La veine?... Et le camarade qui te remplace, mon gas, c'est-illa veine pour lui?
— Bah ! chacun sa chance ! dit insoucieuscment le permissionnaire.
Laurence de Préchateau avait ouvert un
livre, et feignait de lire, afin de mieux s'isoler. Les gens qui étaient là et qui la connaissaient presque tous n'auraient pas osé lier conversation avec elle. Quand le soleil, filtrant sous le hangar, atteignit sa joue, elle secoua la tête, comme importunée et mit son livre dans le sac qu'elle portait au bras.
Elle, comme d'habitude, avait son manteau de tricot violet, son bonnet violet, sa légère cape imperméable. Son visage brun semblait un peu émacié, et de larges cernes bistres marquaient le tour de ses paupières. Sa bouche sérieuse ne souriait pas. Aucun signe d'émotion en elle, mais toujours cet air royal, cette gravité d'infante déchue qui se souvient de sa race.
Une sonnerie téléphonique rappela l'employé dans son bureau. Il ressortit presque immédiatement et déclara :
— La voie est obstruée près du Fortin et la machine a eu des avaries sérieuses qu'on ne peut pas réparer aujourd'hui. Ne comptez pas sur le tram, messieurs et dames.
13i LES LAMPES VOILÉES
Ce fut un concert de plaintes.
— Alors, on ne peut pas partir!
— Qu'est-ce qu'on va faire?
— Retourner chez soi.
— Moi, je pars tout de même.
— A pied?
— Bah? neuf kilomètres en coupant par le plus court.
— Et la neige?
— Je m'en moque, de la neige! Où une machine ne passe pas, un homme passe.
Les gens, récriminant ou plaisantant, se dispersèrent. La plupart retournèrent à Saint- Eutrope. Deux hommes partirent dans la direction du Fortin et mademoiselle de Préchateau demeura seule.
L'employé s'approcha d'elle et répéta son avertissement. Laurence lui demanda :
— Croyez-vous que je pourrai trouver une voiture ?
— Pour le Fortin?
— Oui.
— Impossible! Aucun cheval ne ferait le
LAURENCE i 3o
trajet et personne ne voudrait vous conduire.
Laurence fit quelques pas hors de l'abri que le vent furieux ébranlait. Sur la voie, la couche de neige était si haute qu'elle nivelait les ornières et cachait les rails. Au delà de la petite gare, le terrain plat, semé de hameaux, coupé de chemins et de salines, jalonné par les poteaux du télégraphe, s'étendait jusqu'aux bastions du Fortin ; et ce terrain n'était plus qu'une surface lisse, d'une égale, éblouissante et funèbre blancheur. La moitié de l'île s'étalait ainsi, du sud au nord, cernée à droite par le chenal, à gauche par la grande forêt sombre. Au-dessus de la forêt, le ciel s'éclairait de plus en plus ; il y avait un large espace bleu où le soleil descendait, un froid soleil d'argent vif, qui allait bientôt se ternir dans la brume occidentale.
L'employé de la gare ferma les portes du bureau et de la consigne. Avant de s'en aller, il vit que mademoiselle de Préchateau s'engageait sur la route du Fortin. Il pensa qu'elle était un peu folle d'entreprendre une pareille
130 LES LAMPES VOILKES
expédition et qu'elle n'arriverait pas au but avant la nuit si elle y arrivait...
Elle marcha droit devant elle, seule âme vivante en un désert de neige, face au vent qui se levait par brusques rafales et la frappait, sur le visage et sur la poitrine. Penchée obliquement pour donner moins de prise à l'ennemi, elle recevait le choc, puis elle se redressait toute suffoquée et poursuivait sa route. Ses mains étaient douloureuses sous la laine des gros gants ; ses pieds ne se réchauffaient pas, car il lui fallait avancer lentement, à cause des ornières où elle enfonçait parfois jusqu'audessus des chevilles.
Dur était le voyage, et il serait long! Mais Laurence avait répondu au défi jeté par le sort; elle avait résolu d'aller au Fortin, coûte que coûte, et de voir Dominique. Qu'adviendrait-il après cette rencontre? Elle n'y voulait pas penser. Un fait dominait tout : la décision qu'elle avait prise de courir sa chance. Gela impliquait un risque... Elle l'acceptait. Qu'elle fût, par la suite, plus heureuse ou plus misé-
rable, jamais elle ne retrouverait son âme de naguère, avec sa fierté intacte etla mélancolique sérénité qui lui tenait lieu de bonheur. Mademoiselle de Préchateau, telle que sa volonté l'avait patiemment recréée pendant vingt ans d'efforts quotidiens, était morte; une autre femme lui survivrait, pareille par le visage, qui mènerait peut-être la même existence, et qui serait un être différent, un être inférieur : une vaincue. Laurence s'y résignait, contentant son orgueil par l'idée du risque et l'âpreté des obstacles, calme, comme elle savait être calme lorsqu'elle avait dit : « Je veux ! »
Péniblement, elle fit deux kilomètres. Le contact qu'elle soutenait contre le vent la brisait. Elle s'arrêtait pour reprendre haleine et frottait ses mains torturées par l'onglée. Quelquefois, elle butait contre une pierre invisible. Elle traversa le village de Ghalus, le hameau de la Grenadière, et retrouva la solitude, l'étendue blanche et déserte. Des ombres bleues frissonnaient sur la neige, et le ciel, parcouru de nuages rapides, prenait une teinte rosée.
Déjà, le soleil touchait la cime de la forêt et derrière la noire muraille des pins, une bande écarlate rayait l'horizon de l'Atlantique. Bientôt, le soleil s'enfonça dans la pinède ; un reflet sanglant colora la Grande-Ile tout entière, et fit resplendir des vitres aux façades lointaines du Fortin. Puis le reflet s'évanouit ; il y eut comme une pluie de cendre sur la pâleur de la plaine et le vent perdit sa force. Il tomba tout à fait quand brillèrent les étoiles. Laurence respira plus librement, mais elle était exténuée. Encore une lieue à marcher, et le chemin devenait effroyable. Mademoiselle de Préchateau n'en distinguait plus la fin. La haute masse crénelée, couronnée d'ormes séculaires, qu'on apercevait de toute l'île, se dissolvait dans le soir. Le chenal n'était plus qu'un fleuve d'ombre. Toute la clarté du paysage émanait de la neige, ainsi qu'une vague phosphorescence sous le ciel obscur où les étoiles plus nombreuses scintillaient, merveilleusement claires, et si hautes, qu'elles effrayaient la pensée. Les maisons, les cultures, les bateaux, tout ce qui
rappelle rhomme et l'industrie de l'homme semblait anéanti, et il n'y avait plus rien, dans l'univers visible, que la neige, la nuit, les astres, le jeu des forces éternelles et des éléments, comme siThumanité avait disparu delà planète.
« Je veux! » dit Laurence. Elle avança, s'arrêta, reprit élan, s'arrêta encore. Une sensation affreuse de lente pétrification la paralysait. Elle sentait mourir ses pieds et ses genoux et la mort, doucement, montait vers sa poitrine où la chaude pulsation de la vie se ralentissait. Elle répéta : « Je veux ! » et elle sentit que toute sa chair répondait : « Non ! » Elle avait trop demandé à cette chair délicate, à ces membres frêles, moins solides que ses nerfs, et qui la trahissaient.
Un faisceau lumineux jaillit de l'horizon et décrivit un demi-cercle dans l'espace, s'éclipsa, reparut, avec un rythme régulier. Un feu clignotait, par intervalles, à la pointe du petit cap. Les phares de la Grande-Ile et ceux qui commandent l'entrée des ports et des estuaires, de
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Rochefort à la Goubre, commençaient ce mystérieax discours qu'ils adressent, toute la nuit, aux bâtiments dispersés sur la mer. Laurence regarda le feu rouge qui palpitait là-bas, et qui marquait le Fortin. Elle pensa que Dominique l'attendait peut-être encore. Il savait bien que le tramway n'avait pas pu partir ; mais, sans compter absolument sur Laurence, par une sorte de confiance superstitieuse, il l'attendait. Elle n'en voulait pas douter : il trouverait une barque pour passer le chenal et il prendrait le train de nuit, Laurence en était sûre. Elle était sûre que son ami souffrait de sa souffrance, l'appelait, la sentait venir.
Non... Elle n'avancerait plus. Elle tomberait et mourrait là, dans la neige.
Ses jambes roidies pesaient comme du plomb. Elle se traîna jusqu'à la prochaine borne de la route et s'assit, ramassée sur elle-même, les coudes sur les genoux et la tête entre les mains. Les étoiles inexorables la fascinaient. Elle songea : « Orion... Sirius.. Jupiter... » et c'était comme une prière qui allait du fond
de son âme redevenue instinctive et primitive, vers les premiers dieux qu'aient adorés les hommes. « Etoiles qui savez nos destins... » La pensée de Laurence s'accrochait à un mot, à une image, puis à une autre, sans transition :
c Mon destin! J'ai cru qu'il avait pris votre
* figure, Dominique ! Mais puisque je ne peux pas
vous joindre et que je vais mourir, c'est donc que je me suis trompée... Mon destin, il m'est apparu, comme il m'apparaît ce soir... La forêt des Violents... l'enfer de ceux qui n'ont pas voulu vivre... Et la neige! le silence et la chasteté mortelle de la neige!... Ne me dites pas que ce sont là des imaginations. Vous voyez bien que, réellement, je ne peux pas faire un pas de plus vers vous... Hélas! je ne suis pas Matelda qui va cueillant des fleurs dans la prairie et chantant... Mais ne froissez pas le feuillage des arbres sombres?... Une lampe, Dominique, une âme voilée!... Allezvous-en, puisque je ne peux vous atteindre ! D'abord, je ne le voulais pas... Et puis les choses ne l'ont pas voulu. Elles sont plus fortes
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que nous... Adieu! Je n'ai besoin de personne pour mourir. J'ai l'habitude d'être seule... Et c'est bien, c'est très bien ainsi... »
Elle divaguait et grelottait quand le docteur Aubenas, conduisant par la bride le vieux cheval qui traînait sa voiture, passa, vers huit heures du soir. Tout d'abord, il ne reconnut pas Laurence et crut qu'une femme de la Grenadière ou de Chalus se reposait, imprudemment, sur une borne de la route. Il l'interpella. Elle ne répondit pas. Alors, la lueur de la lanterne éclaira le manteau et le bonnet violets qu'Aubenas aperçut avec autant de surprise que d'épouvante. Il courut à mademoiselle de Fréchateau, l'exhorta, l'apaisa, et réussit à la porter dans sa voiture. A la première maison qu'il trouva, il demanda, pour elle, une boisson chaude et des couvertures, lui donna quelques soins et la ramena chez sa mère.
On crut que Laurence paierait de sa vie cette fantaisie incompréhensible qu'elle avait eue d'aller au Fortin, dans la neige ; elle fut gra-
veinent malade, mais elle guérit pour accomplir toutson destin. Ghaquejour, comme avanï sa maladie, elle continua d'instruire les infirmes de Mdison-Rouge, et elle paraît telle qu'elle a toujours été.
Dominique Pellegrin n'est pas reven u dans la Grande-Ile. Il est mort le 4 août 191G, en Macédoine, tué par la fièvre des marais.
A LA CHÈRE MÉMOIRE d'aGNÈS
Toute petite ville française, qu'elle soit du nord ou du midi, possède quelques figures significatives au même titre que le paysage ou les monuments. On les retrouve partout, analogues sinon identiques, tenant les mêmes rôles, et se détachant en relief sur la grisaille uniforme de la vie provinciale. Ces gens qu'on désigne, à l'ordinaire, sous le nom d' « originaux », sont, pour leurs concitoyens, des objets d'admiration ou de scandale, et souvent ils n'ont rien de particulier que d'avoir persévéré, très longtemps, dans une manie ou dans
un ridicule. La forme bizarre d'un vêtement, une locution familière, la passion de collectionner, l'hypocondrie même et le goût de la solitude qui fait vivre un maniaque en prisonnier dans un logis rarement ouvert, tout cela confère, avec les années, une véritable célébrité locale, et l'on parle des « originaux » de la ville, comme du mail, de la cathédrale, de la tour romaine ou des remparts. On dit au nouveau-venu :
— Avez-vous vu monsieur Dupont, sur la place, à cinq heures ? monsieur Dupont, vous savez bien, avec son chapeau gris et son chien loup?
C'est que M. Dupont, personnage très banal, passe, tous les jours à la même heure, sur la place, coiffé d'un chapeau que personne, excepté lui, n'oserait porter, et suivi d'un chien loup jaunâtre. Il est devenu partie intégrante de la cité, un trait de son visage, comme les arbres du cours ou le mascaron de pierre qui grimace sur un vieux mur. Les absents, quand ils évoquent leur petite patrie, ne peuvent en
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séparer M. Dupont, son chapeau et son chien ; et la disparition de ce fantoche les affecterait, de loin, comme la démolition de tel édifice sans beauté qui vit fleurir leur enfance et leur jeunesse.
Presque toujours, ces « originaux » sont des vieillards. Les êtres jeunes tendent à se libérer de la tyrannie des traditions et protestent contre les habitudes imposées en cherchant leurs modèles au dehors. Pour ne point paraître trop provinciaux, ils imitent les mœurs des Parisiens, vues à travers le roman et le théâtre; et ne voulant plus être de chez eux, ils perdent toute la saveur et tout le parfum du cru. Mais, passé quarante ans, cette saveur et ce parfum reparaissent ; le tic spécial, la manie caractéristique se développent ; et les gens âgés sont beaucoup plus intéressants que leurs cadets, et beaucoup plus représentatifs de leur race.
Parmi ces types particuliers à la province, il y a de simples grotesques, comme M. Dupont; il y a aussi des êtres de la plus fine qualité,
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perdus dans leur petite Béotie, non poinc « ratés », puisqu'ils représentent, en perfection, un type charmant d'homme ou de femme, mais supérieurs à leur destin et secrètement solitaires. Ce qu'on appelle leur « originalité » — d'un ton admiratif et scandalisé tout ensemble — c'est une réaction défensive de leur âme qui veut rester isolée et qui prête à sa plus forte passio:i l'apparence d'une manie, afin de décourager, une fois pour toutes, d'indiscrètes curiosités.
J'ai connu, quand j'étais encore une adoles^ cente, un de ces « originaux » délicieux. C'était dans une ville de Saintonge, où mes parents m'avaient envoyée, pour les vacances, chez ma grand'tante Césarie. Mes seize ans trouvaient un peu mélancolique la maison silencieuse et sonore, aux longs couloirs de couvent, qui avait vu naître mon père et tous ses ancêtres maternels. Le jardin, dominé par un clocher pointu, avait des allées en croix, bordées de pommiers moussus et de groseilliers. Je vécus là des heures lentes, rêveuses, où flottaient les
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ombres d'an passé antérieur à ma naissance, avec tous les vagues rayons de l'avenir. Je ne m'ennuyais pas, car on ne s'ennuie pas dans le songe, mais je languissais un peu. Ma tante Césarie s'en aperçut ; elle était bonne, d'un cœur resté naïf, malgré ses soixante-huit ans, sa surdité, ses rhumatismes et ses deuils. Elle s'efforça donc de mo distraire. Pour moi, elle rouvrit son antique piano, et ses cahiers de romances illustrées de lithographies. Elle offrit à mon imagination, curieuse de tout, l'innocente pâture du Journal de Marguerite et de la Mode Illustrée (dinnées de 1860 à 1870;. Enfin, elle fit atteler, presque chaque jour, le vieux cheval à la vieille voiture que conduisait un vieux domestique, et elle me promena dans toutes les propriétés de mes oncles et cousins. Nous étions reçues par des parentes cérémonieuses qui nous faisaient asseoir dans un salon morne, dont on venait d'ouvrir, pour nous, les fenêtres toujours closes. Tante Césarie me présentait :
— Voici ma nièce Charlotte, la fille de François.
On discutait pour savoir si je ressemblais à mon père, et la cousine, après quelques mots de politesse sur mon âge, mes études et la santé de ma famille, commençait à parler d'elle-même et de ses voisins, et des maladies du vignoble. Matante reprenait le même thème qui lui était commode, parce qu'elle avait l'oreille dure et qu'elle pouvait répondre sans avoir entendu. J'écoutais ; je regardais les vieilles dames, le salon, la campagne aperçue entre les rideaux bien plissés des fenêtres ; et je sentais déjà, mêlée à mon lourd ennui, la curiosité que j'ai toujours eue de la province, parce que j'ai toujours habité Paris. Ces personnes si différentes de celles que fréquentaient mes parents, ces âmes lentes, méfiantes, repliées parfois sur le vide, occupées à vivre minutieusement et selon des rites immuables, de très petits événements qu'elles grandissaient pour remplir leurs pensées et leursjours, m'intéressaient au point de vue historique, si j'ose dire, parce qu'elles étaient encore toutes proches d'un passé qui me semblait fort
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lointain. Ce que j'avais lu ou entendu raconter, sur la France de la Restauration, — non pas celle de Paris et des salons, mais celle de la province et de la bourgeoisie, — je le retrouvais, à peine modifié, dans ces salons tristes, dans ces conversations qui avaient pour éternels sujets la santé, la dévotion, les procès, les relations familiales. Qui n'a pas compris la petite province, n'a pas vraiment connu la France. C'est là qu'on découvre, avec ses éléments les plus anciens et les plus complexes, le suhstratum du caractère français, les racines obscures et vives de la plante qui donne à Paris son extrême fleur.
Cependant, la bonne Césarie se rappelait qu'elle m'avait emmenée pour me distraire, et elle s'efforçait de faire briller mes petits mérites, d'une façon affectueuse et modérée, car elle redoutait que des éloges excessifs ne me fissent tourner la tête.
Elle disait :
— Charlotte est très sérieuse pour son
âge. Elle aime beaucoup la lecture et elle com-
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pose des poésies qui sont, ma foi, gentiment tournées... Oh! c'est un simple amusement... Elle ne pense pas à devenir auteur, n'est-ce pas, ma fille? J'avais ce goût, moi aussi, quand j'étais jeune...
Et elle ajoutait en manière d'excuses :
— Gela ne m'a pas empêchée d'être une honnête femme et de remplir tous mes devoirs, Dieu merci!
Les cousines exprimaient le vœu de me voir, un jour, aussi raisonnable que ma tante Césarie... Et jetant sur moi un regard plein de vague désapprobation, elles finissaient toujours par demander quel était l'avis de M. Brisquet sur mes talents poétiques, et par s'étonner que je ne connusse pas encore cet original de Brisquet.
— Il n'est pas venu à B... depuis longtemps, disait tante Césarie ; mais nous Tirons voir un de ces jours.
En retournant chez nous, je questionnais ma tante à propos de ce M. Brisquet, dont les conseils me seraient, disait-oa, si profi-
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tables ; et de ses réponses, rapprochées et commentées, je tirais à peu près ceci : M. Rodolphe Brisquet, ancien avocat, obligé à la retraite parce qu'il avait la gorge malade, vivait sur son domaine de Ghez-MLirlineau, en vieux garçon. Il était fort instruit, membre de plusieurs sociétés savantes, et s'il avait voulu habiter Paris, il aurait fait sensation « dans les cercles de la capitale » ; mais il n'aimait que sa bibliothèque et son jardin, et son humeur capricieuse l'éloignait du monde. Sa fonction même de président de l'Académie des Deux-Gharentes restait honoraire, car il était incapable de se rendre régulièrement aux séances. Il ne s'était pas marié, parce qu'il avait une haute idée de lui-mèmo, et peu de sensibilité. C'était, en matière de sentiment, comme en politique, comme en religion, un sceptique. Ma tante prononçait ce mot avec horreur. Cependant, elle avait de l'amitié pour M. Brisquet qu'elle avait connu dans sa jeunesse et qu'elle avait retrouvé, plus tard, lorsqu'il s'était installé à Chez-Marlineau. Avec tous ses
défauts, il savait être aimable, et que ne pardonne-t-on à un original déclaré qui a su, en imposant ses manies, dominer ses concitoyens et s'affranchir des ordinaires convenances ?
Un dimanche, au sortir des vêpres, nous allâmes, dans l'équipage accoutumé, à Chez- Martineau, par une blanche route poussiéreuse, bordée de ces hauts peupliers si communs dans l'humide Saintonge. Leur tremblant feuillage d'argent, qui s'accorde avec la mollesse vaporeuse d'un ciel embué par le vent de l'Atlantique, se parsemait déjà de piécettes d'or. Nous étions aux premiers jours de l'automne, et malgré la chaleur aussi pesante qu'en plein été, on sentait, dans l'air, ce parfum de l'arrièresaison qui vient des fruits mûrs, du regain
coupé, des vignes rouges, des feux d'herbes brûlant au loin. Tante Gésarie avait mis sa capote ornée de jais et son mantelet de dentelle noire. Je me souviens que je portais, — sans doute pour la dernière fois, car j'avais beaucoup grandi, — une robe de toile bleue décolorée par le soleil des vacances. Les bords de ma capeline de paille éventaient mon cou nu ; et je n'avais point d'ennui d'être vêtue presque en petite fille, parce que le monsieur que nous allions voir était un monsieur de cinquante ans, un ancêtre, et bien pis encore : un original! Ma coquetterie naissante le tenait pour négligeable, et je redoutais seulement de lui paraître sotte ou ridicule, si ma tante Gésarie, en dépit de mes prières, vantait mon prétendu talent. Je n'étais donc pas sans inquiétude, tandis que la voiture longeait la muraille un peu effritée qui enfermait le parc de Ghez-Martineau. Nous descendîmes devant une grille flanquée de pilastres, et j aperçus, au delà d'une pelouse que décoraient
des sauges écarlates, la maison au toit d'ardoises bleues, aux mansardes en œil-de-bœuf, toute simple, toute vieillotte, véritable « maison des champs » selon le goût de nos aïeux et dans la tradition architecturale de notre province. La porte du vestibule, au milieu de la façade, était ouverte. Je distinguais le pavement blanc et noir, une statue dans une niche, et deux chiens roux qui sortirent en aboyant, dès qu'ils ouïrent le bruit de nos pas sur le gravier de la grande allée. Au vacarme, une servante accourut, qui nous fît entrer dans le « salon de compagnie » dont elle replia les volets intérieurs.
— Monsieur est au verger, dit-elle. Je m'en vais le prévenir que ces dames sont là.
Pendant qu'elle allait chercher son maître, ma tante s'assit au coin de la cheminée, et je me plaçai près d'elle, considérant toutes choses dans ce salon immense, dont le mobilier en velours d'Utrecht jaune me parut hideux. La mode n'avait pas remis en faveur le style Louis-Philippe, et je songeai, à part moi, que
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M. Brisquet avait bien mauvais goût. Une table en faux Boulle supportait des albums de photographies, un vieux cabaret de laque et de cristal doré, quelques belles miniatures, une antique lampe Carcel, et un stéréoscope. La pendule, sur la cheminée, était de bronze doré, et représentait Psyché réveillant l'Amour. Les rideaux des trois fenêtres, en perse gommée, fond blanc à feuillages bleus, montraient une singulière complication de baldaquins, de festons et de volants. Rien de tout cela ne pouvait m'éblouir ou me plaire. Le salon de M. Brisquet ressemblait à celui de ma tante et à ceux de mes cousines, sans les regrettables adjonctions modernes qu'elles avaient consenties. L'original dédaignait les petits meubles blancs et les fausses cretonnes anglaises, en vogue depuis quelques années. Son vilain salon était tout entier d'une même époque, conservé en ses moindres détails, tel qu'il était, sans doute, au début du Second Empire.
Face aux fenêtres qui Féclairaient d'un jour vert, il y avait un tableau dans un cadre ovale.
C'était l'image d'une jeune femme brune coiffée en bandeaux lisses un peu renflés sur les tempes, et dont les yeux noirs, intelligents et doux, me regardaient fixement. Cette femme, vue à mi-corps, assise, vêtue d'une robe en mousseline blanche au corsage croisé, aux larges manches toutes mousseuses de dentelles, avait, derrière elle, un fond de jardin qui me rappela celui de Chez-Martineau.La peinture, — je l'ai su depuis, — était l'œuvre d'un artiste de passage, élève d'Ingres, et non sans talent. Agréable, dans sa facture démodée, elle devait reproduire très fidèlement le caractère du modèle, car elle possédait cette étrange vie intérieure qui devient sensible lorsqu'on étudie longtemps certains portrait» et qui est une preuve assurée de leur ressemblance.
M. Brisquet tardait à venir, et moi, impatiente et curieuse, je changeais de place, suivie par le regard de la Dame en blanc. A force de considérer cette inconnue, j'avais la sensation d'une présence muette qui tiédissait, qui animait,
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l'atmosphère un peu froide du salon. Oui, la Dame en blanc habitait réellement le salon de M. Brisquet, et c'était elle qui nous y accueillait, la première, avec le beau regard nocturne d 3 ses grands yeux et le sourire pensif do sa belle bouche. Je m'avisai que ma tante l'avait peut-être connue autrefois, et jelui demandai si cela n'était pas un portrait de famille.
Tante Césarie considéra le tableau comme si elle venait de le découvrir.
— Ma foi! dit-elle, je n'en sais rien. Je ne prête guère d'attention aux peintures, quand elles ne représentent pas des gens que je connais. Celle-là n'était pas chez madame Brisquet, la mère, et il faut que Rodolphe l'ait achetée avec la maison, il y a douze ans, ou qu'il l'ait reçue en héritage...
A ce moment, M. Brisquet entra, confus et s'excusant de nous avoir fait attendre.
— J'étais, dit-il, occupé à cueillir des fruits au fond du verger et la servante ne m'a pas vu tout d'abord, parce que j'étais sur une échelle et caché par les feuilles d'un gros pom-
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mier. Voilà ce que c'est que d'être un tout petit homme.
Il était, en vérité, de petite taille, mais bien fait, mince, vif, tout rasé, en dépit de la mode, et d'un visage si lin qu on aurait eu plaisir à le dessiner avec la pointe très amenuisée d'un crayon. Bruni par le grand air, il gardait un teint délicat sous le hàlc ses cheveux avaient le joli ton gris qu'un « œil de poudre » peut donner à des cheveux blonds; ses yeux, assez enfoncés, étaient d'un bleu pur. A cause de ses cheveux gris, M. Brisquet me parut vieux ; à cause de sa figure rasée, il me parut bizarre . Mais quelle malice dans le plissement de ses paupières ! Quelle intelligence sur ce front bien formé? Quelle puissance expressive dans toutes ses rides légères et spirituelles! Malgré son âge avancé, M. Brisquet me plut dès qu'il me regarda, et dès qu'il m'eut parlé, je souhaitai lui plaire.
Tout en causant avec ma tante, il m'examinait, de mon chapeau un peu fané à mes souliers de toile, et je commençais à regretter que
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ma robe bleue, vraiment courte, me donnât l'air d'une petite fille... Mais bientôt, avec une chaleur d'orgueil, je sentis que M. Brisquet m'accordait l'importance convenable à une demoiselle de seize ans. Ma sympathie pour lui s'accrut, et se manifesta par une rougeur désespérante. Quand il me questionna sur mes études, mes goûts, ma vie à Paris, je m'empourprai tout à fait. Alors, tante Gésarie entreprit mon éloge, mêlé, selon l'usage, de quelques critiques amènes, contrepoison obligatoire de la vanité. La paupière de M. Brisquet se plissa. . . Il y avait un peu de malice dans son demi-sourire. Eh quoi! me prenait-il pour une pécore, pour une pédante, parce que j'écrivais parfois les choses qui chantaient dans ma tête et dans mon cœur? J'eus envie de pleurer. M. Brisquet le devina-t-il? 11 répondit à ma tante :
— Je crois, ma bonne amie, que vous m'enlevez un grand plaisir, celui de mériter moimême la confiance de mademoiselle Charlotte. Les jeunes filles ont une pudeur de l'esprit égale à celle du corps, délicate et charmante.
Sans doute on a dit à cette aimable enfant que j'aimais les arts et les lettres ; et cela me pose en magister, ce qui est un rôle fâcheux. Laissez-moi faire ma cour à votre nièce et gagner son amitié. Peut-être, avec le temps, échangerons-nous, l'un et l'autre, des confidences...
Gela fut dit avec une grâce et une bonté qui m'enlevèrent mon souci, et je répliquai :
— Je veux bien, mais il faudra nous hâter, parce que je retournerai à Paris le 10 octobre...
— Je commencerai donc, moi premier, aujourd'hui même ; et pour que nous devenions plus vite des amis, je propose à mademoiselle Charlotte de visiter mon domaine et d'y choisir des fruits et des fleurs à sa convenance.
— Mon cher Brisquet, dit la tante Césarie, promenez donc cette petite un moment, tandis que je me repose, moi qui crains le soleil.
Je suivis M. Brisquet, tout intimidée encore, mais joyeuse et surtout curieuse. Il prit un chapeau dans le vestibule et me fit sortir par une porte opposée à celle de la façade.
Le jardin d'agrément qui entourait la maison
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se prolongeait en un parc sombre et touffu, arrosé par des sources invisibles que révélait seulement la fraîcheur du sol. Nous marchions sur la mousse et le lierre terrestre, dans un crépuscule glauque, dans un silence aussi pur que celui des bois. Il y avait, çà et là, des espaces libres, où s'élevaient des rochers ombragés de saules, où de petits bassins, ronds mêlaient, en leur nacre noire. For jaune des feuilles tombées à For rouge et fuyant des cyprins. Une Velléda méditait, en face d'un banc de pierre ; et le banc et la statue étaient également verdâtres, troués, usés, comme les dalles des vieilles tombes.
— J'ai respecté le dessin et les ornements du parc, lorsquej'aiacheté ce domaine, dit M. Brisquet. Les saules pleureurs et les rochers artificiels sont contemporains du salon que j'ai v oulu conserver intact, parce que je suis un très vieux monsieur, et que les vieilles choses me tiennent compagnie.
— Oh ! répondis-je, vous n'êtes pas tellement vieux !
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Cette affirmation énergique l'amusa. Je déclarai, avec la même force :
— J'aime beaucoup votre parc ; il ressemble à ces lithographies qu'on voit sur les couvertures des anciennes romances : des arbres éplorés, des ruines, un banc et une dame triste qui chante le Saule.., Une dame, comme celle du portrait...
— Quel portrait?
— Le beau portrait qui est dans le salon.
— 11 vous plaît, ma petite enfant?
— Comme une personne vivante.
M. Brisquet mit sa main fluette sur mon épaule.
— Je ne sais ce que valent vos poèmes, mademoiselle Charlotte, mais je devine en vous le don d'animer les choses inertes et de ressusciter les morts... La dame triste qui chante le Saule... Qui donc, à B..., aurait eu celte idée-là?
Je n'osai proférer la question qui brûlait mes lèvres. Nous arrivions aux limites du parc.
— Voici le verger, mon œuvre propre, dit M. Brisquet, dessiné, planté et soigné par mes mains. J'en suis fier.
Les allées s'étendaient entre des poiriers et des pommiers aux branches horizontales, régulièrement disposées. Gela faisait deux murailles de feuilles déjà brunies et dorées, et de beaux fruits pendants, couleur de miel, fardés de carmin vif et d'ocre rouge.
M. Brisquet ramassa une corbeille qui contenait un sécateur, et tout en me montrant les trésors de ses espaliers, tout en me racontant les plus jolies histoires sur le peuple des Poires et le peuple des Pommes, et la république des Raisins, il détachait, d'un coup sec, les beaux fruits, qu'il couchait soigneusement, dans sa corbeille. Quand nous partîmes, la lumière ambrée de^cinq heures faisait nos ombres plus longues sur le sable strié par les râteaux. M. Brisquet portait sa corbeille toute pleine, et je marchais à son côté. On sentait l'odeur de cire des ruches voisines. A ce moment, M. Brisquet, vieillard de cinquante ans, me semblait
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aussi jeune que moi. Je laimais beaucoup. J'étais fière qu'il fût mon ami, car il était mon ami, j'en étais sûre... Et je pensais, tout au fond, tout au fond de moi :
— Un homme comme celui-là, qui aurait vingt-cinq ans...
Tante Césarie, debout sur le seuil de la maison, nous regardait venir, très droite dans ses dentelles noires. Elle aperçut la corbeille et dit :
— Mes compliments, mon cher Brisquet. Il n'y a rien d'aussi beau chez moi...
— Ceci est pour emporter, fit M. Brisquet, Je veux que mademoiselle Charlotte ait au moins une pensée pour moi, demain, à l'instant du dessert.
— Une pensée ce serait trop peu. Je me rap« pellerai le parc, et le banc de pierre, et les saules, et le verger, et tout !
— Et le goûter aussi... Venez goûter, mon enfant; venez, ma bonne amie.
Familièrement, notre hôte prit le bras de ma tante et la mena dans la salle à manger où le
goûter était servi, une véritable collation à la vieille mode, avec des biscuits, de la crème, des fruits et du vin. Ensuite, M. Brisquet ouvrit une porte au bout de la salle à manger, et je vis une grande pièce, toute tapissée de livres, meublée de plusieurs tables que couvraient des papiers en liasses ou dispersés.
— Voilà, dit-il, le jardin de l'esprit et ses espaliers. Je suppose que mademoiselle Charlotte aime les livres et je peux lui en montrer d'assez beaux...
Il cueillait des volumes, comme je l'avais vu cueillir des fruits, avec le geste caressant de l'amateur, et son fin visage s'éclairait de plaisir tandis que ses doigts tournaient les pages et soulevaient le papier de soie sur les gravures. Je regardais, ma joue frôlant son épaule. Il lisait, tout haut, le titre, le nom de l'auteur, l'année de l'édition, et refermant le livre, il ajoutait :
— Très rare.
La rareté des livres m'importait peu. Je ne m'intéressais qu'au texte, et certains que je
voyais s'entr'ouvrir devant mes yeux, appartenaient à cette espèce qui n'est pas « pour les jeunes filles ». Poèmes d'amour, romans d'amour, non pas ceux de la dernière mode, non pas ceux de Paul Bourget que je brûlais de connaître, deMaupassant ni de Zola dont j'avais une sorte de frayeur, mais ceux de Balzac, George Sand, Musset, et de seigneurs moindres, Henri de Latouche, Assollant, Feydeau, Roger de Beauvoir, Méry, romantiques et néo-. romantiques qui avaient fait sourire et pleurer mes grand'mères, vers le milieu du xix" siècle, et qui me semblaient aussi lointains que Jean- Jacques Rousseau et Ghénier.
— C'est une partie de l'ancienne bibliothèque... dit M. Brisquet.
A ce moment, le volume qu'il tenait lui échappa, et tomba sur le tapis. M. Brisquet poussa le cri d'une tendre mère qui a laissé choir son nourrisson. Avant qu'il ne se fût courbé, moi, vive et souple, j'avais ramassé le livre qu'il prit d'une main tremblante et qu'il essuya avec la manche de son veston.
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— Mon Lamartine ?... disait-il, mon Lamartine !
— Est-il abîmé?
— Non, mais j'ai eu peur...
— C'est un livre rare et précieux?
— Pas très rare, cette édition des Harmonies , mais combien précieuse!... Voyez I
Il me montra, sur la page de garde, quelques lignes d'une écriture élégante et presque féminine. L'encre avait jauni. Pourtant, on lisait distinctement :
A mademoiselle Valentine de Saint-Scève, Son ami respectueux,