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ALPHONSE DE LAMARTINE

— C'est la dame dont vous avez vu le portrait, dit M. Brisquet, en replaçant le volume à côté des Méditations.

Et de la manière la plus naturelle, sans paraître songer à l'étrangeté d'une confidence

que, par bonheur, ma tante Césarie n'entendit pas :

— C'était une créature adorable, que j'ai connue trop peu de temps, lorsque j'étaisjeune, et que j ai beaucoup aimée...

iO.

Je n'eus pas besoin des poires fondantes et des muscats roses de M. Brisquet, pour réveiller ma mémoire. L'extraordinaire aveu qu'il m'avait fait, à moi Charlotte Malécy, à moi, une fille de seize ans, me remplissait d'un trouble confus, et d'une joie orgueilleuse. Je méditais sur cette confidence, sur les paroles que M. Brisquet avait prononcées, dans le parc, sur la Dame en blanc, sur la dédicace écrite par Lamartine, sur toutes les circonstances de notre visite à Ghez-Martineau. Mon imagination s'emparait des moindres détails.

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et construisait un roman assez vraisemblable dans sa naïveté. Ma tante et les amies de ma tante pouvaient bien dire que M. Brisquet était un cœur sec, un vaniteux, un sceptique, demeuré célibataire par égoïsme et par impuissance d'aimer; je me persuadais que j'avais entrevu, moi seule, l'âme profonde de cet original, une âme qui avait aimé, qui avait souffert, une âme fière, pudique, enveloppée d'un triple voile... J'allais plus loin. Je voyais M. Rodolphe Brisquet sous la forme séduisante d'un jeune homme, mince et blond, aux yeux bleus, un peu plus grand peut-être que dans la réalité, ressemblant enfin à certain personnage mystérieux qui était mon « idéal », et qui surgirait quelque jour à l'horizon de ma vie. Ce jeune M. Brisquet aimait Valentine de Saint-Scève, une noble fille, pâle et brune, éprise, comme moi, de poésie; et Lamartine, le cygne vieillissant, protégeait les amours de ce couple, que persécutaient des parents cruels...

Ici il y avait une lacune, une ligne de points.

comme dans certains romans que j'avais lus en cachette et qui n'étaient pas, je le sais aujourd'hui, des romans naturalistes, puisqu'ils ménageaient la pudeur des lecteurs éclairés, et l'ignorance des lectrices ingénues. La ligne de points, fréquemment employée, signifiait des choses diverses, suivant les circonstances : cela pouvait être un voyage, un long espace de temps écoulé, ou bien, dans un intervalle plus court, je ne sais quel événement que l'auteur ne voulait pas décrire ou expliquer ; un événement qui survenait après que le héros et l'héroïne étaient tombés aux bras Tun de l'autre, et qui avait des conséquences imprévues, telles que le suicide de l'amoureuse ou la naissance d'un enfant ! Les poèmes que j'avais griffonnés moi-même, — ceux-là, je ne les aurais montrés à personne ! — contenaient beaucoup de ces lignes de points dont le mystère me semblait prestigieux et commode. J'en avais mis des quantités, dans les scènes d'amour. L'amant et l'amante interrompaient, à chaque instant,

leur entretien par une étreinte... Là, une ligne de points... Plus audacieuse que les romanciers qui m'avaient servi de modèles, je laissais entendre, par la suite, à mes imaginaires lecteurs, qu'// et Elle « avaient uni leurs bouches ». Et ce baiser, qui fait tant rêver les jeunes filles pures, — car les autres ont des rêves plus précis, — ce baiser me semblait une hardiesse égale à celles de ce fameux Zola ilont on parlait tant.

Dans le roman que je fabriquais, avec l'histoire présumée de Rodolphe et de Valentine, la ligne de points n'exprimait que l'ignorance de l'auteur. Ce que ma tante m'avait dit, au sujet de M. Brisquet et de sa carrière interrompue, ne me renseignait pas sur sa vie sentimentale pendant les années qu'il avait passées au barreau de P... Je franchissais donc ces années-là, et je retrouvais, à l'épilogue, Rodolphe réfugié à Chez-Martineau, avec le portrait, les livres, et tous les souvenirs de sa bien-aimée. J'allais même jusqu'à supposer que Valentine avait habité Chez-Martineau et qu'elle y était morte.

oe qui expliquait la présence de son portrait dans ce salon. Lamartine aussi était mort, bien entendu, et aussi les parents cruels... Seul, M. Brisquet survivait, pareil à un saule penchant dans un cimetière. Méconnu par ses concitoyens, il serait mort, à son tour, sans qu'une âme fraternelle eût pressenti l'admirable et douloureux secret de sa vie, si, par un jour d'automne, une jeune fille...

Ah ! que cela me paraissait beau, ingénieux, attendrissant ! Et ce n'était pas seulement un caprice de mon imagination, c'était une « tranche de vie » comme on disait alors... Ma famille m'avait assez humiliée, en me répétant , à tout propos :

■ — Tu ne connais pa^ la vie, Charlotte!..» Quand tu connaîtras la vie ! Si tu connaissais la vie !..

Eh bien ! je commençais à la connaître, la vie, celle au moins de M. Brisquet î

Il nous avait promis sa visite, pour causer avec-moi, pour lire avec moi, quelques-uns de ees vers dont matante avait parlé... Fiévreuse-

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ment, je corrigeai ces poèmes, moins intéressants, à coup sur, que l'aventure de Rodolphe et de Valentine... Je supprimai même, par décence et pour ne pas scandaliser mon nouvel ami, quelques strophes trop passionnées que séparaient des lignes de points... Et j'attendais M. Brisquet avec une impatience presque amoureuse, quand, hélas !... hélas I... des affaires incompréhensibles, annoncées par une lettre de papa, obligèrent ma tante à ,faire, en toute hâte, le voyage de Paris. Il était question d'argent — naturellement — et de banquiers et de notaires... Tante Gésarie, affolée, fit sa malle et je fis la mienne. Nous prîmes le train, etB..., ses remparts, ses ponts, sa calme rivière, sa vieille tour et ses peupliers, disparurent à mes yeux qui ne devaient plus, avant bien des années, les revoir... Deux mois plus tard, je fus fiancée et, l'été qui suivit, je fus mariée, la veille de mes dix-sept ans. Ici se place une lign-e de points qui signifie l'amour, la maternité, des joies, des chagrins, des deuils, un fragment de jnajeunesse de femme...

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Huit ans s'écoulèrent. Je revins à B... pour accompagner ma tante Gésarie jusqu'à sa dernière demeure que mon bisaïeul et ma bisaïeule avaient édifiée, où l'attendait, déjà, toute une partie de sa famille. Après les obsèques, je me trouvai assez souffrante, et mes parents me conseillèrent de me reposer pendant quelques jours dans la maison de la défunte qui, maintenant, leur appartenait. J'y consentis sans peine. Il m'était doux d'évoquer, par les chambres grises et le jardin aux allées en croix, l'ombre de l'excellente femme qui avait vécu, dans ce logis, en faisant le bien ; et aussi, une petite ombre habillée de toile bleue, fraîche, heureuse, appartenant déjà, par tous ses rêves, à l'amour qu'elle ignorait, et grisée par les livres des poètes comme une abeille par les tilleuls de juin.

M- Brisquet, qui relevait de maladie, n'avait pu venir aux funérailles de ma tante, mais il m'avait envoyé une lettre exquise, dans laquelle il exprimait sa peine, et aussi son regret de ne pas me revoir... Il me rappelait

Taprès-midi que j'avais passée à Chez-Martineau. Cette lettre me rendît toute pensive. J'eus une envie folle et bien féminine, de percer un secret qui peut-être n'existait que dans mon imagination, de savoir, enfin, ce que personne n'avait pu me dire à B.. ., ce qu'était Valentine de Saint-Scève, et quel rôle elle avait joué dans l'existence de M. Brisquet. Le vieil original rirait en se contemplant au miroir déformateur d'une imagination d'enfant, et je rirais aussi, en comparant le Brisquet réel au chimérique adorateur de Valentine. C'est que je me croyais guérie du mal romanesque. J'avais renoncé à la poésie et fermé pour jamais ces cahiers d'école, où la fillette de seize ans écrivait, naguère, des poèmes frénétiques, avec des lignes de points...

J'annonçai donc ma visite à M. Brisquet. Son âge, son état de santé, l'affection qu'il avait eue pour ma tante, autorisaient celte grave infraction au protocole du deuil qui est fort sévère en province.

Or, dans la voiture qui me conduisait, par la

blanche route poussiéreuse, entre les peupliers d'or et d'argent, voilà qu'à respirer l'odeur de Fautomne, fruits mûrs, regain coupé, feux d'herbe, vignes rouges, le parfum du passé réveilla la jeune fille endormie dans la jeune femme. Ce n'était plus son fantôme que je cherchais au dehors de moi : c'était elle qui revivait, pour un jour, sous mes voiles de deuil, avec ma figure de vingt-cinq ans. Et ce fut elle vraiment, qui descendit devant la grille de Chez Martineau, saluée par l'aboi d'un chien roux dont je reconnus la race et l'origine. Gravier blanc des allées, sauges écarlates sur la pelouse, fenêtres du salon entr 'ouvertes sur les rideaux de perse à feuillages bleus, tout m'ap paraissait tel qu'autrefois, dans la même lumière ambrée de la même saison ; mais la servante, bien vieillie sous la quicheusenote de percale, n'eut pas besoin de courir chercher son maître. M. Brisquet, appuyé sur sa canne et traînant un peu la jambe, était dans le vestibule. Il me baisa la main en me remerciant d'être venue, et nous entrâmes ensemble dans

le salon où Valentine de Saint-Scève nous accueillit, avec le regard nocturne de ses grands yeux et le sourire pensif de sa belle bouche.

M. Brisquet me parlait de ma tante ; je répondais à ses questions amicales, et je le regardais, toute surprise qu'il ne fût pas vieux ! Il m'avait paru un homme âgé, un ancêtre, huit ans plus tôt. Je m'apercevais aujourd'hui qu'il était vieux par rapport à ma jeunesse, mais qu'il n'était pas un vieillard. Son visage était aussi fin, ses yeux aussi bleus, que lors de ma première visite. Un peu plus de poudre sur les cheveux gris, à peine... Par contre, l'image séduisante de Valentine me semblait reculer dans le temps. Sa coiffure, sa robe, la manière du peintre, le cadre ovale, avaient je ne sais quoi de suranné, qui était plein de charme, mais qui ne s'accordait plus du tout avec mon fameux roman... Le salon même était-il contemporain du tableau?... Pourquoi cette Valentine que M. Brisquet avait tant aimée lorsqu'il était jeune, — au temps de Napoléon III, —

semblait-elle une de ces belles personnes qui brillèrent, jadis, à la cour un peu bourgeoise de Louis-Pbilippe?

M. Brisquet devina que j'étais distraite, et il craignit de m'ennuyeren me gardant trop longtemps dans le salon.

— Vous plairait-il de refaire, avec moi, le tour du parc, et de cueillir quelques beaux fruits, comme autrefois? me dit-il. J'ai été assez malade, mais je marche bien, avec ma canne, et cela me ferait plaisir de vous ramener sous ces ombrages romantiques.

J'acceptai.

Au lieu de traverser le parc pour gagner le verger, M. Brisquet prit un chemin plus court, qui nous conduisit, tout d'abord, au bel enclos des arbres à fruits. Là, je dus choisir moi-même, sur la foi de mes souvenirs, les poires et les raisins dont je n'avais pas oublié le goût de miel et l'odeur musquée. M. Brisquet s'attendrit à me revoir, près de lui, dans ce jardin, et, plusieurs fois, comparant la fillette que j'étais alors à la jeune femme que j'étais devenue, il

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manifesta une curiosité discrète qui, pourtant, m'embarrassa. Nous nous connaissions à peine, et chacun de nous sentait, d'une manière obscure, que nous avions beaucoup pensé l'un à l'autre, mais le difficile était d'ouvrir la voie aux confidences. Nous revînmes par le vieux parc, lentement, après qu'un jardinier eût emporté les fruits cueillis par nous. Cette journée de septembre était lourde d'orage. M. Brisquet traînait la jambe et j'étouffais dans mes vêtements de deuil. Nous décidâmes de nous asseoir, un instant, sur le banc verdàtre que dominait la Velléda toute rongée par l'humidité, en face des rochers artificiels et des saules. C'est là, dans le silence pur, dans le crépuscule glauque et limpide des grands arbres, dans l'amère odeur de l'automne, que M. Brisquet osa mejparler de moi, avec une sorte de tendresse timide qui n'était pas tout à fait paternelle, mais qui n'avait rien de galant. Il me demanda si j'étais heureuse, et si la femme avait conservé, Mans son cœur plus mûr, cet amour passionné de la poésie qui rayonnait

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autrefois du cœur, des yeux, de Têtre tout entier de la jeune fille.

Je lui répondis avec un peu de tristesse :

— J'ai fini de rêver. Je vis.

— Alors, ces grands espoirs de l'adolescence, cette belle folie, ce chant intérieur...

— Peut-être, au fond de moi, cela subsiste ; mais, il faut que je sois, en apparence, comme les autres...

— Soit ! dit M. Brisquet, qu'importe l'apparence? Qu'importe le voile sur la lampe, pourvu que la lampe brille et brûle? Il n'est de malheureuses que les âmes éteintes et celles qui ne se sont jamais enflammées.

— Faut-il donc se consumer dans la solitude ?

— Ceux qui portent en eux un foyer de lumière et de vie se rencontrent quelquefois et se reconnaissent.

Il mit sa main sèche et légère sur mon bras :

— Est-ce vrai, petite flamme ? Ai-je vu clair, autrefois et aujourd'hui ?

— Et moi aussi, dis-je en le regardant en

face, j'ai vu clair, avec mes yeux de jeune fille. J'ai deviné votre extrême sensibilité, si bien défendue contre l'indiscrétion des indifférents.

— Quoi? fit-il... Vous aviez senti cela, dès votre première visite? Et comment! et pourquoi? Je n'avais rien dit qui pût vous

révéler...

— Oh ! vous en aviez dit assez pour que je visse en vous le héros d'un roman...

— D'un roman?...

— Imaginé par moi ; absurde sans doute, et dont vous ririez... mais l'absurde peut être une

mauvaise interprétation de la vérité entrer-vue...

— Un roman ! répéta-t-il. Vous me faisiez beaucoup d'honneur, chère petite madame. Il n'y a pas eu le moindre roman dans ma vie.

— Bien vrai ?

— Trop vrai. Et ce fut peut-être l'effet d'une éducation romanesque...

— C'est un paradoxe?

— Non point. J'ai perdu mon père en bas âge. J'ai été élevé par une mère infiniment déli-

cate et tendre, mais sentimentale comme on ne Tétait déjà plus, sous le Second Empire, une mère nourrie de la piété, de la passion, de la mélancolie romantique, heureusement corrigées par les plus solides vertus. Je l'adorais et je subis son influence. Quand elle mourut, j'avais vingt ans et sa sensibilité — cette extrême sensibilité que vous avez pressentie — revivait en moi. Beaucoup de timidité, un peu d'orgueil, la peur et le désir de me donner, parce que je voulais me donner tout entier et pour toujours, me rendirent aussi difficile que le héron de la fable.

Je ne rencontrai jamais la compagne rêvée et je ne me résignai pas à « m'établir » comme on dit ici, dans un bon mariage de convenance. Je me dis, parfois, que j'ai eu tort de ne pas accepter la règle commune, que la solitude de ma vieillesse est le juste châtiment de mon orgueil. Mais tel que j'étais, tel que ma mère m'avait pétri, j'aurais trouvé, probablement, dans un mariage de cette sorte, une solitude moins paisible.

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— Permettez-moi une question très hardie sur un sujet délicat?... Cependant vous avez été amoureux...

— J'ai cru l'être...

— Passionnément amoureux ?

• — Non, jamais...

— Pourtant... si j'en crois vos propres paroles...

— Quelles paroles?

— Celles que vous avez prononcées devant moi, dans la bibliothèque, en me montrant un certain livre...

— Je ne m'en souviens pas...

— Vous m'avez montré sur ce livre — les Harmonies de Lamartine, — le nom d'une femme, celle dont vous gardez le portrait, dans votre salon, et vous m'avez dit, en propres termes : « C'était une créature adorable. Je l'ai connue trop peu de temps, quand j'étais jeune, et je l'ai beaucoup aimée. »

— Quoi? dit M. Brisquet, vous avez construit un roman sur cette phrase ! 0 l'imagination des petites filles !

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Il se mit à rire, ce qui me causa de Tétonne ment et du chagrin.

— Voyons ce beau roman! reprit-il... J'ai le droit de le connaître, puisque j'en fus l'inspirateur, à mon insu.

Et il insista tellement que je finis par rire à mon tour, en racontant les aventures amoureuses de Valentine et de Rodolphe. Mais quand je cessai de parler, il ne riait plus. Pensif, les yeux baissés, il remuait du bout de sa canne les feuilles mortes sur la nacre noire du bassin. Il y eut, entre nous, un silence glacé. Combien je regrettais de m'être prêtée au jeu de ce vieil homme, et d'avoir blessé, à travers lui, un être invisible dont je sentais la présence, sous les arbres d'automne, comme je l'avais sentie, autrefois, dans ce salon de Ghez- Martineau.

M. Brisquet soupira, et se parlant à luimême :

— C'est ça, dit-il, et ce h'est pas ça... C'est une transposition de ce qui fut, ou plutôt une divination de ce qui aurait dû être... Mais

quoi? Une petite fille aurait pressenti ce que personne n'a jamais soupçonné?

Il prit ma main qu'il baisa presque tendrement, et me regardant dans les yeux :

— Comment est-ce possible ?

— C'est le portrait qui m'a parlé...

— Il n'a pas pu dire tout, mon enfant. Je compléterai donc cette confidence imparfaite.

« Je vous ai dit tout à l'heure que mon adorable mère m'avait formé à son image. Quand je la perdis tout me manqua. Je connus, à vingt-trois ans, la solitude absolue du cœur, car je n'avais ni famille ni amis, rien que des cousins éloignés et des camarades. L'un de ces cousins, vieil avocat très répandu dans la société parisienne, se prit d'amitié pour moi. Il me conseilla de quitter la Saintonge et de m'installer près de lui, comme secrétaire. C'était une occasion précieuse d'apprendre la pratique de mon métier. Me voilà donc à

Paris, ce Paris charmant du Second Empire dont on a dit tant de mal et qui était plus bruyant que dépravé. J'y vécus trois ans, dans un monde qui eût épouvanté ma pauvre maman. Mes cousines — très honnêtes femmes — étaient de l'espèce Benoîton et plaçaient tout leur bonheur dans le mouvement perpétuel. Je fus d'abord très offusqué par leurs énormes chignons, leurs jupes courtes et ballonnées, leur maquillage, leur goût pour la cigarette et les chansons de Thérèsa. En ce temps-là, il y avait un demi-siècle d'écart entre les mœurs de Paris et celles de la province. Jamais, à B..., une dame n'aurait osé fumer devant témoins ; jamais elle n'aurait osé prononcer certains mots et avouer certaines lectures qui paraissent aujourd'hui bien innocentes. Je parus, dans les salons de mes cousines et de leurs amies, un garçon assez gauche, qui ne se livrait guère et qui passait pour dédaigneux, lorsqu'il était seulement un sensitif et un timide. En réalité, je retardais de trente ans ; j'étais un étranger parmi les jeunes hommes et les jeunes femmes

de mon âge, aussi différent d'eux, en 1867, que vous pouvez Têtre en 1903. C'est pourquoi je plaisais beaucoup aux vieilles dames. Je savais parler, avec elles, le langage de leur temps. Elles en étaient ravies et voulaient toutes me marier.

— Avec une de leurs petites-filles, qui ne vous aurait pas entendu.

— Oh! je ne me souciais pas d'être entendu par ces demoiselles si modernes! Je les écoutais ; je les admirais par courtoisie, et je pensais que, si la femme de mes rêves existait, elle vivait quelque part, en province; qu'elle ressemblait un peu à ma chère maman ; qu'elle était née, comme moi, pour une vie simple et studieuse, embellie par un profond amour. Les aimables Benoîton n'avaient pas le loisir d'aimer ; et moi je voulais l'amour dans le mariage.

— Mais le mariage, en province, n'est-il pas surtout une affaire de famille, arrangée par les parents selon l'aiitique usage français? Ni ma tante Césarie, ni mes autres tantes n'ont fait des mariages d'amour.

— En effet, dit M. Brisquet. Cependant, ma mère s'était mariée par amour, et elle avait gardé, de cette union trop brève, un souvenir si ardent que j'en fus imprégné, à mon insu, et que mon âme enfantine se forma dans une atmosphère d'amoureuse piété. Devenu homme, je rêvais d'être, pour une femme, ce que mon père avait été pour ma mère, d'aimer comme il avait aimé, et de mériter, comme lui, le grand amour, plus fort que la mort, dont j'avais senti, sur ma petite tête, le souffle brûlant... Je dois ajouter, en toute humilité, que ce beau rêve ne me défendait pas toujours contre les tentations parisiennes. J'eus des aventures et fis des sottises, ni plus ni moins que mes camarades, mais je ne trompai jamais mon cœur avec mes sens, et parce que j'étais un sentimental, je ne donnai jamais ni aux femmes, ni à moi-même, la comédie du sentiment.

» Enfin, il arriva que je souffris, un jour, de ma solitude, et que je cédai aux instances d'une vieille amie qui souhaitait me marier.

Elle approuva mon désir d'aimer et d'être aimé, mais elle considéra, tout d'abord, ma famille, ma fortune, mes chances de succès et en dernier lieu, mon caractère. Puis elle me parla d'une jeune personne âgée de dix-neuf ans, orpheline, apparentée à la meilleure bourgeoisie bordelaise, et bien dotée par sa marraine, la comtesse de Glarencé, qui habitait ici môme, à Ghez-Martineau... J'avais entendu parler de cette dame, mais je ne la connaissais pas, car elle ne recevait personne et ne sortait 'amais de chez elle.

» Etre sentimental, ce n'est pas, forcément, être romanesque, et je ne demandais pas que la jeune fille élue se révélât dans un cadre et dans des circonstances dramatiques. Si mademoiselle...

— Valentine?

— Non, dit M. Brisquet, Stéphanie, ou plus joliment : Stéphanette... Donc, si mademoiselle Stéphanette pouvait me donner l'amour et le bonheur, peu m'importait que notre rencontre eût été arrangée par deux vieilles dames.

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» Il fut convenu que j'irais passer les vacances à B... et que j'apporterais à madame de Clarencé des nouvelles de son amie. Cet acte de politesse m'ouvrirait les portes de Ghez-Martineau. Un peu plus tard, mademoiselle Stéphanette arriverait, comme tous les ans, et sa bonne marraine manifesterait sa volonté de la distraire en invitant quelques personnes du voisinage. La suile dépendrait de nous, de nous seuls.

» Je me rappelle, en ses moindres détails, cette première visite que je fis à Ghez-Martineau, par une journée torride. La maison était telle qu'aujourd'hui, et je la vis, à travers la grille du jardin tout incendiée de soleil, avec ses stores baissés et ses persiennes closes. Elle semblait inhabitée, morte... Cependant, des fenêtres du salon, venaient jusqu'à moi les accords assourdis d'un piano. Je m'arrêtai un instant pour écouter et soudain, une voix de jeune fille ouvrit ses ailes et prit l'essor... En vérité, j'eus la sensation d'un être invisible, qui s'envolait dans l'air en feu comme un oiseau

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OU comme une âme... J'imaginai la chanteuse adolescente, assise au piano, et baignée de fraîche pénombre. Elle était là, cette Stéphanette qu'on m'avait promise ; elle me devançait au mystérieux rendez-vous du destin ; et quand elle jetait son appel à la vie, l'amour tout bas lui répondait, sous la forme d'un passant inconnu, debout à quelques pas d'elle.

)) Je demeurais immobile, le front contre la grille fermée, tout abandonné, esprit et sens, aux enchantements de la musique, et dans cette ivresse qui m'ôtait le pouvoir de raisonner, il me restait une idée précise quoique folle : « La femme qui chante avec cette voix, c'est la femme que je dois aimer. »

— C'était le coup de foudre... Vous étiez amoureux, dès cette minute-là...

— Je l'étais, parce que j'avais envie de l'être, et que les circonstances s'accordaient avec mon secret désir.

— Et que dit mademoiselle Stéphanette lorsqu'elle connut votre présence?

— Rien du tout.

— Comment?

— Un domestique m'aperçut et vint m'ouvrirla grille. Je le priai de m 'annoncer à madame de Clarencé, et il me laissa dans le vestibule, assis sur un canapé de velours jaune qui est encore à la même place... La voix ailée frémissait maintenant tout près de moi, derrière le mur et la grande porte du salon. Je distinguais les paroles d'une mélodie italienne et j'étais de plus en plus amoureux.

» Soudain, la phrase mélodique resta suspendue; l'arpège commencé se brisa et j'entendis le petit choc du couvercle rabattu sur le clavier. Le domestique ouvrit la porte du salon... Je fus pris d'un terrible accès de timidité. J'aurais voulu fuir... Néanmoins, je lis bonne contenance...

— Elle était là?

— Elle était là, encore assise sur le tabouret du piano que débordaient les plis argentés de sa robe. Elle se leva, d'un mouvement gracieux, et je vis ses cheveux tout blancs sous une « pointe » de dentelle noire.

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— EIi quoi? c'était la vieille dame? Vous étiez amoureux de la vieille dame ?

— Riez!... Riez!... dit M. Brisquet. Je n'avais pas envie de rire. J'éprouvais un sentiment d'humiliation, et je maudissais Taccès d'humeur romanesque qui me rendait ridicule devant moi-même. Cependant, madame de Glarencé, devinant mon trouble, s'efforçait de me mettre à l'aise. Elle avait la simplicité de la grande dame, avec cette gr{\ce qui vient du cœur et qui survit à la jeunesse. Je finis par m'enhardir et par lui avouer que j'avais subi le charme de sa voix, que j'étais demeuré longtemps à l'entendre, persuadé qu'une jeune fille — une très jeune fille — chantait derrière les volets... Cette déclaration l'amusa beaucoup, et nous parlâmes de la musique italienne, que nous aimions tous deux et qui était déjà un peu démodée... Ceci m'amena tout naturellement à raconter mon enfance et mon heureuse vie avec ma chère maman.

y> Madame de Clarencé ne me dit rien de

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mademoiselle Stéphanette, mais elle me permit de revenir à Ghez-Martineau « souvent, très souvent », et je compris qu'elle désirait me bien connaître. J'usai de son autorisation, d'autant plus volontiers que je m'ennuyais dans ma maison vide. Mes visites devinrent fréquentes sinon quotidiennes; et je sentis, avec un extrême plaisir, que j'étais toujours attendu.

» — C'est une grande charité, disait parfois madame de Clarencé, que de venir, par tous les temps, tenir compagnie à une vieille personne. Un jeune homme élevé par une mère aimable et qui l'a beaucoup aimée, peut, seul, avoir ce courage. Un autre se lasserait.

» — Et ce serait tant pis pour lui, madame, répondais-je. Moi, je ne me lasse pas, et je n'y ai aucun mérite.

» J'étais sincère. Peut-être en souvenir de ma douce maman, j'aimais les femmes âgées, ses contemporaines. J'aimais ces amies vénérables, ces bienveillantes consolatrices vers qui la jeunesse, aux heures tristes, se réfugie. Qui n'a pas goûté la douceur de leur affection,

ne connaît pas tout le cœur de la femme, car il y a, dans ce sentiment, une nuance de tendresse maternelle et le très lointain, le chaste parfum que laisse après lui l'amour dans l'âme qu'il habita. Elles ont un charme pénétrant, ces femmes qui ont su vieillir, qui ont conservé de beaux cheveux de soie grise, des mains fines, un peu desséchées et transparentes, et dans une figure flétrie, un regard clair, soleil de décembre sur un iardin sans fleurs.

y> On les aime pour ce qu'elles sont et pour ce qu'elles furent. Leurs bandeaux lisses, leurs fronts pâles sont des reliquaires d'argent et d'ivoire, pleins de choses mystérieuses, funèbres et sacrées. Chacun renferme tout ce qui reste d'une longue vie, des images presque effacées, des souvenirs poudreux comme des bouquets anciens, des noms cachés au plus secret de la mémoire, des noms qui signifièrent autrefois l'amour, la joie, la douleur, et qui n'existent plus que là, dans ce sanctuaire de la pensée, et sur des tombes.

» Aucune de ces femmes âgées que j'ai connues, ne me donna, comme madame de Glarencé, à la fois la douceur de la confiance et l'émotion du mystère. Je la revois, dans ce salon où n'était pas encore le portrait de la Dame en blanc; je revois la bergère à oreillettes, l'ample robe argentée, le visage aux yeux sombres, aux traits délicats. Sous les étoffes, le corps était presque immatériel. On l'oubliait. 11 devait être léger comme ces lins squelettes d'oiseaux qu'on découvre au printemps, dans l'herbe haute.

» Elle avait de l'esprit dans sa bonté, mais pas d'ironie, et en cela, elle était bien de son temps; elle savait encore pleurer; elle était encore capable d'enthousiasme. Sa bouche était accoutumée au sourire et non pas au rire .

))'De longs chagrins, qu'elle ne voulait pas dire, avaient ruiné sa santé, sans altérer son caractère. La lecture, seul plaisir des interminables hivers campagnards, nourrissait son intelligence qui était féminine par la spontanéité, masculine par la solidité, par l'équilibre.

Et le cœur était digne de l'esprit. Chacun de nos entretiens, même sur des sujets d'ordre général, me révélait l'exquise sensibilité de cette âme. Quand nous parlions du mariage et de l'amour, — sans faire une allusion directe à certains projets, — quelques mots échappés par mégarde, un éclat plus vif des yeux, un geste involontaire de la main, attestaient que nous avions touché une fibre intacte et profonde, et que j'en surprenais la résonance...

» Cela me donnait à penser. Que savais-je de madame de Clarencé? Presque rien. Elle avait été jolie et fêtée ; elle était vieille et solitaire. La dot qu'elle destinait à sa filleule devait beaucoup l'oppr uvrir, mais elle reportait sur Stéphanette un peu de cette passion maternelle qui s'exaspère, avec l'âge, chez les femtnes privées d'enfants. Veuve à trente-cinq ans, d'un mari qui ne méritait pas d'être longtemps regretté, elle ne s'était pas remariée ; et dès la quarantaine, renonçant au monde, elle était venue s'ensevelir à Chcz-Martineau... Quel

drame du cœur s'était achevé là, dans la solitude?

» Il m'était impossible d'interroger la comtesse, et mon imagination travaillait, comme travailla naguère la vôtre, ma chère enfant. Je construisais des romans qui se détruisaient l'un l'autre. Les gens de B... qui n'étaient pas reçus à Ghez-Martineau, et qui m'y voyaient avec une aigre jalousie, me firent des ragots stupides et contradictoires au sujet de ma vieille amie. Ils avaient d'elle — comme de moi-même aujourd'hui — l'idée la plus baroque. Mais je savais déjà que personne ne connaît personne et que les êtres humains perçoivent à peine le rayonnement confus des âmes voilées.

» Isolé, sans autre plaisir que l'amitié d'une vieille femme, je donnai à celte amitié la première place dans mon cœur, et je me trouvai bientôt chez madame de Glarencé comme le jeune Benjamin Constant chez madame de Charrière. C'étaient des causeries interminables, dans le salon ou dans le parc, des lec-

tures en commun, des avis qu'on me demandait pour tel ou tel aménagement de la maison, des conseils que je sollicitais pour. la conduite de ma vie. Quelquefois, madame de Clarencé me parlait de Stéphanette, mais, sachant mes idées sur l'amour, et craignant de gêner ma libre décision, elle observait une réserve délicate. D'ailleurs, elle me sentait beaucoup plus occupé d'elle que de sa filleule, et elle était trop femme, malgré son âge, pour n'être pas sensible à cet intérêt presque tendre dont elle avait perdu l'habitude.

» Je la priais souvent de chanter en italien, et, pour l'écouter, je m'en allais hors du salon, sous la fenêtre. Elle ne s'expliquait pas cette fantaisie, mais elle s'en amusait, et peut-être y trouvait-elle une sorte d'hommage, qui la flattait. Je lui disais que j'aimais à revivre le moment où, tout près de la connaître, elle s'était révélée à moi par ce chant si pur ; et je n'osais lui avouer que j'avais été à ce moment-là, presque amoureux d'elle.

» Toujours, elle cédait à mon caprice; et

toujours, sa voix ailée, sa voix qui n'avait pas vieilli, me rendait l'ineffable surprise qui ébranlait mon cœur et mes nerfs. C'était l'appel de la jeunesse amoureuse que j'avais cru entendre, mêlé aux parfums du jardin, et cet appel venait vers moi du fond des années. Avec une mélancolie déchirante, je songeais qu'en ce même lieu, cette même voix avait lancé ce même appel, dans la splendeur des saisons défur.r*^s. Alors, la chanteuse invisible était telle que je l'avais rêvée, toute jeune, tout ingénue, en robe blanche, dans la fraîche pénombre du salon... Qui donc l'écoutait dehors, quel passant inconnu appuyait son front à la grille ?

» Je médisais :

» Pourquoi n'ai-je pas été celui-là? Je l'aurais aimée... »

» Je rentrais dans la maison. Madame de Clarencé était encore assise au piano, et parfois, elle restait ainsi, la tête inclinée, les mains posées sur les touches muettes. Un jour, il me sembla qu'elle pleurait : mais elle

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haussa les épaules et se leva brusquement à ma vue.

y> Août s'acheva. La jeune Stéphanette annonça son arrivée pour la mi-septembre, et madame de Clarencé me pria de dresser, avec elle, la liste des invitations qu'elle ferait. Je n'y pris aucun plaisir.

» Elle s'inquiétait :

» — Qu'avez-vous, mon ami? Vous êtes bien grognon aujourd'hui...

» — C'est que je vais vous perdre, lui dis-je. Nous étions si bien, vous et moi, tout seuls î Je ne m'ennuyais jamais... Tout était si calme, si doux!

y> — Vous parlez au passé? Pourquoi donc? Qu'est-ce qui va changer?

» — Tout...

» — Assez I dit- elle, d'un ton maternel, je vous ai trop gâté, vous êtes jaloux comme un enfant... Mais ce sera mon tour, bientôt, d'être jalouse... Quand il y aura, ici, de jeunes et jolis visages, vous oublierez la vieille damé, et elle vous pardonnera

votre ingratitude pourvu que vous soyez heureax.

» Elle souriait d'un triste et charmant sourire. Je répondis :

» — Je serai heureux si je trouve une femme qui vous ressemble... Autrement, non.

» Nous étions dans l'allée du parc qui mène aux rochers, et que vous pouvez voir d'ici, à travers les saules. Il y avait déjà beaucoup de feuilles tombées, et je me rappelle le bruit de taffetas froissé de ces feuilles que balayait la jupe traînante de la comtesse.

> C'est là, par des gradations insensibles, que notre entretien mi-sérieux, mi-plaisant, prit un tour confidentiel, et que, pour la première fois, madame de Glarencé me raconta — oh! seulement à demi-mot — l'histoire de sa vie manquée.

» Histoire sans événements, dont le pathétique était tout intérieur... Une femme mal mariée, rencontre un homme qui se fait aimer

d'elle. Elle lui donne tout son cœur et rien que

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son cœur. Le temps passe. L'homme désespère de posséder jamais celle qu'il chérit. Il s'éloigne et, quand elle devient libre, elle apprend qu'il ne Test plus... Oui, banale histoire, très banale. Mais, comme dit la chanson d'Henri Heine, « ceux à qui elle arrive ont le cœur brisé ».

)) Je ne peux vous rendre, ma chère enfant, le ton, le regard de madame de Glarencé pendant cette conversation ou plutôt ce monologue. Elle procédait par allusions, avec un admirable tact féminin et cette pudeur particulière aux femmes figées qui craignent d'associer une image physique désagréable au souvenir d'amour qu'elles évoquent. Point d'amertume dans ce chagrin que je sentais éternel; point d'aigreur; nul égoïste regret; elle ne pensait qu'à l'autre, à celui qu'elle avait tant aimé et qu'elle n'avait pu rendre heureux.

» Je lui demandai timidement :

» — Où est-il?

» Elle murmura :

y> — n est mort.

> Et ses yeux reprirent, dans les larmes, Téclat perdu, le beau noir velouté de la jeunesse.

> Je lui baisai la main, en silence, et nous rentrâmes à la maison.

> — Venez p^r ici, me dit-elle, je vais vous montrer son portrait... Ainsi, vous le connaîtrez un peu et quelque chose de lui revivra dans

une âme qui m'est chère...

n Elle poussa la porte d'un oratoire qui existait alors, en annexe du salon, et qui fut démoli après la mort de la comtesse, par la fantaisie sacrilège d'un héritier. C'est la seule chose que je n'ai pu sauver, de tout ce que ma chère comtesse avait aimé, lorsque, plus tard, j'achetai Chez-Martineau.

» C'était une pièce très petite, basse, un peu sombre, meublée d'une table, d'un cabinet d'ébène aux nombreux tiroirs, d'un fauteuil et d'un prie-Dieu. Il y avait un crucifix au mur, et quelques portraits. Je savais que madame de Clarencé ne recevait jamais personne dans cette chapelle qu'elle appelait la Chapelle du

Souvenir. Là, me dit-elle, parmi les reliques de ceux qu'elle avait aimés, elle conversait avec eux ; elle priait ; elle pleurait doucement, toute seule.

» Sur la table, je vis des miniatures, encadrées de noir, et des daguerréotypes tout jaunes, où des fantômes de visages s'effaçaient dans le miroitement du verre.

» Madame de Glarencé prenait ces portraits, l'un après l'autre. Elle disait :

> — Mon père... Ma mère... ma sœur aînée... ma meilleure amie de couvent... ma petite cousine qui était si jolie...)

» Et elle ajoutait :

» Il est mort... » ou « Elle est morte... » en précisant les dates qui devaient composer une espèce de calendrier funéraire auquel, chaque jour, elle se reportait, pour une pieuse commémoration.

» Elle me disait aussi les particularités de chacun, son humeur, ses goûts, les événements de sa vie et les circonstances de sa fin. Et ces hommes, ces femmes, ces jeunes filles, ces

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enfants, vêtus de costumes surannés, fixés dans une attitude éternelle, me regardaient, moi, l'étranger, et semblaient me demander :

> — Qui êtes-vous ?

> Ils avaient été jeunes, cet homme au gilet de nankin, à la cravate haute ; cette dame au bonnet de dentelle; et celle-ci qui portait un peigne énorme à son chignon ; et celle-là, coiffée en madone, et celle-là qui tenait une harpe dans un paysage de ruines.

» Ils avaient respiré Tair vital ; ils s'étaient éblouis de la lumière ; ils avaient vu la fuite des saisons; ils avaient accompli tous les actes de la vie, travaillé, rêvé, souffert, aimé, et, comme tous les hommes, foulant du pied la terre où sont les morts, ils n'avaient jamais senti vraiment que leur existence allait finir... dans cinquante ans, dans vingt ans, dans un an, — — demain I... Et maintenant, ils n'étaient qu'un peu de poussière, un mirage de lignes et de couleurs sur le verre ou le papier, un nom presque oublié, une ombre entrevue parfois, dans le mystère du sommeil et du songe I

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j> Madame de Glarencé ouvrit les tiroirs du cabinet. Elle en sortit des liasses de lettres, des objets hétéroclites, boîtes d'ivoire, bourses en perles, étuis, portefeuilles, cadres enfermant des fleurs en cheveux, rubans décolorés dont les plis gardaient encore, en leurs cassures, la nuance vive du neuf. Et sur chacune de ces choses, précieuses pour elle, complaisamment, elle s'attardait.

» Mais je ne Técoutais qu'à demi. En me retournant, je venais d'apercevoir, au-dessus de la porte d'entrée, presque sous le plafond, un portrait de jeune femme en robe blanche dont la vue me fit oublier tout le reste... Oh I je n'eus pas besoin de demander qui elle était I Je la reconnus, sans peine. Elle, Valentine, cette Valentine de Saint-Scève qui n'était pas encore madame de Glarencé, lorsqu'elle posait devant le peintre, cette Valentine aux yeux noirs, au sourire intelligent et doux, aux belles épaules couleur de rose thé sous la transparente mousseline.

» Elle, dans la fleur de ses vingt ans, elle,

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avant l'amour et la douleur, avec cette beauté virginale qui s'était comme transposée dans sa voix, pour durer jusqu'à l'arrière-saison de la vie. Elle, que je n'imaginais pas différente, lorsqu'elle chantait derrière les fenêtres closes ! Elle, la figure même de mon désir!

« Je l'appelais par son prénom que je n'aurais pas osé donner à madame de Glarencé, dans ma pensée la plus familière, parce que les vieilles gens n'ont plus de prénom, quand tous leurs contemporains ont disparu. Je répétais mentalement : « Valentine de Saint-Scève I Valentine ! » Et les yeux noirs qui me regardaient doucement, tristement, semblaient nous plaindre.

» Madame de Glarencé ne s'aperçut pas de ma distraction. Fouillant ses tiroirs, elle continuait de remuer la cendre de sa jeunesse consumée. Elle me montra deux lettres de Lamartine qu'elle avait rencontré à Paris, avant d'être mariée, et qui lui avait offert le volume dédicacé des Harmonies. Et puis, un peu plus pâle soudain, et d'une voix étouffée :

» — Ce médaillon, dit-elle...

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» Elle me le mit dans les mains, le petit médaillon d'émail noir, incrusté d'une étoile en diamants, bibelot démodé que les femmes d'autrefois portaient, au bout d'une chaîne, contre leur poitrine. Celui-ci, par le jeu d'un ressort, s'ouvrait en deux parties, et découvrait une minuscule peinture.

> Je dis :

» — C'est... lui?

» Elle inclina la tête, et quand elle sentit mon regard sur son trésor secret, toute sa face pâle se colora, jusque sous ses cheveux blancs. D'un geste passionné, elle me reprit le médaillon, le referma, le remit dans un tiroir, et s'assit sur le prie-Dieu, épuisée.

» Qu'avais-je vu? Une tête blonde de jeune homme en habit militaire... Mais avais-je eu le temps de voir? Avais-je même désiré voir ?... Pourquoi ce petit pinçon étrange à mon coeur, cette souffrance latente qui ressemblait... — oserai-je dire le mot?... — à la jalousie?

« Le soir, et le lendemain, lorsque je pus réfléchir, seul, lorsque j'analysai, froidement,

mon émotion, je demeurai confondu. Cette émotion était inexplicable, autrement que par un regret jaloux. J'aurais voulu que Valentine de Saint-Scève n'eût pas aimé ce jeune homme blond qui Tavait aimée aussi et qui l'avait fait souffrir. J'aurais voulu qu'elle fût née plus tard ou moi plus tôt, et qu'elle m'eût choisi, moi, et non pas cet homme... La destinée qui l'avait créée à l'image de mon désir, s'était cruellement moquée de moi, en brouillant les heures sur l'horloge de nos vies. Jamais, jamais, aucune femme ne me donnerait le bonheur que m'aurait donné Valentine ! Jamais, dans un jeune corps, je ne sentirais vivre une âme qui répondrait à la mienne, comme cette âme si ardente, que l'âge n'avait pu l'éteindre, cette âme rayonnante encore sous le voile d'un corps vieilli. »

M. Brisquet se tut. Il continuait de jouer avec sa canne, frappant les feuilles mortes à petits coups.

Je demandai :

— Qu'arriva-t-il ensuite?

— Rien du tout.

— Gomment?... Il arriva... Stéphanette ! Parlez-moi de Stéphanette qui dut jouer son petit rôle dans Fépilogue de votre roman.

— Un tout petit rôle. Quand je la vis, à Ghez-Martineau, avec sa turbulence de jeune animal et ses grands rires de pensionnaire, je me sentis très vieux à côté d'elle, et je lui parus tel, par bonheur. Elle déclara fran-

chement, à sa marraine, que j'étais un personnage ennuyeux. Ainsi, je fus dispensé d'une épreuve gênante, et madame de Glarencé ne me parla jamais d'un mariage qui n'était pas écrit dans le ciel... Avait-elle compris que Valentine de Saint-Scève faisait tort à Stéphanette, et qu'elle, la comtesse de Glarencé, presque septuagénaire, l'emportait, dans mon cœur, sur une fraîche adolescente? Non, cette idée ne lui vint pas. Elle me dit seulement, un jour :

— Mon cher Rodolphe, vous n'êtes pas fait pour ce temps-ci. C'est un effet de l'éducation maternelle...

» Elle était toujours affectueuse pour moi, mais la venue de sa filleule avait détruit le charme unique de notre intimité. C'en était fini, de nos libres causeries. Par bonté pure, madame de Clarencé tâchait de faire briller la jeune fille dont le babil d'oiseau me fatiguait : et ce n'était plus elle qui chantait, au piano, c'était mademoiselle Stéphanette...

» Vous savez le reste... La guerre survint. Je fus blessé et prisonnier. Lorsque je rentrai en

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France, mon vieux cousin était mort. Des circonstances imprévues me décidèrent à m'établir à P... où j'exerçais ma profession d'avocat. Je demeurai célibataire et, comme la plupart des hommes, je ne fus ni très heureux, ni très malheureux. Une maladie qui brisa ma voix, me contraignit à une retraite prématurée. Il me plut de devenir un bourgeois campagnard, et de vivre sur ma terre, comme ces anciens magistrats qui, ayant déposé la robe, cultivaient leurs vignes, vendaient leur vin et mettaient Horace en vers français. C'est une aimable façon de vieillir pour un honnête homme . » Madame de Glarencé venait de mourir, dans un âge très avancé, et j'éprouvais un profond regret de l'avoir perdue. Un sien neveu, son héritier, abîma Ghez-Martineau, et, l'ayant abîmé, le vendit. J'achetai ce domaine, avec tous les meubles, tous les livres de la bibliothèque, et le portrait de Valentine que l'héritier dédaigna... Quand j'entrai dans le salon, et que je la vis, si belle, avec ses yeux pensifs et son sourire plein de tendre mélanco-

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lie, il me sembla que j'arrivais à un rendez-vous, autrefois manqué, et qu'une âme était là, présente et sensible pour moi seul, — l'âme de cette Valentine de Saint-Scève que j'aurais aimée.

> Et voilà ma confession terminée, petite madame. Je vous remercie d'avoir écouté sans rire les rêveries du vieil original... Il n'aura point d'autres confidents, et les bonnesjgens de notre ville de B... en seront pour leurs frais d'hypothèses...

— Hélas! dis-je, cher monsieur Brisquet, il n'y avait pas de quoi rire. L'histoire de tous les cœurs est faite de ces rendez-vous manques...

Pour rentrer à la maison, M. Brisquet s'appuyait plus lourdement sur sa canne, et courbait un peu les épaules. Je dus ralentir mon pas. L'ojnbre des arbres s'épaississait, plus glauque, et sur nous passait le frisson du soir. ..

Paris, 1921.

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