I06, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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Sans les événements actuels, ce livre n'aurait pas été écrit. Mais il est l'œuvre d'un homme de science, et les idées qui en forment le fond ne sont pas dues aux circonstances.
On a voulu y exposer la situation linguistique de l'Europe telle qu'elle est, et non comme les vanités et les prétentions nationales exaspérées depuis le xix= siècle souhaitent qu'elle soit.
Le lecteur n'y trouvera pas de solutions toutes prêtes : le rôle du savant n'est pas de mener, mais d'éclairer ceux qui ont la charge d'agir.
Cependant l'étude historique des langues conduit à des conclusions précises qu'on a cherché à formuler.
Les langues sont ce que les font les sociétés qui les emploient. La volonté de ceux qui les parlent y intervient et contribue à leur développement.
On s'est efforcé surtout de montrer ici comment les langues perdent leur unité, et comment se créent les langues communes.
Plusieurs personnes amies ont bien voulu lire des épreuves de ce livre ; elles m'ont donné des conseils utiles dont je me suis efforcé de profiter.
Deux petites cartes placées à la fin du volume orienteront le lecteur, l'une sur la répartition des langues parlées en Europe, l'autre sur les limites des parlers français et germaniques.
Un index permettra de retrouver les définitions et les renseignements qu'offre le présent petit ouvrage.
La~situation linguistique de l'Europe d'aujourd'hui est paradoxale.
La civilisation matérielle, la science, l'art même s'y unifient de plus en plus. Chaque jour, l'Européen cultivé se sent davantage chez lui dans tous les pays qui ont la civilisation européenne, c'est-a-dire, de plus en plus, dans le monde entier. Tous les civilisés pratiquaient de même, il y a peu d'années, les arts de la paix. Aujourd'hui presque tous font la guerre avtc les mêmes armes Sans cesse les moyens qu'ont les hommes de communiquer entre eux s'améliorent, et par suite la terre semble se rapetisser ; un Parisien est plus près maintenant d'un Anglais ou d'un Allemand qu'il n'était il y a cent ans d'un Champenois.
Cependant les langues qui servent d'organes à cette civilisation sont très diverses, et elles deviennent A. Meillet. I
constamment plus nombreuses. La connaissance de l'alltmand, de l'anglais, de l'espagnol, du français de l'italien ne suffit plus à qui veut se tenir au courant de toute la civilisation moderne.
Chaque nation, si petite soit-elle, veut avoir sa langue de civilisation à elle. A côté du russe, qui s'impose par la masse des hommes qui le parlent et par l'importance et l'originalité de sa littérature, toutes les nations slaves se donnent leur langue de civilisation particulière ; en face du polonais, du tchèque, du serbo-croate, du bulgare, qui ont de vieux titres de noblesse, se dressent le slovène, le petit-russe, qui n'ont pas de passé. Chaque pays Scandinave publie dans sa propre langue et ce qui est destmé aux gens du pays et aussi, de plus en plus, ce qui s'adresse au monde entier. La nation lettone, la nation lituanienne instituent chacune une langue de civilisation.
Si chaque nation obtient l'autonomie à laquelle elle prétend, si une fois prévaut le principe des Alliés que « les peuples ont le droit de disposer d'euxmêmes », la connaissance de vingt langues diverses ne suffira pas pour suivre la civilisation de la seule Europe. Et l'on ne dit rien ici des' peuples d'Asie qui ont acquis ou sont en passe d'acquérir la partie technique de la civilisation européenne, mais qui» naturellement, gardent leurs langues. Le monde tend à n'avoir qu'une civilisation ; mais les langues de civilisation s'y multiplient.