MULTIPLICITE DES LANGUES DE CIVILISATION II
Pour éprouver la gêne qui en résulte, il suffit de franchir une frontière linguistique. Pour ceux, savants ou praticiens, qui doivent se tenir au courant du travail fait dans le monde, la diversité des langues de civilisation complique la tâche d'une manière intolérable. A l'apprentissage, chaque jour plus bborieux, d'une science ou d'une technique, la nécessité d'apprendre des langues diverses, et toujours plus diverses, ajoute une charge qui ne cesse de s'alourdir.
L'acquisition d'une langue nouvelle enrichit la culture de celui qui l'apprend. Mais on a rarement la force qu'il faut pour se donner une élégance qui demande tant d'efforts, et d'ailleurs il devient de moms en moins vrai que l'acquisition d'une langue moderne soit un enrichissement pour l'esprit. Au fur et à mesure que la civilisation devient plus une, les langues sont conduites à exprimer p^r des procédés matériels différents, mais parallèles, des choses qui sont en fait les mêmes ; les notions ne varient pas avec les mots qui les expriment, et, si différentes qu'elles soient par les moyens qu'elles emploient, toutes les langues de l'Europe tendent à être, par ce qu'elles expriment, le calque fidèle les unes des autres.
Le nombre des langues de civilisation qu'emploient les hommes cultivés pour exprimer leur culture grandit sans profit pour la culture *universelle, et pourtant le bon droit de ceux qui les créent ou qui les développent ne peut être contesté. Il n'y a, dans
l'état actuel de l'Europe, aucun remède à cette contradiction.
On se propose ici de marquer les conditions historiques et sociales qui ont déterminé cette situation et d'examiner si ces conditions sont assez durables pour rendre impossible d'y remédier, si l'excès du mal n'appellera pas une réaction.
La pensée scientifique doit demeurer à l'abri du trouble causé par les événements. On a cherché à ne rien mettre ici à quoi tout savant, même d'une nation ennemie, ne puisse et ne doive souscrire.
Mais si, on l'espère, il n'y a dans ce livre aucun parti pris, le lecteur y trouvera une doctrine.
Les faits linguistiques n'y sont pas présentés comme une donnée sur laquelle les hommes n'auraient pas d'action.
Une langue est une institution : il ne dépend pas des individus isolés de la modifier; devant servir à tout un groupe, elle ne peut changer qu'en vertu d'un accord, conscient ou inconscient, d'un ensemble d'homme»f Mais la façon dont chaque individu manie sa langue contribue à en déterminer le développement ultérieur ; ainsi chacun est responsable, pour sa part, du perfectionnement ou de la détérioration de la langue qu'il emploie. Il y a, dans chaque groupe, plusieurs manières de parler ; les individus sont souvent maîtres de choisir l'une ou l'autre ; le choix que font les individus, et en particulier certains individus influents, n'est pas sans action.