SIMPLICITE DE L ETAT AMERICAIN
L'emploi du portugais au Brésil empêche l'Amérique méridionale d'avoir l'unité de langue ; mais le portugais et l'espagnol se ressemblent beaucoup : qui sait l'un apprend l'autre aisément. La péninsule hispanique et l'Amérique, du Mexique au cap Horn, forment un bloc linguistique énorme, dont l'importance grandit de jour en jour.
Quant à l'anglais, sa puissance est un fait actuel. Sauf l'Afrique du Sud où est employé le hollandais simplifié des Boers, et sauf l'Inde où l'anglais n'est qu'une langue de civilisation extérieure au pays, l'immense Empire britannique n'a qu'une langue, et grâce à cette unité de langue il a à la fois l'unité morale et la facilité des relations. La guerre présente, où des divisions, venues de toutes les parties de l'Empire britannique ont combattu aux côtés des Anglais continentaux et ont pris à la lutte une part brillante, a resserré les liens entre les Dominions et la vieille Angleterre ; l'Empire est apparu comme une grande patrie, où l'unité de langue symbolise une communauté de mœurs, d'idées, de sentiments. Malgré une séparation qui date d'un siècle et demi, et malgré des divergences d'intérêts considérables, les Etats- Unis de l'Amérique du Nord et l'Angleterre doivent à leur communauté de langue d'être restés étroitement unis. Par suite de cette communauté britannique et américaine, l'anglais est la grande langue commerciale du monde. Il s'est imposé à l'Extrême-Orient où les affaires se font en anglais, et où même les A. Meillet. i8
282 RÉACTION CONTRE l'iSOLEMENT LINGU1STIQ.UE
indigènes qui ont affaire aux Européens se sont mis à emjDloyer une sorte d'anglais très simplifié, le pidgin english. L'anglais est devenu ainsi pour les relations entre Japonais, Chinois et Européens une langue commune.
Dès maintenant, l'Amérique a réalisé un état linguistique relativement commode.
Tout le Nord n'a qu'une langue, l'anglais, qui domine du reste dans toute la partie Nord du Pacifique, qui est aussi la langue de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l'Afi-ique du Sud, qui est largement répandu dans l'Inde, et qui est l'idiome d'un puissant État de l'Europe. L'enclave française au Canada, rurale, sans prestige, sans avenir ne rompt pas l'unité.
Tout le Sud du continent américain emploie l'espagnol ou le portugais, deux langues étroitement apparentées entre elles, et qui ont aussi leur belle place en Europe.
Les langues des indigènes de l'Amérique disparaissent pour la plupart. Là où elles se maintiennent, surtout dans la partie tropicale du continent, elles ne servent nulle part à la culture.
Sans posséder l'unité de langue, l'Amérique s'oppose à l'Europe en ceci qu'elle se sert des mêmes langues de civilisation sur des aires immeases. Nulle part, elle ne tend à des créations de langues de civilisation nouvelles.
SIMPLICITÉ DE l'État américain 283
Si des groupes d'immigrants y cultivent des langues nationales, comme le lituanien, l'albanais, l'irlandais, le yiddisch, etc., ce n'est que par un contrecoup de ce qui se passe en Europe, et il va de soi que ces efforts sont sans portée actuelle comme sans avenir. L'action de ces groupes soutient, parfois assez fortement, celle des petits groupes correspondants d'Europe. Aux Etats-Unis, elle est sans efficacité contre la domination de l'anglais.
L'Amérique donne des modèles de la tendance à Tunification linguistique, aux États-Unis, en Argentine, où de nombreux immigrés se plient à la langue principale du pays. C'est une supériorité, entre beaucoup, qu'a l'Amérique, nouvellement colonisée, sur la vieille Europe où subsistent des débris de nations diverses.
En Europe, la multiplicité croissante des langues de civilisation cause une gène qui grandit sans cesse.
Les citoyens de petites nations qui n'ont pas appris d'autre langue de civilisation que leur langue nationale deviennent muets hors dé chez eux. Un Hongrois qui ne sait que le magyar est hors d'état de se faire comprendre nulle part dans le monde ; s'il veut sortir de son pays, il lui faut emmener un interprète avec lui. Un Européen, même polyglotte, qui passe par la Hongrie y est embarrassé parce que tout s'y fait en magyar.