DE L'EMPLOI DES GRANDES LANGUES DE CIVILISATION COMME LANGUES SECONDES
Le seul moyen efficace qu'on ait employé jusqu'ici pour parer à l'émiettement linguistique de l'Europe est celui d'une langue seconde. Les sujets qui ont pour langue nationale une langue peu connue au dehors recourent à l'une des grandes langues de civilisation répandues depuis longtemps. Le français, l'anglais, l'allemand ont été employés à cet effet.
Le français qui avait au xiii* siècle exercé une forte action au dehors, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, avait perdu de son importance durant les luttes pénibles qui ont eu lieu du xiv* siècle au début du XVII'. Avec la fixation dé la langue qui a résulté de l'établissement définitif d'un pouvoir central fort au xvii' siècle, il a repris un prestige à l'étranger. Il est devenu tout naturellement la langue commune de la diplomatie, à la place du latin, au
début du XVIII* siècle, parce que, au xvii* siècle, l'Empire avait fini de jouer son rôle en Europe.
Le rayonnement qu'ont exercé au xviii* siècle les idées françaises avec les philosophes et la Révolution a contribué à son tour à lui donner le caractère d'une langue commune de civilisation pour l'Europe. Le grand philosophe allemand Leibnitz a écrit en français une grande partie de son oeuvre. Frédéric le Grand, tout en donnant à sa dynastie et par suite à son pays le plus grand accroissement de puissance, n'avait pas d'autre langue de civiHsation que le français. A la fin du xviii* siècle, la noblesse russe apprend le français, et, négligeant le russe qui paraissait inculte, la cour de Russie parle dès lors couramment le français, qui a été la langue de l'aristocratie européenne dans la première moitié du xix* siècle. Au Levant, le français était et est demeuré la langue usuelle des affaires et de la ' culture intellectuelle chez tous les sujets de l'empire turc qui ont des relations avec l'Europe. Les écoles de missionnaires, et plus récemment aussi celles de l'Alliance Israélite, font du français la base de leur enseignement des choses occidentales. Il a pu sembler que le français serait pour l'Europe comme une langue commune de civilisation.
Le développement s'est arrêté ; le français a cessé de progresser. JLe miouvement nationaliste qui emporte l'Europe depuis la seconde moitié du xix* siècle a fait tort au français. L'aristocratie russe, qui avait fait du français sa langue usuelle, est revenue au russe.
et pour tous les Russes l'éducation se faisait en russe dès le courant du xix* siècle; là comme ailleurs, les jeunes générations ne possèdent pas le français comme les anciennes. Depuis la fondation de leur royaume unifié, les Italiens ont attaché plus de prix à leur belle langue, moins au français, et les jeunes Italiens cultivés ne savent pas le français comme le savaient leurs pères.
Les autres nations de l'Europe ont vu avec jalousie quel avantage avait pour la France l'emploi universel du français, et elles se sont efforcées de lui faire concurrence. On a fondé au Levant des écoles où l'on a enseigné l'anglais, l'italien, l'allemand ; on n'a pas réussi à briser la situation privilégiée du français, mais on a ralenti le développement d'une langue une de civilisation qui s'installait dans le bassin oriental de la Méditerranée.
La domination anglaise sur l'Egypte nuit aussi au français dans l'Orient méditerranéen.
La défaite française en 1870-187 1, en diminuant le prestige de la France, a diminué celui de sa langue. La France s'est repliée sur elle-même; elle a donné l'impression de demeurer stationnaire.
La population française a cessé de s'accroître, tandis que celle des pays voisins grandissait; la proportion des gens cultivés dont le français est la langue usuelle, qui était relativement forte en 18 18, est relativement mesquine en 19 18.
Les Français n'ont pas montré, dans les aflfaires
industrielles et commerciales, l'activité que déploient depuis 1870 les Allemands, les Anglais, les Américains. Les vaisseaux français se voient de moins en moins dans le monde. La part de la France dans les affaires internationales est devenue relativement beaucoup moins grande qu'elle n'était il y a cinquante ans ; et des peuples démocratiques, comme la Norvège, soucieux avant tout d'étudier des langues qui peuvent être utiles pour le commerce, ont réduit à peu de chose l'enseignement du français dans leurs écoles, au profit de l'allemand et surtout de l'anglais, qui sont plus immédiatement utiles.
Sans baisser d'une manière absolue, la production scientifique de la France n'est qu'une part relativement de plus en plus petite de la production universelle. La France a compté au xix' siècle des savants éminents ; il lui a manqué d'avoir des équipes de savants. Les éditeurs de langue française publient pour un public plus étroit que ceux de langue anglaise ou allemande. Comme les Français se prêtent mal au travail collectif, les éditeurs français ne peuvent lancer autant de manuels, de dictionnaires, d'encyclopédies, de livres de références que les éditeurs de langue anglaise ou allemande qui ont à leur disposition des auteurs plus nombreux, plus disposés au travail en groupes, et un public beaucoup plus large, achetant plus volontiers des livres non littéraires.
La connaissance du français était chose aristocra-
tique ; les citoyens des jeunes États démocratiques n'y attachent pas l'importance qu'y attachaient au xviii" siècle et dans la première moitié du xix* les hommes qui . tenaient à faire figure de gens cultivés. La connaissance du français demeure une élégance; mais elle est moins nécessaire qu'autrefois à un homme cultivé. H y a peut-être maintenant, en nombre absolu, plus d'hommes dans le monde qui savent du français qu'il y a un siècle; mais ils le savent moins bien, et le français n'a plus pour les jeunes le rôle qu'il a eu pour leurs grands-pères.
Les mérites mêmes du français nuisent à son extension dans le monde démocratique d'aujourd'hui. D'autres langues ont servi à des poètes aussi ou plus grands. Mais c'est la France qui, du xvi^ au xviii^ siècle, a donné le modèle d'une prose savante à l'Europe moderne. Il n'y a pas de prose plus riche, plus variée que la prose française, et il n'y a pas de langue de prose plus précise, plus nuancée, plus assouplie que celle de la prose française. Or, pour manier cette prose, il faut posséder une culture fine : une culture sommaire, un peu rude, ne sufiit pas à qui veut parler ou écrire le français littéraire. On sent qu'écrire le français sans nuances, le comprendre à demi, c'est n'en pas profiter.
Même sans viser à pénétrer les délicatesses de la langue, il n'est pas facile d'apprendre le français. Relativement aisée pour des peuples de langue slave, pour des Scandinaves, des Hollandais, pour des
peuples de langue romane, la prononciation française est malaisée pour les Allemands et surtout pour les gens dont la langue maternelle est l'anglais. La grammaire française est d'un type moderne, presque autant que celle de l'anglais à certains égards ; mais elle comporte un système verbal compliqué, embroussaillé d'un grand nombre de verbes irréguliers.
L'orthographe, fixée au xvi* et au xvii* siècle, est à la fois historique et pédante ; elle ne répond pas à la prononciation actuelle. Elle comporte des éléments adventices qui n'ont jamais répondu à rien ; ainsi le g de vingt, qui ne s'est jamais prononcé en français et que des pédants ont introduit pour rappeler le g du latin viginti, ou le d de poids qu'on a écrit parce qu'on s'imaginait — à tort — que ce mot continue le latin pondus. C'est un casse-tête pour un étranger que d'apprendre une langue où l'on prononce pwa (on note ici par w Vu consonne comme on le fait en anglais, dans le mot tramway par exemple) et où l'on écrit poids.
Il est dangereux de chercher à renouveler une bâtisse vieille et composée de pièces diverses étroitement ajustées par le temps et par l'usage comme l'est le français. Mais, sans toucher à la langue, on pourrait, avec profit» pour les Français eux-mêmes et pour les étrangers, diminuer les inutiles complications de l'orthographe.
Il y aurait grand avantage — et nul inconvénient — à remplacer ph par/, et à écrire télégrafe en français
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comme on écrit telegrafo en italien, en espagnol, en portugais. Il y aurait de même avantage à remplacer th par t, et à écrire ortografe, comme on écrit ortografia en italien. Il y aurait avantage à oublier que certains / du français qu'on note par y représentent un u grec, et à noter au lieu de physique, fisique, comme l'italien a fisica.
Il y aurait grand avantage à supprimer le g de vingt ou le d de poids, dus à l'erreur d'étymologistes maladroits ; vint et pois ressembleraient plus à vinti et à peso de l'italien, à vei^ite et à peso de l'espagnol que ne le font vingt et poids. En revenant à l'orthographe du moyen âge, on éviterait aux gens qui croient à la lettre écrite d'introduire dans le français parlé des consonnes qui le défigurent : si l'on effaçait le g de legs, dû à un rapprochement inexact avec léguer, on ne provoquerait pas une prononciation legs, avec un g ; et, si l'on notait lais, comme il convient, on ferait sentir que lais est le substantif verbal de laisser.
Il serait bon surtout de supprimer des distinctions grammaticales qui ne répondent à rien dans la prononciation actuelle et qui vont contre l'esprit de la langue : on ne distingue pas quatre aimé, l'un dans : j'ai aimé ces enfants, fai aimé cette femme, un autre dans les enfants que fai aimés, un troisième dans la femme que j'ai aimée, un quatrième dans les choses que j'ai aimées ; on prononce partout également aimé.