I. — Langues indo-européennes
Tous les groupes actuellement subsistants de l'indo-européen sont représentés en Europe, au moins en quelque mesure.
A. — Groupe celtique.
Le gaulois que des tribus conquérantes, du v^ au m* siècle av. J.-C, ont porté au loin, de l'Atlantique
à l'Asie Mineure, de la mer du Nord à l'Adriatique, ne se parle plus depuis longtemps ; il n'y a plus de groupe, si petit soit-il, dont le parler en continue l'usage.
Il subsiste encore deux groupes des anciens parlers celtiques : le gaélique, représenté aujourd'hui par des parlers locaux dans la moitié occidentale de l'Irlande, dans l'île de Man et dans les Hautes terres d'Ecosse, et le brittonique, qui comprenait autrefois : le gallois dans le pays de Galles, le comique dans la presqu'île de Cornouaille, au Sud-Ouest de l'Angleterre, et le breton, importé dans l'Armorique par des colons venus de Grande-Bretagne vers le v*-vi* siècle ap. J.-C. Le breton, armoricain n'est donc pas un reste du gaulois qui se parlait sur le sol français à l'époque de la conquête romaine.
Le nombre des hommes qui se servent de parlers celtiques est relativement petit. Le comique a cessé d'être parlé au xviii^ siècle. En Irlande, c'est tout au plus si 15 pour 100 de la population parlent l'irlandais ; en Ecosse, le gaélique n'est connu que de 200000 habitants environ sur un total de 4700000; dans l'île de Man, il n'y a que quelques centaines de sujets parlant le gaélique. C'est dans la région galloise que la proportion des sujets employant le parler celtique du pays, qui est le gallois, est le plus élevée ; elle atteint environ un tiers de la population totale. Presque tous les sujets des pays ancien- ■ nement celtiques de la Grande-Bretagne parlent aussi
l'anglais, qui est leur langue de civilisation, et les parlers celtiques ne sont pour eux qu'une langue locale, à laquelle, il est vrai, beaucoup d'entre eux sont passionnément attachés.
Il serait malaisé de dire quelle est dans la Bretagne française la proportion exacte des gens parlant seulement le breton ou parlant à la fois le breton et le français. Le breton est en recul constant, et il n'est pour les éléments cultivés de la population qui le connaissent encore qu'une langue accessoire. Dans les générations nouvelles, presque tous les enfants parlent français en même temps que breton. Dans les villes, le français est la seule langue usuelle. Partout, c'est la seule langue de civilisation.
En somme, les parlers celtiques sont des survivances. Mais l'Irlande a eu au moyen âge une grande littérature, et le mouvement irlandais actuel tend à en restaurer l'usage, qui est de nouveau en progrès. Dans le pays de Galles, le patriotisme local maintient l'usage du gallois, qui possède une littérature notable depuis le moyen cage. Dans l'extrémité occidej^ taie de la Bretagne française, le breton est encore^a langue usuelle des habitants de la campagne. Rien n'annonce une disparition prochaine des parlers celtiques, là où ils subsistent.
B. — Groupe roman (néo-latin).
Vers le m* siècle avant Jésus-Christ, on rencon-
trait en Italie des parlers divers appartenant à un même type, dit italique. Ces parlers se divisaient en deux groupes: l'un, dit osco-ombrien, comprenait l'osque, parlé dans la région méridionale, depuis le Bruttium (la Calabre actuelle) jusque dans la Sabine, et principalement en Campanie, et l'ombrien, parlé en Ombrie ; l'autre, le latin, était la langue du Latium. La domination romaine, en s'étendant à toute l'Italie, a déterminé, au cours de l'époque impériale, l'abandon des parlers osques et ombriens et même des parlers de type latin autres que le « romain ». Il n'est resté que la langue de Rome qui s'est étendue de l'Italie à toute la partie occidentale de l'Empire.
La dissolution de l'Empire romain, à l'époque des invasions, et la diversité des conditions où se sont trouvées les provinces de l'Empire ont fait évoluer le latin de façons différentes suivant les régions. Dès l'époque de Charlemagne^ il est apparu, en France au moins où l'évolution avait été le plus rapide, que le peuple ne parlait plus latin. Au cours du moyen âge, ce sentiment s'est fait jour partout, et l'on s'est mis à écrire les langues locales, qui sont alors devenues des langues littéraires pour l'usage profane : français, provençal, italien, espagnol.
L'invasion arabe a fait disparaître l'usage du latin dans le Nord de l'Afrique, en particulier dans la Tunisie actuelle, où il était devenu courant. Le latin s'est maintenu, en se transformant, dans presque
tout le reste de la partie occidentale de l'Empire romain. Il est devenu ainsi : portugais — espagnol — catalan et provençal — ■ français — réto-roman (ou roumanche ou ladin) — italien — roumain. Ces noms désignent des types généraux. Il y a presque autant de langues littéraires. Sauf dans le cas du catalan, du provençal et du réto-roman, il y a autant de groupes nationaux tranchés.
Outre leur ancien domaine, les principales de ces langues occupent maintenant des domaines coloniaux, dont beaucoup ont acquis l'indépendance. L'espagnol est devenu, depuis le xvi* siècle, la langue de toute l'Amérique du Sud, sauf le Brésil (et les Guyanes), de l'Amérique centrale et du Mexique. Le portugais est la langue du Brésil. Le français se parle au Canada, et il se répand dans l'Afrique du Nord- Ouest, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, où il tend à reprendre, et au delà, la place prise autrefois par le latin. L'italien est la seule des grandes langues romanes qui n'ait pas un domaine extérieur important ; il y a beaucoup de colons italiens, mais ils soçt pour la plupart, en Europe ou en Amérique, dans des pays dont la langue commune n'est pas l'italien.
En Europe même, les limites linguistiques des langues romanes ne concordent pas avec celles des États.
L'Espagne renferme la plus grande partie du domaine catalan, dont une petite partie se trouve en
France, sur l'autre versant des Pyrénées, en Roussillon. Or, le catalan n'est pas un parler de type espagnol ; il a toutes ses affinités linguistiques avec les parlers du Sud de la France.
Le territoire politique de la France, où il n'y a maintenant qu'une grande langue de civilisation, comprise et employée partout, comprend deux types de parlers romans entre lesquels on ne peut tracer de limites précises, mais qui sont bien différents, le type du Nord, auquel appartient le français commun, reposant sur le parler parisien, et le type du Midi, qui a fourni une langue littéraire importante au moyen âge ; cette langue a eu au xix^ siècle une renaissance littéraire avec Mistral et d'autres écrivains. Les parlers de la France méridionale diffèrent profondément de ceux de la France du Nord; un Français du Nord ne les comprend pas sans un sérieux apprentissage.
Il y a en France quelques régions où la population rurale emploie des parlers non romans : un petit domaine flamand au Nord, autour de Dunkerque et de Hazebrouck ; un domaine breton dans la pàrjie occidentale de la péninsule armoricaine, et un domaine basque dans les Pyrénées occidentales.
En revanche, le français est la langue d'une partie de la Belgique (où les parlers locaux appartiennent à un type particulier de parlers français, dit wallon), du Luxembourg et de la Suisse ; et l'Allemagne s'est annexé en 1871 une partie de la Lorraine de langue
française dont Metz est la capitale. En Suisse, la limite linguistique du français et de l'allemand passe à travers les cantons du Valais, de Fribourg et la pointe occidentale du canton de Berne^ laissant en domaine français les cantons entiers de Genève, de Vaud et de Neuchâtel. En Belgique, on comptait en 19 12 (sans tenir compte des enfants au-dessous de deux ans) 2 Sjoooo personnes ne parlant que français, 3 220000 ne parlant que flamand, 87 J 000 parlant français et flamand ; la capitale, Bruxelles, est entourée d'un territoire flamand, mais le français y domine, surtout , dans la partie la plus cultivée de la population.
L'italien n'est pas la langue de l'Italie seulement, mais aussi de plus de 700000 personnes en Autriche, à Trieste et dans le Trentin, et d'environ 300000 en Suisse, où la moitié de ces 300000 forment un groupe compact dans le canton duTessin. Les parlers locaux de l'ile française de Corse sont italiens. Les parlers italiens sont fortement distincts les uns des autres. Le sicilien, en particulier, a autant de titres que le provençal à passer pour une langue distincte ; mais il n'a pas de tradition littéraire. Les parlers du Nord-Ouest de l'Italie, surtout en Piémont et en Lombardie, offrent un type de transition entre les- parlers de type français et les parlers de type italien.
Les parlers dits réto-romans, roumanches ou ladins, sont employés par quelques dizaines de milliers d'individus, dans des vallées des Alpes, en Suisse (dans
le canton des Grisons)^ en Italie et |n Autriche. Ils représentent les restes de parlers romans qui s'étendaient autrefois beaucoup plus loin au Nord et à l'Est et que le progrès de parlers germaniques a refoulés. Ils n'ont réussi à devenir nulle part la langue officielle d'un groupe et n'ont pas constitué une vraie langue littéraire.
Les parlers roumains sont employés non seulement dans le royaume de Roumanie, mais aussi dans l'ancienne Russie, où la Bessarabie compte de nombreux habitants roumains, et en Hongrie, où il y a, d'après la statistique hongroise, environ trois millions d'individus parlant roumain. On rencontre aussi des parlers roumains en Macédoine. Il s'est constitué une langue littéraire roumaine.
En somme, il y a, sans compter le provençal et le ca^talan, cinq langues romanes ayant une importance politique et servant de langue de civilisation : le portugais, l'espagnol, le français, l'italien et le roumain.
Les langues romanes conservent beaucoup de traits communs. Leurs grammaires sont encore parallèles les unes aux autres ; les vocables sont communs pour la plupart des notions courantes, et il est assez facile de se rendre compte de beaucoup de correspondances entre les langues romanes. Voici quelques exemples parmi les mots dont la consonne initiale est b :
italien, provençal, espagnol, portugais : harba, français barbe, roumain barba.
italien bagno, provençal banlo, espagnol bano, portugais banho, français bain (les difiérences de notation de n mouillée: gn en italien, h en espagnol, nh ailleurs, masquent dans l'écriture la ressemblance réelle des formes).
italien bene, espagnol bien, portugais bent, provençal be, français bien, roumain bine.
italien buono, espagnol bueno, portugais bom, provençal bo, français bon, roumain bun.
italien bove, espagnol buey, portugais boi, provençal buou, français bœuf, roumain boii.
italien, portugais bocca, espagnol, provençal boca, français bouche; le roumain bucà signifie « joue ».
Il est aisé de multiplier ces exemples ; il y a ainsi un fonds de trois à quatre cents mots communs à l'ensemble des langues romanes, et dont l'identité est évidente au premier coup d'œil.
Mais, malgré ces ressemblances, les langues romanes sont maintenant bien distinctes les unes des autres : les changements se sont précipités durant la période qui a suivi la dislocation de l'empire romain, et, lents ou rapides, ils n'ont jamais cessé depuis dans chaque langue indépendamment. Il est plus tacile à un sujet parlant une langue romane d'apprendre une autre langue romane qu'une langue d'une famille indo-européenne différente. Mais un Français, un Espagnol et un Italien ne s'entendent pas entre eux pour cela ; ils ne s'aperçoivent même pas au premier abord que leurs langues sont de même type. A. Meillet. 2
Celle des langues romanes qui a joué dans la civilisation moderne le plus grand rôle, le français, n'est pas ctlle qui occupe l'aire la plus étendue — l'espagnol est parlé par beaucoup plus de sujets, sur des territoires beaucoup plus vastes — , et c'est celle qui, étant le plus différente du latin, est aussi par là-même le plus différente de toutes les autres.