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LA QUESTION DES LANGUES

tous ces peuples éloignés de Rome et de les jeter dans les bras du schisme grec, quand les patriarches de Constantinople se séparèrent de l'éghse romaine.*

Par ailleurs, les langues, loin d'avoir servi à former les nations, me semblent, au contraire, s'être formées à mesure que les nations se développaient. Dans les différentes contrées qui avaient été soumises à la domination romaine, les peuples, selon leurs besoins et leurs natures propres, se formèrent des langues, toutes dérivées du latin, toutes évidemment sœurs, mais cependant si différentes: l'italien, en Italie, l'espagnol, en Espagne, le portugais, en Portugal. La France, elle, se paya le luxe de deux langues parallèles, l'une plus harmonieuse, l'autre plus forte, mais toutes deux également belles: la langue d'Oc, devenue le provençal, dans le Midi, et la langue d'Oïl, devenue le français moderne, dans le Nord, pendant que, dans la presqu'île armoricaine, les Bretons continuaient de se servir de leur vieille langue celtique et que, dans les montagnes des Pyrénées, les Basques gardaient le parler de leurs ancêtres. Cependant, au fond des Balkans, une petite colonie romaine, oubliée au milieu des peuplades slavonnes, tchèques et germaines, se faisait, elle aussi, sa langue, tirée du latin, qui est devenue la langue roumaine. Si j'en juge par les quelques phrases que j'en ai vu citées, c'est, de toutes les langues romanes, celle qui se rapproche le plus du français.

Un peu plus tard, de la combinaison du français, importé en Angleterre par les Normands, et de l'ancien idiome anglosaxon se forma la langue anglaise. De leur côté, les différentes peuplades germaines, qui, encore aujourd'hui, sont loin de parler la même langue, combinaient leurs différents patois pour en tirer, vaille que vaille, l'allemand moderne.

Toutes ces différentes langues se formèrent et se propagèrent dans le peuple et par le peuple; chacune se répandit plus ou moins loin et plus ou moins vite, selon son mérite intrinsèque et selon qu'elle répondait mieux à la nature et aux besoins du peuple qui devait s'en servir. Les savants et les gouver-

1 A cet exemple, il faut ajouter celui de l'Angleterre des Tudor, imposant la langue anglaise aux Gallois, comme seule langue officielles alors que le français-normand était encore la langue de la Cour et du parlement d'Angleterre, — ainsi que l'auteur le signale à la page suivante.

nants n'intervinrent en aucune façon pour imposer ou même favoriser l'expansion de l'une au détriment de l'autre. Et c'est fort heureux; car, sans cela, je crois bien qu'aujourd'hui les gens d'Europe n'auraient plus de langue du tout et que nous serions obligés de leur exporter du cris et du montagnais.

Les gouvernants et les savants de chaque nation, loin d'avoir cherché à imposer le langage national à ceux qui n'en voulaient pas, l'ont, au contraire, tenu en profond mépris et se sont opposés de toutes leurs forces à sa reconnaissance oflBcielle.

Ceux qui connaissent l'histoire savent que les seigneurs anglais des XlVe, XVe et XVIe siècles dédaignaient la langue anglaise, qu'ils regardaient comme un jargon barbare, et refusaient de s'en servir. "Me prenez-vous pour un Anglo- Saxon?", répondaient-ils dédaigneusement, quand on avait le malheur de leur adresser la parole en anglais. Et, au moins jusqu'au XVIIIe siècle, avec des intermittences, le français fut la langue de la cour d'Angleterre.

Frédéric de Prusse, l'ami de Voltaire, avait le plus profond mépris pour la langue allemande. Â grands frais, il faisait venir de Paris des professeurs pour les jeunes seigneurs de sa cour; il ne voulait accepter que des gens ne connaissant pas l'allemand et il leur faisait défense absolue d'essayer de l'apprendre, "de peur, disait-il, que la grossièreté de la langue allemande ne ternisse la déhcatesse de notre belle langue". — Voyez-vous le Prussien qui voulait accaparer la langue française! — Â sa cour, on ne parlait guère que français; ainsi en était-il, du reste, à la cour de presque tous les autres princes allemands et à celle de Catherine de Russie.

C'est ainsi que le français, étant la langue de presque toutes les cours européennes, devint tout naturellement la langue de la diplomatie. Le gouvernement français ne semble pas avoir fait le moindre effort pour arriver à ce résultat. Il s'y serait plutôt opposé. Car, si la langue française était en grand honneur parmi l'aristocratie des pays étrangers, elle était fort peu estimée par les savants du pays de France, qui ne voulaient, eux, parler que grec et latin.

Nonobstant le dédain des dirigeants de leurs pays respectifs, le français, l'anglais et l'allemand ont assez bien fait leur chemin dans le monde et y tiennent, à l'heure actuelle, une place assez importante. L'usage de l'une ou de l'autre de ces trois langues n'a même commencé à être sérieusement contesté que quand les gouvernements des trois pays ont voulu l'imposer. Mais, pour que des gouvernants émettent une aussi folle prétention, il nous faut arriver à l'âge de la contradiction et de l'absurde, où la tyrannie la plus insupportable a été dénommée liberté et où le recul aux théories les plus démoralisantes de l'antique barbarie a pris le nom de progrès et de civilisation : — au XIXe siècle, en un mot.

Comme cette expérience du "siècle des lumières" est très intéressante et a donné des résultats très curieux, je me propose de l'étudier un peu en détail, dans le chapitre suivant, dont pourront peut-être tirer profit les constructeurs de l'unité nationale du Canada, ceux du moins auxquels il reste encore un tout petit peu d'intelligence.

La coercition et les langues

Pendant le cours du XIXe siècle, les gouvernements de France, d'Allemagne et d'Angleterre ont, par des méthodes plus ou moins violentes, essayé d'établir l'unité de langage dans ces trois pays. Or, malgré la diversité des moyens dont ils se sont servis, ces trois gouvernements, non seulement n'ont pas réussi dans leur dessein, mais sont arrivés à des résultats diamétralement opposés à ceux qu'ils voulaient atteindre.

Il me semble que les échecs de ces trois gouvernements démontrent amplement l'inutilité et même le danger de toute tentative gouvernementale pour empêcher un groupe de population de parler la langue de ses pères.

Voyons d'abord la France. Nous avons déjà vu que, dans ce pays, outre le français, on parle basque, breton et provençal. Je ne connais pas comment les choses se sont passées, dans le détail, par rapport à la langue basque; mais il est bien certain que, par l'administration et l'école, le gouvernement français a cherché à l'ostraciser, comme il a fait du breton et du pro-

vençal. Il ne paraît pas qu'il y ait réussi beaucoup, puisque les Basques parlent encore leur langue, comme le faisaient leurs ancêtres il y a mille ans.

A rOuest du pays de France, dans la presqu'île armoricaine, le peuple breton parlait sa vieille langue celtique, alors que la langue française était encore en formation. Mais, à mesure que celle-ci se formait et se développait, elle gagnait peu à peu sur le breton. Cet envahissement de la Bretagne par la langue française commença bien longtemps avant la réunion du duché de Bretagne au royaume de France; puisque dès le XlVe siècle, dans les diocèses de Nantes, de Rennes et de Saint-Malo, on ne parlait que français et que le breton y était à peu près complètement inconnu. L'union du duché à la France, à la fin du XVe siècle, ne semble avoir ni accéléré ni ralenti ce mouvement, qui s'est continué jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, refoulant lentement le breton vers la côte et dans la presqu'île du Finistère. Puis, au commencement du XIXe siècle, le mouvement s'arrêta brusquement. Pendant tout le siècle dernier, le français n'a pas avancé d'une ligne. Au contraire, des paroisses dont la moitié de la population ne comprenait plus le breton à la fin du XVIIIe siècle, sont redevenues entièrement bretonnantes!

Bien plus, la langue bretonne, qui, depuis longtemps, avait cessé d'être une langue httéraire, parce que les Bretons instruits, même quand ils continuaient à comprendre et à parler leur langue maternelle, n'écrivaient guère qu'en français, est sortie de son long sommeil et, pendant le dernier quart de siècle dernier, a produit des œuvres littéraires vraiment remarquables. On a sorti de l'oubli les anciens poèmes et les anciennes légendes; des journaux et des revues ont été publiés en breton; des poèmes, des comédies, des tragédies, des ouvrages de littérature de tous genres ont été composés; des congrès ont été tenus, des sociétés littéraires se sont fondées. Bref, cette vieille langue semble plus vigoureuse qu'elle ne l'a jamais été.

Et tout cela est l'œuvre de l'administration française, qui a fait les Bretons s'attacher davantage à leur vieille langue, d'abord par sa manie de ne leur envoyer que des fonctionnaires

qui ne la comprenaient, ni ne la parlaient; puis, par l'ouverture d'écoles officielles où l'on n'enseignait que le français; écoles qui sont restées inutiles; soit parce que les enfants ne les fréquentaient pas, soit que, tout en les fréquentant, ils en tiraient peu de profits, l'enseignement étant donné dans une langue qu'ils ne comprenaient qu'imparfaitement.

Vers 1850, les Frères de l'Instruction chrétienne de Ploermel inaugurèrent le système des écoles bilingues, c'est-à-dire qu'ils se servirent du breton pour enseigner le français; et ces écoles seules donnèrent de bons résultats. C'était évidemment une méthode trop rationnelle pour que le gouvernement l'adoptât dans ses écoles officielles. Mais, du moins, il laissa faire dans les écoles libres.

Alors parut Combes^ler, l'Ineffable; vous savez, celui qui s'asseoit sur la loi quand la loi le gêne. Ce kaiser au petit pied, mécontent des Bretons pour diverses causes, s'avisa de leur défendre de parler leur langue à l'école, dans l'administration, à l'église (!!!) et généralement partout (vous voyez que le juge Lennox n'a rien inventé). L'effet de cet ukase fut épatant, comme dirait Clemenceau.

Il n'est pas nécessaire d'être grand psychologue pour deviner qu'il doit y avoir une certaine antipathie entre la partie bretonnante de la Breta^e et la partie où l'on ne parle que le français, la partie gallaise, comme on dit là-bas. Il y a vingt-cinq ans, un Gallo aurait certainement regardé comme un déshonneur d'apprendre le breton. Et il y a une soixantaine d'années, pendant une vacance du siège épiscopal de Vannes, un vicaire capitulaire ayant voulu imposer des cours obligatoires de breton au grand séminaire, on fut obligé de les supprimer bien vite pour ne pas voir tous les séminaristes du pays gallo quitter le séminaire. Or l'ukase Combes produisit cet incroyable résultat, que les étudiants de la partie française furent les premiers à demander l'établissement de cours de breton dans les collèges et les séminaires, et que, depuis, beaucoup les suivent. — Je crois que la circulaire Combes est à peu près tombée en désuétude. Sans cela, il n'y a aucun doute qu'avant longtemps on se remettrait à parler breton dans toute la Bretagne.

 l'autre extrémité de la France, dans la Provence, on peut constater un phénomène à peu près semblable. La langue d'oc, après avoir jeté un brillant éclat, à la fin du XVe et pendant les premières années du XVIe siècle, alors que la langue d'oïl était encore en pleine formation, avait fini par se faire complètement éclipser par celle-ci. L'éclat jeté par la littérature française au XVIIe siècle, joint à l'attirance de la cour de Versailles, fit que l'aristocratie du Midi dédaigna de plus en plus la langue d'oc, pour ne plus se servir que de la langue d'oïl, devenue la langue de la haute société dans toute la France. Si bien qu'à la fin du XVIIIe siècle, la langue d'oc, surnommée dédaigneusement provençal, n'était plus parlé^ que par le peuple des campagnes et les pauvres habitants des banlieues des villes du Midi.

Or, l'ostracisme dont le gouvernement a voulu frapper la langue provençale, en l'excluant de l'administration et de l'école, a eu, là aussi, pour résultat de réveiller la classe dirigeante du Midi. On s'est remis à étudier la langue d'oc et à l'écrire. Et la littérature provençale, comme la littérature bretonne, a repris vie dans les persécutions de l'administration française.

Leyr amour pour leur langue maternelle n'empêche d'ailleurs ni les Basques, ni les Bretons, ni les Provençaux d'apprendre le français ; et ce ne sont pas les écrivains bilingues qui font plus mauvaise figure dans les lettres françaises; témoin: Daudet, Brizeux, LeGoffic, etc. Leur bilinguisme ne les empêche point non plus d'aimer la France, et leur patriotisme égale au moins celui de certaines contrées du centre de la France, tristement renommées pour leur fécondité en antipatriotes et en sans-patrie.

la- »*«v**-ùt:^ Néanmoins, la prétention de Combes d'interdire l'usage tXâ. W-de la langue bretonne eut pour résultat de faire beaucoup T^TT/^ de Bretons remettre en question le traité par lequel la Bretagne ^^V^ie.,^^^^ avait été réunie à la France, à la fin du XVe siècle. De fait, ^exXcv^ce traité est bien un traité d'union et non d'annexion; mais, 2*^ âepuis de longues années, personne n'y avait plus pensé. .^..x*. -VA Preuve quejlejm£j|;enje^^lu^ssûr^ la désunion na-

^<i.Jxju^ tionàlèTc'est de chercher à établir l'unité de langage.

La faillite de l'administration prussienne en Pologne, en Alsace-Lorraine et dans les duchés danois, nous fournit d'ailleurs une nouvelle preuve de cette vérité historique. Chacun sait, en effet, que malgré des années et des années de persécution organisée méthodiquement, à l'allemande, le gouvernement de Berlin n'a réussi à faire oubHer leur langue ni aux Polonais, ni aux Danois, ni aux Alsaciens-Lorrains. La persécution brutale dirigée contre leur langue maternelle n'a servi qu'à leur rendre celle-ci plus chère et a contribué à leur faire trouver de plus en plus insupportable un joug auquel, sans cela, ils auraient peut-être fini par s'habituer.

Mais le pays où le problème a été le mieux posé, sous toutes ses faces, c'est la Grande-Bretagne. Là, nous trouvons d'abord Jersey et les Iles de la Manche, où le gouvernement anglais n'a jamais essayé de mettre aucun obstacle à l'enseignement ou à l'usage de la langue française. Jamais, non plus, on n'y a entendu parler de diflScultés scolaires ou administratives d'aucune sorte. ^

Dans le pays de Galles et en Ecosse pendant tout le XIXe siècle, le gouvernement anglais a fait des efforts inouis pour abolir l'usage du breton et de l'écossais. Â l'enseignement donné uniquement en anglais dans les écoles, il a joint toutes les tracasseries dont est capable une administration moderne. Mais, finalement, voyant qu'il n'aboutissait à rien et que, dans les écoles unihngues, les enfants sans oublier ni le breton, ni l'écossais, n'apprenaient pas l'anglais, il s'est décidé à les laisser parler librement leur langue maternelle et à adopter dans les écoles le système de l'enseignement bilingue, qui donne les meilleurs résultats. Demandez-en des nouvelles à Lloyd-George.

Mais, pour que même la démonstration par l'absurde ne manque pas à notre thèse, la tentative gouvernementale de faire oubUer sa langue maternelle à tout un peuple a presque

1 Des journaux récemment reçus de Jersey démontrent que les habitants des îles normandes sont obligés parfois de réclamer contre certains empiétements ou négligences de l'administration anglaise dans le domaine des langues. Néanmoins, on ne trouve là rien de comparable à la haine sauvage et atupide dont les Anglo-Canadiens poursuivent la langue française au Canada.

réussi dans Q£^ca§çleslriandais^ Nous croyons que c'est un S cas unique dans les annales de l'humanité; et à ce titre, il est /curieux à examiner.

/ Donc, dans le cours du XIXe siècle, sous la pression de

] l'administration anglaise, la nation irlandaise, à peu près

/ dans son entier, a abandonné l'usage de sa langue maternelle,

pour se servir exclusivement de la langue anglaise. Cette

réussite du gouvernement anglais, au point de vue de la langue,

a-t-elle été un succès au point de vue de l'affermissement de

'l'unité nationale, qu'il avait en vue? Les Irlandais, en se

mettant à parler anglais, sont-ils devenus plus attachés à la

N couronne britannique que les Gallois et les Écossais, qui ont

( conservé l'usage de leur langue maternelle ? Il me semble

/ qu'il est permis d'avoir quelques doutes à ce sujet. Le gou-

' vernement anglais lui-même ne semble pas très fier de son

succès; puisque quelqueg Irlandais manifestant actuellement

le désir de rapprendre leur vieille langue celtique, il les laisse

I parfaitement libres de le faire. Il aurait peut-être été plus

Isimple de ne pas les forcer à l'oublier.^

Le Canada avant la conquête anglaise

Autrefois, dans ce qui forme aujourd'hui le Canada, des tribus sauvages se promenaient, de l'est à l'ouest et du nord au sud. Leur idéal semble avoir consisté surtout à se piller, à se massacrer et à se détruire mutuellement, autant qu'elles en étaient capables. Avouons tout de suite que ce n'était pas ce qu'on peut imaginer de mieux en fait d'idéal politique et social.

Là dessus, au cours du XVIe siècle, les Français, remontant le Saint-Laurent, débarquèrent à Québec et à Montréal.

\ L'enseignement de la langue irlandaise a fait d'étonnants progrès depuis deux ou trois ans. Les recherches faites par les patriotes irlandais qui ont organisé cet enseignement démontrent qu'il était resté beaucoup plus d'Irlandais parlant la langue nationale qu'on l'avait cru jusque-là. Ces constatations fortifient la thèse de l'auteur. Elles prouvent combien il est difficile de supprimer la langue d'un peuple. Il n'est pas un pays au monde où le conquérant s'est acharné à détruire la langue nationale avec une tfflle rage, une telle persévérance et un emploi aussi bien combiné de la force brutale et de la ruse.

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