‹ Les Langues et les nationalités au Canada \Chapitre 9 sur 23 · COMMENT LES NATIONS SE SONT FORMÉES · texte numérisé non relu

COMMENT LES NATIONS SE SONT FORMÉES

à se rendre aux vœux et aux appels des populations qui demandaient à être protégées contre l'arbitraire des tyranneaux locaux.

Partout où l'autorité centrale se borna à protéger ainsi les populations, tout en respectant leurs us, coutumes et libertés locales, son influence fut heureuse, et, tout en étendant sa propre autorité, elle hâta la formation de l'unité nationale. Au contraire, partout où elle chercha à s'imposer de force, elle rencontra la plus sérieuse résistance; et, au lieu de hâter l'union, elle produisit une plus grande désunion.

Bien plus, l'unité nationale une fois faite, là où le pouvoir central devenu trop fort, et ne sachant pas borner ses propres ambitions, voulut imposer arbitrairement son autorité, au détriment des coutumes et des libertés locales, il produisit le trouble et la révolution. De cela, nous trouvons un exemple frappant en France. La révolution de la fin du XVIIIe siècle découla incontestablement de l'absolutisme inauguré par Louis XIV et continué par Louis XV. Les divers gouvernements qui, depuis, se sont succédé en France, ayant maintenu et même considérablement renforcé la centraUsation de Louis XIV, le trouble et le malaise sont allés continuellement en s'aggravant dans tout le pays, jusqu'aux temps actuels. Car, il importe peu, pour qu'il soit néfaste, que l'absolutisme soit le fait d'un roi, d'un empereur ou d'un parlement. C'est dans ce dernier cas qu'il est peut-être le plus dangereux, parce qu'alors il est impersonnel et irresponsable.

D'un autre côté, si nous considérons l'influence des différentes nationalités les unes sur les autres, une constatation s'impose du premier coup à l'esprit de l'observateur. C'est que, là où l'envahisseur n'a pas cherché à tyranniser la population du pays envahi, en voulant se l'assimiler de force, mais, au contraire, s'est laissé lui-même assimiler par la population au milieu de laquelle il s'était établi — prenant au vaincu, pour la formation de l'unité nationale, plus qu'il ne lui donnait, — là, l'union des races s'est faite et a persisté. Ainsi ont fait les Francs dans les Gaules et les Normands en Angleterre.

Là, au contraire, où l'envahisseur a voulu tyranniser l'en-

vahi, en lui imposant de force ses propres mœurs, coutumes, lois et religion, l'union ne s'est faite nulle part; et, dans ces pays, après des siècles de tyrannie, nous trouvons les haines de race plus vivaces qu'aux premiers jours de l'invasion. Dans l'Europe occidentale, l'Irlande et la Pologne nous en offrent de frappants exemples. Et, si nous jetons les yeux sur l'Orient, nous voyons que les Turcs, malgré leur odieuse tyrannie, n'ont réussi à éliminer aucune des nationalités que, depuis des siècles, ils tiennent courbées sous leur insupportable joug. Dans la dernière moitié du XIXe siècle, les nations balkaniques ont réussi à s'affranchir; et les différentes nationalités qui s'agitent dans le reste de l'Empire sont aussi peu turques que jamais, même et surtout, celles qui ont fini par embrasser l'islamisme.

De là, il est permis de jconclure que tout partisan de l'assimilation violente est un ennemi de la nation qu'il prétend servir et devrait être sévèrement châtié. Avis aux assimilateurs du Canada et des États-Unis.

La question des langues

On aura sans doute remarqué que, dans le chapitre précédent, en parlant de la formation des peuples, je n'ai point parlé de l'influence des langues. C'est que, de fait, les langues me semblent y avoir eu fort peu de part. Les gouvernants des siècles passés ont sans doute commis bien des fautes et se sont rendus coupables de bien des abus de pouvoir. Mais, au moins, ils semblent avoir été exempts de la manie moderne de vouloir empêcher les gens de parler la langue qui leur plaît.

Il n'y a que les prélats allemands du IXc et du^Xe siècle, qui, désireux dès lors de "montrer qu'ils étaient là", voulurent empêcher les nations slaves de parler leur langue et firent un crime aux saints Cyrille et Méthode de prêcher l'Évangile en slavon. Ce qui n'empêcha nullement les Slaves de continuer à parler leur langue, sans s'occuper des prélats allemands. Le seul résultat de la tyrannie de ceux-ci fut de tenir

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