‹ Les Langues et les nationalités au Canada \Chapitre 14 sur 23 · APRÈS LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

APRÈS LA CONQUÊTE

peu de ce qui se passe dans le reste du monde pour pouvoir entretenir des relations diplomatiques avec les nations étrangères, ont obligé les autorités fédérales des États-Unis à se départir un peu de cette étroitesse d'esprit.

Mais nos Bostonnais du Canada, cantonnés obstinénoent dans leur Bostonnisme^^ ont rien appris et ne veulent rien apprendre. Ils ne peuvent pas se persuader que le mondë~àît marché depuis le temps de la guerre de Cent ans ou des guerres de religion. Aussi, ne leur dites pas que nous sommes en 1916, que la France et l'Angleterre, étroitement alliées, combattent côte à côte le même ennemi, que depuis un siècle et demi les Franco-Canadiens sont, autant qu'eux-mêmes de loyaux sujets de la couronne britannique, ils vous répondront quek nous sommes tout au plus au XVIe siècle, et que le "French-I man" est toujours le seul et unique ennemi que tout bon] Anglais doit s'efforcer de combattre et d'exterminer, par tous ' les moyens. En dehors de là, ils ne comprennent rien à la politique.

N'allez pas non plus vous aviser de leur insinuer que, en ce XXe siècle, la multiplicité des relations a rendu nécessaire la tolérance mutuelle au point de vue religieux; que le Pape ne possède plus qu'un pouvoir spirituel et moral, dont il ne se sert que pour promouvoir la paix et la bonne entente entre les diverses branches de la société, et qu'il ne peut par conséquent porter ombrage à aucun pouvoir politique: ils ne vous comprendront pas. Ils s'imaginent que le Pape est toujours Jules II, revêtu de sa cuirasse, et menace d'envahir le Canada à la tête d'une nombreuse armée. Combattre le papisme et la "foreign domination", c'est à cela que, pour eux, se réduit toute la question religieuse.

Avec celaLau point de vue de l'histoire et des connaissances générales,, ils sont, jiaturellement, d'une ignorance à faire rougirJ^dernier écolier de la dernière école d'Angleterre ojj de France; et d'une dureté d'entendement à rendre des points àïTplus boche des Boches de Poméranie. Aussi, n'essayez pas de leur faire comprendre que les choses peuvent se passer autrement ailleurs qu'elles ne se passent dans leur petit village ontarien, et n'en être pas plus mal pour cela: vous achèveriez

de perdre leur estime et ils vous tiendraient pour un "short minded Frenchman".

N'essayez pas non plus de leur faire comprendre que, dans un pays comme le Canada, il est du devoir de chacun de promouvoir l'union et la bonne entente entre les différentes races qui sont appelées à y vivre côte à côte: ils vous prendraient pour un révolutionnaire; le trouble et la discorde étant, d'après eux, le seul état normal cj'^ne société bien organisée. Témoin, ce rédacteur de VOrcnge Sentinel qui, ayant récemment découvert le Nouveau-Brunswick, s'aperçut avec horreur que les citoyens y vivaient en paix les uns avec les autres. Depuis ce temps-là, il cherche dans tout l'Ontario un Bostonnais de bonne volonté pour aller semer le trouble et la discorde dans ce pays arriéré.

Vous criez bien fort. Messieurs les Orangistes, que vous êtes plus loyaux à l'Angleterre que les Canadiens-français. Où faut-il aller chercher les preuves de votre loyalisme? Dans les vieilles rosses que vous avez si généreusement vendues aux officiers de la remonte canadienne, au commencement de la guerre ? Dans l'empressement que vous mettez à faire des cent pour cent de profit sur toute commande militaire qui peut vous tomber entre les mains ? Ou dans les cris de paon que vous poussez pour faire enrôler les Canadiens-français tout en restant tranquillement chez vousj selon votre bonne habitude? Pour savoir si les Canadiens-français font leur devoir ou ne le font pas, voyez-vous, il faudrait aller au front. Et, jusqu'ici, vous m'avez l'air d'éviter très soigneusement ces parages dangereux.

Je reconnais d'ailleurs que ce Bostonnisme étroit n'est pas général parmi la population de l'Ontario.- Jusqu'à ces dei> nières années, les dirigeants de cette province avaient même eu rintelligenco de s'en affranchir à peu près complètement. Et, s'il n'a jamais cessé de bouillonner dans les bas-fonds de la population, parmi les représentants du pays il ne trouvait pour s'exprimer que la voix de quelques fanatiques isolés; il ne pouvait guère s'étaler que dans les colonnes du Globe et de l'Empire, et encore, à jets intermittents. Pour le trouver à l'état chronique, il fallait descendre dans les cavernes profondes où se rédige V Orange Senti7iel.

DANS l'ouest 25

Mais, depuis quelque temps, il s'étale en colonnes baveuses, sur presque toutes les feuilles anglaises du pays; il domine dans les législatures de l'Ontario et du Manitoba, et le gouvernement fédéral lui-même en est sérieusement atteint. Ce qui n'est pas précisément un signe que l'union nationale est sur le point de devenir un fait accompli au Canada.

Dans rOuest

Dans l'extrême Ouest, la cession du Canada à l'Angleterre semble avoir produit beaucoup moins d'impression que dans l'Est. D'abord, la nouvelle dut mettre un peu plus d'un an avant d'arriver aux postes les plus éloignés. Et quand elle leur parvint, nos vieux coureurs de bois et de prairies, habitués aux fluctuations diverses de la lutte entre Français et Anglais, durent se dire que les choses finiraient bien par se remettre en état; que, probablement, les Français avaient déjà repris Québec et que, par conséquent, il n'y avait pas lieu de se troubler outre mesure.

Ils restèrent donc tranquillement là où ils se trouvaient. La seule chose qui les ennuya un peu fut que, ne recevant plus d'effets de commerce, ils ne pouvaient plus traiter les fourrures des sauvages. Mais ils comptaient si bien sur le retour prochain des Français qu'ils conseillèrent à leurs amis des bois de continuer à chasser et de garder leurs fourrures, jusqu'à ce que les Français reviennent les traiter.

Hélas! ce ne furent pas les Français qui revinrent: ce furent les gens de la Compagnie de la Baie d'Hudson qui arrivèrent. Inutile de dire que nos vieux Canadiens, leurs enfants les Métis et leurs amis les Sauvages reçurent les nouveaux arrivés avec aussi peu de sympathie que possible. Cependant, faute de mieux, ils furent bien obligés de faire du commerce avec eux.

Mais, quelques années plus tard, une autre compagni(> d'Anglais, formée pour faire concurrence à la première, dans la traite des fourrures, s'en vint, elle aussi, établir des comptoirs dans l'Ouest. C'était la Compagnie du Nord-Ouest, dont les actionnaires étaient aussi anglais que ceux de la Baie

d'Hudson. Mais ils eurent . . . l'habileté de savoir profiter des sympathies laissées dans le pays par les anciens traiteurs français. Ils présentèrent donc leur compagnie comme un étabUssement français, venant continuer la guerre aux Anglais^ En conséquence, tout en mettant des Anglais à la tête des services principaux, ils n'envoyèrent dans l'Ouest, comme agents secondaires, que des Canadiens-français, et ils engagèrent tous les serviteurs des anciennes compagnies françaises qui, en grand nombre, étaient restés dans le pays après la dissolution de leurs anciennes maisons de commerce. Ce n'était peut-être pas très patriotique ; mais, commercialement, c'était très habile.

Aussi, pendant tout le temps que dura la lutte entre les deux compagnies, pour tous les Sauvages et les Métis du Nord-Ouèst, il ne fut jamais question d'une concurrence commerciale entre deux maisons rivales: c'était tout simplement la guerre entre les Français et les Anglais qui recommençait, après avoir cessé pendant quelques années. Et, naturellement, les sympathies des anciens amis des Français allaient à la compagnie du Nord-Ouest, qui, au cri de: Vive la France ! faisait écharpcr les gens de la Baie d'Hudson avec autant de fureur qu'auraient pu le faire les Français les plus authentiques. Les partisans de cette dernière répondaient d'ailleurs en traitant tous les employés du Nord-Ouest comme s'ils avaient été de vulgaires Frenchmen. De part et d'autre, c'était, comme on le voit, du patriotisme à la Bostonnaise. Il se passa, du fait de ces deux compagnies anglaises, des scènes de sauvagerie comme il n'y en avait pas eu pendant toute la durée des guerres entre la France et l'Angleterre.

Finalement, les actionnaires des deux compagnies, constatant que toutes ces batailles, ces massacres et ces destructions produisaient un assez piètre résultat, au point de vue financier, prirent le sage parti d'en venir à un arrangement. Elles se fondirent dans une seule compagnie qui, gardant le titre de Compagnie de la Baie d'Hudson, s'adjugea le monopole de la traite des fourrures et gouverna le pays, avec l'aide de chambres de notables qu'elle constitua dans les principaux

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