DB TOUTE LA THÉOLOGIE DOGMATIQUE
(Lamennais, Introduction à la Divine comédie de Dante, p. ix.)
Par race, j'entends une variété primitive de l'espèce humaine.
Par langue, j'entends l'organisme syllabique primordial dans lequel chaque race a incarné spontanément les produits de son organisation intellectuelle particulière.
Ainsi, chaque langue n'est qu'un complément naturel de l'organisation humaine anatomiquement, physiologiquement et psychologiquement spécialisée dans chaque race. Les différences caractéristiques de
la cause productrice (telle organisation cérébro-mentale donnée) se retrouvent forcément réflétées dans les effets produits. Mettre dans sa langue ce qui était dans sa lête et de la manière dont cette tête sentait et comprenait, voilà l'œuvre commune, première, spontanée et inévitable de chaque race. De là, par exemple, des corollaires tels que ceux-ci :
La race chinoise est à la langue chinoise comme la race indo-européenne est à la langue indo-européenne.
Telle race, telle langue, et telle langue, telle race. Une seule race ne pouvait créer deux langues. Et encore :
Deux langues radicalement diverses supposent nécessairement deux variétés primitives de l'organisation cérébrale propre à notre espèce.
Un dernier corollaire que je soumets au tribunal de la science :
Si les langues sont entre elles comme les organisations cérébro-mentales des races qui les ont spontanément créées, ne pourrait-on pas retrouver, dans chaque tout vivant appelé langue, la quote part de coopération instinctive que prirent à sa production les diverses facultés de l'esprit humain en tant que
spécialise dans le cerveau de chaque race? En d'autres termes : y a-t-il un rapport intime entre l'archéologie psychologique d'une race et la structure particulière de ses formes lexiques et grammaticales?
Les faits de création des vocables et de leurs séries naturelles étant des faits contemporains des premiers développements de chaque race, il importe d'abord de s'assurer par un parallèle rigoureux de ces faits, s'il n'y a point lieu de leur supposer un certain fonds commun, quelque chose qui implique une seule et même origine.
Ici se présente d'elle-même une question préliminaire : Comment la science comparative et raisonnée des langues, comment la linguistique peut- elle rétablir l'ensemble des formes lexiques et grammaticales composant le parler primitif propre A une race donnée?
Après avoir vécu plein de force et pur de forme, après avoir atteint l'entier développement des énergies internes constitutives de l'Ame dont il est la limite, tout organisme ici-bas commence A s'altérer peu A peu dans sa constitution: il s'use, il vieillit, et le voilà qui dépérit encore et encore. Mais, au fond, dans tout ce qui le fait essentiellement lui, Paul vieillard
est identique avec Paul adolescent: il n'y a là que deux états, deux modes d'être etdeuxâges du même être individuel. Or, je le répète, une langue est un organisme vivant, lecorpssyllabique revêtant la pensée qui en est l'âme, l'essence, la cause productrice inconsciente.
Dans cet être organisé, chaque mot simple, véritable syngénèse d'une idée et d'une syllabe où elle s'incarna, constitue un organe à part, et ces organes, par leurs combinaisons diverses, servent parfois à former divers appareils polysyllabiques d'après des lois qui varient selon les races et les lois mêmes de leur pensée aux temps anté-historiques. Eh bien! dans ce tout organique appelé langue, les éléments auditive-tactiles, les sons et les bruits constitutifs des svllabes sont soumis à des lois de variations maladives, d'altérations plus ou moins profondes, et, tandis que la tradition conserve la plupart du temps l'idée on l'Ame du vocable dans un état de parfaite intégrité, le pauvre corps syllabiquc de ce même vocable s'affaisse, se ratatine, perd ses dents ou ses cheveux, et devient parfois méconnaissable, au premier aspect, du moins. Qui ne sait, par exemple, que dans les mois dérivés ou composés, certaines syllabes gagnent par l'accentuation des hypertrophies de sonorité
LES LANGUES ET LES RACES. Il
tellement monstrueuses, que leurs pauvres associées, les plus voisines surtout, s'effacent et tombent pour jamais? De là, dans nos langues, ces chutes . si fréquentes de voyelles, de consonnes, et même de syllabes non accentuées. De là ces contractions, ces syncopes, où se trahit seul le besoin de parler vite et sans gêne chez des peuples qui ignoraient comment les syllabes prononcées par eux exprimaient ou représentent ce qu'ils voulaient dire.
Oui, telles que nous les possédons aujourd'hui, et même telles que nous les retrouvons dans les plus vieux monuments écrits, toutes les langues portent les traces indélébiles de certaines maladies chroniques. Seulement, ces maladies sont elles-mêmes soumises à des lois fixes, et ces lois, la science les reconnaît et les formule. Ces accidents pathologiques changent d'ailleurs comme les races, comme les familles de peuples dans les races, comme les branches et les rameaux dans ces familles de peuples. La nature des élémenls phonétiques et le mode particulier de structure d'un langage, joints aux différences des milieux physiques et moraux dans lesquels ont successivement vécu les parleurs, expliquent suffisamment ces variétés dans la pathologie phonétique des idiomes.
Or, c'est précisément celle variété des lois pathologiques dans les différentes branches d'une langue primitive qui rend possible, facile et sûre la reconstilulion des formes organiques, communes et primordiales. Ainsi, pour ne parler que des langues indoeuropéennes, si vous prenez chaque mot conservé à la fois dans les idiomes frères les plus anciens, c'està-dire les plus beaux, dans le sanscrit, dans le zend, dans Tesclavon, dans le lithuanien, dans le gothique, dans le tudesque (ancien haut allemand), dans le grec el dans le lalin, vous serez toujours forcément conduit, en tenant compte des lois de variation phonétique propre à chacune de ces huit variétés d'une forme commune originelle, à un seul et même vocable, à un seul et même mot organique primitif. A la conlreépreuve, il faudra, bien entendu, que la forme paléontologique ainsi retrouvée puisse reproduire chacune des huit formes accidentelles du vocable primordial el commun, dès que vous soumettrez celui-ci aux lois de permutalion et d'altération qui régissent la vie de chacune des huit langues prises pour base de voire parallèle.
Et maintenant voici venir la grande question de la linguistique dans ses rapports avec l'ethnologie.
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Quand est- ce que deux langues peuvent être seienlifiqucmcnt tenues pour deux créations diverses et radicalement séparées?
I" Quand leurs mots simples ou irréductibles à des formes antérieures n'offrent absolument rien de cornmun, soit dans leurs étoffes sonores, soit dans leur constitution syllabique.
2° Quand les lois qui président aux premières combinaisons de ces mots simples, diffèrent absolument dans les deux systèmes comparés.
Tel est le double critérium que nous allons appliquer au parallèle des deux plus beaux systèmes d'expressions orales.
Seules, les deux races supérieures, « les deux grandes races nobles», comme dit M. Renan, la race arienne ou indo-européenne, et la race sémitique ou syro-arabc, ont largement conçu l'œuvre de l'incarnation de la pensée dans la parole. Ce sont ces deux vastes créations spontanées, ces produits instinctifs de deux organisations intellectuelles et artistiques différentes que nous comparerons dans les fragments qui suivent. Sans doute, ma démonstration d'une diversité radicale à l'origine eut semblé plus frappante, si j'avais rapproché des éléments essentiels du parler
l/l LES LANGUES ET LES ItACES.
ariaquc la parole chinoise , ce système étroit de monosyllabes toujours isolés, et dont pas un, pour citer un élément de séparation profonde, ne contient le R, la consonne vibrante par excellence, l'articulation la plus expressive et la plus répandue des langues de l'Europe et de l'Inde.
Mais, en semblable matière, il importe beaucoup de ne parler à ses lecteurs que de choses qui les intéressent à plus d'un titre et auxquelles ils sont déjà plus ou moins initiés. Or, le lecteur de cette minime dissertation connaît A coup sûr une variété de la parole indo-européenne (1), et, pour peu qu'il appartienne au judaïsme ou au monde chrétien, il possède, au moins à l'état latent, une foule de formes hébraïques (sémitiques), ces formes ne fussent-elles, pour le chrétien, que des noms propres ou des apophthegmes sacrés que la Bible accompagne toujours de leur traduction littérale.
Au surplus, le beau livre de M. Ernest Renan sur r Histoire générale des langues sémitiques a magnifiquement préparé les voies aux études de philologie
'\) Le français n'est que le lalin gâté, j'allais dire déguisé, et le lalin, frère du grec, est la branche la plus importante de la famille pélasgique.
syro- arabe et indo-européenne comparées. 11 faut ajouter à cela que, depuis trente ans, un nouvel essor a été donné à l'étude de la langue de Job par ceux-là même qui, de bonne foi, la présentaient comme la souche du latin, du grec, et des autres idiomes indoeuropéens (1).
Il y a quelque soixante ans de cela, un Allemand fort érudit, Jean-Philippe Wesdin, en religion Fra Paolino da San-Barlolomeo, publia des Recherches sur l'antiquité et l'affinité des langues zend, sanskrite et germanique. Ce fut la première indication scicnli-
(4) Faits en dehors de la science positive des lois phonétiques des deux systèmes comparés, les essais malheureux de ces hébraïsants superficiels ont tous |H>ur archétype l'ouvrage du P. Thomassin, intitulé : La Méthode d'étudier et d' enseigner chrétienne* ment et utilement la grammaire et les langues par rapport à l'Écriture sainte, en les séduisant toutes a l'hébreu (Paris, Roulland, 4 690-4 693). Rien de plus simple que la création de ce lit de Procuste : Tous les hommei viennent d'Adam et d'Ève ; or, Adam et Ève parlaient hébreu : donc toutes les langues viennent de l'hébreu.
liquc de l'unité originelle des peuples et des idiomes indo-européens. Profitant des travaux philologiques des historiens de l'Inde anglaise, un autre enfant de l'Allemagne, Frédéric Schlegel, reprit en 1808 la thèse de Fra Paolino, et publia, sur la langue et la sagesse des Hindous, un livre qui lit en Europe une profonde sensation. Alors vint Franz Bopp, qui, le premier, dola le monde d'une Grammaire comparative du sanskrit, du zend, du grec, du latin, du lithuanien, de l'esclavon, du gothique et du tudesque. Celte vaste composition rendit désormais incontestable le lait de l'identité originelle des langues de l'Europe et de l'Inde. Bientôt les Benfcy, les Kuhn, les Schleieher cl vingt autres avancèrent d'un pied ferme dans la voie qui leur était ouverte, et, grâce à la méthode scientifique (pie je résumais tout à l'heure, commencèrent la reconstitution, dans ses mots essentiels, de la parole ariaque ou indo-européenne primitive. Nous tenons la première ligne de noire parallèle.
En analysant une langue quelle qu elle soit, il importe, avant tout, de distinguer soigneusement les formes orales analytiques des formes orales expressives ou exelamatives (interjections).
LA PiKOLE INDO-EUROPÉENNE. 17
Écho des émotions profondes de l'âme, l'interjection traduit l'affection du moment, de la minute, plus fidèlement que toutes les descriptions ne pourraient le faire. Par son intonation propre, par ses modulations (elle en a souvent), mais surtout par son timbre, chaque voix inlerjectivc vraie envahit subitement l ame de l'auditeur pour la mettre à l'unisson de souffrance ou de joie, d'horreur ou d'admiration. Les mille nuances du timbre vocal propres aux divers états passionnels du cœur humain ne sauraient être figurées aux yeux, et l'écriture nous livre les formes interjectives dépouillées de ce qui en fait l'irrésistible puissance.
Mais s'il ne peut y avoir rien de sérieux dans le parallèle écrit des interjections propres u deux races, il n'en est pas de même des autres parties du discours. Celles-ci, dans les langues indo-européennes, se réduisent en dernière analyse à deux espèces de mois simples qui nous apparaissent dans un perpétuel contraste :
1° Des monosyllabes montrant l'être individuel et la place qu'il occupe : tels sont TA ou SA, celui-ci, ceci; NA, celui-là, cela; MA, moi; TU, toi; KA, Kl, qui, quoi.
2° Des monosyllabes rappelant une action : GU, mugir; SPHU, soufller; STA, STI, STU, STR', prèsser sur, établir, fixer; etc., etc.
Les premiers sont les pronoms simples, c'est-à-dire les monosyllabes démonstratifs, déterminatifs, relatifs et interrogatifs avant toute composition, avant toute dérivation.
Les seconds sont les verbes simples, c'est-à-dire les syllabes représentatives de l'action séparées des pronoms avec lesquels elles se combinent pour former les verbes conjugués, les participes, les adjectifs et les noms.
Le pronom correspond à la notion de substance ou d'essence comme le verbe correspond à l'idée d'action. C'est un geste oral démonstratif de l'objet perçu. Dans le langage naissant propre à l'enfance d'une race, on ne conçoit guère le pronom isolé du geste visible de la main, de la tête et des yeux. La fonction spéciale du pronom est donc d'appeler et de fixer l'attention sur une individualité quelconque, et, par suite, sur le point de l'espace occupé par cette individualité. Mais si le pronom montre l'objet cl sa position relative, il ne le décrit pas, il ne le dénomme pas, il n'accuse aucune de ses propriétés comme le
fait le nom, ce compose binaire d'un verbe et d'un pronom.