LES PRONOMS SIMPLES ET LEURS DÉRIVÉS
En montrant un objet, l'homme a nécessairement la conscience et de sa personnalité, et de l'objet observe, et enfin de l'individu à qui il veut faire partager son observation. Par une syllabe indicative, il peut fixer l'atlention, soit sur lui-même, soit sur la personne à qui il s'adresse, soit encore sur une chose quelconque en dehors des deux interlocuteurs. Dans les deux premiers cas, le monosyllabe pronominal sert à designer l'un ou l'autre des deux personnages entre lesquels a lieu la conversation, et c'est à juste turc que le pronom reçoit alors le nom de personnel. Par une extension de sens quelque peu hasardée, on a donné le nom de pronoms de la troisième personne à tous les autres vocables démonstratifs ou déterminatifs.
Or, dans le système ariaque ou indo-européen, MA est le pronom de la première personne. Vous le retrouverez partout, dans le sanskrit md, dans le grec (jie, dans le latin me, clans le français me ou mot, dans
le gothique mt-fc, dans l'allemand tm-cA, dans l'anglais me, dans le russe me-m'a, dans le gaélique rot, etc. Ce MA, moi, fut conservé tel quel a tous les cas, excepté au nominatif. Ainsi le sanskrit décline : accusatif, mâ ou mâm; instrumental, mayô, par moi; datif, mahyam, mé, à moi; ablatif, mal, de moi; génitif, marna, mé, de moi; locatif, mayi, sur moi, en moi. Mais au nominatif, l'annexion du déterminatifGHA fut fatale au pronom simple (MA), car de MAgiiaiiî, forme organique et commune, il ne nous est parvenu que aham en sanskrit, ey^v et eyw en grec, ego en latin, ek en vieux nordique, ik en vieux tudesque, etc., ele. On sait que, dans les langues romanes, le g tombant entre deux voyelles faildee#o co, to, feu ou jeu, je, etc.
Le pronom ariaque de la deuxième personne est TL', TVVA, sanskr. twam (1), — gr. tj et <tu (avec s pour t, comme souvent); lat. tu, conservé dans notre tu, — lilhuan. tu, — vieux slav. IU, — vieil allcm. thu (les Germains sifflèrent T en TH), — vieux nord, thû, — angl. thou, — allem. du y etc., etc.
[\) Le nominatif védique lu-am, béot. touv, pour tu-httm et tu-gham, ost une forme dérivée à l'aide du déterminatif GHA, le même qui a donné le nominatif MAguaip, moi- ci, moi-même.
A côté des deux pronoms indo-européens MA, moi, et TU, toi, appelés ajuste tilrc pronoms personnels, on a coutume de placer le pronom SVVA, même, employé le plus souvent comme pronom réfléchi, mais souvent aussi comme simple délerminatif, confirmant en quelque sorlc l'identité de la personne indiquée. Le sanskrit en fait le nominatif svayam. Le latin a se pour sve (SWA), comme il a te pour tve (TVVA). Notre patois lalin de Francea se a soi; tous ses frères ont se et si. Dans les langues germaniques, vous trouverez le gothique sik, le ludesque «7k, l'allemand sic/», le suédois sig, etc. L'anglo-saxon unit au pronom réfléchi se son radical iif 9 laissé, abandonné, isolé (angl. to leave^left; gr. Air — aeitto)), et c'est ainsi qu'il créa son précieux selif, laissé à soi, abandonné à soi, seul, par soi-même, dont les Anglais ont fait par contraction leur self, selves.
Les pronoms qu'il nous reste à examiner sous leur forme essentielle et commune sont des monosyllabes démonstratifs, déterminalifs, interrogalifs et conjonclifs.
Les syllabes démonstratives par excellence du système indo-européen sont TA, SA.
En déclinant TA, dont SA n'est que le substitut, le
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sanskrit prononce à raccusatif tam ou tan pour le masculin, — lûm ou *dn pour le féminin, et tad ou tat pour le neutre, irois formes indiennes représentées en grec par tov, ty.v, to(t), et en latin par tum, -tam, tud y comme dans le combiné «-TE, ou parfum, -tam, tum, comme dans tous les participes passés non terminés en sus, sa, sum (SA remplaçant TA). Le nominatif, en sanskrit, est sas (sah) ou sa, fém. sâ, neut. Wouta*; gr.,ô(Ao)pour <io(avec A pour «comme souvent), fém., i ou 6l (hé ou hâ) y neut. to pour tôt. Le zend u hô pour sô avec h pour comme le grec. Le gothique dit sa, le lithuanien tas, et l'ancien slavon tu. Le dérivé Sya, celle-ci, elle, est reproduit par le sanskrit syâ, par l'allemand sie, par l'anglais she, etc.
Ce pronom, comme plusieurs autres, perdit eà et là devant les noms une de ses deux significations natives, — qui sont la démonstration de la substance et de la position d'icelle, — pour ne plus signifier que cette dernière, c'est-à-dire la place occupée par l'objet dont il s'agit. Ce dérivé par soustraction reçoit le nom d'article. L'article n'est donc qu'un demipronom, un pronom dépossédé de la moitié de sa valeur logique, une individualisation de son idée pre-
mière, enfin. Le latin, le vrai latin, le latin des beaux siècles ne vit pas s'opérer en son organisme cet étrange dédoublement du pronom : il n'eut pas ce monstrueux parasite si familier aux Grecs. Mais toutes les formes du lalin vieillissant et se gâtant, c'est-àdire l'espagnol, l'italien, le portugais, le français, le provençal et les autres patois romans, se taillèrent un article dans l'étoffe du pronom dérivé Me, ùVa, illum, illam, Mi, illœ, illos, Mas, et de là leur il et leur el \,ur lo ou la et leur le, leur ti ou gli et leur los, leur le et leur las, etc., etc. Diminutif de /nul, le représentant perdu du pronom Ana*, sanskr. ana, celui-là, iile est pour inle contracté de inule, comme N ullus, quelqu'un, est pour unlus contracté de unu/tu, diminutif de unus, un, quelqu'un.
Dans les langues germaniques, c'est Tya, sanskr. tyam, tyâm, tyad (accusatifs), dérivé de TA^ qui a donné l'article thie(s), thët, angl. the, bas allem. de y allem. der, die, das, le, la, le.
Les langues indo-européennes possèdent deux pronoms déterminatifs riches tous deux en dérivés : I, que tous les lecteurs reconnaîtront dans le latin Is, Ea pour Ma, autrefois Ala, Id, et A, dont le neutre An ou At, devenant préfixe el préposition,
marque un point déterminé dans l'espace, ou parfois la tendance vers ce point. C'est ce même A qui a donné le pronom dérivé Ana, sanskr. ana, celui-là, avec son comparatif Anya, sanskr. anyas, lat. aliui pour anius, etc.
L'interrogatif indo-européen est KA, Kl, KU, et, avec renforcement par le W intercalaire, KWA ou KWI, hit. quis, quœ, quid, notre qui, quoi; sanskr. kas, kâ, kim; accus., kam, kâm, kim. Les langues germaniques, sifflant le K en H selon leur vieille bitude (elles sifflent bien le T en TU et le P en F), ont fait de ce pronom commun KWAs et KWAd , qui et quoi, hwas, liwes, hwer et liwat. Malheureusement pour l'intégrité organique des mots d 'outre-Rhin, le h tomba presque toujours devant /, n, r et w>, si bien que nos Allemands d'aujourd'hui prononcent et écrivent wer, qui; was, quoi; wo, où; warum, pourquoi, etc., au lieu des anciens hwer (pour kwes=kwas), hwas, hwo, hwarumbi, etc., de leurs pères. L'Anglais a été plus heureux, car il a conservé le hz= k organique; mais il écrit wh pour hw. Cette faute d'orthographe, généralement acceptée depuis longtemps, n'a jamais eu la moindre inlluence sur la prononciation correcte du pronom : nos voisins d'outre -mer
écrivent whal, quoi, mais ils prononcent hwat (houot) en dépit du lapsus calami. Il y a plus de correction chez les Slaves.
Au nominatif, les Russes et les Polonais ajoutent le démonstratif TA à l'interrogalif KA dans leur kto, qui, czto, quoi. Les premiers disent encore koi, koia, lioe, quel, quelle? Les Lithuaniens, comme toujours, sont plus purs c'est-à-dire plus primitifs , car ils disent kas, ka.
En grec, l'intcrrogatif KA est représenté par xo, mais seulement dans des dérivés, encore ce xo se change-t-il souvent en iro (l'explosive forte des lèvres, tu, remplaçant l'explosive forte du palais, x) comme
dans x<oç et rcoç, xore et 7tot£, xoxepoç et wrepoç.
Kl est représenté dans la même langue par ti pour xi dans rtç, ti, cfr. 7«vTe et rallie pour l'organique
Le pronom relatif ou conjonctif de la langue arienne primordiale fut YA, sanskr. yas, yâ, yat, — gr., ôç, y,, 6 (y remplacé par h, comme fréquemment), — slav.,;e, — goth.,;a, dans des adverbes eonjonetifs. D'après un procédé logique dont j'ai expliqué ailleurs l'origine (f.cxiologie indo-européenne, p. 58-59), les Romains ont remplacé YA, lequel, par une
variété du pronom interrogatif qui, quœ, quod. De leur côté, les langues germaniques substituent au Y A conjonetif, tantôt un dérivé du démonstratif TA , allem. der, die, das, angl. thaï, etc.; tantôt un dérivé de Tiiiterrogatif KA ou KWA, allem. (h)welcher, welche, welches, angl. which pour hwich remplacé au masculin et au féminin par le simple who, tvhom pour hwo (kwo=ikwa) et hwom (kwom — kwam, lat. quem).
MA, moi, — TU, toi, — SWA, soi, même, — TA ou SA, celui-ci, ceci, I ou A, lui, — KA ou Kl, qui? quoi? — YA, lequel, — tels sont les pronoms simples par excellence (1) du parler ariaque ou indo-européen primordial. Ces neuf ou dix monosyllabes constituent la base incommutable, inaliénable, invariable du système pronominal des langues de l'Inde et de l'Europe; et ce système pronominal embrasse, outre les adjectifs possessifs, les adverbes de lieu et de temps, les conjonctions et les prépositions, c'est-à-dire tous les mots qui, peignant des rapports stables, constituent les os et les ligaments d'un organisme spécial • de la parole. Cela est si vrai, que vous ne sauriez en-
(i) Les syllabes pronominales NA, celui-là, G HA, lui-môme, et quelques autres sont avant tout des instruments do dérivation.
lever du langage indo-européen un seul de ses pronoms essentiels sans en arracher à la fois une foule d'organes contenus d'abord en germe dans chacun de ces mots simples et progressivement développés en diverses séries de vocables nouveaux à l'aide du procédé d'individualisation successive (dérivation et composition). Car tout se lient dans cet ensemble harmonique et vivant qu'on nomme une langue. Seulement, Ions les organes n'y sont pas aussi nécessaires à la conservation de la vie. C'est ainsi que vous pourriez retrancher de l'organisme ariaquc cent verbes et trois mille noms sans nuire a sa constitution le moins du monde.