‹ Les langues perdues de la Perse & de l'AssyrieChapitre 5 sur 14 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

mais le véritable savant ne s'arrête pas devant ces considérations secondaires, car il sait « qu'en aucune chose peut-être, il nest donné à Y homme d'arriver au but : sa gloire est d^y marcher ! »

l'éditeur.

Paris, septembre 1886.

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LES HISTORIENS

Nous constations dans la Première Partie de notre travail le silence regrettable qui s'était fait pendant de longs siècles sur la Perse des Achéménides ' . L'Assyrie et la Babylonie avec leur glorieux passé avaient été enveloppées dans le même oubli. La Bible et les Grecs s'étaient seuls chargés de transmettre quelques lumières bien imparfaites qui ne trouvaient d'ailleurs qu'un faible accueil chez les savants et les érudits. L'indifférence en ces matières était absolue, aucun intérêt immédiat ne les soumettant à un examen critique.

— Au xviii*^ siècle, l'abbé Se vin 2, FréretJ,

1 Voyez Les Langues perdues ^ — !«■« partie, Perse, p. 39.

2 Sévis, Rfcherches sur V Histoire d'Assyrie^ 1712; dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t, III, pp. 343 et 364.

3 Frérbt, Essai sur l'histoire et la chronologie des Assyriens de Ninive, lu en 1722-23-24; dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. V, pp. 331, 34$, 371, 386.

Larcher', Gibert ^, essayaient d'établir une chronologie des temps anciens et y comprenaient l'Assyrie qu'ils ne parvenaient pas à faire sortir de ces ténèbres. « Les discussions à ce sujet furent à l'Académie plus vives que fécondes », comme le dit si bien M. Maury î.

Quant aux historiens, nul besoin de les citer ici; nous ne pourrions que répéter d'après eux les légendes des Grecs et des Romains, et indiquer ces livres revêtus du titre orgueilleux d'Histoires universelles dans lesquelles l'Assyrie et la Chaldée occupent plus ou moins de place. Certains les écrivirent de bonne foi, avec cette naïveté des érudits du moyen-âge à laquelle on doit beaucoup pardonner; d'autres, avec cette présomptueuse confiance d'écrivains mieux renseignés, mais qui s'absorbaient dans une idée exclusive et vouaient

1 Larcher, Mémoire sur quelques époques des Assyriens, 1782, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t.XLV, pp. 351 et 379.

2 GiBERT, Eclaircissements sur quelques rois de Babylone et de Perse, 1762, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXXI,

% Maury, L'ancienne Académie des Inscriptions et Belles'Lettres,

p. io6.

LËâ HlSTÔRÎEKS }

leur œuvre à une sorte d'Histoire partielle de peuplades ou à des panégyriques de famille.

Au commencement du siècle, on entrevit l'Histoire sous un jour différent. Volney, dans ses Leçons à l'Ecole Normale ', permit le doute, en fit même une nécessité scientifique ; il ouvrait la porte à Tincrédulité qui appelle l'examen personnel, et établissait des distinctions dans le degré de créance qu'on pouvait accorder, suivant les données de l'historien et la provenance des documents remis en lumière. — On eut presque le droit d'accuser Volney de tout détruire sans rien édifier ; mais du moins ainsi furent préparées les voies aux découvertes modernes.

L'absence de documents originaux forçait les érudits à se reporter aux historiens grecs; du reste, quand même cette absence n'eût pas été aussi complète, l'épigraphie était une science trop nouvelle pour donner des résultats fructueux. La sagacité de Barthélémy lui avait fait

I VoLWBY, Leçons d' histoire, Œuvres complètes, t. vu. Ed. Didot, 1836.

LEâ LANGUES PEtlDUES

devancer son siècle et reconstruire un alphabet entier ' à l'aide du moulage d'une inscription, laissant à d'autres la gloire désormais facile de la lecture et de l'interprétation ; cette tentative devait rester isolée. — Les renseignements fournis par les auteurs grecs sur les grands empires d'Assyrie et de Chaldée étaient peu abondants. Hérodote 2 parle de Babylone, mais son Histoire d'Assyrie a été malheureusement perdue. Ctésias, si peu véridique, devrait être pourtant le plus précieux de tous les historiens et le plus digne de confiance, car son séjour à la cour des rois de Perse et la facilité qu'il avait de puiser dans les archives politiques le mettaient à même de donner des renseignements précis. Bien qu'Aristote ? eût déjà cherché à prémunir le lecteur contre ses assertions, on le cita fréquemment, et Diodore de Sicile, le grand compilateur, accepta

1 L'Alphabet phénicien. — Dans les Mémoires derAcadèmîe^ des Inscripiiofis et Belles-Lettres ^ t. XXX, p. 405.

2 Hérodote, Sur Us Babyloniens. — Clio.

3 Aristote, De gênerai. Animal. ^ 1. II, c. 2, et Hist: Anint.t t. VIII, c. XYUI.

LES HISTORIENS 5

son témoignage. Les écrivains classiques, Photius, Eusébe, Moïse de Choréne, Bérose, puis Abydéne, Strabon, Nicolas de Damas, Castor, Polyhistor, Justin, Suidas, le Syncelle, sont trop connus des érudits pour qu'il soit nécessaire d'insister; d'ailleurs nous n'aurons pas besoin d'y revenir dans les pages suivantes.

Quant à la Bible, au x^ chapitre de la Genèse, elle nomme Ninive et Babylone comme villes d'Assur et de Nemrod ; plus tard les rapports des Assyriens et des Babyloniens avec le peuple juif ' amènent forcément les livres saints à parler de ces puissantes rivales également détestées et que la colère des prophètes voue à une ruine complète.

Ninive, dès l'antiquité, avait complètement disparu. On savait qu'elle avait été détruite

I Voyez, pour les rapports avec le peuple juif, d'après les documents modernes : — E. ScHRADER, Die Keilinschriflen unddasalte Testament^ 1872; — ViGOUROtx, La Bible et les découvertes modernes en Egypte et en Assyrie. Paris, 1877 ; — F. Lenormant, Les origines de l'Histoire d'après laBible^ i88o; — F. Delitzsch, Wo lag das Paradies? Eine biblisch-assyriologische Siudie. Leipzig, 1881.

vers le vii« siècle» (625 ans avant J.-C), Hérodote 2, qui visitait l'Assyrie vers 440, dit positivement qu'elle était bâtie sur le Tigre, et Diodore ?, d'après Ctésias, sur l'Euphrate. Arrien et Eusthathe lui rendent sa position sur le Tigre ; Pline lui accorde l'emplacement de la ville moderne de Mossoul, tandis que Strabon la met au confluent du grand Zab, en quoi il est suivi par Ptolémée. Le site même avait perdu son nom; aucun des historiens des campagnes d'Alexandre ne s'en occupe, bien qu'il fallut passer prés de là pour gagner Arbéles. Xénophon fait une confusion au sujet de la ville abandonnée de Larissa, et Ammien Marcellin 4 prend Carchemish pour la ville de Ninive-, Ninus vêtus.

Babylone marqua longtemps sa place sur le sol de la Mésopotamie. Ce fut Cyrus qui mit fin au Grand-Empire de Chaldée (538) et qui

1 Diodore, d'après Ctésias, II, 23-28; — Abydène, dans Eusèbe (^Chrofi-Can, pars I, c. 9). — Polyhistor, dans le même (p. I,c. $).

2 Hérodote, I, 193.

3 Diodore, II, 27-28.

4 Ammiev Marcellin, L XIV, 26.

LES HISTORIENS

commença l'œuvre de destruction ' . Le Seigneur tira l'épée contre les Chaldéens et les habitants de la ville de Babylone, et envoya « un peuple venu de l'aquilon, une nation « redoutable et de grands rois élevés des fi extrémités du monde. » — « Ils sont cruels « et impitoyables, s'écrie Jérémie; le bruit de « leur troupe retentira comme celui de la mer ; « ils monteront sur leurs chevaux et ils « paraîtront contre toi, ô fille de Babylone, « comme un homme prêt à combattre 2. »

La ville succomba et perdit son autonomie ; elle essaya plusieurs fois de se relever sous les princes achéménides, mais chaque révolte appelait une vengeance. Darius renversa ses tours, ses murs, ses fortifications gigantesques et mit à mort trois mille de ses principaux habitants?. Plus tard Xerxés continua l'œuvre de destruction et ravagea les palais et les temples 4.

1 Hérodote, I, 90-91.

2 jÉRÉuiB, chap. L, V. 40-41.

3 Hérodote, III, 159.

4 Strabon, lib. XV, p. $08, — Arriem, 1. VII, c. xvu.

Lorsque T empire des Perses s'écroula et qu'Alexandre eut pris possession de Babylone, frappé de sa situation merveilleuse, le vainqueur essaya de rebâtir les temples détruits par Darius et Xerxés ; mais il mourut avant d'avoir accompli son dessein ' .

Séleucus Nicator, qui succéda à Alexandre, avait abandonné les idées de son prédécesseur, et fondait sur le Tigre une capitale nouvelle à laquelle il donnait son nom (322). La grande cité commença à se dépeupler rapidement.

Lorsque Démétrius Poliorcète en prit possession (310 av. J.-C), il ne restait que deux forteresses *.

Environ 127 ans avant J.-C. (185 de l'ère des Séleucides), un général parthe saccagea Babylone et semble lui avoir porté le dernier coup î. Diodore de Sicile, au temps d'Auguste,

1 Strabon, lib. XV, p. $08.

2 Patrocle, général de Séleucus, avait contraint beaucoup d'habitants de se réfugier en Susiane et dans le désert. — Voy. Diodore de Sicile, 1. XIX, 5 100 ; — Pline, l. VI, cap. 30 ; — Strabon, 1. XV, p. S08.

3 Himère, tuteur de Phraarte II (127 av. J.-C.), envoya de nombreuses familles babyloniennes en Médie pour y être vendues

LES HISTORIENS

en parle comme d'une ville qui tombait en ruines '. Les sombres prédictions des prophètes étaient accomplies, et si le Dieu d'Israël avait tenu son serment de perdre les Assyriens, Babylone, la reine du monde, la plus grande cité que le soleil ait jamais éclairée, Babylone ne devait plus être rebâtie !

Vingt-neuf ans après J.-C, sous le règne de Caligula, elle était à peu près oubliée; la peste et les persécutions avaient fait justice de ses derniers habitants. Il en est à peine fait mention dans l'expédition de Trajan et de Sévère en Mésopotamie 2. Lucien de Samosate ?

comme esclaves, et détruisit beaucoup de beaux édifices. Voy. DiOD. Sic, Fragm. Peiresc., t. II, p. 603; — Justin, lib. XLII, ci; — Athenbus, l. XI, p. 463.

1 DiOD. Sic, lib. II, c. 9.

2 Trajan (115 ap. J.-C.) voulut voir la ville où était mort Alexandre le Grand. — Dion Cass., lib. LXXIII, §26 ; lib. LXV, § 9. — Voyez, au surplus, le travail de G.-E.-J. Guillicm de Sainte-Croix, dans le 48" volume des Mémoires de l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres y où sont réunies toutes les autorités sur le sujet de la ruine et le décKn de la cité antique (lu le 4 septembre 178^).

3 Char. anit. Contempl., § 23.

et Maxime de Tyr ', sous Marc-Auréle et Commode, la citent comme une ville dont on allait perdre la trace. Depuis cette époque, les historiens la passent sous silence; Libanius^, le célèbre rhéteur, la confond avec Ctésiphon, fondée par les Parthes, la gloire de la Babylonie !

Ammien Marcellin, qui suivit l'empereur Julien dans son expédition contre les Perses, aurait pu faire connaître la position de Babylone au iv* siècle ; mais cet historien s'en réfère à Ptolémée pour quelques détails purement géographiques K

Du iii« au x« siècle, Babylone est accidentellement nommée; Origène 4, Eusèbe î, saint Chrysostôme *^, les auteurs ecclésiastiques, la regardent comme délaissée depuis longtemps. Saint Jérôme parle, d'après un prêtre

I Diss. XXII, s 6.

2 Oral.fiitieb, t. I, p. 39.

3 Lib. XXIII, c. 5.

4 Select, not in Jerem.y c. >i, et Hom. XX/, en.

5 Comment, in Hesatam, xnNoi'a Colleclione Palriim, éd. Montfalc, t. II, p. 411.

6 Ad Stagir, 1. II, Op., t. I, p. 189.

LES HISTORIENS II

élamite, d'une reconstruction partielle de ses murs, dont on aurait fait l'entourage d'un parc pour renfermer les animaux sauvages que les rois de Perse chassaient avec ardeur ' . Saint Cyrille d'Alexandrie déclare que tout le pays est devenu un immense marais, les canaux de l'Euphrate ayant été comblés* (vers 412).

Théodoret, qui mourut en 460, constate l'abandon absolu delà localité; quelques Juifs seuls continuaient de l'habiter K

Au vi^ siècle, d'après Procope de Gaza, Babylone avait cessé d'exister 4; Isidore de Séville (vii« siècle) en omet toute mention.

Les écrivains musulmans Nasr-al-din et Ulugh-bek imitent ce silence. Les Arabes avaient pris possession de la Mésopotamie en construisant Bassora, Kufah, Bagdad et plus

1 Ad Lût, c. 14, etin Jerem.^ c. 25, t. III, Op., p. $47.

2 Ad Esat, t. II, p. 239, Op.

3 TuEOD., in EsM, p. 61, et in Jerem., t. II, p. 272. Op. — Les Juifs, très nombreux sous les Séleucides, avaient abandonné Babylone peu à peu et établi leurs écoles à Nahardea, à Sora, à Pumbedita, à Narcsh et à Machusia, villes de la Mésopotamie. Joseph. Antiq. Jud, lib. XVIII, C. 9, § 8.

4 Com. in Esat, p. 215,

tard Hillah. Ibn-Haukal (x^ siècle) citait Babel comme un petit village de l'Irak, le plus ancien de la province à laquelle il a donné son nom et dont il ne restait qu'une maison du temps d'Abraham et deux monticules, Kond-i-Tarik et Kond-i-Derbar ' . Edrisi, trois siècles après, semble n'en avoir aucune connaissance, et Abu'1-Féda ne conserve le nom de Babel que pour désigner les ruines de la ville antique. Les Arabes n'y dressaient plus leurs tentes, et les pasteurs ne venaient pas même s'y reposer! (Isaïe, c. xiii.)

I OusELEY, The orieiilal geogr. of Ibn-Haukal, pp. 70 et 283.

Les croisades avaient ouvert TOrient aux voyageurs, mais aucun ne pénétrait jusqu'en Mésopotamie; la Palestine, la Syrie, l'Egypte bornaient leur champ d'exploration. Benjamin de Tudéle, juif navarrois, dans le récit de ses pérégrinations ', parle de Babylone en ces termes : « On peut encore voir les ruines du palais de Nabuchodonosor, mais on a peur de s'en approcher à cause des serpents et des scorpions qui les infestent. » La ville moderne de Hillah en est éloignée, ajoute-t-il, de cinq milles. Benjamin de Tudéle, sans aller jusqu'à Babylone, avait passé par Bagdad ; il avait ouï parler d'une tour dont il ébauche une descrip-

X Benjamin de Tudéle, né à Tudela (Navarre), mort en 1173. — Itinéraire de Benjamin de Tudéle, trad. et édit. par A. âsuer, Londres et Berlin, 1841.

tion, et qui devait être le Birs-Nimroud ' ; c'étaient sans doute les rabbins d'Orient qui lui avaient donné ces détails.

Vers la fin du xvi« siècle, Eldred ^, marchand ' anglais, quittait l'Angleterre (1583) pour gagner Tripoli et de là Birs, sur l'Euphrate; en s'y rendant, il remarqua la vieille cité de Babylone : « the mighty old city of Babylon » . Il mentionne particulièrement ce qu'il appelle « the Tower of Babel », faite de larges briques séchées au soleil et reliées par des couches de roseaux. — Rauwolf, botaniste allemand, né à Augsbourg, entreprit de longs voyages en Orient et passa également par Babylone î. II

ï « The Tower built by the dispersed génération is four rtiiles from Hîllah . It is constructed of bricks called EI-Ajur. (Le mot est encore employé par les Arabes pour les briques cuites au four.) The base measures 2 miles, the breadth 240 yards and the height about xoo canna, A spiral passage built into the tower (from ten to ten yards) leads up to the summit from which is a prospect of twenty miles, the country being one wide plain and quite level. The heavenly fire which struck the tower, split it to its very foundation . » Voy. Itinéraire, etc.

2 Eldred, Hakluyt's Collection oj TraveU. P, in-f», 1589,

3 La relation de son voyage fut publiée à son râtour à

admire la Tour de Babel, mais ne peut y pénétrer à cause de la quantité de bêtes venimeuses qui s'y trouvent, ce qui fait qu'on ne s'en approche que pendant deux mois de l'année, alors que la mauvaise saison les oblige à ne pas quitter leurs tanniéres.

Pietro délia Valle ', qui nous a déjà fait connaître Persépolis, visita Babylone en i6i6 et donna de l'emplacement de la ville une description plus complète qu'aucun de ses devanciers. — Plus tard, un moine carmélite, Vicenzo Maria di S. Catarina di Sienna^, au retour des Indes, descendit l'Euphrate jusqu'à Bassora. Le i6 septembre, il était à Hillah; il exalte la beauté des bords du fleuve, leur fertilité et les ruines admirables qui y abondent, surtout celles de la Tour de

Lauîngen, en 1S84', elle était écrite en dialecte souabe. — Voy. Rauwolffs iravels, cap. 8.

1 PiETRO DELLA Valle. Voy. dans la Trad. fr., tome II, p. 242, la xvii« lettre datée de Bagdad, le 10 décembre 161 6.

2 P. Vicenzo Maria di S. Catarina di Sienna. Viaggio all'Indie orieniali del Padre F. Vicen^p Maria di S. Catarina di Sienna, Procurator générale di Carmelitani scal\i.

l6 LES LANGUES PERDUES

Babel, appelée, dit-il, la Tour de Nemrod.

Personne n'ayant voulu l'y accompagner, le révérend Père se vit forcé de renoncer à la visiter.

Le Père Emmanuel de Saint-Albert ' se trouvait également à Hillah vers la même époque et faisait des remarques curieuses sur le site et les souvenirs qui, tout vagues qu'ils fussent, rattachaient dans ce pays le nom de Babylone à ces parages.

Niebuhr^, qui était à Hillah en 1765, ne doute pas que Babylone n'ait été construite à l'endroit appelé Ard Babel ; il constate l'existence des monticules qui couvrent les deux rives de l'Euphrate et semble avoir pressenti les découvertes modernes.

Beauchamp î, astronome envoyé à Bagdad

I p. PF. Saint-Albert, Voyage au Levant; Ms. cité par d'Anville, dans les Mémoires de l'Acad. des Inscr., t. XXVIII, p. 256.

3 NiEBUUR, Voyage m Arabie, etc., t. II, pp. 233 et 236, paru de 1776 à 1780 en 2 voL in-4.0.

3 Beauchamp, Voyage de Bagdad à Bassora le long dt l'Euphrate, dans le Journal des Savants, mai 1785. — Sur les Ruines de Babylone. Ibid.; décembre 1790.

par Lalande pour y faire des observations astronomiques, et vicaire général à Babylone, commence à serrer la question de plus prés.

Son Mémoire, lu à l'Académie des Inscriptions et imprimé dans ses recueils (déc.1790), annonce le résultat d'observations faites sur les lieux. — Olivier ' visitait plus tard les mêmes localités, et insistait sur la difficulté que l'on a de trouver des ruines véritables, le pays ayant été creusé depuis des siècles par les Arabes pour en extraire des briques et édifier les villes de Kufah, de Bagdad, de Hillah, de Mesched-Ali, et autres.

Avec Rich commence la série des explorations sérieuses 2. Résident de la Compagnie des Indes à Bagdad, il eut de grandes facilités pour mener à bien l'œuvre qu'il avait entreprise.

En décembre 181 1, il se mit en route

1 Olivier, Voyage dans l'Empire oihoman^ VEgypte tt la Perse, tome II, pp. 436 et suiv., in-40, 1804,

2 Rich (Claude-Jacques), né à Dijon en 1787; mort à Cbiraz (Perse), en 1821. — Bahylon and Persepolis, Narrative of a journey, to ihe site of Babylon in 181 1. Edited by bis widow. London, Mpcccxxxix ,

l8 LES LANGUES PERDUES

pour visiter Babylone. Un peu au-delà de Mahaouil, le pays entier revêt l'apparence d'un immense marais; à l'horizon s'élèvent plusieurs grands monticules, entre autres celui qu'on désigne sous le nom de Mudjelibeh, Rich, remontant le fleuve, débarqua et traversa un village appelé Djumdjuma ; il observa sur la rive opposée quelques talus artificiels et, plus à l'ouest, une chaîne de monticules sur lesquels est bâtie la petite mosquée de Atnran Ibn Ali, Il y acheta une pierre noire très curieuse, aujourd'hui conservée au Musée Britannique, et sur laquelle se trouve une inscription en caractères cunéiformes et des symboles astrologiques. Il rencontra plus loin les vestiges évidents de murs composés de grandes briques enduites au revers de bitume et placées sur des couches de mortier; mais il ne remarqua ni roseaux, ni briques séchées au soleil.

Rich explora ensuite le Kasr, ou « palais » . Cet édifice était entièrement comblé , et des cavités pratiquées dans les murailles par les Arabes permettaient seules d'y entrer.

Ayant fouillé le Kasr, Rich se rendit au Mudjelibehy le plus grand de tous les monticules avoisinants. L'édifice dont il est surmonté est construit en briques séchées au soleil, mélangées de roseaux ou de paille, avec des couches intermédiaires de roseaux. Le sommet était alors occupé par un amas de décombres sillonnés par les pluies. Du côté nord, qui est plus escarpé, une large ouverture en facilitait Taccés. Un des serviteurs de Rich parvint à s''y introduire et se trouva dans une chambre assez élevée pour qu'un homme pût se tenir facilement debout.

Le 9 décembre, Rich fit une expédition au Birs-Nimroud et remarqua de nombreux monticules qui s'étendaient au loin dans ce pays traversé par des canaux innombrables. La description soignée que Rich a faite du Birs devait servir de point de départ aux observations des ftiturs explorateurs. — Le Bits-Nimroud est un tutnulus d''une élévation prodigieuse qui supporte un mur de briques de 37 pieds de hauteur sur 28 de largeur. Ce mur n'est pas au centre du sommet nord de la colline, mais

semble en avoir formé la façade sud. Le sommet est couvert de gros fragments de briques confondus en une masse solide vitrifiée annonçant l'action intense du feu et dénotant, par conséquent, un embrasement total; de petites ouvertures carrées percent le mur et sont rangées d'une manière symétrique; une large crevasse a disjoint les briques du mur de façade. Les flancs du monticule sont jonchés de débris de briques cuites au four, de bitume, de cailloux et de pierres noires, le même sable et la même pierre calcaire qu'on trouve dans un canal prés du Kasfy mêlés à des fragments de marbre blanc. Au Birs-Nimroud, pas de restes de roseaux, malgré la présence de briques calcinées dans la composition desquelles il devait en entrer, car leur empreinte était encore visible sur le ciment ' . Ici se place un essai important du Major

I Annexé à l'esquisse de son voyage, Rich a publié un Memoir on the ruins of Babyloriy qui fut imprimé dans les Fundgruben des Orients à la requête de M. von Hammer, et réuni à ses autres œuvres par les soins de sa veuve. Voy. Babylon and PersepoUs, p. 43.

Jack Rennell sur ridentification de l'emplacement de Babylone ' (lu devant la Société des Antiquaires^ le 14 et le 21 décembre 181 5). Peu après, Rich publia un second Mémoire sur les ruines 2, et combattit divers arguments émis par l'illustre géographe. 11 s'agissait de changements possibles survenus dans le cours du fleuve et des canaux. Rich y releva l'opinion du Major Rennell qui prétendait assigner aux monticules encore visibles à Babylone une date antérieure de peu à la conquête musulmane, quand tous, au contraire, sont d''une composition identique et dMne même époque. L'hypothèse qu'une seconde ville eût été bâtie sur des monceaux de décombres et les ruines d'une ville plus ancienne n'était ni admissible ni vraisemblable.

Après un second examen du Birs-Nim-

1 Ofi tlx iopography of aticùnt Babylon iuggested by the récent discoveries of Claudius James Rich. — Voy. Babylon and Persepolis, p. 107.

2 Second Memoir on the Ruins (of Babylon) in refermée to Major Rcnnell's remarks. Voy. Babylon and PersepoliSy p. 139.

1^ Lȧ LAÎ^GCES PËRMEâ

roud, Rich modifia sa première opinion et y assigna l'emplacement de la Tour de Bélus que les anciens n''avaient jamais fixé. Il pensa que la construction primitive devait être une masse solide composée à l'intérieur de briques crues, peut-être même de terre ou de décombres, qu'elle devait être élevée d'étages en retrait avec une façade de briques revêtues d'inscriptions et réunies par des couches de ciment fin. Le feu avait été l'engin destructeur. La colline était évidemment artificielle; pour le prouver, Rich fait observer : a that « so indisputably évident is the fact of the « whole mass being fi-om top to bottom artict ficial, that he should as soon hâve thought « of writing a dissertation to prove that the « Pyramids are the work of human hand as « of dwelling upon this point ' . »

Les ruines de Babylone furent encore visitées, en 1818, par Sir Robert Ker-Porter^,

1 Second memoir, etc., p. 170.

2 Kbr-PorTer, Travels in Georgia, PersiOj Armeniay ancient Bahyîonia, etc., London, 1821-1822.

LES VOYAGÉÛRâ 1^

accompagné de Bellino ' , secrétaire oriental de Rich. Nous regrettons de ne pouvoir enregistrer toutes les remarques intéressantes de ce voyageur. Comme celles de Rich, elles montrent le profit que leurs successeurs tirèrent de ces premières recherches; ce qui prouve que dans la science, de même qu'en littérature, il y a quelques heureux qui héritent des efforts de leurs devanciers et les absorbent dans leur personnalité, au grand détriment des premiers investigateurs tombés parfois dans un oubli attristant !

Bientôt allait commencer en Assyrie et en Chaldée la série des explorations fructueuses auxquelles sont justement attachés les noms de Botta, de Layard et de Loftus. Elles marquèrent dans l'histoire du déchiffrement des inscriptions en caractères cunéiformes un progrès véritable, en offrant aux épigraphistes des documents nouveaux et des points de

I Aus\ug eines Schreiheus an H. von Hammer^ (Lettre datée de Bagdad, le i8 mai 1816.) — Dans les Funàgruhen des Orients, t. V, p. 45-48,

comparaison plus nombreux. D'une part, la topographie antique de pays jusque-là complètement livrés à Poubli se trouvait tout à coup rétablie; de l'autre, les inscriptions exhumées venaient livrer au monde moderne les noms et l'histoire des princes qui avaient élevé les palais dont on fouillait les ruines.

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