PREMIERS ESSAIS DE LECTURE
Avant d'aller plus loin, il est bon de nous rendre compte de l'état dans lequel se trouvaient en 1840 les études sur les écritures en caractères cunéiformes., — Nous avons donné dans la première partie de cet exposé la description des inscriptions relevées sur les ruines de Persépolis et le résumé des travaux entrepris sur ces textes qui offraient trois sortes dMnscriptions. La première colonne avait livré, grâce aux efforts de Grotefend et de Burnouf, la langue des Achéménides. — La seconde, appelée par Niebuhr ' second système (voyez Perse^ I'® partie, pp. 74 et suiv.), avait reçu le nom de Médique ; les Mèdes étant, en effet, plutôt alliés que tributaires des Perses^ leurs inscriptions paraissaient mériter cette place d'hon-
l Niebuhr, Voyage en Arabie, etc., t. II, p. ii;.
neur. — Le troisième système était évidemment le moins bien traité ; à Bisitoun, il est placé sous les pieds des vaincus. On supposa que ce texte représentait Tidiome assyrien.
Ces désignations ne furent adoptées dans l'origine que pour l'appellation des inscriptions, car on ne savait encore rien de leur contenu. Tychsen', Mûnter* et Grotefend ?
supposèrent que l'écriture de cette seconde colonne était syllabique. — La seule chose sur laquelle les savants pouvaient être fixés, lorsque les travaux sur le texte arien furent amenés au point de lire toutes ces inscriptions, c'était le sens de l'écriture qui paraissait le même. Cependant, était-ce le même texte et la même langue écrite avec des alphabets différents, ou le même texte dans une autre langue? ou bien enfin un autre
1 Tychsek, De Cunsatis Insa iptionihus Perstpolitanis lucuhratto . Rostock, 1876.
2 MiJNTER, Versuch ûber die Keilfôrmigen Inschriften iça Persepolis. Copenhagen, 1802.
3 Grotefend, Neue Beîtràge ^ur Erlduterung der Persepolitanischen Keilschrift. Hannover, 1837.
texte, une autre langue et un autre alphabet ? On ne tarda pas à reconnaître dans cette seconde colonne des groupes qui reproduisaient évidemment les noms propres du texte Perse; on les voyait. Ils se succédaient dans le même ordre et on put conclure, d'après leur position, qu'ils se lisaient également de gauche à droite, et, de plus, que ces deux colonnes reproduisaient la version contenue dans la première.
Dans Tordre des découvertes, ce fin le texte médique qui céda le second aux efforts des philologues. Les savants furent amenés à s'en occuper, parce que l'examen des signes des inscriptions médiques fournissant des combinaisons qui donnaient un nombre moins considérable de caractères, on conclut qu'il devait être plus aisé à expliquer.
Le texte arien devenait ainsi pour les recherches ultérieures ce que le texte grec de Rosette était pour les Egyptologues ; aussi s'appliquat-on d'abord à déterminer les noms propres sur ces signes encore inconnus. Il fut facile de les isoler dans les plus courtes inscriptions
et de retrouver dans les textes plus étendus les groupes médiques qui correspondaient constamment aux mômes groupes du texte arien.
C'est une opération qui ne préjuge rien sur la connaissance de l'idiome; tout le monde est à môme de la pratiquer avec succès, et pour peu qu'on s'y applique, on est toujours sûr de réussir. Ceux qui se sont occupés du déchiffrement d'un idiome inconnu, possédant déjà en langage connu la traduction du monument soumis à l'étude, ont dû débuter ainsi; c'est le point de départ essentiel et indispensable des recherches de cette nature. Ce travail donna bientôt la certitude qu'un signe distinctif, un clou perpendiculaire, indiquait invariablement les noms d'hommes. — C'est avec cette première donnée qu'on essaya de déterminer les éléments d'un nouvel alphabet. Les combinaisons de l'élément radical se prêtaient à la formation de plus de cent caractères ; elles parurent trop nombreuses pour n'exprimer que des lettres. On adopta l'hypothèse de Mùnter et on chercha des valeurs syllahîques pour chacun des signes de la seconde colonne.
Rien de sérieux cependant ne fut produit avant Tannée 1844.
A cette époque, le danois Westergaard ', au retour d'un voyage qu'il venait d'accomplir en Orient, publia dans les Mémoires de la Société des Antiquaires du Nord la traduction des textes médiques qui accompagnaient les textes ariens déjà traduits *. Ce travail fut reçu avec défiance : on se demanda, en effet, si ces inscriptions étaient bien la traduction du texte arien ? Ce premier point prouvé, on se demanda encore si les mots obtenus à l'aide des valeurs attribuées aux caractères médiques par la comparaison des noms propres, exprimaient bien la langue que l'on voulait comprendre ? — Ces mots semblaient ne se rattacher à aucun idiome connu, et si le sens pouvait être compris dans son ensemble, par le fait rien ne garantissait l'authenticité d'une langue qu'on cherchait à reconstruire en empruntant des formes grammaticales à toutes
1 Westergaard (Niels-Louis), né à Copenhague le 27 oct. iSi s .
2 On the Deciphering of the second Achemenian or Médian species of arrowheaded writing. 1840-1844, p. 271.
les autres. La phrase présentait d'abord une structure générale indo-européenne , mais les substantifs avaient une déclinaison analogue à celle des substantifs turcs. De plus, on trouvait un pronom sémitique, des adverbes sanscrits, une conjugaison tartare et celtique, enfin un vocabulaire bigarré de toutes ces langues auxquelles on empruntait ainsi des fragments plus ou moins importants pour en reconstruire une chose qui restait sans nom.
Le D"^ Hincks, en 1846, contrôla, le premier, le travail de Westergaard ; il publia dans les Transactions de l'Académie de Dublin ' un mémoire fort remarquable, mais qui offre une sérieuse difficulté à la lecture. Le D"" Hincks disposa une table comparative des valeurs attribuées au même caractère par Westergaard et par lui-même, avec un numéro d'ordre, de telle sorte que les transcriptions du savant anglais ne sont intelligibles qu'à la condition
I On thc first and second kinds of Pcrsepoîitan writing. Extrait des Transactions of thc Royal Irish Academy, Vol. XXI, part. L Dublin, 1846.
d'avoir sous les yeux le texte cunéiforme et la table de rappel.
Le plus grand progrés qui résultait du travail du D"^ Hincks sur celui de Westergaard était celui-ci : Westergaard avait pensé que toutes les vo3'elles n'étaient pas exprimées dans cet alphabet nouveau, et qu'un A bref était quelquefois inhérent à chaque consonne, comme dans le premier système et dans les alphabets des langues indo-germaniques. Le D"* Hincks estima au contraire, que toutes les voyelles y étaient exprimées an moins une fois (ai hast once), et quelquefois plus; car on rencontrait dans certains cas la voyelle après le signe qui la précédait et avant celui qui la suivait. C'était le premier pas de la démonstration du syllabisme des écritures anariennes; nous verrons, par la suite, quelles ont été les conséquences de ce principe.
Le D"" Hincks n'avait ainsi vérifié que les bases du déchiffrement des inscriptions médiques dont Westergaard avait donné l'analyse. F. de Saulcy, en France, fit un pas de
plus » , et s'appliqua à contrôler, non-seulement le résultat du déchiffrement, mais encore les formes grammaticales si étranges auxquelles les valeurs attribuées à chaque caractère, par le dépouillement des noms propres, avaient conduit le savant danois. Dans un travail de cette nature, la critique et la louange avaient également leurs périls. Cependant, après avoir sérieusement examiné le travail de Westergaard, de Saulcy n'hésita pas à déclarer que cet essai philologique présentait les indices les plus constants d'une insigne bonne foi, d'une inaltérable loyauté et d'une vaste érudition. Au surplus, de Saulcy ne s'éloignait guère des résultats généraux obtenus par Westergaard, et il confirmait les bizarreries grammaticales qui pouvaient faire suspecter une première traduction.
Quant à l'écriture, on reconnut qu'elle était syllabique, c'est-à-dire qu'un signe pouvait représenter chaque articulation quies-
I Recïxrches analytiques sur les inscriptions du système médique. Extrait du Journal asiatique^ "<» 13, 1849. Paris, i8$0.
cente, et un autre signe bien distinct, mais constant, une articulation formée par une voyelle initiale inhérente. Nous ne devons pas oublier une remarque importante de F.
de Saulcy : « Quelques signes de récriture médique, dit-il, ont sans doute une certaine ressemblance avec les signes persans d'une même valeur ; mais la plupart d'entr'eux présentent des formes identiques avec ceux de récriture assyrienne. » On pressent déjà cette identité des deux systèmes graphiques que les recherches ont démontrée.
Le travail de F. de Saulcy comprend l'ensemble des textes qu'il était alors permis d'étudier. L'auteur assume la responsabilité des traductions de Westergaard, et les fortifie de toute l'autorité de ses propres recherches. Les travaux ultérieurs ont donné raison aux deux philologues.
En effet, tous les documents n'étaient pas encore connus. Il fallait surtout analyser et comprendre le texte de la deuxième colonne de Bisitoun. Sir H. Rawlinson l'avait soigneusement relevé; il permit à E. Norris de le
publier avec une traduction et un commentaire à Tappui ' . Les valeurs attribuées aux signes médiques par Westergaard et reconnues par les recherches de F. de Saulcy subirent le nouveau contrôle d'un texte qu'on n'avait point pris pour base et furent pleinement confirmées. Elles n'étaient donc ni arbitraires ni erronées ; aussi Norris put-il compléter la série des renseignements que les philologues avaient à leur disposition sur ce point.
Les travaux de M. Holtzmann^ dans les Mémoires de la Société orientale d'Allemagne, et de HaugJ dans les Gottingischen An\eigen,
1 Norris (Edwin), né à Taunton (Somersetshire) le 24 oct. 179), mort le 10 déc. 1872. Linguiste éminent, il donna son concours le plus dévoué à l'assyriologie. Son Dictionnaire lui assure une place distinguée dans le monde de la science et suffit à lui seul pour transmettre son nom à la postérité. Voy. Memoir by M. W. Vaux, 1873. — Memoir on the scythic version of ihe Behistun inscription, by M. E. Norris, dans le Journal of tïte Royal Asiatic Society, yo\. XV, part L 1853.
2 HoLTZMAVM. Uber die i^'eiie Art der Achemenedischen Keilschrifl. — Dans la Zeitschrift der Deutscheti Morgenlàndischen Gesellschajt . 1851, t. V, pp. 14; etsuiv.; t. VI, pp. 3$ et suiv.
3 Uher Schrift und Sprache der jyjeiten Keilscbrift Galtung, von D' Haug. Gôttingen, 1855.
n'ont point ébranlé ces résultats ; enfin, ceux de M. Mordtmann', de M. Oppert^ et du D"" Sayce ? les ont confirmés.
La lecture de ces nouveaux textes, il faut bien le reconnaître, présente toutes les bizarreries que Westergaard avait signalées; de sorte qu'on s'est demandé avec raison si cette langue, qui semble avoir emprunté ses formes à tant d'idiomes différents, ne leur avait pas au contraire légué ses débris ?
Quant à l'interprétation des inscriptions de la troisième colonne de Persépolis, elle avait commencé, comme celle de la seconde, en môme temps que l'étude des inscriptions perses. Tychsen, Mùnter, Grotefend ne les passèrent point sous silence. Ce qui reste de leurs premiers travaux, c'est le soupçon que l'on eut, dès l'origine, que cette écriture pouvait renfermer des caractères monogrammatiques.
1 Erhlârutig der Keiltnschriften der i^'eiten Gattung. Leipzig,
2 Le peuple et la langue des Mêdes. Paris, 1879.
3 The inscriptions of Mal-Amir. Extrait du Vol. II des Travaux de la 6" session du Congrès des Orientalistes. Leyde, i88j.
Le sens de récriture ne souffrait pas de difficulté. Les raisons que Ton avait admises pour la lecture de la seconde colonne s'appliquaient à la troisième. Les noms propres d'hommes étaient encore indiqués par le clou vertical et se suivaient dans le même ordre dans les trois textes.
Cependant on avait exhumé des ruines de la Babylonie des inscriptions également écrites avec des caractères cunéiformes, mais qui n'étaient pas de nature à donner par ellesmêmes des moyens de solution ; il ne fallait pourtant pas en négliger l'étude. Des cylindres en terre cuite, rapportés par Rich et Bellino ' , ainsi qu'un monument en basalte connu sous le nom de Caillou de Michaux ^,
1 Le cylindre de Sennnachérib, qui porte le nom de Bellino, a été découvert par Bellino, secrétaire oriental de Rich, en 1820. Grotefend en a publié une copie, et, après lui, Layard. Inscript, in the cuneiform character, ]p\. 63, 64 (1861). Celui de Nabuchodonosor a été publié par Layard. (Ibid., pi. 58.)
2 Cet intéressant monument a été trouvé par le botaniste Michaux (1800) dans les ruines d'un palais sur les bords du Tigre, h un jour de marche de Bagdad, non loin deCtésiphon. Il
présentaient des caractères qui avaient la plus grande analogie avec ceux de Persépolis, et confirmaient la première donnée qu'on avait sur le sens dans lequel il fallait lire ces textes. On voyait les caractères s'allonger, se resserrer à la fin des lignes; quelques-uns empiétaient môme sur les marges à droite, tandis que celles de gauche restaient toujours intactes. Il était évident que cette écriture devait encore se lire de gauche à droite.
D'un autre côté, les inscriptions en caractères cunéiformes qu'on rencontrait sur quelques pierres gravées semblaient réclamer une solution opposée. En effet, les pointes de flèche se dirigeaient vers la gauche, détail embarrassant qu'on résolut provisoirement d'écarter avec ces documents du domaine des recherches. Enfin des briques ' et la belle
fut apporté à Paris et déposé à la Bibliothèque nationale ; publié d'abord dans les Monuments inédits de Millin (Paris, 1802, pi. VIII et IX, et tom. I, p. $8); il a été reproduit depuis un grand nombre de fuis.
I Sainte-Croix enregistrait l'apparition des briques (Mém. Acad., t. XLVIII, p. 35, note e) et reconnaissait la ressemblance des caractères qui les couvraient avec ceux de Persépolis ;
îâ LES LA^ÎGÛES PERDUES
inscription découverte à Babylone par Sir Harford Jones, révélaient des caractères d'une complication désespérante. On se demandait donc avec inquiétude si, après avoir triomphé des difficultés que la lecture des inscriptions laissait entrevoir, on ne se trouvait pas en présence d'une écriture et d'un idiome nouveaux?
On attribue généralement à Grotefend la solution de ce problème, bien que le D^ Hincks Tait revendiquée ' . Au fond, elle est demeurée acquise ; en comparant un fragment de cylindre rapporté de Babylonie par Sir R.
peat-ètre était-ce un système de numération, dit-il? En tous cas, dès cette époque, quelques-unes de ces briques avaient été déposées par Tabbé de Beauchamp au Cabinet National des Médailles. En 1776, dans une lettre datée de Bagdad et adressée au Maréchal de Castries, Beauchamp parle « d'un cylindre de huit pouces de long sur quatre de diamètre, de terre cuite et tout couvert en longueur d'une écriture dont les lettres n'ont guère plus de deux lignes de hauteur. Ces caractères ne res- «em'^lent aucunement aux écritures courantes du pays, c'est-à-dîre qu'ils ne sont ni chaldèens, ni syriaques, etc. Il me semble, dit-il, qu'ils ont du rapport avec les inscriptions de Persépolis, décrites par Chardin. »
I Voyez Infra, p. 157.
I>REMiERS ESSAIS }^
Ker-Porter avec certains passages de la grande inscription de Sir Harford Jones, D"* Hincks reconnut que les deux inscriptions étaient identiques. Les caractères compliqués du document de Sir Harford Jones n'étaient que des variétés des premiers. Il n'y avait donc qu'à rechercher les éléments d'un seul système de lecture.
Grotefend, toujours préoccupé des inscriptions trilingues, en se guidant sur la traduction du texte arien, parvint à déterminer dans le texte assyrien les noms de Cyrus, d'Hystaspe, de Darius, de Xerxès. Avec le bonheur qui s'attachait à toutes ses découvertes, il indiqua sur la grande inscription de Sir Harford Jones un groupe qui devait contenir le nom de Nabuchodonosor ; dès lors il lui parut prouvé que ce texte n'appartenait pas à l'ère des Achéménides. Or, si le nom de Nabuchodonosor se trouvait réellement sur les monuments de la Chaldée, il devenait évident qu'on était en possession d'une nouvelle source de documents, sous la forme de spécimens assez étendus pour stimuler la curiosité des savants.
C'est ainsi qu'en dehors des textes trilingues, les inscriptions de la Babylonie eurent leur part dans ce travail, qui devait aboutir un jour au déchiffrement complet des écritures cunéiformes.
Les découvertes avaient marché lentement sur le premier système; elles n'avançaient pas sur les deux autres. En 1840, on n'avait aucun travail sérieux, et pourtant le perse était déjà lu et traduit. Il paraissait assez peu intéressant d'étudier des textes dont on connaissait déjà le contenu. Les difficultés étaient immenses et devaient grandir avec les découvertes; on pouvait à peine les soupçonner à cette époque, lorsque l'attention se trouva tout à coup vivement préoccupée des choses de l'Orient:
Ninive allait sortir de ses ruines !
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