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Les lanternes

Les anciens vivaient au grand jour. S'ils prenaient sur leurs nuits, c'était pour s'adonner plus longtemps à la débauche et rarement pour se livrer plus à loisir au travail. Les philosophes seuls et les poètes savaient tout ce qu'ont de prix le silence et le recueillement des labeurs nocturnes, aussi la lampe d'Epictète étaitelle une rare relique. Celle de Démosihène, qui ne survécut pas tant , et celles d'Eschyle ou d'Euripide, qu'on eut le tort de ne pas conserver non plus, auraient pu seules lutter, comme choses précieuses et rares, avec le philosophique ustensile.

Je ne parle pas de la lanterne de Diogène, qu'il eût été peutêtre bon de garder aussi. Mais comme le cynique ne s'en servait qu'en plein jour, et que nous ne nous occupons, nous, que des éclairages de nuit, nous la laisserons, sans en dire davantage sur son compte, au fond de l'amphore fêlée qui fut la niche de ce grondeur. Remarquons toutefois, en passant, que le Chodruc de Sinope n'était pas si bizarre et si fou qu'on l'a prétendu, lorsqu'il s'en allait, en plein midi, cette lanterne à la main, chercher, un homme par les rues d'Athènes. Tout bien examiné, en effet.

et sans la coDsidérer même comme l'indice de la curiosité du cynique, comme le symbole de son incrédulité de chercheur, ici la fameuse lanterne n'est pas si mal employée. Par ce grand soleil, elle ne lui était pas d'une nécessité grande, j'en conviens ; mais, la nuit venue, s'il l'eût gardée pour continuer sa recherche, elle ne lui eût pas été plus utile ; alors, il n'eût trouvé personne dans les rues. Pour qu'elle servît de quelque chose à ce quêleur d'homme, il fallait qu'il l'allumât en plein jour. Même, paradoxe à part, Diogène ici était donc un sage.

Hormis ces vauriens nocturnes auxquels Théophraste consacre tout un chapitre de ses Caractères et dont nous lui avons emprunté le portrait pour l'accrocher dans un coin de notre histoire des Hôtelleries et des Cabarets (1) ; hormis quelques esclaves thraces attardés, quelques Scythes, gardes des archontes ou portiers de l'aréopage, cuvant leur vin sur les lourds degrés du Pnyx ; hormis encore ces courtisanes des heures sombres, échappées des tapis francs de l'Agora et qu'on appelait Torches à cause du fanal, enseigne de leurs lupanars , on ne rencontrait personne dans les rues d'Athènes, sitôt que la nuit était venue. La remuante cité était réellement endormie et morte.

Les autres villes grecques n'avaient pas alors un sommeil moins silencieux et moins profond, tant que duraient les heures nocturnes, et ce fut longtemps aussi celui dont s'enveloppait Rome, cette cité qui devint si vite un monde (2).

On s'y levait avec l'aurore ; à midi, heure accablante, on retournait chez soi, on faisait une de ces longues siestes dont les Italiens d'aujourd'hui ont conservé la tradition de farniente, sans garder aussi bien celle du travail qui la précédait et qui l'autorisait ; ensuite, jusqu'au soir, on rentrait dans la vie active, puis, après la cœna, le repas vespéral, à moins qu'on ne fût un patricien assez riche pour prolonger l'orgie jusqu'au jour, on gagnait le cubiculum du gîte nuptial ou de la maison paternelle.

Cet usage de la sieste, au milieu du jour, était si universel que les heures qu'il était convenu de lui consacrer ne comptaient pas, n'existaient pas. On négligeait même de les marquer sur les cadrans solaires. Celui qu'on trouva à Herculanum en avril 1823, en fait foi. « 11 est, lit-on dans la Litterary Gazette (3), qui dé-

(1) Tome 1, chap. 2.

(2) Rome moderne fut longtemps rebelle à l'éclairage. Napoléon l'y établit, et, par haine pour lui, on l'abolit en 1814, c'est dn moins ce qu'assurait alors la Gazette d' Augshourg. Dasaulchoy, Mosaïque historique. Tom. i, pas;e 66.

(3) Mai 1823, page 223.

crit ce monument, il est singulier d'observer que les deux heures du milieu ne sont pas marquées de numéros, et cela pour faire connaître que la chaleur de ce pays, pendant ces deux heures, était telle qu'elle rendait les anciens incapables de soigner leurs affaires ou de fréquenter les lieux publics. »

La nuit, la grande clepsydre du Forum devenait aussi inutile que le cadran solaire l'aurait été à midi. Ses heures de sinécure commençaient avec elle et se prolongeaient pendant toute sa durée, à moins qu'en des circonstances, qui toutefois ne se présentèrent qu'à partir des grandes fêtes de l'Epoque Impériale, à moins, dis-je, qu'on ne donnât des jeux à la fois diurnes et nocturnes. Les premières solennités de ce genre furent dues à une fantaisie de Caligula, et, quand il s'en avisa , il voulut que cette nouveauté fît révolution comme splendeur autant que comme étrangeté. Il fit illuminer la ville tout entière (1). Jamais, je le répète, chose pareille ne s'était vue. Pendant le règne délibère, époque oij les spectacles commencèrent à se prolonger assez tard, c'est à peine si l'on s'était permis de se faire reconduire chez soi par des esclaves portant des torches (2). La licence de l'éclairage n'avait pas été poussée plus loin. L'époque de Duilius, alors que ce premier vainqueur des Carthaginois sur mer avait seul le droit de se faire précéder de flambeaux, la nuit, dans les rues de Rome, n'était guère dépassée; mais, après la tentative de Caligula, ce fut toute autre chose. La nuit, dès lors, appartint moins au repos et aux ombres qu'aux fêtes bruyantes et aux illuminations. Néron, mieux que Caligula encore, en eut la manie, à ce point que, par une belle nuit, pour éclairer plus splendidement la grande ville, il y fit mettre le feu.

Pour donner un prétexte à ses spectacles de nuit et à leur éclairage, il avait institué des fêtes particulières, ainsi les quirtquatries, qui se donnaient en l'honneur de Minerve, et qui, en réalilité, n'étaient qu'une occasion d'illuminations générales. Les vieux Romains, amis des ténèbres, se plaignaient de ces splendeurs inopportunes, allumées, murmuraient-ils, « afin qu'il ne restât aucun asile à la pudeur. » Mais d'autres, au nombre desquels nous avons été surpris de trouver Tacite, moins rigides et devinant mieux, à quinze siècles de distance, quels grands moyens de sécurité là police moderne trouverait dans l'éclairage, d'autres disaient hautement que» les feux dont resplendissait la ville étaient

(1) Suet. Calig , chap. 18.

(2) Dio. Lib. lviii, cap. 19.

une garantie pour les mœurs (1). » Ainsi, voilà que par hasard, et lorsqu'il ne croyait servir qu'un de ses fastueux caprices, Néron faisait quelque chose qui devait proûter à la civilisation à venir.

Il fallut bien du temps pour que l'éclairage des villes cessât d'être comme ici un luxe accidentel et s'organisât sur un système régulier. Pendant de longues années encore on s'en tient aux illuminations, que ramenaient certaines fêtes païennes, et après lesquelles Rome retombe dans ses ténèbres. Sous l'empereur Philippe, nous retrouvons ces splendides réjouissances nocturnes ; c'est à l'occasion des jeux séculaires qu'elles sont données. Les fêtes durent trois jours et trois nuits, et chaque fois le grand théâtre de Pompée, restant ouvert pour les représentations scéniques, s'illumine d'une multitude de torches et de lampes qui ne s'éteignent qu'au matin. Quelques-unes de ces lampes théâtrales, qui étaient d'une forme particulière, se trouvent figurées, selon M. Ch. Magnin (2), dans les Pitture antiche d'Ercotano.

Quelques villes orientales de l'empire, pour lesquelles un plus splendide soleil semblait rendre moins utile l'éclairage des rues pendant la nuit, devancent Rome dans ce progrès. Antioche donne l'exemple. Lorsque l'inquiet Gallus, « tyran bas et cruel, dit M. de Chateaubriand, livré aux espions, espion lui-même, » fait sous quelque vil déguisement ses nocturnes promenades à travers les rues d' Antioche, il est guidé et servi dans son espionnage par les mille lueurs qui illuminent la ville, et dont Ammien MarcelHn, tout ébloui, n'a pas oublié de nous parler. Seulement il nous semble en exagérer un peu l'éclat lorsque, comparant leurs clartés à la lumière du soleil, il consacre à leur description cette phrase par trop pompeuse : Pernoctaniium luminum claritudo dierum solet imitari fulgorem (3). » Un détail plus précis nous expliquant de quelle nature était cet éclairage eût mieux valu cent fois que cette phrase redondante. « MaiSj dit encore M. de Chateaubriand (4), Ammien Marcellin, qui décrit minutieusement les machines de guerre, n'a pas cru devoir entrer dans le détail d'un usage journalier. » Un passage d'une lettre de saint Jérôme (5) pourvoit heureusement à la description que notre déclamateur a

(1) Annal , lib. xiv, ch. 21.

(2) Rev. des Deux-Mondes, 1" nov. 1840, pag. 445.

(3) Amm. Marcellin, lib. xiv, ch. 1. Edit. de Gronovius, Leyden 1693, in-fol. pag. 5.

(4) Etude historique, Paris, 18i5, in-12, pag. 237.

(5) Epist. XIV.

dédaigné de faire, et c'est pour nous désenchanter un peu de ce que la phrase d'Ammien nous avait donné à penser sur le luxe de ce premier éclairage. Il paraît qu'il consistait tout simplement en grands feux de bois allumés dans les carrefours, sur les places, et à la lueur desquels les oisifs se rassemblaient et disputaient sur les affaires du moment (1).

Ainsi, bien qu'il y ait certainement progrès, nous ne sommes pas encore, du moins au point de vue de l'éclairage, bien loin des temps de Duilius et de sa torche privilégiée, et même de l'époque toute primitive, où, la nuit, on vaguait par les villes comme par les campagnes, en s'éclairant avec des bottes d'écorces d'arbres, avec des brins d'épine blanche, de genêt, de pin, de charme, de coudrier, usage barbare et dangereux, selon Varron (2) et Festus, car il arrivait souvent que, lorsque le jour venait à poindre, le voyageur jetant au loin dans les champs ou dans les bois sa torche encore enflammée, de terribles incendies se propageaient ainsi à travers les moissons et les forêts.

Toutefois, nous serions vraiment injuste envers l'industrie des anciens, si nous n'ajoutions pas que ce mode d'éclairage si dangereusement primitif, tout en se conservant dans les campagnes, s'était peu à peu perdu dans les villes, La lanterne l'avait remplacé Si nous pouvions l'oublier, celle de Diogène , rappelée tout à l'heure, celle du Sosie de Plaute, si heureusement retrouvée par le Sosie de Molière, viendraient nous en faire souvenir, et au besoin nous aurions encore, pour nous remettre la chose en mémoire , tout un chapitre des Deipnosophistes d'Athénée. Le chapitre est long, et, bien que bourré d'une érudition glanée après boire, il pourrait sembler indigeste. Comme il faut pourtant que vous le connaissiez un peu, nous laisserons Dreux du Radier, l'humoristique auteur de V Essai sur les Lanternes (3), vous en donner la fleur :

(1) Nous devons pourtant dire que, d'après un passage de Libaniu8(m Ellebicum, édit. 1627, in-fol., ii, 387), il paraîtrait que cet éclairage public se composait de lampes suspendues à l'aide d'une corde. Quelques séditieux, selon ce rhéteur, coupèrent celle d'une lampe placée ainsi auprès d'une maison de bain. Mais, comme les halnea étaient des lieux de prostitution et que ceux-ci s'étaient toujours annoncés la nuit par un fallot au-dessus de la porte, peutêtre ne faut-il voir ici qu'une lampe servant d'enseigne et non une lanterne publique. Cependant nous penchons pour la première opi- Bion, et en cela nous pourrions nous faire fort d'un fait qui viendra plus loin quand nous parlerons de la part qui revient au christianisme dans l'établissement de l'éclairage public.

(2) De re rusticâ.

(3) Essai historique, philosophique, politique, moral, littéraire et

« Le Varron des Grecs, Athénée, dit-il, qui écrivait dans le second siècle , n'a pas fait difficulté de dire que l'usage des lanternes n'était pas fort ancien. Les savans qu'il introduit pour interlocuteurs dans ce fameux repas, où l'on assaisonne chaque plat de tant de recherches et d'érudition, étantprê's à se séparer, demandent leurs flambeaux ou leurs lanternes. Cela occasionne une discussion grammaticale et historique sur les lanternes. Après avoir disserté sur les flambeaux , qui furent d'abord de bois de chêne fendu en allumettes et trempés dans la poix résine ou dans l'huile, on distingue deux sortes de lanternes postérieures à ces flambeaux : lanternes au bout d'un bâton , qui est une espèce de phare ou fanal portatif ; et lanternes de corne montées avec de la baleine. Les Grecs appelaient ?ayo,- la première espèce de lanternes, d'où notre expression de falot ou de fanal.... »

Ici Du Radier ouvre une parenthèse dont nous éluderons les insidieux crochçts, puis, ressaisissant Athénée qu'il avait laissé là poursuivre à la piste avec toutes sortes d'admiration les chiens de boucher qui, de son temps, couraient encore les rues la nuit, tenant dans la gueule un bâton terminé à chaque bout par une lanterne, il continue : « La seconde espèce de lanternes proprement dites sont les lanternes de corne. Pour en prouver l'usage, il (Athénée) cite des vers de Théodonde de Syracuse in centauris, et du poèie Alexis in Mydone. J'aurais rapporté ici ces vers grecs, mais une grande raison m'en a empêché, mon respect pour le public. »

Nous ferons naturellement comme Dreux du Radier; nous prendrons même acte de sa discrétion prudente au sujet de ces choses de l'antiquité, dont le rabâchage, qui est la plus facile des éruditions, puisque c'est souvent de l'érudition toute faite , arrive vite à provoquer l'ennui. Nous viendrons sans autre retard, sans autre transition, au moyen-âge, époque plus voisine, mais bien moins connue pourtant. C'est que l'histoire, si vieille déjà, a la vue presbyte, elle voit mieux de loin que de près ; etpuis, autre raison tout- à-fait décisive de l'ignorance du commun touchant ce temps plus rapproché, c'est qu'un Graevius, un Gronovius ou bien encore un Barthélémy et un Dezobry tardent toujours à venir pour l'élucider dans ses détails, pour en synthéti-

galant sur les lanternes, leur origine, leur forme, leur utilité, etc.. A Dôle, chez Lucoophile et comp.; iQ-12, 1755. — Cette facétie érudite a été republiée dans les OEuvres badines deChevrier, Dreux du Radier, Moncrif, etc. Paris, 1808, in-8°. tome i, avec une pagination à part. C'est cette édition que nous suivrons.

ser, pour en vulgariser l'érudition, et pour faire ainsi en quelques volumes la grande science des petits savans !

Si, pour tous ceux qui le visitent et s'y promènent, en chercheurs , le moyen âge est une époque de ténèbres, il le sera pour nous bien davantage encore. Dépisteurs de renseignemens et quêteurs de lumières, il nous faudra bien du temps avant de voir poindre à l'un ou à l'autre horizon la plus petite lueur. Cependant, pour nous égarer moins, nous avons circonscrit nos recherches, restreint nos battues dans un cercle historique, où l'écho d'ordinaire répond vite à la voix du chercheur. C'est dans le Pdris du XIV* siècle que nous allons à la découverte ; mais c'est en pure perte que nous nous sommes si bien adressés. Pour ceux qui lui demandent la science, Paris est alors déjà la ville des lumières, mais pour nous qui regardons seulement dans ses rues et ses^ carrefours, sans rien chercher dans ses écoles, pour nous pauvre Christophe-Colomb des lanternes, c'est encore la cité des ombres.

Quand les cloches de Saint-Merry ou de Sainte-Opportune, ou bien celle de Sorbonne, qui^ dit Villon,

Qui toujours à neuf heures sonne, ont annoncé l'angelus du soir, et, des mêmes tintemens, donné le signal du couvre-feu ou gare- fou, tout à Paris rentre dans les ténèbres. Les boutiques se ferment (1), les lueurs disparaissent l'une après l'autre derrière les fenêtres au vitrage de plomb, depuis celle plus large et mieux ornée qui prend jour au dessus de l'auvent de la boutique, jusqu'à celle étroite et longue qui domine la noire façade et qui semble un œil de cyclope enchâssé daûs le haut pignon.

Si tout s'est éteint dans les logis, rien ne s'est allumé dans les rues. La grande ville, que des pavés absens, mal posés ou inégalement distribués rendaient pendant le jour un vrai cloaque à la boue gluante et infecte, devient dès lors un coupe-gorge immense. On y court le double péril de s'embourber ou d'être tué, et, souvent même, on ne s'échappe d'une fondrière que pour tomber aux mains de ces éternels bandits que pendant trois siècles encore nous retrouverons faisant la curée dans cette ombre, et qui, effarouchés, mais non pas chassés, par les lanternes d'abord, puis par les réverbères, et enGn par le gaz, exploitent encore effrontément leur industrie nocturne.

Mais, à l'époque dont nous parlons, les détrousseurs en sont

(1) D'après le Livre vert du Châte'et, cité par Sauvai, au son de la cloche de Notre-Dame, annonç<int le couvre-feu, tous les lieui de prostitution devaient être fermes.

bien souvent pour leur attente d'une proie, pour leurs longues heures d'aguets inutiles. Le cloaque s'est fait solitude, le coupegorge s'est fait désert. Personne ne s'y aventure.

Après que les petits marchands qui, à la nuitée, s'étaient mis à courir les rues, criant, ceux-ci leurs oubli>'S, ceux-là la menue chandelle élagée par paquets sur leurs éventaires :

Chandoile de coton, chanâoile

Qai plus ard cler que nule étoile

ont disparu, hâtant le pas au tintement lointain du gare fou ^ tout rentre dans la solitude et le silence, aussi bien que dans les ténèbres. La grande ville qui s'est endormie au dernier cri de Voblayer (1) attardé, ne s'éveillera plus qu'à la voix glapissante dubrandevinier qui, dès la pointe du jour, commencera sa tournée vers les halles et le Grand- Châtelet.

Par rares instans quelques bruits troubleront cette nuit muette, quelques clartés rapides traverseront ces ombres. Voici d'abord le clocheteur des trépassés, ce lugubre moine des pénitens, dont Saint-Amant (2) maudira encore, au dix-septième siècle, la robe

(1) Les ohîayers, oublieurs ou marchands d'oubliés coururent ainsi les rues, jQ^qu'aux premières année» du dernier siècle. On lit dans la dernière scène du Divorce (1688) à propos d'une femme galante : « ce n'est point pour elle que le soleil éclaire : elle méprise celte clarté bourgeoise, elle ne sort de chez elle qu'avecles oublieux et n'y rentre qu'à la faveur des marchands deau-de-vie. » C'est ver? 1720 qu'on interdit aux premiers leurs courses nocturnes. Les iWelanges dune grande bibliothèque (tom. m, pag. 52) donnent ainsi la raison de cette défense. « Il était de mode, d'appeler, le soir , l'oublieur dans la plupart des maisons; mais, vers le tempp, où la bande de Cartouche commit de si nombreux désordres, quelques oublieurs furent assassinés. Les brigands prirent leurs déguisemens pour fdira de mauvais coups ; et ces accidens déterminèrent la police à défendre rigoureusement aux oublieurs de courir la nuit. »

F. encore pour ce crieur de nuit, la 5' sérée de G. Bouchet, et le Ducatiana, t. i, p. 77.

l2) Dans sa pièce intitulée la Nuit, il dit :

Le clocheteur des trespassés

Sonnant de rue en rue De frayeur rend les cœurs glacés,

Bien que le corps en sue ; Et mille chiens, oyant sa triste voix,

Lui répondent à longs abois.

Lugubre courrier du destin,

Effroi des âmes lasches Qui si souvent, soir et malin,

Et mesveille et me fasches.

Va faire ailleurs, engeance du démon

Ton vain et tragique sermon.

blanche toute parsemée de têtes de morts et d'osseraens en croix ; la clochette au glas funèbre et la psalmodie lamentable :

Réveille z-vous, gens qui dormez,

Priez Dieu pour les trépassés.

Puis c'est la venue plus rassurante de M. le chevalier du guet et de ses archers au surcot bariolé. Ils marchent avec grand attirail de flambeaux et de hallebardes ; mais leur prudence inquiète et tâtonnante, à travers le boueux labyrinthe, ressemble presque à de la peur. Les bandits vont par si grande troupe, et messieurs du guet, embourbés dans ces fanges, seraient si mal à l'aipe, pour être braves! Ils font donc de leur mieux leur métier ; piaffent à grand bruit comme pour dire aux bons bourgeois : « Nous voici, soyez tranquilles ; » mais pourtant ils ne se cachent point qu'euxmêmes ne le sont guère.

Gauthier Tallart, qui "était chevalier du guet en 1418, y alla, non pas plus bravement, mais plus franchement au moin?. 11 s'y prit à peu près comme Sosie et tous les poltrons de son espèce, qui chantent pour ne pas avoir peur. Il grossit son escouade de « quatre ou cinq ménestriers jouant de haults instrumens, et qui marchaient en tête de la bacde.» On ne fut pas dupe, dans la ville, de cette symphonie faisant rage sur le tard, on se mit à répéter partout que M. le chevalier du guet, avec sa musique sonnant haut et fort, semblait dire aux voleurs : «Allez-vous-en, j'arrive (1). »

11 fallut que le gardien de la sécurité urbaine rengainât sa symphonie attardée, et en même temps, si c'était possible, la peur dont elle était si bien l'accompagnement. C'était le seul bruit un peu gaillard qui eût traversé, depuis longues années, le silence des nuits parisiennes. — Avant cette échappée bruyante, on n'avait guère, en effet, pour les égayer, par intervalles, que les promenades vociférantes des écoliers et des enfans de chœur, le soir des grandes fêtes d'église, la nuit de Noël (2) et la nuit de la Chandeleur, dont le principal office s'appelait Missa luminum ;

(1) Sous Charles V, le service du chevalier du guet et de ses gens n'était pas des plus rudes, il s'achevait à l'heure où il eût dû commencer. On lit dans l'ordonnance de 1367, à propos des sergens du guet : a Et s'en iront faire leur devoir par la ville jusqu'à l'heure du couvre-feu Notre-Dame de Paris , à laquelle heure s'en retourneront audit Ctâtelet. »

(2) Dans les églises, à Noël, pendant la messe de minuit, le tumulte était effroyable. Les marchands y criaient tout haut les chandelles qu'ils voulaient vendre. Le Bjuf, Histoire du dioc. de Paris, (V. page 129.)

joignez à cela les clameurs qui s'élevaient des rues et des places, pendant la nuit de la Saint- Jean, dont cent mille brandons et le grand feu de joie de la Grève embrasaient les rapides ténèbres, comme pour unir dans une immense lueur le crépuscule de la veille avec l'aurore du lendemain ; n'oubliez pas les processions burlesques de la fête des Fous, parodies tumultueuses , mascarafles aux flambeaux et aux chansons ; les aubades si matinales, que les convives des noces venaient donner aux époux en apportant à la mariée le chaun'eau brû ant , fi-it de vin exquis, parfumé d'épices; et vous conndîirez à peu près tous les ébats, toutes les gaîiés nocturnes du vieux Paris. Vous aurez un côlé riant et frais à opposer à l'aspect sinistre dont il n'aurait tenu qu'à nous de vous charger encore les couleurs. Il eût suffi de vous faire suivre, quelle que fût l'heure de la nuit, le prêtre de Notre-Dame, de Samt Gervais ou de Saint- Leu, s'en allant porter, à la lueur des flambeaux et sous le dais sombre, T hostie et les consolations dernières à un mourant; puis de vous faire entendre, se mêlant au bruit de la clochette qui annonce une mort pieuse, les cris et le cliquetis d'épées qui annoncent plus loin une mort violente ; la plainte étouffée de quelque malheureux frappé dans l'ombre ; le fracas d'une fenêtre qui s'ouvre et qui se referme après que le bruit d'un corps qui tombe est venu retentir au milieu de quelque flaque fangeuse ; ou bien encore, devers la porte de Nesle, la lourde chute d'une masse dans l'eau, car c'est là le petit séjour des esbattements clandestins ; c'est là que passe sa nuit

....Cette reine Qui commanda que Buridan Fût jeté dans un sac en Seine.

Les bourgeois connaissent tous ces méfaits, et chaque jour leur épouvante est plus grande. Comme ils savent qu'ils ne doivent compter ni sur la sollicitude royale, ni sur la vigilance du prév6t et des échevins, ils prennent eux-mêmes des mesures pour garder du danger, sinon la ville entière, au moins le quartier qu'ils habitent. Sitôt que le couvre-feu a sonné, ils tendent de chaînes l'entrée de leur rue (1). D'autres poussent plus loin la précaution poltronne, ce sont de fortes portes qu'ils font metcre à chaque extrémité et qu'ils ferment et cadenassent dès que la nuit commence

(1) On voyait encore au coin des rues quelques-unes de ces chaînes de sûreté, c'est le mot, en 1670. La ligue et ensuite la fronde avaient prouvé l'utilité de ce moyen de défense, pxcellent cantre le roi, quand il ne l'était pas contre les voleurs. (Y Traité de la p«lice, tome i, page 227.)

à tomber. Messieurs de la prévôté et de l'échevinage, qui se sont trouvés impuissans à provoquer ces prudentes mesures, les approuvent sitôt qu'elles sont prises, et alors ils se risquent même à statuer sur quelques autres de leur propre chef. Ainsi, quand les confrères de la Passion, au commencement du quinzième siècle, se sont mis à rendre leurs jeux publics, ils leur enjoignent, ainsi qu'aux autres baladins, bazochiens, joueurs de sotties, d'avoir à commencer leurs farces et spectacles à deux heures de l'après-midi, et à les clore vers quatre au plus tard, afin que tout le monde pût être rentré chez soi avant le crépuscule. Dès quatre heures du soir, en hiver, Paris devenait donc une ville dangereuse, les rues ne pouvaient plus en être fréquentées sans péril ! Plus d'un siècle et demi après, rien n'a changéencore, le danger est le même, et il faut prendre de nouvelles mesures.

En 1559, le président Minard fut tué retournant du palais « sur quoy, écrit Etienne Pasquier, en une note de son Dialogue des advocats (1), fut faiie l'ordonnance appelée la Minarde, pour sortir du Palays à quatre heures du soir en hyver. »

Ces ordonnances, aussi bien celles des échevins, que celles du Parlement, ne sont malheureusement que des précautions négatives. Elles annoncent une grande peur du danger, voilà tout : je leur préférerais de beaucoup celles qui iraient au-devant et le défieraient en face. Mais rien de pareil ne se présente. Vous avez vu tout à l'heure ce qu'étaient les gens du guet et à quoi servait leur chevauchée par les rues ; les bons bourgeois, qui formaient le contingent de la garde assise instituée par une ordonnance du du 6 mars 1362 et dont les postes clair-semés se trouvaient au coin de quelques rues dangereuses, aux deux Châtelets, aux prisons et devant les reliques de la Sainte-Chapelle, étaient bien loin de se montrer plus braves. Le service gratuit trouve peu de héros, surtout quand le service salarié ne fait que des poltrons. Ces bonnes gens, grelottant de froid et de peur, se morfondaient toute la nuit à la lueur des chandelles fumeuses que leur délivraient MM. les échevins, puis, le matin venu, sans avoir rien vu, sans avoir surtout cherché à rien voir, ils rentraient chez eux plus morts que vifs.

Voilà donc quelle était toute la sûreté de la grande ville : des gardes poltronnes, prêtes à demander grâce aux voleurs, s'ils venaient à passer; des ordonnances non moins peureuses, ne statuant rien pour la sécurité commune et se contentant de dire :

(1) Edition donnée par M. Dupin, Paris, 1844, inl2, pag. 73.

« Rentrez vite, le danger vient ! » Au milieu de tout cela, l'idée si simple pourtant d'un éclairage un peu régulier et permanent, qui eût rassuré les bourgeois et effrayé les voleurs, ne venait à personne, ou bien, quand par hasard elle se faisait jour, ne s'exécutait pas et était aussitôt oubliée.

Durant tout le moyen-âge , Paris ne connut de lanternes que celles qui se portaient à la main et qui se fabriquaient chez les ■peignierstabletiers (1), à cause de la tablette de corne ou d'ivoire aminci qui y tenait lieu de vitre ; quant aux lanternes qui s'appendent dans les rues, à l'angle des carrefours, il ne les connaissait encore qu'en peintures. Les seules qui s'y voyaient alor?, et qui ont laissé leur nom aux rues de la Lanterne en la Cité, de la Lanterne-des-Arcis et de la Vieille-Lanterne se trouvaient sur des enseignes. La Lanterne à la pierre au ht dont parle Villon n'était pas elle-même autre chose. Aussi le narquois nefesait-il que se moquer, quand par une ironie à l'adresse de MM. de l'échevinage, enseignant aux bourgeois cette lanterne peinte, pour qu'ils s'en éclairent, il a dit dans son Grand Testament :

Et aux piétons qui vont daguet Testonnant, par ces esiablis Je leur iaist-e deux be»ux rubis, La lanterne à la pierre au let.

Les seules clartés qui brillassent la nuit, dans le Paris du moyenâge, n'étaient dues ni aux soins des habitans ni à la sollicitude des échevins , mais à la religion (2). En ceci , comme en mille choses, elle avait préludé par une œuvre de piété à l'œuvre de la civilisation ; elle avait prouvé , et toujours sans le faire trop paraître et en cachant même son but philantropique, sous la seule

(1) Règlement d'Est. Boileau, Docum. inéd. de V Histoire de France page 170.

(2} Dès les premiers siècles , et même alors d'une façon plus directe encore, l'établissement d'un éclairage public avait éié dans les idées du christianisme. C'est à lui certainement qu'il faut renvoyer le mérite de ce qu'Amraien, saint Jérôme et Libanius nous ont f^it voir à Antioche , en termes malheureusement trop peu précis. Ce que nous savons des mesures prises par Euloge à Elesse , dans le même but, et par bonheur plus formel, nous donne tout à fait raison. Vers l'an 505 , il ordonna d'allumer chaque nuit des lampes dans les rues de la ville dont il était gouverneur, et, afîu de pourvoir à l'entretien de cet éclairage, il se fit donner par les églises et les monastères uue partie de l'huile qu'ils recevaient comme olaie de la piété des fiièles. (Assemani , Biblioteca orientalis , Romae , 1719, in-fol. 1, page 281.) L'exemple ne fut malheureusement pas suivi, et le christianisme dut s'en tenir, pour l'éclairage des villes, aux lanternes des confréries et à ces ex voto illuminés.

intention pieuse, qu'elle est, elle aussi, la mère du progrès, et que rien ne lui échappe de ce qui peut tendre au bien-être de l'homme.

La vraie piété, qui est toujours si ingénieuse dans ses bienfaits, qui ne sépare jamais de son culte pour Dieu la sollicitude pour l'humanité, avait deviné tout ce qu'il y avait de périls dans ces impénétrables ténèbres qui s'abaissaient chaque nuit sur Paris, et, autant qu'il était en elle, elle avait pris à tâche de les dissiper, tout en faisant tourner ce soin à quelque œuvre religieuse.

D'abord, sous prétexte que la haute tour perdue dans le bois voisin des Champeaux, et restée debout au milieu de ce même espace lorsqu'il fut devenu le terrain des halles, était consacrée à la Vierge , on avait mis à son sommet un fana', qui brûlait toute la nuit et dont les lueurs prolongées sur ces cloaques semblaient celles d'un phare allumé sur les lagunes. Pour le passant qui saluait de loin, en se signant, celte lumière de la Tour de Notre-Dame-dts- Bois (1), il n'y avait là qu'un simple ex voto, un hommage rendu à la Vierge ; mais pour qui sait aller au fond des Ans cachées du christianisme, le but philanthropique, je le répète, doit apparaître, là, sous l'intention dévote.

Et, selon nous, il en était de même pour toutes ces madones que la religion ordonnait justement de placer à l'angle des carrefours, et au pied desquelles on allumait chaque soir une chandelle dans les quartiers pauvres, une lampe dans les rues plus riches ; de même encore pour ces ex voto expiatoires que le prêtre enjoignait au criminel repentant d'élever à l'endroit même de son crime. Il y en avait plusieurs dans Paris, celui, par exemple, du Suisse impie et iconoclaste dans la rue aux Oues ; puis dans cette partie de la rue Vieille- du-Temple, qui alors s'appelait rue Barbette, la lampe perpétuelle que Brulart, l'un des meurtriers du duc Louis d'Orléans, avait dédiée à la Vierge, sur le lieu même où la victime était tombée. — Sous François I", l'œuvre du pieux repentir s'accomplissait encore, et ce quartier sombre lui devait sa seule clarté. Le roi débauché, dont les courses nocturnes s'accommodaient si bien des ténèbres, et qui à cause de cela, sans doute, ne faisait rien pour les dissiper, se trouva mal un soir du faible éclat jeté par la lampe de Brulart. Comme il se glissait de nuit, tout près de là, chez la femme de Féron, il fut trahi par celte clarté. Le mari l'aperçut, et l'on sait le reste.

Quelques confréries bien inspirées avaient apporté, celle-ci leur

(1) V. l'article que j'ai fait sur cette tour et sur la fontaine des Innocens qui a pris sa place. Estafette, 24 août 1852. V. aussi, de Caumont, Cours d'antiquités monumentales, tome vi, pag. 336.

chandelle votive, celle-là leur lampe patronale, pour accroître le modeste éclat de cette illumination dévote. C'était encore autant de pris sur l'obscurité. Certaines villes de province ne voyaient un peu clair la nuit que par ce côté. Ainsi, Bayeux, qui sauf quelques madones clairsemées, n'avait guère pour tout luminaire que la lampe d'huile allumée par la confrérie des bouchers.

« Item, disent les statuts de 1431, conservés manuscrits par M. Pluquet,iceulx échevins et francs bouchiers sont tenus à maintenir une lampe d'huile et à la faire ardre, chacune nuict, au portai de l'église Saint -Martm, dedans la cité de Bayeux. »

C'est sous cette lampe que les valets de la confrérie devaient venir se ranger, c'est à sa lueur qu'on devait les louer.

Tout ce que de telles clartés , que la dévotion propageait, avaient d'utile en ces temps de périls nocturnes, fut bien compris par l'un des utopistes les plus inielligens, et, sous sa forme burlesque, les plus pratiques du seizième siècle. L'auteur du Didearchiœ Henrici régis christianissimiprogymnasmala, — livre singulier où, comme on le sait, toutes les spéculations du rêveur sont mises, formulées en arrêt, sur le compte du roi Henri II, — Raoul Spifame ne voulait pas d'autre éclairage que ce système, un peu étendu, de madones et d'ex voto, avec lampes ou chandelles ; et, rencontre singulière, c'est aussi ce que pensait et ce que mit à exécution la bonne reine Louise de Lorraine, à qui le Paris de la ligue dut un si grand nombre de madones illuminées. Peut-être avait- elle entendu dire par Jacques Amyot, précepteur de son mari, Henri III, que c'était à la lueur d'un de ces ex vota qu'il avait étudié pendant de nombreuses nuits, et peut-être qu'ainsi l'idée lui était venue de multiplier ces clartés utiles même à la science ; car, certainement, la pieuse princesse n'avait pas lu le Cent vingt-septième Arrêt du livre de Raoul Spifame. Voici ce qui y est dit :

« Et quand il sera commandé d'avoir chandelles, par les rues, comme on fait en hiver, en temps suspect de voleries, chacun allumera devant l'imaige de son patron ; et pour ce qu'il y aura toujour un chandelier perpétuel auprès de ladite imaige. »

Ce passage n'est pas seulement curieux pour ce que Spifame y propose, mais pour ce qui s'y trouve dit d'abord touchant les mesures que, sous Henri II, on s'était enfin décidé à prendre contre les périls de la nuit. C'est un progrès.— Depuis longtemps il était rêvé, projeté, plus d'une fois même on lui avait donné un commencement d'exécution, mais, presque aussitôt le grand danger disparu, on l'avait mis en oubli, comme si les périls moindres, qui étaient passés dans les habitudes de la grande ville, ne demandaient pas tant de précautions. C'est même à cause de ces conti-

nuels avortemens que nous avons négligé d'en parler jusqu'ici. Ce qui n'est pas durable est, pour nous, non avenu.

Sous Louis Xf, toujours soucieux des intérêts de sa bonne ville, on s'était déjà ingénié de ces éclairages par accident. La première acnée de ce règne, quand avait éclaté la guerre du bien public^ le prévôt, par ordre du roi, avait fait commandement aux Parisiens « d'avoir armures dans leurs maisons, de faire le guet dessus les murailles, de mettre flambeaux ardens et lanternes aux carrefours des rues et aux fenêtres des maisons (1). »

Les rues n'en devinrent pas plus sûres, et, même après l'affaire de Montlhéry, quand les soldats, rentrés dans la ville, y eurent multiplié les brigandages, au lieu d'en assurer la sûreté, force fut bien de ne pas s'en tenir là. Les notables marchands s'assemblèrent, et il fut décidé « qu'en ferait de nuit de grands feux aux carrefours, et que chacun dans son quartier ferait le guet en armes (2). »

Les guerres malheureuses du règne de François I" peuplent Paris d'aventuriers sans solde dont se grossit la bande des Mauvais Garçons. — Dès 1524, ils sont maîtres de la ville, brû'ant, pillant, massacrant partout. Le guet n'ose plus sortir, la garde assise, certaine d'être égorgée dans ses postes, refuse le service ; alors, à défaut du roi, qui se trouve au delà des monts, le parlement se décide à prendre des mesures.

« Et, lisons-nous dans un écrit du temps récemment publié (3), fut crié à son de trompe par les carrefours de Paris, le samedy quatriesmejuing et le mardy septiesme du dict moys, par la cour du parlement, que chacun allast au guet de nuict et qu'on mit des chandelles allumées dedans les lanternes devant les huis de nuict, depuis neuf heures, et de l'eau dedans leurs vaisseaux devant leurs huys par jour. »

En 1526, c'est pis encore. Le roi est prisonnier à Madrid depuis bientôt un an, et la peur de le voir revenir avec ses gendarmes, pour les traquer dans leurs asiles des carrières Saint Jacques ou les forcer dans leur camp duBourget, n'arrête plus les iWauvats Garçon». Ils pillent et tuent avec plus d'audace et plus d'impunité que jamais. On se contente de renouveler l'ordonnance de 1524 et de la faire de nouveau corner et placarder aux carrefours, sous la date du 16 novembre 1526.

(1) Gilles Corrozet, Antiq. de Paris, page 224.

12) lUd, page 227.

(3) Journal d'un Bourgeois de Paris sous le règne de François I* publié par Lud. Lalanne, page 200.

Plus de vingt ans se passent, François I" meurt, un nouveau règne commence et l'on n'entreprend rien de durable, pour remédier au mal qui se perpétue. En 1548 pourtant, le roi pense un instant à prendre à sa charge ce qui jusqu'à présent a été laissé au soin des bourgeois. On aurait ainsi non plus un éclairage éventuel et de fantaisie, mais régulier , permanent. C'est du moins ce que nous lisons dans un manuscrit du fonds Colbert (1) où il est d't, à la date du 14 novembre 1548, qu'on parle d'établir des lanternes ff au lieu des flambeaux qui ne s'allumaient précédemment que dans les cas de nécessité. »

Il en fut de ce projet comme des autres, il ne tint pas. Aussi nulle part ailleurs, si ce n'est dans le livre de Dulaure (2), il n'en est plus parlé.

Dix ans après on y revient. C'est la chambre des vacations qui prend l'initiative par un règlement du 29 octobre 1558 :

« Et ordonne ladicte chambre... qu'il y aura au coin de chaque rue... un fallot ardent depuis les dix heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, et où les dictes rues seront si longues que le dict fallot ne puisse esclairer d'un bout à l'autre, en sera mis ung au milieu des dictes rues ou plus selon la grandeur d'icelles » (3). Un mois après, le parlement s'est mêlé de l'affaire, et, comme il a fallu qu'il modifiât quelque chose, il a changé le mode du luminaire : au lieu de fallots remplis de poix résine, on aura des lanternes ardentes et allumantes (4).

Au moment où l'on peut croire tout bien entendu, et organisé, autre mécompte. Les lanternes ont été commandées chez les lanterniers, mais ce n'est pas aux dépens du roi, c'est aux frais du peuple que doit se payer l'ouvrage. Or, les temps sont rigoureux,^ et les lanterniers, qui se sont mis trop vite en besogne ne tardent pas à voir qu'ils en seront pour leurs lanternes, « tant par la nécessité du temps, que pauvreté des manans et habitans. » Le parlement qui, par trop de hâte, a commis la faute, cherche à la réparer. Que fait-il ? Il paie 1 non pas ; il fait mettre en vente tout cet appareil devenu inutile. Le 21 février 1558, il ordonne que les matières desdites lanternes, potences pour icelles asseoir et pendre, et autres choses à ce nécessaires, qui n'ont été mises en

(1) N» 500 de la BiUioth. imp , n» 252, pag. 186.

(2) Hist. de Paris, iv, pag. 362.

(3) Registres du parlement, à la date.

(4) Félibien, Preuves, i\, 785,

œuvre, » seront livrées aux enchères publiques et que le prix en sera distribué aux pauvres ouvriers (1).

Je crois bien qu'il en fut, de tout le règlement de 1558, comme de l'établissement de ces pauvres hnternes, qui n'y était qu'un détail de sûreté. Le reste n'en dut pas mieux être suivi, par incurie d'abord, par crainte de toute complication policière, enfin par peur de la dépense. Or, ce règlement, par malheur, demandait, pour être bien exécuté, du soin et de l'argent.

Entre autres choses, il ordonnait que chaque maison n'eût plus qu'une porte sur la rue, et que les autres fussent strictement closes comme superflues et dangereuses, par l'accès qu'elles offraient aux voleurs. Si un logis restait inhabité, le propriétaire ou le locataire absent devaient y laisser un gardien.

A leur défaut, le prévôt en mettait un d'offise, qu'ils devaient payer. Ce n'est pas tout, comme les vo/crte* nocturnes devenaient plus que jamais fréquentes, il devait y avoir, dans toutes les rues, un homme du guet, fourni par chaque maison à son tour. La nuit venue, cet homme avait ordre de choisir pour poste le premier étage de la maison la plus propre à lui servir d'observatoire. Là, blotti, sans être vu, il écoutait et regardait. Au premier bruit inquiétant, au premier cri de détresse qu'il entendait dans la rue, il ouvrait la fenêtre, agitait la clochette dont il était toujours muni, et, de proche en proche, toutes les clochettes, dont les bourgeois de la rue devaient être armés, tintaient aussitôt pour lui répondre, et à ce signal chaque fenêtre devait s'éclairer, tout le monde sortir en armes.

Je doute encore une fois que cette police minutieuse fut jamais observée. Le règlement du 7 septembre 1578, qui en renouvela les prescriptions, ne m'en fait pas même augurer mieux.

Jusqu'à Louis XIV, pour l'éclairage et la sûreté de la ville, dans les saisons plus périlleuses des loogues nuits, on dut s'en tenir, je crois, à la levée du guet extraordinaire créé par cette même ordonnance de 1578, et à l'établissement accidentel de lanternes que les corporations avaient charge d'entretenir de chandelles, chacune à son tour, à l'exception, depuis 1640, de la corporation des libraires, imprimeurs et relieurs, qui, par sentence du Châtelet en date du 23 octobre de cette année, fut déchargée de cette « commission..., avec défense aux commissaires de les y nommer à l'avenir ».

Cet éclairage sommaire, et entretenu sans doute en maugréant, n'avait pas laissé que d'effaroucher un peu les voleurs. L'auteur

g>) Id. p. 786.

— sodé V Espadon satirique, paru en 162G, mettant en scène, dans une de ses satyres, un tirdaine, pressé de voler un manteau, le fait reculer devant la lueur du lumignon communal (1). Il aurait eu moins de vergogne, avoue-t-il franchement :

Si l'oa ne l'tût cogoeu au brillant des lanternes.

Cependant ce n'était encore là que la pénombre, les ténèbres en réalité duraient encore. Il fallut Louis XIV et avec lui M. de la Reyoie, pour dire tout à fait le ftat lux.

Les fêles qui furent si nombreuses dans les premières années du grandrègne et les illuminations qui étaient une de leurs principales splendeurs, commencèrent à dissiper les ombres. Les relations du temps ne tarissent pas en descriptions et en éloges sur ces grands éclairages de réjouissance. C'est comme en Italie, à giorno, on le disait déjà. Les grands seigneurs placent en dehors de leurs hôtels d'énormes flambeaux de cire blanche sur des candélabres de cuivre; les bourgeois €t les marchands suspendent à leurs fenêtres des falk)ts de papiers de couleur, pareils à ces lanUrnes vives que Régnier décrit dans sa onzième satire, pour les avoir vues à l'huis des paliciers de son temps. Quelquefois les nobles ne dédaignent pas non plus ce genre d'illumination qui leur permet d'étaler leurs armoiries en transparent. Ecoutez^ ce que raconte le cérémonial français{^) des fêtes données à lanaisi-ance de Louis XIV: «Il n'y eust, dit- il, maison publique qui n'ornast ses murailles de chandelles. Les jésuites, outre près de mille flambeaux, dont ils tapissèrent leurs murs les 5 et 6, firent le 7 dudit mois un ingénieux feu d'artifice. »

Une autre relation ajoute : <i II est à noter que, par les rues par où le roi a passé , ponr se rendre audit Hôtel-de-Ville , 11 y avait des lanternes de diverses couleurs à chascune fenestre et boutique de toutes les maisons , suivant les mandemens envoyés par ladite ville, aux quarteniers à cette fin, comme aussi tout en était

(1) D'autres malheureusement étaient plus hardis, vers ce même temp?. a On ne parle, lisoFS-nous dans les Caquets de l'accouchée, 2* journée (1625), que de coupeurs de bourses, que de Grisons et Rougets, et c'est une chose estrange que les archers qui devraient empescher le désordre, au lieu d'y prendre garde, s'endorment et s'assoupissent sur la venaison. » Flus loin, même journée, il est encore parlé d'une infinité « de vagabonds et de coureurs de nuict qui pillent et destroussent mesme tous nos marchands ordinaires, et qui, pis est, ils empruntent le nom des escoliers, et font semblant d'estre de leurs caballes. »

(2) Tome xxii, page 214.— Plus tard, on y mit des devises. V. Lettres d'une jeune veuve au chevalier de Luzeincourt, 47" Lettre.

plein audit Hôtel-de- Ville , tant dedans que dehors , ce qu'il faisait fort bon voir. » (1).

De Paris, ce genre d'illumination passa à Versailles, et de bourgeois qu'il était il y devint vraiment royal :

«Ces illuminations (de Versailles et de Trianon), dit le marquis de Sourches (2), paroissaient plus qu'elles ne coûtoient, car elles se faisoient ordinairement avec des terrines pleines de graisse dans lesquelles on mettait un lumignon de mèche, et en disposant un grand nombre de ces terrines en différentes flgures dans les endroits que l'on voulait illuminer. Quand on venait à les allumer, elles faisoient le plus grand effet du monde. On faisoit encore des illuminations avec des lampes, comme celles de Sceaux, et avec du papier frotté d'huile sur lequel il y avoit différentes figures, et derrière ces figures on mettait des terrines allumées, ce qui faisoit paroître ces figures toutes en feu et c'était la plus belle et la plus magnifique manière d'illuminations. »

Les transparens de papier, qui jouent là un si brillant rôle dans les illuminations des fêtes royales, sontles mêmes, nous l'avons dit déjà, qui, réduits et plus grossiers, resplendissent alors à l'huis du pâtissier, du taveroier, aussi du marchand d'huile, qui de tout temps a pu rester ouvert pendant la nuit; les mêmes encore qui, prenant des proportions moindres, deviennent l'humble lanterne portative qui abrite la lueur flottante d'une chandelle des douze, et sans laquelle il n'est pas encore un bourgeois qui ose se risquer à la nuit dans les rues de Paris. Ceux qui veulent économiser le prix, bien minime pourtant, de ces lanternes de pnche, dont quelques unes existent encore, comme raretés, dans la boutique des brocanteurs, se contentent dérouler en large cornet la feuille d'un vieux livre, et de placer au milieu, bien à l'abri du vent, la petite chandelle allumée.

A Londres, au 17* siècle, quelques anglicans maniaques ne se font point de ce dernier usage une affaire d'économie, mais , se fondant sur le verset 28 du psaume 18, ainsi traduit par Marot :

Aussi, mon Dieu, ma laDteroe allumas.

Et éclairée ea ténèbres tu m'as;

ils s'en font un point de religion, une affaire de secte :« Le très respectable docteur Swift, écrit Dreux du Radier, m'apprend que le chevalier Humphrey Edwin, lord- maire de Londres, s'était mis

(<) Mémoires de Brienne, tom. i, pag. 243. (2) Mémoires, tom. i, pag. 227-228.

en tête de faire toutes les lanternes publiques et particulière?, avec des feuilles de vieilles bibles de Genève. Telles étaient celles dont lui et toute sa famille se servaient. 11 avait une aversion décidée pour toutes les lanternes, et regardait, comme hérétique, et avec autant de mépris qu'en ont les épiscopaux pour les presbytériens, quiconque négligeait de se pourvoir de lanternes, ad instar des siennes. Son respect pour ces saintes lanternes allait jusqu'au culte de Latrie. Il n'oublia rien, dit le docteur Swift, pendant qu'il fut lord-maire, pour introduire l'usage de ces lanternes, et cela sous prétexte d'accomplir à la lettre le texte de la vieille traduction de la Genèse: « Ta parole est une lanterne à mes pieds. »

Simon Morio, ce maniaque d'une autre sorte, et qui, si nous faisions ici une facétie, nous appartiendrait, rien que parce qu'il était de la secte des Illuminés, ne se fabriquait pas des lanternes avec des feuillets de vieille Bible, et il avait raison ; mais il prenait, pour cela, des pages de ses propres livres, et, comme ces livres là n'étaient pas bons à mettre, même en telle lumière, il avait tort, et il s'en trouva fort mal.

Voici l'histoire telle que nous la raconte l'abbé d'Artigny en ses Mémoires {1), après qu'il nous a longuement initié aux premières vicit^situdes de la vie de Simon Morin ; à ses prédications dans l'arrière-boutique de la fruitière Jeanne Honatier ; à son emprisonnement de vingt-un mois à la Bastille; et enfio, après qu'il nous a dit de quelles nouvelles poursuites le menaçait le lieutenant de police, à l'instigation du curé de St-Germiin-l'Auxerroispour son livre des Pensée* clandestinement imprimé en 1647: «Il avait changé de nom, dit l'abbé, et s'était retiré avec sa famille dans l'île Notre- Dame en une maison écartée où il prit toutes les précautions imaginables pour n'être point découvert. Ce fut apparemment en ce lieu qu'il composa sa requête ?u roi et à la reine régente, mère du roi. Cette pièce, imprimée en huit pages, est datée du 27 octobre 1647. Morin, après y avoir parlé de sa pi ison de la Bastille, demande au roi qu'on ne l'arrête pas davantage que sa majesté ne soit instruite par elle-même de ses sentimens.

u Le commissaire Picart, revenant un soir de chez un de ses amis 011 il avait soupe, accompagné de son clerc et de son laquais, rencontra un petit garçon qui portait une chandelle allumée, pour s'éclairer dans les rues. Elle était entourée de la première feuille du livre de Morin, qui servait de lanterne et qui était disposée de façon qu'on y lisait distintement à la faveur de la lumière, qui

(1) T. m, pag. 253.

était dedans, Pensées de Morin. Cette rencontre excita la curiosité du commissaire qui savait qu'on cherchait partout Morin. Il aborda le petit garçon, et lui fît plusieurs questions auxquelles il répondit avec beaucoup de réserve et d'une manière embarrassée. Pour le faire expliquer plus clairement, Picart lui dit qu'il était intime ami de Morin, qu'il le cherchait pour lui apprendre une nouvelle de conséquense, qui lui ferait plaisir; maisqu'il fallait qu'il lui parlât sur le champ. Le petit garçon lui dit alors : « Monsieur, puisque vous êtes ami de M. Morin, je crois que vous ne voudriez pas nous tromper : je vous avouerai donc que je suis son fils. C'est pourquoi, si vous avez une si bonne nouvelle à lui dire, et que la chose soit pressée, vous n'avez qu'à venir avec moi ; je vous ferai parler à lui.

» Ils suivirent donc le petit, Morin, qui les conduisit à la porte de la maison. Le commissaire, après avoir donné ordre secrètement à son laquais d'aller chercher sa robe et d'amener avec lui le guet, entra avec son clerc chez Morin, qui fut surpris d'une telle visite. Le sieur Picart, afin de le rassurer et de gagner sa confiance, lui dit qu'ils étaient venus pour lui rendre leur hommage, en qualité de nouveau Messie, et recevoir ses instructions; qu'ils avaient exprès choisi ce temps pour pouvoir lui parler plus à loisir, et qu'il y avait plusieurs personnes de leur connaissance qui souhaitaient comme eux être ses disciples.

» C'était prendre Morin par son faible. Il fut encore plus flatté quand le commissaire lui parla de son livre des Pensées, comme d'un ouvrage dicté par le Saint-Esprit. Ainsi Morin ne mit point de peine à le satisfaire, quand il le pria de le lui faire voir. Croyant n'avoir rien à craindre d'un homme qui paraissait si prévenu en sa faveur, il lui montra confidemment tout ce qu'il y avait d'imprimé de son livre, en un gros paquet enveloppé d'une méchante toile, et caché dans un coin avec quantité de lettres qui lui avaient été écrites par différentes personnes.

» Le commissaire l'amusa de discours vagues jusqu'à ce que son laquais arrivât avec sa suite. Ce fut alors qu'il fallut lever le masque. A l'aspect de la robe que le sieur Picard endossa, Morin et sa femme, se voyant découverts, pâlirent d'effroi et entrèrent en fureur. Ils lui dirent tout ce que le désespoir peut suggérer de plus piquant. Le commissaire laissa passer le premier feu, saisit tous les exemplaires des Pensées, et Morin fut conduit pour la seconde fois à la Bastille. »

Apprécions un peu maintenant la morahté de l'histoire. Si en 1647, Paris eut été éclairé comme il convenait, Morin n'aurait pas mis aux mains de son petit garçon cette chandelle trop lumineuse, entortillée dans ce feuillet trop transparent ; le commis-

saire Picard n'aurait rien lu de la page illuminée ; et Simon Morin ne serait pas retourné à la Bastille maugréer entr'autres choses contre les commissaires qui ont de trop bons yeux et contre les rues qui n'ont pas de lanternes.

Quand il devint libre, en 1649, rien n'était encore changé et il n'avait qu'à bien prendre garde au choix du papier dont il se ferait désormais des fallots. On ne larda pourtant pas trop à prendre des mesures pour que ces luminaires improvisés devinssent moins nécessaires ; on s'occupa de régulariser déûnitivement le système des lanternes publiques, mais d'abord» comme acheminement, on organisa le service des porte-flambeaux et des porte-lanternes.

Le 26 août 1662, l'abbé Laudati, de la noble maison des Caraffa d'Italie, obtint le privilège de cet établissement dont le bureau estably rue Saint- Honoré près les piliers des halles commença à estre ouvert le quatorziesme octobre 1662 (1).

Le service des nouveaux lampadophores se partageait en postes distribués de trois cents pas en trois cents pas, équivalant à cent toises, et où se tenait un porte lanterne prenant cinq sous par quart d'heure, à ceux qui voulaient se faire éclairer dans leurs carrosses, et trois sous aux piétons. «Et aux porte-lanternes, Ut-on dans l'imprimé que nous venons de citer, sera fournie une lanterne avec une lampe de laiton à six lumières , un sable d'un quart d'heure, et une affiche de ferblanc où sera peinte une lanterne, qu'ils attacheront eux-mêmes aux postes qui leur seront distribués, et ne payeront, pour ladite lanterne, sable et affiche, que six livres, etc. »

Cet établissement n'était bon et ne pouvait prospérer qu'autant qu'on ne pourvoierait pas à régulariser l'éclairage. L'abbé Laudati et ses lampadaires ne pouvaient vivre que de l'obscurité des rues; du moment que la clarté commencerait à y poindre, c'en était fait de leur industrie. C'est ce qui arriva, et plus tôt qu'on ne l'aurait pu prévoir. Le privilège de l'abbé date, nous venons de le voir, de 1662 ; l'établissement définitif des lanternes est de cinq ans après, du mois de mars 1667 (2).

(1) Biblioth. de l'Arsenal, Jurisprud. n' 2830. i.2) Dans la Gazette rimée de Robinet, on lit, sous la date du 29 octobre 1667 :

C'est que vrai, comme je le dy, Il fera, comme en plein midy.

Clair la nuit, dedans chaque rue, Dd longue ou de courte étendue, Par le grand nombre des clartés Qu'il fait mettre de tous côtés En autant de belles lanternes.

Cette création fut le premier soin de M. de La Reynie, se mettant en possession de la charge toute nouvelle de lieutenant général de police. .

Le grand roi fut si content de Theureuse innovation de son minisire, qu'il ne dédaigna pas de s'en faire honneur. Pour consacrer le service du sujet, le monarque fit frapper une médaille, avec cette légende : Securitas et nitor. Un peu plus tard, une peinture de Versailles dut aus'si consacrer ce souvenir, aussi bien que la réorganisation de la milice du guet (1). Sur un camaïeu de la grande galerie des glaces, on avait représenté la Justice qui ordonne aux soldats de veiller pendant la nuit à la sécurité des citoyens. Au bas est écrit : « Sûreté de la ville de Paris, 1669. »

Les nouvelles lanternes firent tout d'abord fortune. Les bourgeois s'en amusèrent beaucoup dans la nouveauté. Les premiers soirs, sitôt que la sonnette du veilleur en avait donné le signal, ils prenaient un badaud plaisir à voir lâcher la corde de la lourde machine (2), puis à la regarder qui remontait, peu d'instans après, tout éclairée d'une grosse chandelle , et faisant briller sur ses parois l'image d'un coq, symbole de la vigilance.

Dans le monde des gens de cour, des lettrés et des précieuses^ on s'en amusait d'une autre manière. On taisait des vers sur la nouvelle invention ; on la mettait en poèmes, en madrigaux, etc., et c'est, si je ne me trompe, à cause d'elle que M. de La Reynie dut subir de la part de d'Assoucy le gros poème en forme de requête qu'il lui adressa. Je' ne sais guère que l'abbé Terrasson, parmi les gens de lettres, qui ait médit des lanternes ; il est vrai que c'était en riant, et pnr trop d'amour pour l'étude. A l'entendre, la décadence des lettres datait de leur établissement :« Avant cette époque, disait-il, chacun, dans la crainte d'être assassiné, rentrait de bonne heure chez soi, ce qui tournait au profit du travail. Maintenant, on reste dehors le soir et l'on ne travaille plus. ^) C'est là certainement une vérité, dont l'invention du gaz est loin d'avoir fait un mensonge.

L'enthousiasme des étrangers alla plus loin encore que celui des gens de Paris, ce fut un extase auquel nous autres, blasés de

(1) On avait eu longtemps à se plaindre de son mauvais service. Où lit uoe lettre, à ce sujet, dans la Correspondance administrative de Louis XIV, tome 22, page 605, et une autre sur la mauvaise police en général, ibid., page 691.

(2) Ces premières lanternes, de l'invention d'an sieur Hérault, étaient à cul-de-lampe ; on les remplaça par d'autres appelées à seau, en raison de leur forme oblongue. Ce font celles que Lister décrira teut à l'heure. Le Vieil, Dict. des Origines, tom. m, page 77.

l'éclairage presque solaire de nos rues, nous ne pouvons croire ou que nous sommes tentés de trouver ridicule.

Eco,utez, par exemple, l'auteur de la Lettre italienne sur Paris, insérée dans le Saint- Evremoniana (1).

(( L'invention, dit-il, d'éclairer Paris, pendant la nuit, par une infinité de lumières, mérite que les peuples les plus éloignés viennent voir ce que les Grecs et les Romains n'ont jamais pensé pour la police de leurs Républiques. Les lumières enfermées dans des fanaux de verre suspendas en l'air et à une égale distance sont dans un ordre admirable, et éclairent toute la nuit. Ce spectacle est si beau et si bien entendu qu'Archimède même, s'il vivait encore, ne pourrait rien ajouter de plus agréable et de plus utile. »

Lister, dans la relation de son voyage fait en 1698, ne le cède pas pour l'admiration à l'enlhousiaste Italien ; seulement il raisonne mieux la sienne ; il la justifie par des détails très précis et qui rendent même tout à fait curieux ce qu'il dit des fameuses lanternes: «Les rues, dit il, sont éclairées tout l'hiver et même en pleine lune ; tandis qu'à Londres (2) on a la stupide habitude de supprimer l'éclairage quinze jours par mois, comme si la lune était condamnée à éclairer notre capitale à travers les nuages qui la voilent (3). Les lanternes sont suspendues au milieu de la rue à une hauteur de vingt pieds et à vingt pas de distance l'une de l'autre. Le luminaire est enfermé dans une cage de verre de deux pieds de haut, couverte d'une plaque de fer ; et la corde qui les soutient, attachée à une barre de fer, glisse de sa poulie dans une coulisse scellée dans le mur. Ces lanternes ont des chandelles de quatre à la livre qui durent encore après minuit. Ce

(1) Pag. 415.

(2) Lady Montagu, dans sa lettre du 16 octobre 1717, avoue aussi que Paris est mieui éclairé que Londres. — V. sur l'éclairage de cette grande ville avant le dix-septième siècle. Revue hritann., août 1841, pag. 378.

(3) A la fin du dix-huitième siècle, c'est Londres qui a repris l'avantage. Mercier refait la comparaison, et elle est toute à l'hoaneurdelacapitalebritanDique.il se plaint des retrancheraens du clair de lune : « On a, dit-il, calculé l'illumination de Paris, par minutes, au degré de la lune, et souvent la lune est obscurcie de nuages au point qu'il fait pleine nuit. N'importe, on n'éclaire point; il a été décidé que le public devait y voir.^ On allume à minuit, quand il n'y a presque plus personne dans les rue'. A Londres, on tombe dans un excès contraire, et, une bonne heure avant que le jour tombe, on voit des quartiers éclairés. Cette pompeuse prodigalité prouve la vigilance du service public. » Tableau de Paris, chap. 345'.

mode d'élairage coûte, dit- on, pour six mois seulement, 50,000 livres sterling (1,500,000 fr.). Le bris des lanternes publiques entraîne la peine des galères. J'ai su que trois jeunes gentilshommes, appartenant à de grandes familles, avaient été arrêiés pour ce délit et n'avaient pu être relâchés qu'après une détention de plusieurs mois, grâce aux protecteurs qu'ils avaient à la cour. »

Il n'y avait qu'un Anglais, voyageur à la minutieuse et infatigable curiosité, pour nous transmettre ces mille détails. Nous aurions feuilleté vainement, pour les trouver, tous les auteurs contemporains qui vivaient alors à Paris. Eu dehors de ce qu'il y a là de piquant et de nouveau comme description, un autre intérêt existe pour nous dans ce passat^e, c'est pour ce qu'y dit Lister de l'éclairage maintenu pendant tout l'hiver, même en temps de lune.

Nous savions bien que, restreint d'abord au trimestre, qui va de novembre à février (1), l'espace de temps pendant lequel les lanternes devaient être allumées s'était ensuite étendu, en vertu d'un arrêt du 23 mai 16T1, et qu'il avait été statué qu'à l'avenir on éclairerait dès le 2') octobre jusqu'au 1" jour de mars (2) ; mais nous ne savions pas que les clairs de lune mêmes y fussent compris. Gela nous étonne d'autant plus que ce voyage de Lister, le second qu'il fit à Paris, est, comme nous l'avons vu , de 1698, c'est-à-dire de la seconde année de l'administration de M. d'Argenson comme lieutenant de police, et que l'un des griefs que l'on eut contre ce successeur de M. de la Reynie était justement le retranchement des lanternes dans les temps de lune. L'époque, oiiil se résolut à cette économie nous est ainsi du moins mieux précisée. Nous savons qu'elle n'eut pas lieu pendant les deuxannées qui suivirent son entrée en charge, soit qu'il trouvât le moment dangereux, les voleurs ayant recommencé à paraître en grand nombre dans Paris, comme on le voit par une phrase de Dangeau du 10 août 1696 (3), soit surtout qu'il ne voulût pas discréditer les premiers temps de son administration par une mesure impopulaire.

Celle-ci l'était, en effet, au dernier point ; on le fit bien voir à M. le lieutenant de police par les quolibets et chansons qui coururent dans le public, sitôt qu'il s'en fut avisé. On trouve dans

(1) D3lamarre,rraî7^ de la Police, tome iv, page 230.

(2) Féllbien, Histoire de Paris, tom. v. pag. 214.

(3) « On recommence, dit-il, a voler beaucoup dans Paris, on a été obiif^é dédoubler le guet à pied et à cheval. » — Ea 1727, Paris n'était pas plus sûr. Oq peut voir dans le livre de Nameitz, Séjour de Paris, etc, pages 118-120, des détails sur les dangers de celte ville la nuit, et sur l'heure de fermeture des lieux publics.

les Mémoires de M. de Maurepas, grand collecteur de ces sornettes, un couplet de ce genre, très ingénieusement graveleux, et que, par conséquent, nous ne pouvons reproduire. Nous citerons seulement ce qui se lit avant et après :

« L'expérience ayant fait connoître à M. D'Argenson qu'elles (les lanternes) étoient inutiles pendant le clair de lune, et qu'il f)lloit seulement y mettre des demi-chandelles pour durer jusqu'au temps qu'elle devoit paroître : il établit la chose sur ce pied, ce qui donna lieu à la chanson... » (Ici se trouve le couplet de six vers.)

« M. du Harlay, premier président, qui n'aimait pas ce magistrat, le fit mander, quelque temps après, pour répondre à la cour sur quelque exécution : quand il fut derrière le barreau, il lui dit, la cour vous a mandé M. Marc René, le Voyer de Paulmy d'Argenson, pour vous ordonner netteté, fcùrelé et clarté, et il le renvoya sans autre discours, on craignait le roi. »

C'était beaucoup de faire une économie sur les lanternes, ce fut mieux d'y trouver une occasion de béoéfîces et d'impôt extraordinaire ; or, c'est ce qui arriva vers le même temps au profit du roi. Voici comment. La paix n'était pas faite encore ; les plénipotentiaires à Ryswick ne concluaient rien ; on ne savait s'il faudrait ou non continuer la guerre, et l'argent manquaic. Une idée vint au roi, ou à quelqu'un de son conseil, qui ne s'est pas nommé. Les villes de provinces n'avaient pas encore de lanternes, et en demandaient. Pourquoi ne pas fair-^. droit à ces demandes 1 vite un bon édit qui les gratifia de l'éclairage, à leurs dépens bien entendu, puis, aussitôt après, vite une proposition faite de la part du roi qui leur offre de se racheter, sur le pied du denier vingt, de la taxe nécessaire pour l'entretien des lanternes, dont le roi, moyennant cette finance de rachat, voudra bien dès iors se charger seul. Le projet étant trouvé bon, il en fut ce qu'on avait pensé ; la proposition fut faite aux municipalités provinciales , et acceptée, avec génuflexions, comme tout ce qui venait du roi. (1).

L'édit parut avec ce beau préambule : « De tous les établisse -

(1) Ce premier succès encouragea Louis XIV à lever sur les provinces une contribution de même sorte, à l'aide d'one création, complément de celle ci. « Le roi, dit Dangeau, 12 octobre 1699, a créé des lieutenans de police dans toutes les villes ; comme à Paris, les maires les achèteront et elles seront jointes à leurs charges. Et si quelques-uns de ces maires ne voulaient ou ne pouvaient pas les acheter, on les remboursera de l'argent qu'ils auront donné pour être maires, et il sa trouvera assez d'acheteurs. Cet affaire vaudra au roi au moins 4,000,000 livres. » Nouv. mémoires de Dangeau, édit. Lemontey, in 8, pag. 121.

mens qui ont été faits dans la bonne ville de Paris, il n'y en a aucun dont l'utilité soit plus sensible et mieux reconnue que celui des lanternes qui éclairent toutes les rues, et, comme nous ne nous croyons pas moins obligés de pourvoir à la sûreté et à la commodité des autres villes de notre royaume, qu'à celle de la capitale, nous avons résolu d'y faire le même établissement, et de leur fournir le moyen de le fournir à perpéiuité... » (1).

La chose ainsi formulée, la pilule ainsi dorée, restait le parlement, à qui il fallait la faire avaler. On y parvint. La scène est curieuse et très bien racontée dans les Annales de la cour de Paris pour les années 1697 et 1698 (2). C'est le récit que nous allons vous faire lire :«.... On voyait bien que ce n'était qu'une nouvelle invention qu'on trouvait pour avoir de l'argent, dont il était impossible que l'Etat se passât.

« M. de Caumartin, intendant des finances, ayant été chargé de porter cet édit à M. le premier président, afin de le communiquer au procureur général, et qu'ils le fissent vérifier, ce magistrat le lut devant lui d'un bout à l'autre avec le sang-froid qui lui est plus naturel qu'à personne du monde. M. de Caumartin crut, quand il en eut achevé la lecture, qu'il lui en alloit dire son sentiment, afin qu'il en pût rendre compte au ministre ; mais, ce magistrat demeurant encore quelque temps sans dire un seul mot, il tourna et retourna par plusieurs fois cet édit dans ses mains ; puis, rompant le silence, quand il fut las de le tourner ainsi et de le retourner : « Voilà un bel édit, monsieur, lui dit- il ; l'on obéira au roi, » et vous en devez être persuadé, vous et les autres ; mais du » moins, pour ma satisfaction particulière, ne pourrois-je point » espérer que vous me fissiez l'honneur de me aire dans la tête » de qui sont nées toutes ces lanternes ? »

» M. de Caumartin ne put s'empêcher de rire de cette expression, et, en ayant fait rire aussi ses amis, l'affaire passa au parlement, sans que personne eut la même curiosité qu'avait eue ce magistrat. » (3).

En province, où l'on était cependant plus intéressé encore à être curieux, on obéit avec la même discrétion. Il se trouva

(1) Ancien. Lois franc., t. xx, page 295.

(2) Amsterd. P. Brunel, 1703, in-12, t. i, page 241.

(3) L'ordonnance citée tout à-l'heure, et qui est de juin 1697, s'explique ainsi sur l'établissement des lanternes en province : « Les intendans ordonneront aux maires et échevins desdites villes de s'assembler et de leur rapporter un état de la quantité des lanternes qu'il sera nécessaire d'établir. »

même des gens pour glorifier l'édit ; des poètes pour le chanter. La Monnoye qu'émerveillèrent les nouvelles lanternes fraîchement importées à Dijon et élincelant jusque dans les recoins de son cher et patoisant quartier de la Roulotte, se mit à remplir, en leur honneur, le sonnet en bouts rimes que voici, et qui témoignerait d'une bien vive admiration, si des bouts-rimés prouvaient quelque chose :

Des rives de Garonne aux rives du Lignon, France, par orjre exprès que l'édit articule, Oa construit des fdllots, d'ua usage mignon, Où l'avide fermier peut bien ferrer la mule.

Partout dans les cités, j'en excepte Avignon Où ne domine pas la royale férule.

Dis verres lumineux, perchas en rang à'oignon, Te remplacent le jour quand sa clarté recule.

Tout s'est exécuté fans bruit, sans lanturlu ;

0 le charmant spectacle, on n'en a jamais lu

De plus beau dans Cyrus, Pharamond ou Cassandre.

On dirait que rangés en tilleuls, en cyprès. Les astres ont chez toi, France, daigné descendre Pour venir contempler tes beautés de plus près.

Jusque vers la fin de son administration, d'ailleurs si active , si infatigable, les lanternes, les améliorations qu'on pouvait apporter dans leur organisation, les économies qu'on pouvait réaliser sur la dépense, furent l'une des préoccupations de M. d'Argenson. En 1715, il faisait encore décréter, qu'à partir de celte année « il serait fait des baux aux rabais pour l'enlèvement et le nettoyage des boues, fourniture de chandelles et entretien des lanternes publiques, » dépenses qui devaient toutes être acquittées par le trésorier de la police, sur l'ordonnance du lieutenant.

En partant, M. d'Argenson emporta l'admiration un peu stupéfaite, il est vrai, et épouvantée de tout le monde, et, pour comble, les louanges rimées que Voltaire fit couronner à l'Académie sous le titre de la Police sous Louis XI V, poème. Nous n'en citerons que ces quatre vers réclamés par notre sujet :

L'astre du jour à peine a fini sa carrière. De cent mille fanaux l'éclatante lumière (1) Dans ce grand labyrinthe avec ordre me suit, Et forme un jour de fêle au milieu de la nuit.

(1) L'épilhète éclatante est ici une licence poétique ; il y a hyperbole, comme dans tout ce que nous venons de lire de si adm'iratif sur les lanternes. Il faut le pardonner à l'effet que produit toujours nne nouveauté. La vérité est que ces lanternes éclairaient fort mal. Nous lisons dans la Correspondance secrète, sous la date du 29 mars 1777 (tome iv, page 263j : « A Paris môme, les lanternes, for-

En 1725, M. René Hérault, cinquième successeur du grand Marc-Réné, arrivait à la lieutenance générale de la police, et les lanternes, bien qu'elles n'eussent jamais été négligées, loin de là, ne tardaient pas à se ressentir de ce zèle particulier, de cette activité dans le progrès et dans les réformes, qui sont le premier élan de toute administration nouvelle. L'éclairage fut mieux réparti dans les rues, très nombreuses, qui en connaissaient déjà le bienfait , et , de plus , on l'établit dans celles plus rares, qu'on avait jusque-là laissées dans l'ombre. En 1729, grâce à ces augmentations successives, le nombre des lanternes, qui, du temps de M. de la Reynie, ne s'élevait guère, selon Dreux du Radier (1), qu'à 2,736, fut porté au chiffre énorme de 5,772.

M. Bertin de Belle-Isle qui, en 1757, prit la place de M. René Hérault, trouva moyen de renchérir encorer sur son œuvre. Il obtint entre autres choses, à l'avantage des lanternes, d'en établir de nouvelles, nuitamment allumées , dans les rues qui en manquaient encore. Il en plaça même au Gros-Caillou.

D'après ce qui a été dit tout à l'heure au sujet de M. René Hérault, et d'après ce qui est dit ici, il ne faudrait pourtant pas penser que l'éclairage de la ville eût d'abord été restreint, et qu'on l'eût circonscrit aux quartiers privilégiés. Quelques rues, il est vrai, par trop éloignées des centres, avaient été exceptées de la mesure bienfaisante ; mais la plupart toutefois, même entre les plus lointaines, y avaient eu part. Ainsi, dès le mois de décembre 1673, madame de Sévigné , s'étant amusée à faire une course après minuit au bout de la rue de Vaugirard, pouvait écrire en revenant, émerveillée de l'éclairage qui l'avait rassurée tout le long du chemin : « Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener Mme Scarron, à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme Lafayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne... Nous revînmes gaîment à la faveur des lanternes et dans la sûreté des voleurs. »

mées de petits vitraux, étaient construites de manière à ne laisser échapper que très peu de rayons de la faible et sombre lumière qui y éioit entretenue. Les jointures des vitres produisoient dans les mes ces ombres transversales, que M. Rondin, en revenant de souper en ville, prenoit pour des poutres, et qu'il franchissoit avec peine en sautant à chaque pas. » Jusqu'aux derniers temps, avant l'établissement des réverbères, leurs successeurs, les lanternes conservèrent cette forme, des lettres patentes du i9 novembre 1770, relatives à r homologation d'une délibération de la communauté de vitriers de Paris, portent que les lanternes de Paria sont toutes « en petits carreaux assemblés avec du plomb. » (1) Loc. citât., page 53, note.

Eq 1705, aux Incurables, ces autres antipodes, même clarté, la nuit, que dans le centre de Paris. A entendre Chaulieu, c'est par là seulement qu'on peut s'y croire dans b ville. Il écrit de Fontenay à Mme de Lassay :

Loin de la foule et du bruit , Je suis dans mou châ'eau, comme vous dans le vôtre : Car on ne peut prendre pour autre Qae pour château, votre réduit; Et croiriez une baliverne, Si f-ur la foi d'une lanterne Qui par l'ordre d'Argeuson luit, Vous parliez qu'être aux Incurables, Entre gens un peu raifOonables, Ce soit demeurera Paris.

Vous voyez après cela qu'en gagnant le Gros-Caillou , comme il a fait, en 1757, grâce à M. Berlin de Belle-Lie, l'éclairage va se trouver bientôt sans quartiers nouveaux où se répandre. Il ne lui reste plus guère que le rempart, qui commence à peine à s'appeler boulevard et qu'on est loin de considérer encore comme une rue. On ne pourvoilà son éclairage qu'en 1769. (1) Mais depuis longtemps déjà, comme les remparts sont des promenades, des lieux de réjouissance, on les comprend dans les illuminations exigées par les grandes fêles publiques. Ainsi, lors du mariage du dauphin, on y fait l'épreuve assez triste d'un nouveau système d'éclairage (2) : « La grande allée du milieu, écrit Favart, était éclairée par des rabicaux-réverbérés de nouvelle invention : chaque réverbère était placé non au milieu, mais à l'extrémité d'une corde qui traversait l'allée ; de façon que la lumière, disposée en zigzag, ne produisait pas un bon effet : un petit lampion à chaque arbre rendait cette illumination plus ridicule : il semblait de loin que c'était un grand convoi funèbre arrêté. »

Les rabicaux-réverbérés, dont Favart nous parle dédaigneusement, étaient de la création de M. Rabiqueau, l'un des plus actifs industriels de ce temps-là, et lui devaient leur nom (3). C'était l'un des nombreux essais d'invention eniréa en lice à une

(1) V. les Plaintes des filoux, etc., les Ambulants à la brune, etc, imprimés plus loin.

(2) On en avait pourtant espéré beaucoup. « Qaanl à elle (l'illumination) des boulevards, lit-on dans les Mémoires secrets, 13 avril 1770, il paraît qu'on a changé la forme dont elle serait, et qu'on y a substitué 360 lanternes a réverbères qui donneront une clarté très brillante. »

(3) Il y avait plus de dix ans que M. Rabiqueau avait présenté les premiers essais à l'Académie des sciences, dont les Mémoires contiennent une notice à ce sujet, année 1759, p. 234.

époque qui doit marquer dans cette histoire, c'est-à-dire lors du concours ouvert en 1763, à l'Académie des sciences, sous le patronage de M. de Sartines le citoyen zélé, comme il se faisait simplement sinon modestement appeler, dont le but était d'arriver «à la meilleure manière d'éclairer une grande ville en embrassant autant que possible la tûreté, la durée et l'économie (l).))De toutes les étoiles à breveter qui se présentèrent pour obtenir la récompense de cent pistoles promises par le citoyen zélé, pas une n'avait été plus filante que celle du citoyen Rablqueau, qui tâche en vain de se raviver ici, mais pas une en revanche n'avait brûlé d'un plus vif et plus triomphant éclac que celle de M. Bourgeois de Châteaublanc.

Vainement on reprochait à ces nouveaux réverbères, puisqu'il faut les appeler par leur nom, de faire souvenir un peu trop, comme forme et comme effet, de ceux que, dès 1745, l'abbé Matherot de Preigny avait construits (2), et qui, d'abord approuvés, autorisés par l'académie, puis enfin tombés dans l'oubli d'une boutique de brocanteur, selon Dreux du Radier , n'avaient emporté, pour souvenir de leur succès, que le poëme fait à leur louange par Valois d'Orville, et que nous insérons à la suite de cet Essai ; vainement opposait- on encore au réverbère de M. de Châteaublanc celui du sieur Bailly, un autre des concurrens. Après avoir mis quelque temps en balance les deux inventions rivales (3), c'est celle du premier qui finit par l'emporter.

Voici ce qu'on lit dans les Mémoires secrets du 25 juillet 1769, touchant le triomphe de M. de Châteaublanc, et les heureux effets qu'il eut pour sa fortune : « Toutes les affaires de ce pays-ci traînent en longueur, surtout quand il s'agit d'innover. Il y a quelque temps qu'on avait annoncé celle du sieur Bourgeois de Châteaublanc, pour l'Dlumination de Paris durant toute l'année comme prête à se consommer ; la chose est enfin décidée, et, par

(1) Mémoires secrets, 6 septembre 1763.

(2) Bourgeois (de Châteaublanc) avait été pour quelque chose dans cetie invention de l'abbé de Preigny, on l'apprend par une note du poëme de Valois d'Orville, que nous donnons plus loin. Il ne se découragea pas comme son associé, il attendit, et, pendant ces années d'attente, nous aimons du moins à le croire, il perfectionna son invention. Quand le moment fut venu, on le vit reparaître avec son réverbère ; mais il était seul cette fois. On avait oublié l'abbé, et Bourgeois ne fit rien pour qu'on s'en souvînt. — V. pour le premier essai de l'abbé de Preigny et de Bourgeois, Mém. de l'Acad. des iciences, 1744; pag. 62.

(3) Loc. citât., pag. 56.

un arrêt du conseil rendu le 30 juin dernier, il est chargé de l'entreprise de toutes les lanternes pendant vingt ans, conjointement avec des autres associés. C'est une justice qu'on devait d'autant mieux rendre à ce bon citoyen qu'il est le véritable inventeur des lanternes à réverbère, que toutes celles dont on a fait des essais ne sont que des conflgurations différentes de son modèle, auquel on est obligé de revenir. Il est reconnu que ses lanternes éclairent parfaitement (1) avec le plus d'économie possible, et par une mécanique simple, qui fait infiniment d'honneur aux connaissances et aux talens de cet artiste. Son projet doit s'exécuter dès le 1" août. Tout Paris applaudit à la constance et au zèle avec lequel M. le lieutenant général de police a discuté la matière, et à l'intégrité qu'il a apportée dans le jugement. Cette amélioration du luminaire de la capitale fera époque dans l'administration de la police et distinguera à l'avenir celle de M. de Sartines. »

Les auteurs des Mémoires secrets, avec leurs louanges, dues en toute justice à l'invention , sinon à celui qui en endosse l'honneur, n'oublientque deux choses: Rappeler l'abbé de Preigny, et parler d'un pauvre diable d'inventeur dont il paraît que la découverte servit beaucoup au perfectionnement de celle de M. de Châteaublanc. C'était un ouvrier vitrier, nommé Goujon ; il obtint 200 livres pour toute récompense , tandis que M. de Châteaublanc était gratifié comme vous venez de le voir (2).

Après celte heureuse innovation fort habilement provoquée, il faut le dire, par M. de Sartines, il semble que ses successeurs ne doivent plus rien trouver à faire, quant à l'éclairage public. Ils s'évertuent si bien qu'ils glanent encore quelques petites améliorations après lui. M. Thiroux de Crosne, s'ingéniaut ainsi, n'arriva, j'en conviens, qu'à une futilité administrative : l'établissement de la lanterne des commissaires de police, qu'on salua tout d'abord de cette épigramme :

Le commissaire Baliverne, Ea dépii de qui chacua ni , N'a de brillant que sa lanterne.

Et de terne que ton esprit.

(1) On ea trouve l'éloge dans la Corresp. secrète, 29 mars 1777, tom. IV, pag. 263 : « Ce sont, y est-il du, de fortes lampes dont la lumière est multipliée et renvoyée au loin au moyen de miroirs de métal qui li réfléchissent. Les verres qui la transmettent sont larges, bien transparens et fréquemment nettoyés. »

(2) Le nombre des réverbères, pour Paris, fat porté à 7,000. En 1809, il fut de 11,050 becs, et, en 1824, de 12,672, qui exigeaient une dépense de 146 francs 83 centimes.

Mais, M. Lenoir, en revanche, avait pris des mesures vraiment sérieuses (1). Il était arri\é par exemple à abolir ces fameux reiranchemens de lumière, en temps de clair de lune, qui, depuis d'Argenson, s'étaient perpétués jusque là, et qui même, par suite de l'économie réalisée, formaient alors le fonds de certaines gratifications, appelées pensions du clair de lune (2).

Pendant près d'un siècle et demi, cette ridicule lésinerie avait été le but de toutes sortes de couplets et d'épigrammes dont il doit vous suffire de connaître déjà un échantillon : dernièrement encore dans une pièce des Variétés amusantes, intitulée V Anglais à Paris (3), on avait fait dire en pleine scène à un cocher de fiacre furieux d'être à tâtons dans la rue : « Les réverbères comptaient sur la lune (4), la lune comptait sur les réverbères, et ce qu'il y a de plus clair c'est qu'on n'y voit goutte; » rien n'y avait fait, l'abus subsistait toujours, quand la résolution énergique de M. Lenoir vint enfin y mettre ordre.

Il en restait certes encore bien d'autres à détruire ; mais dans ce temps-là c'était beaucoup déjà de couper une tête de l'hydre,

(1) C'est lui qui fit établir des réverbères, sur toute la route, qui va de Paris à Versailles. Voici les vers qu'on fit à ce propos :

Sur le chemin qui conduit à la cour On établit maint et maint réverbères, De plus en plus, de jour en jour Je voi's avec plaisir que mon pays s'éclaire.

Correspond, secrète, 20 mars 1777, t. iv, p. 26S-.

(2) Ces pensions avaient pour fonds principal les économies faites sur l'éclairage du chemin de Paris à Versailles, a Le roi, dit Serieys, payait l'huile et les mèches des réverbères...-, comme si toutes les nuits eussent été obscures, dans tout le courant de l'année, et cependant, lorsque la lune éclairait, on n'allumait point ces lanternes; alors c'était un grand bénéfice pour les entrepreneurs. Eh bien! c'était sur ce bénéfice qu'était hypothéquée la pension du clair de lune. » L'Ermite de la chaussée du Maine, page 160. Les plaisans disaient que ces pensions-là se payaient naturellement par quartiers.

(3) L'auteur du fameux rondeau d'une J^uit de ta garde nationale, — c'est, dit-on, Casimir Dalavigoe et non M. Scribe qui seul pourtant a signé la pièce, — s'est souvenu de ce trait ••

Au bal Court un original Qui d'un faux pas fatal Redoutant l'infortune, Marche d'un air contraint, S'éclabousse et se plaint.

D'un réverbère éteint Qui comptait sur la lune.

(4) Corresp, secrète, tome xiv, p.

et l'on ne pouvait humainement demander plus d'un effort de ce genre à un lieutenant de police.

Le principal, d'ailleurs, le plus criant de tous les abus était du fait du gouvernement lui-même, qui, avec une ladrerie révoltante, après avoir exigé que les réverbères fussent établis par une cotisation de bourgeois, avait encore obligé les propriétaires h pourvoir à leur entretien, ainsi qu'au rachat des boues, à l'aide d'une surtaxe considérable payée tous les vingt ans. Joignez à cela que le soin d'apprêler les réverbères, de les alimenter de cette infecte huile de tripes qu'on fabriquait exprès à l'île des Cygnes (1) ; puis, de les descendre à h nuit, de les allumer et les remonter ensuite, était encore confié à ces pauvres bourgeois ! C'était une charge, dont les libraires et les imprimeurs avaient continué d'être exemptés (2), et qui, perfectionnée, enjolivée d'assez fétides détails, comme vous voyez, était restée, aux autres marchands et artisans, de l'ancienne mode des lanternes. Alors, en se gaussant d'eux, on appelait le maître, M. le lanternier, le commis, M. le sous-lanternier (3), etc. Mais l'un et l'autre, j'en suis sûr, las des malpropretés du nouveau système, auraient bien voulu en être encore au temps où leur besogne ne consistait qu'à allumer une chandelle , dussent-ils s'entendre encore chanter aux oreilles le refrain goguenard :

Abaissez la lanterne Monsieur le lanternier Celui qui la gouverne, Il a grand mal au pied,

(t) Mercier, Tableau de Paris, t. i, p. 21*2.

(2) Une sentence du 14 août 1714, déchargea nommément Pierre Prault, libraire de la commisfeion, d'allumer les chandelles « dans les lanternes publiques. »

(3) L'édit de juin 1697, pour l'élablissement des lanternes en province, parle ainsi des fonctions bourgeoises : « Les maires et échevins nommeront annuellement, ainsi qu'il se pratique en la ville de Paris, le nombre d'habitans qu'ils trouveront convenables pour allumer les lanternes, chacun danb fon quartier, aux heures réglées, et un commis surnuméraire dans chaque quartier pour avertir de l'heure. » Comme cette heure variait suivant les saisons, les journaux du temps, entre autres le Journal de Paris, l'indiquait en tête de ses colonnes. Plis s'en moque dans la chanson qu'il fit contre cette feuille :

Us devroient bien, ces journalistes.

Disoient les quinze-vingts tout triâtes, Oter, pour nous faire la cour, Deux articles peu nécessaires, Celui des époques du jour Avec celui de Réverbères.

Ec celui qui l'allume Il a gagné uq rhume A force de crier :

Abaissez la lanterne, Monsieur le lanternier.

Il y avait bleu, puisque nous parlons de réformes, plus d'une amélioration à apporter encore dans la distribution de l'éclairage, surtout une clarté plus grande à obtenir, de telle sorte que les piétons pussent aller dans les rues, tout à fait sans lanterne (1), et les équipages tout-à-fait sans flambeaux , dussent en mourir de regret (2) les vieilles marquises à qui l'étiquette en permettait deux. Mais pour cela il nous faut arriver à l'invention du gaz, l'astre rayonnant des villes modernes, il nous faut franchir cette grande époque de la révolution, au seuil de laquelle nous avons promis de nous arrêter (3), car au-dessus de ce seuil , devers la place de Grève, nous avons vu une lanterne qui n'est plus du domaine de cette histoire-ci , moitié plaisante , moitié érudite. Cette lanterne à double face, dont le côté sombre regarde l'autre siècle, dont le côté qui luit rayonne sur le nôtre ; c'est celle dont Camille Desmoulins sera le procureur général !

(1) Tout le monde avait encore gardé ses lanternes de poche. C'était un présent qu'on se faisait entre amoureux, en dépit de l'aveugle amour. L'Eglé de l'épigrammatiste Guichard lui envoya ainsi une lanterne, accompagnée des premiers vers qu'elle eût faits :

Amant chéri, dont l'humeur me gouverne Et dont l'amour m'est bien prouvé.

Il faut, en donnant sa lanterne, Dire pourquoi : c'est que l'homme est trouvé. A quoi Guichard répondit :

Il n'est point d'obstacle à tes vœux.

Du premier pas tu cours dans la carrière : Mais ton présent est-il si généreux ?

Tu donnes la lanterne et gardes la lumière.

(2) Mme de Genlis, Dict. des Etiquettes, t. i, p. 226.

(3) En 1789 même, le bail de l'éclairage avait dû être renouvelé. Après d'assez vives contestations au sein du conseil, il avait été maiateaa au sieur Saugrait, précédent concessionnaire.

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